‹ L'homme qui vint, romanChapitre 7 sur 50 · CHAPITRE VII Baron -Lamarche, député · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII Baron -Lamarche, député

Le député Baron- Lamarche entra dans son cabinet de travail, l'air affairé, une serviette volumineuse sous le bras gauche.

— Vous êtes là, Brotte ?

Emergeant derrière une pile de dossiers, une face blonde apparut.

— Oui, patron.

— Ah ! très bien, très bien... On ne m'a pas demandé ?

— Si, divers coups de téléphone.

— Des raseurs?

— Oui. On est venu de la Présidence du Conseil vous apporter les cartes supplémentaires que vous aviez demandées pour la Revue et pour la cérémonie de demain à la Sorbonne.

— J'y compte bien. M'envoyer deux cartes, pas même des réservées, à moi, Baron-Lamarche, c'est d'une incorrection... Le courrier? Expédié? Bien. J'ai dicté les réponses à M'^" Andrée. Il y aura quelques démarches urgentes à faire avant les vacances. Je m'en remets à vous, Brotte.

50 i.'homme qui vint...

— Oui, patron.

— Pour les poireaux et les palmes, rien de neuf?

— Rien encore. La liste ne paraîtra pas à l'Officiel avant 4 ou 5 jours.

— A propos, vous ferez ajouter Pillouette, l'adjoint au maire Camoin de Vence, Laffon, Gruzelle, Birault et Guibal, surtout n'oubliez pas Guibal.

— Guibal, mais il a voté contre vous en mai dernier, c'est un réactionnaire.

— Raison de plus.

— Je le note pour les palmes ?

— Non, pour le Mérite. Ah ! j'oubliais, les palmes pour Gély.

— Celui qui écrit « papa » avec trois p ?

— Celui-là, môme.

— Bien, patron.

— Vous me préparerez mon discours, plus mon article pour le Radical. Insistez surtout sur le côté moral, sur les progrès sociaux que nous devons à renseignement laïque. Dites que la civilisation est dans la liberté républicaine. Quelques citations bien placées, du Montaigne et un peu de latin, cela fait bien.

— Oui, patron.

— Une cigarette ?

— Volontiers.

— Voyons les potins.

— Un seul, mais délicieux. Hier, à la représentation de gala offerte h l'Opéra aux délégations étrangères, Bouffre, votre collègue, le nouveau député socialiste du Nord, est arrivé, flanqué de sa femme, \ une petite maigre, au profil de chèvre,

heureux de lui offrir un spectacle à l'œil. Les ouvreuses étaient occupées. Madame avait enlevé sa sortie de bal (et quelle sortie de bal, grands Dieux!) afin de faire admirer ses clavicules. Bouffre étcit empêtré dans le vêtement, ne sachant qu'en faire, lorsqu'il avisa un grand bonhomme chamarré qui se promenait dans le couloir.

— Tenez, lui dit-Bouffre, portez ça au vestiaire. Le bonhomme eut un haut-le-corps .

— Oh ! Monsieur! Je suis ambassadeur... s'exclama-t-il indigné.

Et Bouffre, récidivant dans la gaffe, lui répliqua d'un ton ineffable :

— Excusez-moi, Monsieur, je vous avais pris pour un larbin.

Baron- Lamarche s'étrangla :

— Ah ! Ah ! Elle est bien bonne î . . . ce bougre de Bouffre, il n'y a que lui, du reste, il avait déjà pris le Henri IV de la salle des Conférences pour Louis XIV, il pouvait bien prendre un ambassadeur pour un huissier. Il a la confusion facile.

— Que voulez vous? 11 ne sait pas cet homme. Ses électeurs Font enlevé à son comptoir ; depuis, il a la hantise du zinc, à tel point qu'il vient le matin, au Palais Bourbon, dès l'ouverture des portes, afin d'économiser son petit déjeuner. Il ne quitte pas la buvette. Après le café arrosé de fine, de calvados en marc, il atteint onze heures, heure du vermouth-cassis. 11 ne répond jamais à aucune lettre, il habite sous les toits, à t«Jus les diables, dans un quartier d indigent. Sûrement il se retirera avec des économies.

— Vous êtes une gazette, Brotte. C'est tout?

— Non, Hiroux, de Tlsère, a encore emprunté dix francs à son secrétaire pour payer sa voiture.

— C'est une habitude.

— * Qui coûte 300 francs par mois à ce pauvre Jonquille. Hiroux lui a promis monts et merveille, ce qui lui permet de suer cent-vingt-cinq lettres par jour.

— C'est bien, Brotte, vous pouvez disposer. Je compte sur mon article et sur mon discours.

— Oui, patron.

Et Brotte, un grand jeune homme blond, doux comme une fille, sortit après avoir classé dans sa serviette quelques dossiers importants.

Comme il franchissait la porte, Baron-Lamarclie le rappela :

— A propos, voulez-vous une carte pour la revue ?

Brotte se retourna et répondit avec un sourire :

— Inutile, j'ai mon service.

Et il montra à celui qu'il nommait son patron un paquet de cartes.

— Peste, mon cher, vous ne vous refusez rien.

— Quelques cigares bien placés et quelques poignées de main, et l'on obtient tout ce que l'on veut des « gilets rouges ».

— Les gilets rouges ?

— Oui, les larbins du Palais Bourbon I

Resté seul, Baron-Lamarche alluma un cigare, se renversa dans un fauteuil, plaça ses pieds sur son bureau, et, les mains croisées sur le ventre, ilj regarda s'envoler au plafond la fumée qui faisait des volutes bleuâtres.

Après des études quelconques, rélève Ban

avait fini par décrocher son bachot. Il s'était fait inscrire à la Faculté de Droit de Paris. A vrai dire les banquettes du d'Harcourt, du Vachette ou du Panthéon, l'avaient plus souvent vu que les bancs de la Faculté, mais tant bien que mal, plutôt mal que bien, il avait réussi à décrocher sa licence.

Il était alors revenu chez lui, s'était fait admettre au Barreau et pour se faire une clientèle, surtout pour faire oubliar ses origines bonapartistes (son père avait été procureur impérial), il avait fait de la politique avancée.

Conseiller municipal, puis Conseiller général, il représentait, depuis trois législatures, le département du Centre. Il était désormais lancé. Sa situation était définitivement établie par son mariage avec la fille de Lamarche, le Lamarche et C^^ des fournitures militaires, mariage qui lui avait acquis toutes les voix réactionnaires de son arrondissement, les Lamarche étant apparentés dans la région avec l'archevêché.

Baron avait alors ajouté à son nom celui de Lamarche. Baron-Lamarche, cela faisait mieux que Baron tout court.

Avec un trait d'union, cela constituait la nouvelle noblesse républicaine. On disait Baron-Lamarche, comme on avait dit Casimir-Périer, Waldeck-Rousseau, comme on disait Albert-Thomas, Franklin-Bouillon, Paul-Boncour ou Aristide- Briand.

A la Chambre, il s'était taillé immédiatement une place, grâce à son esprit d'initiative et sa compréhension rapide des choses qui lui permettaient de se faire vite une opinion.

Intelligent, débrouillard, il possédait à l'extrême le sens de la politique. Il avait le don de faire travailler les autres, ce qui le faisait passer aux yeux de ses collègues et de la foule crédule pour un grand travailleur.

11 avait pondu, grâce à ce système, des rapports volumineux sur des questions ingrates, travaux qvà lui avaient attiré la considération générale et l'estime de certains chefs de groupe qui lui avaient promis un portefeuille à la plus prochaine occasion.

Il guettait visiblement le Ministère du Commerce, ayant, disait-il, des projets pour remettre en état cette administration caduque, que quelques parlementaires avaient laissé péricliter par veulerie ou incompétence.

On disait couramment : u Baron-Laniarche ira au Commerce ». C'était une chose acquise, entendue, qui devait arriver avec une précision mathématique, et Baron-Lamarche attendait -^"n heure, sûr qu'elle arriverait inéluctablement

C'était ce portefeuille qu'il entrevoyait en suivant les capricieuses arabesques de la fumée ; les yeux mi-clos, il était perdu dans un songe heureux, lorsqu'on vint lui annoncer une délégation du cheflieu de son arrondissement. Des électeurs innn.nU, pas moyen d'échapper à la corvée.

Il les fit venir.

C'étaient trois campagnards endimanchés qui entrèrent en frottant leurs pieds, gauchement, sur le parquet et tournant leur chapeau dans leurs mains.

— Asseyez-vous, mes bons am

Sur le bord des chaises, le- uois délégués

prirent place timidement. Ils exposèrent, après de long-ues et inutiles circonlocutions, le but de leur visite.

Ils venaient inviter M. le Député pour les prochains Comices agricoles et, à cette occasion, ils venaient aussi demander un conseil :

- Fallait-il inviter M. le Curé à monter sur l'estrade avec M. le Préfet, le Maire et le Général?

Le curé î Baron- Lamarche bondit, et mâchant son cigare éteint, il leur fit une belle sortie :

— Ah ! mais, ah ! mais, ils n'y pensaient pas. Le curé ! et la Révolution, et les immortels Principes, inutilité, néaat ! et la Séparation des Eglises et de l'Etat, foutaise ! Ils voulaient effacer cela d'un trait de plume.

Il leur parla encore de l'obscurantisme des campagnes, du rationalisme, du progrès, tant et si bien que les délégués ahuris finirent par déclarer :

— Ah ! ben, on ne l'invitera pas après toutî Il les raccompagna jusqu'à la porte en disant :

— Je reconnais bien là le dévouement, l'attachement de nos communes rurales. Au révoir, mes braves. Vous pouvez compter sur moi.

Gomme il rentrait dans son cabinet de travail, il entendit pleurer dans la pièce à côté.

— Qu'est-ce? interrogea-t-il en ouvrant la porte. La gouvernante répondit :

— G'est M. Gaston qui ne veut pas apprendre son catéchisme.

— Attends, je vais venir te houspiller d'importance, fit-il à son petit garçon, un gamin de sept ans, si tune sais pas, ce soir, ton catéchisme sans une faute, je te prive de dessert. Tum'entends, hug^uônot?

EfTaré, le gosse ravala ses larmes.

Page 1