CHAPITRE VIII Armândine Petitfendu ou les gants de Barnabe
M. D»^siré Petitfendu, avant gagné une fortune rondelette dans la vente des chevaux, ânes et mulets, pour se reposer de ses randonnées à travers le beau pays de France, était venu s'installer à Paris dans le quartier de Saint-Sulpice, muni de recommandations pour le monde ecclésiastique.
Là, sur la demande expresse de sa femme, Armândine Petitfendu, il avait acheté à cette dernière un fond de mercerie, gants et cravates, à l'enseigne du (( Doux Eliacin ».
— Vois'tu, disait-elle à son mari, je ne pourrai jamais rester à ne rien faire.
En elfet, Armândine Petitfendu employait son activité débordante, non seulement dans sa boutique, mais encoro dans tout le quartier qu'elle tenait sous son despotisme.
C'était une redoutable et intrigante personne, sans âge, au visage émacié, dévoré par doux yeux de braise, à la peau noire et comme tannée.
Elle i)ortait, l'té comme hiver, une éternelle robe qu'elle fût en déni 1 n^n'^ elle estimait
que c'était plus posé et que cela inspirait la considération.
Il faut croire qu'elle disait vrai, car la considération, dont elle jouissait, était grande.
Son commerce était de peu d'importance ; il v avait bien, dans sa vitrine, quelques cravates négligemment nouées et quelques gants, mais la fouie passait inditierente, sans s'arrêter.
Toutefois, l'après midi, surtout vers la cinquième heure ou à la tombée de la nuit, on voyait des couples se glisser dans la boutique. Ce devaient être des clients habitués, car ils entraient, sans hésitation, comme chez eux. Parfois, un Monsieur ou une Dame arrivait seul, suivi à quelques minutes par une Dame ou un Monsieur.
Ils demandaient invariablement si « les gants de Barnabe » étaient prêts. Alors, Armandine Petitfendu, courbée en deux, se confondant en politesse, conduisait ses clients dans l'arrière-boutique, puis, par un escalier en tournevis, à l'entresol. Elle se retirait ensuite avec discrétion, laissant le Monsieur et la Dame en tête-à-tête avec « les gants de Barnabe ».
Détail curieux : ceux qui étaient entrés par la boutique ressortaient par la porte cochère.
Naturellement, Armande Petitfendu était dévote et bien pensante, elle suivait les offices avec assiduité, elle recevait la Croix le soir, le matin VEclio de Paris !
Le i 3 juillet, la patronne du « Doux Eliacin » montrait une très vive surexcitation. Elle trottait par la maison, remuante et ner\euse, grondant Zélie, la servante et bousculant Désiré, son mari.
Ce dernier se promenait dans la boutique à petits pas, suant dans une redingote étriquée. Il tenait dans sa main gauche une paire de gants beurre frais.
Agacée, sa femme lui cria :
— Voyons, reste un moment tranquille, tu es toujours dans mes jupes.
— Mais, ma bonne...
— 11 n'y a pas de mais.
Interloqué, Désiré arrêtait sa promenade. Quelques instants après, il était, à nouveau^ interpellé.
— Qu'as tu donc à rester planté comme uu cierge. Bouge-toi...
Et Désiré reprenait sa rotation d'ours en cage.
— Penses-tu qu'il viendra ? interrogeait sa femme.
— Je crois bien que oui, il l'a promis ferme au cousin Groscoulas.
— Ah !
— L'abbé est allé jusqu'à Saint-Sulpice pourvoir s'il arrivait.
— Tu devrais bien y aller à ton tour.
— Crois- tu que ce soit bien poli ?
— Mais oui, mais oui, va donc. Puis, cela te fera passer le temps. Va, ma grosse moumoute.
La grosse moumoute ne demandait qu'à se laisser convaincre. Désiré embrassa sa femme qui lui dit:
— Allons va, tu sais que les clients n*aiment pas « à voir du monde » dans le magasin.
Sans plus se faire prier. Désiré PetiltV iidu prit son chapeau haut de forme à la mode de 1899 et
sortit en laissant après lui une odeur persistante de naphtaline.
L'ex-marchand dfe bestiaux, habitué aux propos des marchés et des foires, redouté de ses conôurrents, craint de ses fournisseurs, tremblait comme une feuille devant sa femme. En présence de cette petite noiraude qu'il eût anéantie d'une chiquenaude, le colosse aux épaules de portefaix se sentait un tout petit garçon.
Sitôt son mari parti, Armandine Petitfendu eut le bonheur de recevoir, coup sur coup, deux clients attitrés : Monsieur de la Craponne, sexagénaire et sénateur, vice président de l'Association mutuelle contre la licence, qui accompagnait « sa nièce », une gosse de 13 à 14 ans; mal ficelée, mal bâtie, coiiîée d'un canotier en paille surmonté d'un hilarant noeud rose ; les jupes courtes montraient des jambes maigres, entortillées dans des bas de coton, qu'elle remontait instinctivement en marchant. Elle avait une natte peu fournie qui pendait dans son dos, comme un cordon de sonnette à la porte d'un pauvre diable.
Monsieur le Sénateur venait essayer « les gants de Barnabe » .
Peu après, ce fut Madame Dumou-Duchat, une douairière aux chairs flasques qui vint, flanquée d'un jeune éphèbe de 16 ans, échappé des bancs du collège.
Armandine Petitfendu monta elle-même installer une si honorable personne qui ne lésinait jamais SMT le prix des gants ou des cravates.
Gomme elle descendait l'escalier en spirale, son mari entrait conduisant par le bras l'abbé Isidore
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Groscoulas. Ce dernier, un hercule également, suait la santé par tous les pores de sa peau campagnarde. C'était un gars bien râblé, solide, à la face rubiconde qu'illuminait un nez qui eut fnit le bonheur d'un peintre flamand du xv«,
11 était velu d'une soutane râpée, luisante aux coudes, il avait le rabat, taché,de tabac, en bataille. 11 portait sur la cime du crâne, très en arrière, un large chapeau de paille noire.
L'abbé Groscoulas était le desservant d'une commune perdue dans les montagnes de la Lozère. C'était le propre cousin germain d' Armandine Petitt'enclu, née Groscoul.-is. L'abbé venait pour la première fois à Paris, cédant à l'invitation de sa cousine, afin de voir les fêtes de la Civilisation
Groscoulas était allé quelquefois à .Mendi fois à Rodez, Paris l'esbaudissait. Il avait des joirs enfantines, qu'il accompagnait d'un rire gras qui soulevait son ventre et faisait valser son rabat. Au comble de la satisfaction, il se donnait, surla cuiss' . des claques formidables comme des coups de battoir.
C'était un simple à l àme naïve qui professait sa religion, comme il aurait conduit ses bœufs. Il avait une peur alfreuse de l'enfer, de Dieu le père, et une dévotion particulière à saint Antoine.
— Eh bien ? interrogea Armandine anxieuse, dès (jue les deux hommes furent entrés.
— Eh bien ! ma cousine, dit Groscoulas avec un rude accent cévenol, pas plus de Monseigneur que sur le plat de m.« in.un. On ne l'a pas vu à Saint- Sulpice.
— • Ah î mon Dieu, pourv u (juil vienne, pourvu qu'il vienne ! gémit Armandine.
— Monseigneur Sigismond de la Roche Mareuil, mon maître vénéré, — et Groscoulas enleva son chapeau avec respect, — m'a promis qu'il viendrait, il viendra. Il n'a qu'une parole.
— Vous avez raison de ne pas douter de moi, mon fils, fit une voix claire.
Sur le seuil de la porte, la silhouette d'un élégant abbé s'encadra et Monseigneur Sigismond de la Roche Mareuil, prélat romain, entra.
Désiré Petitfendu, au comble de l'émotion, passait tour à tour ses gants et son chapeau de la main droite à la main gauche, il murmurait, frottant son pied sur le parquet :
— Que d'honneur I que d'honneur !
— Ah 1 monseigneur, s'écria Armandine en se précipitant sur la main blanche du prélat qu'elle baisa.
Maintenant, tous les trois avançaient une chaise à Monseigneur qui refusa de la main, en disant :
— Je suis venu parce que j'avais promis et je n'ai qu'une parole, mon cher fils, mais vous m'excuserez, je suis obligé de me retirer sur-lechamp. Je dois assister à la Retraite, afin d'appeler les bénédictions du ciel sur nos œuvres humaines.
Ce fut un concert de lamentations. Il ne ferait pas cela. 11 ne les laisserait pas dans la peine. Et Zélie qui avait préparé de si bons plats I
Devant leur désolation, Monseigneur se laissa attendrir :
— Tenez, pour vous être agréable, je donnerai une entorse à mes principes et j'accepterai volontiers un doigt de muscat. Je sais que Madame Petit-
fendu en possède de délicieux qui vient en droite ligne de Frontignan...
Résignée, Armandine courut elle-même à la cave, elle remonta un flacon poussiéreux. Groscoulas déboucha la bouteille et fît les honneurs du vin qu'il versa avec une émotion religieuse.
Au moment où les quatre verres étaient levés en signe de bonne amitié, Zélie apparut, atTolée.
— Madame... Madame...
Armandine se précipita.
— Qu'y a-t-il ?
- — Madame, fit à voix basse Zélie, il y a M. Gaspard I,afolette, vous savez, le magistrat, qui est là avec... un petit jeune homme., pour les gants de Barnabe...
— Plus bas, .plus bas...
— Et les autres ne sont pas encore partis, que faire, Madame, que faire ?
— Mets-les dans la chambre de l'abbé, décida M™« Pelitfendu.
Puis, elle revint à ses hôtes et ils l)urent à la gloire éternelle de la Religion et de la Morale.