‹ L'homme qui vint, romanChapitre 6 sur 50 · CHAPITRE VI Un rufian · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI Un rufian

Dans sa garçonnière du boulevard Péreire, non loin dé la Porte Maillot, Jean Négrier allait à grands pas, envoyant, de temps en temps, des coups de pied rageurs dans les meubles.

En marchant, il roulait des épaules de matelot et ses fortes mâchoires, accentuées par un prognathisme de dégénéré, mâchaient de basses injures qui détonnaient dans le cadre du logis.

C'était une chambre d'un élégant Louis XVI, toute tendue de toiles de Jouy. Les murs portaient quelques gravures anciennes, pastorales ou bergères, comme surent en concevoir les Maîtres du -wm*^ siècle.

Le lit était bas, son bois de citronnier s'enguirlandait de roses sculptées d'un travail délicat. L'ne couverture Gluny et Venise le recouvrait comme un autel. D^s l'entrée, on le voyait, on sentait que c'était le meuble essentiel.

Sur la cheminée, un bronze, la Baigneuse accroupie de Falconet, jouait avec un carquois et des roses. Sur une stèle haute, la Léda au Cygne de

Pradier, ciselée comme une pièce d'orfèvrerie.

Trois heures s'é{çrénèrent cristallines d'une pendule de marbre blanc, un petit temple grec à colonnes qui supportait des amours gambadants.

Il jura :

— La donzelle ne viendra pas !

Au même instant, une sonnerie retentit < l.i porte.

Il se précipita. C'était la concierge qui apportait une lettre.

Il la prit d'un geste brusque en disant :

— Parbleu 1 Je m'y attendais.

Puis, ayant vérifié l'adresse, il reconnut que ce n'était pas l'écriture de celle qu'il espérait.

— Tiens, c'est de la petite Céline ! Que me veutelle encore, celle-là ?

Et s'installant dans uno bei-tic vnmx lu^c, uix ors a pâlis, il lut :

« Mon grand. Excuse-moi si je viens t'impor- « tuner encore, mais je n'ai plus que loi. Tu os mn « vie, mon unique pensée, mon tout.

« Tu connais ma situation. Je suis fatiguée chaque « jour davantage. Bientôt, je ne pourrai plus dis- (^ simuler et je devrai renoncer atout travail. Du « reste, je le veux beau, notre enfant! Je n'ai plus « rien. Si tu m'abandonnes, que deviendrai-je ? « Pourquoi ne me réponds-tu pas ? Reçois-tu mes « lettres? Je ne sais (|ue m'imaginer. Je suis triste, « triste, et je pleure. Si j'allais ne plus te refoir? Oh ! «. c'est affreux celte idée ! Je ne veux pas y croire, « Mon Jean, ne me lais,se pas toute seule. J'ai peur. a Je crie vers toi ma détresse. Je ne sais pas dire « ma pensée, je ne suis qu'une petite chose dou-

« loureuse qui t'aime follement et qui souffre de ton « silence.

« Tu m'as prise. Je suis toute tienne. Donne- « moi vite un rendez-vous. En attendant, je t'offre « mes lèvres en échange des tiennes.

« Ta Céline ».

Ayant achevé sa lecture, Jean Négrier fut pris d'un fou rire.

— Voilà qui est bouffon, ma parole! Gela me change des autres. Qu'est-ce que cela peut bien me fiche à moi ! Elle n'a qu'à le faire « sauter » son loupiot. L'Assistance publique n'est pas faite pour les chiennes. S'il fallait s'occuper de tous les gosses que l'on sème sur sa route, ça serait la fin de tout. Ah ! la bonne blague !

Et, s'approchant d'un secrétaire, il ouvrit un tiroir où étaient rangées, côte à côte, de grandes enveloppes numérotées.

— Où sont nos anciennes amours? cîtantonna-t-il d'une voix fausse.

Puis, il prit un paquet d'enveloppes qu'il feuilleta d'une main experte en épelant A... B... G... Nous disons G... Camille, Cécile, ah! voici Céline.

Sur l'enveloppe, de son écriture de sous-offîcier, il avait écrit :

Céline T.

avec au-dessous une date :

28 noTembre 191 3.

— 28 novembre, fit-il, mon Dieu, comme tout cela est vieux.

44 t'hommf qui vint...

Et dénouant du bout des doigts la faveur bleue pâle, il glissa la dernière lettre reçue sous le paquet qu'il renoua en disant :

— Un gosse ! non vrai, quelle dindo I Comme si je n'avais pas d'autres chats à fouetter î

Il reprit sa promenade en fumant une cigarette.

Bientôt l'impatience le regagna. Après un moment de marche nerveuse, il vint coller son front sur la vitre. Au même moment, une auto stoppa. Une femme en descendit, qui paya promptement le chauiTeur et s'engouffra sous la porte cochère.

On sonna. Négrier sut se maîtriser par un effort de volonté. Il laissa passer un instant, puis, d'un air nonchalant, il vint ouvrir la porte.

— Ah î vous voilà, fît-il, railleur, je ne vous attendais plus.

— Je vous en prie, interrompit la femme d'une voix profondément émue, ne raillez pas. J*ai fait l'impossible. Je n'ai pas pu venir plus tôt. J'ai în«^s devoirs à lemplir, mon honneur A sauveur?irdei

Négrier ricana.

— Oui, des devoirs, dv. llioniu v.., c^ ^v,i,i ucs mots que vous ne comprenez pas. Nous ne parlons pas la même langue tous les deux. Oui, je sais, je nie siiis donnée à vous, par quelle abberration ? Vous avez su me prendre dans une minute d'alVolement etj^depuis comnio un dompteur dans une cage, vous me fouaillez sans honte et sans pitié, sans prendre garde si vous blessez ma dignité de femme.

Le dos appuyé au fauteuil. Négrier gronda :

— Des mots tout va, des boniments.

Oui, pour vous, peut-être, mais pas pour moi. Malgré ma déchéance j«^ n'ai pas, Dieu merci !

perdu tout sentiment ; mais vous avez raison, tenez, trêve de paroles, que me voulez-vous ? Qu'exigezvous de moi ? Votre pneumatique m'aalTolée, je vous avais pourtant bien interdit de m'écrire chez moi... mon mari... mes domestiques...

Et voyant le geste désintéressé de son amant, elle reprit :

— Oh ! Je sais, vous vous moquez de toutes ces choses. Allons, parlez, qu'y a-t-il? Est-ce encore de l'argent qu'il vous faut ?

— Et oui, de l'argent, fît l'homme, d'une voix rude, j'ai joué, j'ai perdu. Il faut que je paye, ce soir, tout à l'heure, dans un instant.

La femme répondit froidement :

— Combien ?

— Dix mille.

— Je ne peux pas.

— Tu ne peux pas, gronda l'homme en s'approchant.

La femme ne recula pas sous la menace.

— Non. je ne peux pas, cela m'est impossible. J'ai fait pour vous des choses abominables ; aujourd'hui, tous les moyens, tous les subterfuges seraient vains. Ma cassette personnelle est vide, je n'ai plus rien, je ne peux pas ; du reste pourrais-je encore, je ne veux pas.

La main levée s'abattit sur la femme qui tomba sur le divan. Comme elle se relevait, une seconde gifle la renversa. Alors, elle ne bougea plus, pleurant, silencieuse.

La brute, lasse de frapper, s'arrêta.

Jean Négrier alla ge camper devant la glace, rajusta son faux- col, tira sa cravate, puis tranquille-

ment, il ouvrit le tiroir de son secref-iï»" nritune liasse de lettres et dit :

— C'est bon, je vais porter ceci à quelqu'un.

La jeune femme se dressa frémissante ; insensible sous les coups, elle se révoltait devant la goujaterie du drôle.

— Vous ne ferez pas ça î

— Non, je me gênerai, répliqua-t-il, d'ime voix gouapeuse. Je t'ai dit qu'il me fallait de Targent, je sais où j'en trouverai, j'y vais. Tu sais que lorsque j'ai décidé quelque chose, rien ne m'arrête. J'agis, moi ; ton monde, je m'en fous et puis, nous avons mis bas les masques. Parlons à cœur ouvert, veuxtu oui ou non me donner dix billets ?

— Je n'ai plus rien, plus rien, gémit la malheureuse affolée.

— C'est bien, alors bonsoir.

Et il se dirigea vers la porte.

— Jean...

L'homme se retourna.

— Jean, venez, asseyez-vous auprès de moi. Voyons, écoutez -moi. A^ous m'avez aimée, vous m'avez grisée, je me suis donnée toute, vous avez pris tout ce qu'il y avait en moi, et mon cœur et ma chair, je me suis pliée à toutes vos exigences, j'étais votre chose. A'^ous ne pouvez avoir oublié cela. Cette chambre que j'ai meublée pour nous, afin que nous puissions abriter nos amours, cette chambre a vu nos serments. Rappelez- vous, je n'ai jamais été méchante.

— Mais oui, je sais, vous êtes bonne, Marise, je suis pas digne de vous, — et il essaya d'envelopper la femme dans ses bras. Malgré son dégoût,

l'amante laissait faire. Il lui parlait maintenant dans le cou.

— Pardonnez-moi, je vous aime, je suis un violent, je vous aime avec la fougue de mon tempérament. Je suis un soldat. J'aime comme un soldat. J'ai longtemps vécu aux colonies, vous le savez... Pardonnez-moi, la vie a des exigences brutales, la société aussi, vous avez raison, il ne faut pas se mettre hors de la société. Vos mots me touchent, ces lettres, je les garde. Cette menace, je ne l'exécuterai pas. Je m'arrangerai, j'irai trouver des amis, ils m'obligeront. Je vous dois trop déjà, Marise. ^

Et maintenant, il lui baisait la nuque, sa caresse se faisait enveloppante et capricieuse, il devint plus pressant. La jeune femme ferma les yeux. Froide, insensible, muette, elle subit l'étreinte.

Gomme elle se relevait, meurtrie, elle le vit, la iace triomphante, riant de son rire de fauve, ses yeux gris-bleu luisaient comme des lames. Dans le premier moment, elle ne comprit pas cette gaîté.

Tout à coup, elle se rendit compte. Jean Négrier tenait délicatement, entre le pouce et l'index, la chaîne de platine qui soutenait un pendentif d'émeraude.

Le rufian lui avait volé le bijou.

— Jean, Jean, vous jouez, rendez-moi mon émeraude.

Sans écouter, il regardait d'un air connaisseur :

— Un juif m'en donnera bien douze ou quinze mille. Et vous disiez que vous n'aviez plus rien, petite menteuse !

— Jean, écoutez-moi, c'est un bijou de famille, ma mère Ta porté. Rendez-le moi, je vous en sup-

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plie. Je trouverai de l'argent, je m arranjjerai, mais pas ça, pas ça. On va s'apercevoir de la chose... Jean, Jean, non. non, je ne veux pas que vous partiez.

Elle s'accrochait à lui, désespérée, démente.

— Mon Dieu ! que les femmes sont bêtes î

Et pour se débarrasser deMarise, il lui asséna un coup violent sur la poitrine.

La jeune femme chancela un instant, les deux mains appuyées sur ses seins, puis elle s'abattit comme une chose inerte.

Jean Négrier alluma une cigai*ette, lança d'un geste indifférent l'allumette par dessus son épaule et sortit en sifflotant.

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