‹ L'homme religieuxChapitre 10 sur 31 · S VIII · texte numérisé non relu

S VIII

^ Suite du même sujet.

Nous avons vu les maux que la médisance cause en général , nous allons entrer dans quelques détails. Le médisant se jette entre deux personnes qui vivent parfaitement ensemble , qui sont étroitement unies par les liens de la charité, et jette entr 'elles le glaive de la divi-* sion ; elle blesse trois personnes d*un seul coup : la personne qui médit, celle qui écoute, et plus encore celle dont elle médit, La personne dont on médit est blessée , parce qu'on lui ravit son honneur et sa réputation , qui est un bien au dessus de tout Tor et de toutes les richesses de ce monde , puisque c'est la réputation qui nous attire l'estime et nous donne la facilité d'agir avec succès , même dans les affaires de Dieu ; car à quoi peut être bon un homme perdu d'honneur et de réputation? Peut-il être utilement employé ? Il faut donc cour server soigneusement son honneur , et pour le service de Dieu , et pour l'utilité du prochain. Ayez soin de votre réputation , dit le Sage (1) ; car, comme il est dit dans les Proverbes, une bonne réputatiqn vaut mieux que^

confessum est , crudeKorem dicere non vercaris : fodit enim haec quor. que Christi corpus et membra de membro , née jam exanime fodit » sed facit exanimcm fodiendo. Ipsis quoqae nocentior est spinis , quas illi lam sublimi capili faror inilitaris imposait ; clavis etiam feireis , quos s^QctUsimis roaRibqs illis et pedihifs co^snminatiQ Judaicae ioiquitaljs con6xit. Nisi enim hujus quod dudc pungitar et transfoditur, corpons sui vilam illius -vits corporis praetulisset , numquam illud pro isto niorlis ÎDJttris et crucis ignominix Iradidisset. Bem. sertn, cit, de trtpl, custod^^ Q) Cifrain haUe de bona nômine. £!cc^, 41. |5.,

les grandes richesses (1). Cependant, comme Vhomme n'est qae trop malheareusement porté à jouir d'ane bonne répatatioù , il faut qu*il la conserve , mais avee prudence, non une prudence humaine, mais une prudence chrétienne jointe à l'humilité. En général , ce qu'il y a de mieux , c'est de tout laisser entre les mains de Dieu , bien faire et ne chercher que sa gloire ; agissant ainsi , il est certain que Dieu nous donnera autant de réputation qu'il sera nécessaire pour son service et iioiir le salut du prochain ; c'est Tavis du plus sage , puisqa*!! nous a été donné par le Saint-Esprit.

Ces principes posés , il faut bien considérer qtte toute personne religieuse a sa renommée. Si elle s'est dépouillée de ses biens temporels , elle ne s'est pas dépouillée de son honneur ; si elle s'est rendue pauvre, eUe n'a pasTOidii se rendre infâme , bien loin de là , l'excellence de sa coof dition l'a bien plus élevée ; devenant épouse du Bm dm rois , elle a acquis bien plus d'honneur ; cet honneur est bien plus délicat et plus aisément blessé ; c'est pourquoi tous ceux qui vivent avec elle doivent prendre garde de le lui conserver et de n'y plus toucher.

Et cependant , dans les communautés , on ne se fait pas de scrupule de parler des autres ; on est sans cessée se décrier. Si un homme , par fragilité ou par un mouvement indélibéré , commet une faute , c'en est fait pour toute sa vie , il portera une tache qui ne s'effacera jamais; ceux qui sont dans la maison le verront toujours avec cette tache ; s'il entre dans une autre , il trouvera des personnes qui auront connaissance de sa faute , qui agiront avec lui selon les dispositions et les sentimens que cette connaissance a imprimés dans leur esprit ; s'il arrive dans une maison où il ne soit pas connu, les curieux,

(1) Meliue est nomen boDum qaàm dWilia mail». Prov, 22. f «

ceux qui se mêlent plus des affaires d'autrai que des leurs , comme on en trouve toujours et partout , ne manqueront pas de demander à ceux qu'ils croient pouvoir donner quelques renseignemens , quel il est , quel est son humeur , ce qu'il a fait ; ceux-ci , qui le connaisssent peut-être très légèrement , diront qu'il est de telle humeur , qu'il est sujet à tel défaut, dont peut-être il s'est corrigé depuis qu'ils ne l'ont pas vu ; on parlera du défaut , et on ne dira pas un mot de ses vertus. C'est sur de tels rapports qu'on forme son opinion sur un homme, et ce mauvais jugement lui empêche de faire tout le bien qu'il eût pu faire si on n'eût pas touché à sa réputation et parlé mal de lui.

La médisance blesse celui qui Técoute , lui fait perdre Vestime et l'affection qu'il avait pour son prochain , le dispose au mépris et à la haine , et lui rend la charité bien plus difficile à pratiquer.

Mais elle blesse encore plus dangereusement celui qui la fait. L'abeille , en piquant , se fait plus de mal qu'a celui qu'elle pique , parce que sa piqûre lui donne la mort, tandis que celui qui est piqué n'éprouve qu'une légère douleur.. Le coup de langue de la médisance « conune un coup de poignard empoisonné , blesse à mort Tame du médisant , puisque le péché de médisance est mortel de sa nature ; que si la légèreté de la matière ou le défaut de consentement diminue la gravité du péché , c'est au moins un péché véniel des plus grands , parce qu'il attaque la charité qui nous ordonne de cacher et d'excuser autant que possible les défauts du prochain. JBlle blesse encore pour Tordinaire la justice ; le médisant dérobe à son prochain le bien le plus précieux , je veux dire l'honneur qu'il doit restituer. Souvent, dans les maisons religieuses, il arrive un grand malheur quand on a parlé mal du prochain , qu'on a découvert ses dé^

fauts , qa'on a publié ses fautes , qu*on Ta décrié , parce qu*on aura laissé dans les esprits une impression qui durera long- temps , on se forme une conscience erronnée, on ne fait plus cas de cette faute , on s'en confesse légè-> rement , sans scrupule , sans aucune réparation ; on va à la communion; n'est-ce pas se tromper lourdement , nourrir des péchés secrets , et mettre son salut au hasard?

Non-seulement la médisance est un défaut très pernicieux, mais c*est encore un vice infâme. Saint Ântidqne disait que c'était un rejeton de la folie ( 1 ). Les médisans sont comme les égoûts publics où se rendent toutes les immondices d'une ville; s'ils ne sont soigneusement nettoyés, ils infectent l'air de vapeurs corrompues. Toutes les ordures , toutes les imperfections , toutes les fautes d'une communauté s'amassent dans les esprits et sur les langues des médisans qui renvoient ensuite des puanteurs qui corrompent toute une maison. Leur bouche, dit David, est comme un tombeau ouvert, plein de cadavres, d'où s'exhale une infection naortelle (2). Les médisans sont des porteurs de pestes , les vrais corrupteurs des maisons religieuses ; leurs langues sont , comme le disait quelqu'un bien à propos , les pinceaux dont le diable se sert pour peindre des figures horribles et hideuses. Le démon est assis sur ces langues , dit saint Bernard , et les remue pour leur faire jeter leur venin.

De plus, la médisance rend un homme odieux; on conçoit toujours une fort mauvaise opinion du médisant, on le regarde comme un homme dangereux. Dieu permet justement qu'on médise de lui, qu'on le déchire et qu'on lui rende ce qu'il a donné. Le médisant souillera son

(1) Homil. 29.

(2) Guttur eorum sfpulchram pateos est. PsaL 5 il.

ame , dit le Sage , et il sera haï de tous {\).Ne vous faites pas appeler médisant ^ dit le même auteur, car la honte est attachée à Vindiscret\ la haine, Vinimilié, l'infamie au délateur (2). Qu'on ne dise pas de tous , c'est un médisant , une mauvaise langue , une langue de serpent , autrement vous vous feriez beaucoup d'ennemis et personne ne voudrait converser avec vous. C'est avec rai- . son y dit Rabanus , que l'Ecclésiastique dit : l'inimitié , la honte et la haine sont le partage des indiscrets , parce qu'ils sont en horreur devant Dieu et devant les hommes. C'est pour cela que saint Paul dit : Les médisans sont Vobjet de la haine de Dieu. Je persécutais , dit David, celui qui en secret parlait mal de son prochain. Le détracteur, dit Salomon , est l'abomination des hommes (3). Les hommes ont en exécration le moqueur, celui qui, par des railleries , des paroles ou des gestes , contrefait son frère ou le rend ridicule.

Voyons mainte^^t quels sont les remèdes à un vice si pernicieux, D^abord il faut en concevoir une très grande horreur, basée sur les raisons que je viens de donner , qui nous en fiassent fuir jusqu'à l'ombre. Il faut ensuite veiller exactement sur soi , quand il faut parler du prochain, parce que rien n'est plus glissant que la langue par sa facilité naturelle , et par notre malice elle est très prompte à dire le mal. Il faut se servir de sa

(1) Susarro coinquinabit aniroaDi iuam^ et in omnibus odietur. Eecli.

(2) Ne appelleris susurro.... denotalio pessîma super bilinguem....

sosurratori odium , et ininaicilia et contumelia. Eccli. 5. 16. et 17.

(3) Reclè inimicitia et odium et contumelia susurratoribus adjunguntur, quia fraus illorum ac nequitia facil iilos Deoethominibus detestabiles. Uude per Paulum dicitur, Susurrones et delractoresDeo odibiles. Et Psalmisia , Detrahentem , inquit , advcrsum proximum suum occulté , huDc peraequebar. El in ProYerbiis , Abominatio hominura delractor* /» 0um locum apud Larin. Rom. 1. 30. Psal. 100. 3. Prov. 24. 9.

langue avec la même circonspection que le chirurgien se sert de sa lancette quand il saigne : il agit toujours avec une grande précaution ; car l'opération est très importante et la précipitation peut causer de grands maux. La langue » dit David , est un rasoir tranchant , qu'aiguise la fraude (1).

Mais surtout il faut s applicpier à considérer ses propres fautes , pour ne pas s'occuper de celle des autres : vous blâmez un vice en votre frère, et vous en êtes vousmême souillé , et peut-être de plusieurs autres encore ; si vous n'en êtes pas souillé, Dieu, pour punir votre médisance , permettra que vous y tombiez. Un Religieux demandant un jour à l'abbé Pasteur comment on pouvait s'empêcher de parler au désavantage du prochain , le Saint lui répondit : il faut toujours avoir devant nos yeux deux portraits : le notre et celui du prochain. Si nous regardons attentivement le nôtre , si nous en considérons les défauts , nous estimerons et louerons celui de notre prochain, mais si nous prisons le nôtre, nous mépriserons le sien (2). Ainsi ^ pour ne jamais mal parler d'autrui, nous devons toujours avoir les yeux sur nos imperfections et nous reprendre nous-mêmes. « Ne parlez « jamais mal de celui qui tombe en quelque faute , dit « saint Ambroise, mais ayez-en compassion, craignez « de tomber dans le même vice ; vous ne médirez ja- « mais de personne si vous vous connaissez bien vous- « même (3). » Pourquoi voyez-vous une paille dans Vœil de votre frère , une petite faute qu'il a commise , et ne

(1) Sicut uovacula acata fecisli dolum. Psal, 51. 2.

(2) Apud Rosweyd. lib. 3. n. 133.

(3) Numquam delrahe peccanli sed condole ; quod in aliis detrahis , in te podùs perlimesce , numqaam profecl6 detrakes , si teipsam bene perspezeris. /imh, lib, 4. epist, 99. ad Fïorian.

voyez-vous pas une poutre dans votre œil , c'est-à^lire , un gros péché dont votre conscience est souillée? ou comment dites- vous à votre frère : Laissez-moi ôter une paille de votre œil, et, voilà qu'une poutre est dans le vôtre ? Hypocrite , ùtez premièrement la poutre de votre œil, et alors vous verrez à ôter la paille de l'œil de votre frère (1). Jésus-Christ ferma la bouche à ceux qui aoeusaient la femme adultère par ces paroles * Que celui de t?ows qui est sans pèche lui jette la première pierre (2). ])e même , que celui qui n'a point commis de fautes , qui n*a point dlmperfections , parle mal d*autrui.

Mais le remède le plus assuré est la charité qui, comme dit saint Paul , ne pense pas le mal , et par conséquent ne peut parler mal , puisque la parole est Fimage de la pensée; et, par une conséquence bien naturelle, celui qui pense bien du prochain parle bien de lui. Jésus- Christ nous aime avec nos vices et nos défauts , il nous fait continuell^nent du bien , non pour approuver ce^ défauts , mais il les souffre avec patience et attend Iç moment où nous implorerons sa miséricorde ; voilà le modèle de la vraie charité. C'est ainsi que nous devons aimer les hommes. Aimons-les d'une manière divine avec leurs défauts, alors nous ne saurions en parler mal, et nous serons parfaitement guéris du vice de la médisance.

Mais que doit faire celui devant lequel on médit ? D'abord il doit éviter les médisans , selon le conseil du Saint-Esprit qui nous dit dans les Proverbes : Kayez

(1) Quid vides feslucam ia oculo fralris lui, el trabem in oculo luo non vides?... Hypocrita , ejice. primùm trabem de oculo tuo , et tune videbis ejicere festacam de oculo fralris (ui. Alatth. 7. 3.

(2) Qui sine peccato est vestrum , prinius in illam iapidem miUat. Joan, 8* 7.

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point de commerce avec les détracteurs (1), parce que, dit-il , soudain se lèvera sur eux la ruine : et qui peut connaître la plaie quHls ont ouverte (2)? Environne tes oreilles à*une haie d'épines , dit TEcclésiastique , et n'écoûte pas la langue perverse] mets à ta bouche une porte et des verroux (3). Quand saint Pacôme voyait un ReligÊfax parler mal d'un autre, il se détournait aussitôt et le fuyait comme nous fuyons le serpent (4). L'abbé Mâches , au rapport de Cassien , avait obtenu de Dieu li^ grâce de ne s'endormir jamais quand on parlait de choses spirituelles, lors même que le discours eût duré plusieurs jours et plusieurs nuits ; mais aussitôt qu'on disait un mot contre le prochain , on le voyait s'assoupir , de sorte que le poison , bien loin d'affecter son esprit , n'arrivait pas même jusqu'à son oreille (5). Si l'on ne peut s'empêcher d'entendre la médisance , il faut montrer que l'on n'y croit pas , et punir de cette manière celui qui la fait , qui mérite d*étre châtié sur-le-champ pour le péché qu'il commet, ou contre la vérité, ou contre la justice, et toujours contre la charité , parce qu'il nuit à celui de qui il parle, et à celui à qui il parle. Il faut prendre du courage et reprendre le médisant , lui dire qu'il fait mal, qu'il offense Dieu et le prochain , qu'il ne voudrait pas qu^on en dit autant de lui s'il était coupable , qu'il a bien à craindre que Dieu ne permette que Ton parle mal de lui , et qu'on en agisse envers lui comme il en agit envers

(1) Cum detractoribus ne coinmisceans. Prov, 24. 21.

(2) Quoniam repente consurget perdilio eorum , el ruioam ulriusque quis novit ? Ibid,

(3) Sepi aurem tuam spinis, et linguam nequam noii audirc, cl ori tao facito oslia, et seras. Eccli* 28. 28.

(4) In ejas rila cap. 27.

(8) Nec osque ad aurium quidem ejas poilu lioncm virus obloquii poterat penrenire. lib. 5. c. 29.

DE LA VIE DE GOMMUNADTE. 14 i

les autres» Pl'ayez aucune retenue envers celui qui médit en votre présence, dit saint Jean Glimaque; dites-lui avec fermeté : ne parlez point ainsi , mon frère , je vous en prie , taisez-vous : Gomment voulez- vous que je condamne mon prochain , moi qui tombe tous les jours dans des fautes si graves ! Par ce moyen , vous ferez deux bonnes choses à la fois : vous corrigerez votre frère de son défaut, et vous n'y prendrez pas part(l). Un homme de piété avait coutume de dire au médisant, pour lui fermer la bouche : nous avons à rendre à Dieu des grâces infinies , si nous ne sommes pas comme celui dont vous parlez : que ferions-nous sans lui?

Saint Ghrysostôme veut, avec son éloquence ordinaire, qu'on parle encore au médisant avec plus de force; diteslui : « Voulez-vous louer votre prochain et parler bien « de lui , mes oreiUes sont ouvertes pour vous écouter « et recevoir votre parfum ; voulez- vous dire (pielque <« chose à son préjudice , je les ferme ; elles ne sont point « faites pour recevoir des ordures : et quel profit peut- « il m'en revenir , je vous prie , si j'apprends qu'un tel « est méchant «t ^*il a fait quelque mauvaise action? « allez le lui dire ; pour nous , songeons à nos affaires « et au compte que nous aurons à rendre à Dieu de « notre vie. Pouvons-nous avoir quelque excuse à allé- « guer , quelque pardon à mériter , étant si appliqués à « éplucher les actions d'autrui, et à ne pas faire atten- « tion aux nôtres ? On trouverait sans doute fort mante vais si un homme, passant devant une maison, « avançait curieusement la tête pour voir ce (jui s'y fait : « n'est-ce pas une chose bien plus digne de blâme de re- « cliercher , sans aucun juste sujet , la vie d'un autre et « d'en parler. Ainsi, dites aux médisans ce qu'ils méri-

(3) Gradu 10.

142 L* HOMME EELIGIECJX.

« tent. Et, je tous le demande , si, en passant dans nu « chemin , vous Yoyez quelqu'un remuer de Fordure , < ne lui diriez- TOUS rien , ne le blàmeriez-YOùs pas , ne « lui reprocheriez-YOUS pas sa malpropreté ? Faites-en « autant pour le médisant ; car il en est digne. L'ordure « remuée ne blesse pas tant le cerveau de son infection « et de sa puanteur , que les péchés d'autrui , rapportés « par les médisans , blessent Tesprit de celui qui les « écoute. »

Quelqu'un disait à Zenon beaucoup de mal d'Àntisthène : N'avez-vous rien de bon à me dire de lui , dit Zenon ? N'a-t-il rien qui vous plaise? Je ne sais pas , ditil. — Eh quoi ! n'avez-vous pas de honte , répartit Zenon , d'avoir eu assez d'esprit pour remarquer , et assez de mémoire pour retenir les défauts d'Ântisthène , et de n'en avoir pas eu assez pour vous appliquer à ce qu'il peut avoir de bon?

Si la personne qui médit a une telle autorité, si elle est tellement élevée au dessus de vous que vous ne puissiez la reprendre , gardez- vous bien pour cela de loi montrer de la complaisance , de dire la moindre parole , de faire le moindre geste qui puisse indiquer une approbation; que votre silence, votre retenue, même la froideur de votre visage montrent que la chose ne vous plait pas , et que vous n'y donnez aucune espèce de consentement. Comme le vent du nord chasse la pluie , de même le visage triste chasse la langue médisante (1).

Enfin , il ne faut jamais rapporter la médisance qu'on a entendue , mais il faut la tenir cachée sous un silence éternel. Un ancien Père du désert donnait ce conseil : Si on vient vous dire du mal d'un Frère , n'allez pas le

(1) Vcnlus Aquilo dissipans pluTias , el facics irwlis linguam delraiienlcin. Prov, 23. 23.

rapporter à un autre ; cela ne ferait que causer des querelles : AS'tu entendu une parole de ton prochain , dit l'Ecclésiastique , qu'elle meure £n toi , et sois siir qu'elle ne te fera pas mourir ; car Vinsensé se hâte d'enfanter la parole qu'il a entendue comme une femme qui est en travail {!), Si tu souffles sur Vétincelle, elle s'embrasera comme un feu ; si tu craches dessus , elle s'éteindra , et la bouche fait Vun et Vautre (2). Si tous portez de Fun à Tautre la médisance que Yous avez entendue , elle fera grand bruit et causera bien du trouble ; n'en dites pas un mot , tout est apaisé. Aussi le Sage , après nous avoir dit qu'il fallait environner nos oreilles d'épines pour ne pas entendre la médisance, ajoute : Mettez à voire bouche une porte et desverroux^ afin qu'elle n'en sorte jamais , si vous n'avez pu vous empêcher de l'entendre (3).

Enfin 5 quand on connaît une faute de son prochain , il faut jeter sur elle le manteau de pourpre de la charité^ selon ces paroles du prince des Apôtres : La chariié couvre la multitude des péchés (4), à moins qu'on ne efoit obligé par devoir de reprendre et de corriger. La dwhrite , dit saint Ghrf sostôme (5) , détourne adroitement la connaissance des péchés d'autrui qui sont réels , et la mauvaise volonté en forge et en publie qui ne sont pas. La charité excuse l'action ou au moins l'intention ; . elle trouve toujours le moyen d'affaiblir ou d'adoucir la chose en s'appuyant sur la légèreté de l'esprit, la sur-

(1) Audtsti Yci'bum adversus proxiroum luum ? Commorialur iû (e , fidens quoniam Don te dirumpet. A facie verbi parturit faluus , tanquam gémi lus par!us iofaniis. Ecelû 19. 10.

(2) Si 8faffl9veris in scîntillam qaasi ignis exardebit. Et si expueris super illam, extinguetur. Cap. 28. 14.

(3) Et oii taofaciteosliact seras.

(4) Charitasoperit ihultitodinempeccalorum. 1. Pet, 4. 6.

(5) Ilomil. 4. in Act.

144 l'homm£ religieux.

prise , remportement de la passion , la violence de la tentation , la faiblesse et les misères de la nature.

L'homme charitable, excusant ainsi son prochain, méritera que Dieu et les hommes l'excusent , qu'ils aient pour lui la même miséricorde qu'il a eue pour les autres. Quelqu'un demandant au saint abbé Pasteur s'il devait tenir cachées les fautes de ses frères , le saint lui répondit : Dès que nous couvrons les fautes de nos frères , Dieu couvre les nôtres; dès que nous les découvrons , il découvre les nôtres et les met au jour afin qu'on les voie (1).

Il faut encore ne rien répéter de ce que l'on croit capable de blesser la charité , de quelle manière que ce soit. Si l'on vous dit quelque chose d'un autre, si on vous fait quelques plaintes , si on vous ouvre son cœnr sur quelque déplaisir qu'on a reçu , il faut bien se garder d'aller répéter ces paroles à celui dont on se plaint ; mais il faut suivre le conseil de r£cclésiastique , et tout ensevelir dans le plus profond silence. Saint Augustin déplore ce mal si ordinaire parmi les hommes et qui cause de si grands malheurs. « Il y a un nombre infini « de personnes qui ne se contentent pas seulement de • répéter à ceux qui sont en colère les paroles qui ont « été dites dans, un moment d'emportement , mais qui « ajoutent ce qui n'a point été dit; au contraire, un « esprit qui a tant soit peu d'humanité , ne doit pas se « contenter de ne point exciter les inimitiés des hommes « en faisant de tels rapports , mais les éteindre en par- « lant bien des uns et desautres (2}. » Ilavait rapporté un

(1) Apud Rosinreyd. lib. 5. libell. 9. n. 6.

(2) Non solùm iralorum inimicorum iratis inimicis dicla proderè , sed eorum quae non dicta sunl addere : cùm contra animo humano parum esse debeal inimicilias hominum nec exagitare nec augere malè loquendo , nisi eas etiam exlingiiere bene loquendo sladaerit. Lib. 9. Confess, ctyp. 9.

DE TA VIE DB GOlIlKmAUTE. 145

peu auparayant Texemple de sainte Monique , sa mère. « Lorsque l'occasion s'en présentait , elle prenait tant « de soin pour mettre la paix entre les pei*sonnes qui « avaient de la rancune , quoiqu'on lui dit des choses « qui échappent à la colère dans sa première chaleur , « lorsque Taigreur de la haine se décharge dans le sein « d'un ami , qu'elle ne rapportait à l'un et à l'autre que « ce qui pouvait les réconcilier (1). » Il ne faut donc jamais redire à un homme le mal qu'on a dit de lui et ce qui pourrait blesser son esprit ; si , pour son bien , il est nécessaire de le lui dire , il faut le faire avec prudence et charité , avec des paroles qui le disposent à étouffer le sentiment qu'il a contre son prochain.

Ecoutez avec patience et douceur celui qui vient se plaindre à vous , pour tâcher de l'adoucir ; entrez d'abord en apparence dans ses sentimens , afin de ne pas l'effaroucher , le révolter ou l'aigrir ; dites-lui ensuite qu'il y a en tout cela matière à la patience , doimez-lui douc^aent les conseils de salut et de perfection ; diteslui que Dieu lui a ménagé cette occasion , afin qu'il lui donnât une preuve d'amour , qu'il veut le fhire avancer dans la vertu , qu'il lui prépare une riche couronne s'il sait profiter de ce moyen. Bappelez-lui ces paroles d'Isaïe : Votre force Sêra à ne point parler aux hommes et à beaucoup espérer en Dieu (2). Bappelez-lui encore que le meilleur de tous les remèdes est d'aller auprès de

(1) Inler ditsidenles atqoe discordes quaslibet aoinas , ubi poteral , tam se prasbebat pacifîcam , ul cùm ab uiraqoe malta d6 ioTicein audiret amarissimai qualia soiet eruclare turgens alque indigesta discordia , quando prxsenti amie» de absente ioimica per acida colloquia crudilas, exhalalur odioram , nibil tarnen alieri de allera prodcret nisi quod ad eas reconcilîandas valcret.

(2) In sileuiio et spe erit fortiludo restra. ïsai, 30. 15.

M 6 l'homme religieux^

Jésas-Ghrûrt; dans le saint Sacrement de lautel lui faire ses plaintes , lai décharger tout son cœur ; il est bied sûr que Ton ne peut sortir de ce saint asile sans être soulagé et fortifié. Saint Pierre le Martyr , injustement accusé devant ses supérieurs , fut mis en pénitence ; après Tavoir supportée quelque temps et sans rien dire , il alla se jeter au pied d*un crucifix qui était à Téglise , et là il montrait à Dieu son innocence et Tinjustice de l'accusation ; notre Seigneur crucifié lui répondit : Et moi , Pierre , qu*ai-je fait pour être ainsi attaché à la croix? Sou Vienstoi bien que j'y suis pour toi. Ces paroles le consolèrent et lui donnèrent un grand courage. Si celui qui entend des plaintes et des murmures contre le prochain , doit travaillera la guérison de celui qui les lui fait, il ne doit pas aussi se rendre trop facile à les écouter. Il peut se trouver dans les communautés des oreilles toujours ouvertes , des esprits disposés à écouter toutes les accusations , tous les murmures qui se font dans une maiton , et qui sont , comme nous l'avons dit plus haut , comme les égoûts publics d*une ville ; ces personnes aiment à recevoir toutes les immondices d'une communauté. Gela vient quelquefois de la nature de Tesprit , qui est ainsi mal fait ; d'autres fois ce sont des âmes ulcérées contre des supérieurs ou d'autres , et qui , dans cette mauvaise disposition , sont prêtes à recevoir tout ce qui peut nourrir leur ressentiment.

Donnons aussi quelques consolations à celui de qui on médit ; exhortons-le à supporter la médisance avec patience et courage, parce qu'au fond, s'il la prend comme il convient, elle ne peut lui nuire. C'est la vipère qui piqua saint Paul; sans doute la piqûre était mortelle , mais par sa confiance et la grâce de Dieu il n'en reçut aucun dommage, il ne fit que la secouer dans le feu. Comme toutes les louanges des hommes ne peuvent

i)JS LA VlÈ DE GOMMUNAl)T£. *l47

hoas rendre meilleurs que nous tie sommes , tous leurs Màmes ne sauraient nous rendre pires ; il faut donc que riiomme s*élëve au-dessus des louanges et des blâmes; qu^il ne s'arrête point à la douceur des louanges et à l'amertume des reproches; qu'il s'efforce seulement d'acquérir ou de conserver les vertus qu'on loue en lui et de corriger les défauts qu'on lui reproche*

Non seulement la médisance bien prise ne nuit pas , mais elle sert au contraire beaucoup à remédier à là faute que nous avons commise, ou à nous empêcher de nous en rendre coupables : si nous sentons comme nous devons sentir , nous obtiendrons devant Dieu de grands trésors de mérite et de riches couronnes de gloire^ Si on parle mal de vous, rentrez en vous-même, examinez- vous et faites-vous justice ; voyez, si ce n'est pas avec raison qu'on médit de vous , si ce n'est pas un châtiment de ce que vous-même vous avez médit des autres ; si vous êtes innocent, considérez qu'on parle mal de Dieu lui-même, que Ton a déchiré la réputation de Jésus -Christ par d'horribles calomnies.

Concluons pai^ ces pai^oles du Sage : Eloignez ce di* guisement de votre bouche , ne donnez point d'entrée à la médisance et à V artifice {!). N'ayez aucune communiacation avec les détracteurs (2) ; car ce vice, dit la Glose, met prescpie tout le genre humain dans le cas de faire naufrage pour le salut (3). Il est-bien difficile, ajoute saint Jérôme , de trouver quelqu'un , même parmi ceux qui font profession de vertu , qui ne soit un peu entraîné par ce vice et pris dans le lacet de ce démon. C'est pour-

(1) Remove à te os pravuni , et detrahentia labia sint proeul à te. Prov, 4. 24.

(2) Cam detracloribus ne commiscearis. Prov» 24. 21.

(3) floc specialitcr \ilio penè (otum geous humanum periclilatur. Glossa» 3.

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quoi , ce Père dit à Népotien : « N'ayez ni une langae y ni « des oreilles qui tous démangent ; c'est-à-dire, ne you9

• laissez point aller à médire ou à écouter la médisance; « reteneis yotre langue afin qu'elle ne blesse pas Totre « prodiain ; veillez à là portée de tos paroles ( 1 ). > Saint Chrysostôme disait au peuple d'Àntioche : « Fuyons , « mes bien-aimés ^ fuyons la médisance , c'est une fon-* « drière pleine des embûches du démon , c'est un des « plus grands moyens qu'il emploie pour nous perdre ;

* il nous pousse sans cesse à penser mal des actions des « autres , à en parler mal , afin que nous ne pensions pas « aux nôtres ; c'est ainsi qu'il nous précipite dans l'a- « btme; arrachons donc de notre ame ce malheureux « défaut y et soyons sûrs que quand nous mangerions de N la cendre au lieu de pain , cette austérité si étrange « ne nous servirait de rien si nous ne fuyons la médi-* « sauce (2). » Sainte Synclétiqne , première abbesse dans l'Eglise de Dieu , disait à ses Religieuses : Considérons que la médisance est un très grand mal et un TéritaMe poison y quoique dans l'esprit de plusieurs , elle passe pour un jeu, un divertissement, un entretien agréable. Dieu nous garde de pareilles idées ! Ne souffrons pas que nos oreilles , dont nous pouvons faire un si bon usage, ne soient remplies que par le ramas des vices et des imperfections de notre prochain < Conservons nos âmes pures , éloignons non seulement les choses périlleuses, mais encore celles qui sont vaines et futiles ; il faut que notre cœur n'ait point de taches (3).

(1) Gare aat lioguflm aat aares habeas prurienles , id est , ne «it ipso aiiis delrabas , aut alios audias dclrabcnles. Parce à delraclMMM lÎDgure, custodi sermones faos. Epist, 2. ad NepMam,

(2) Homil. 3. ad po])ul.

(3) Cap. 9.

Tu ne seras point calomnialeur ni médisant au milieu de ton peuple (I). Vous aurez la détraction en horreur , vous la regarderez comme un vice qui attire toute la haine de Dieu , et qm est la perte et la ruine de toutes les Communautés. Nous avons remarqué plus haut que le serpent est l'image du médisant , et c'est le seul animal que Dieu ait maudit. Nous avons vu (pie saint Pa-« côme éprouvait la plus vive peine lorsque parmi ses Beligieux il en était quelcpies-uas qui attaquaient tant soit peu la réputation des autres. Saint François entendant un jour un de ses Beligieux médire d'un de ses Frères , commanda à son vicaire de faire toutes les dé* marches pour connaître la vérité. Il voulait, si le Frèro accusé était innocent , punir Taccusateur devant tous avec beaucoup de sévérité : les maisons religieuses, disaitil , périront, si Ton y laisse entrer la médisance ; je veux que vous apportiez tous vos soins pour empêcher que cette horrible peste ne s'étende davantage. Le Frère qui dépouille son Frère de sa réputation , doit être dépouillé de l'habit religieux ; il ne pourra lev^r les yeux vers Dieu, s'il n'a rendu auparavant ce qu'il a ôté (2),

YeiUons donc sur nos paroles , ne blessons jamais personne , ne soyons pas comme le corbeau que Noé fit sortir de l'arche et qui n'y retourna pas , parce qu'il s'arrêta à se repaître de corps morts , soyons bien plutôt comme la douce colombe qui revint dans l'arche , portant dans son bec un rameau d'olivier , symbole de la paix et de la miséricorde ; parlons toujours bien de notre prochain ; excusons ses fautes autant que la charité le demande,

(1) Non eris criminator nec susurro in populo. LevU, 19. 16.

(2) Summa , volo , cures proirideolia do peslifer isle morbus lalius so diffundat. Frater qui alium fralrem fam» ^loria spoliaverit , habilu est spoliandus , nec ocutos ad Dcum elevarc potcrit i nisi priùs qnod abS" lulerati reddiderit. Tarn* 3. opusc, «V. Franc, ^pophL Ht

s IX.

Bonheur que procurent les omvres de charité, malheur qu'entraînent toujours les fautes contre cette vertu^

La charité ne fait jamais de mal au prochain , elle fait au contraire toujours du bien. Gomment pourrait-elle faire du mal , dit saint Jean Ghrysostôme , puisque suivant la parole de saint Paul, elle ne pense pas même le mal (1). Elle est donc ennemie non- seulement de ce qpii peut causer de grands» dommages au prochain , des ou-* trages sanglans , mais même des petites injures , des pe-« tites malices, des légers déplaisirs qui peuvent légèrement offenser. IJu ami se donnera bien garde de casser les bras ou les jambes de son ami ; il ne pourra même se résoudre ^ Tégratigner, à lui effleurer légèrement la peau, puisque Famour porte à détourner l'objet aimé de toutes sortea de maux , et à lui procurer toutes sortes de biens.

Saint Bernard ^ expliquant les paroles du Cantique : Les enfans de ma mère ont pris les armes contre moi (2)» « dit : en offensant votre frère , vous offensez Jésus- « Christ qui a dit : Ce que vous faites à Tun de nos Frèrea « quelque petit qu'il soit, c'est à moi que vous l'avez ^ fait. Il ne faut pas voir seulement faute lorsqu'on of- « fense son frère dans les choses graves, mais même « dans les choses les plus légères, si toutefois il peut « y avoir quelque chose de léger dans cette matière , « puisque ce que l'on fait contre le prochain on le fait « contre Jésus-Christ (3), » Du fond du cœur de votre

(1) Charitas non cogilatmalum. Chrysost, hom, 33. in 1. ad Corin^,

(2) Filii matris me» pugnaverunt conlra me. Cant, 5«

(3) Peccanles in fratrcm, in Chrislum peccalis^ qai ait , quod uni ex m^QÎrois meisfecistiS; mihi fecistis. Nec oaTcndum h grarioribas tant&pi

frère attristé, on entend la voix de Jésus-Christ qui crie : Le fils de ma mère à porté les armes contre moi , et celui qui mangeait à ma table les viandes les plus délicateSy m'a rempli d'amertume (1).

Comme la charité a pour but de procurer au prochain et les biens de la nature , et les biens de la grâce et le salut éternel, de le délivrer de tous les maux de ce monde , des péchés et de la damnation , elle doit nous porter à une vigilance continuelle pour préserver du mal le prochain, et lui procurer tout le bien possible. Pour cela il ne faut mal édifier personne , ne point donner de mauvais exemples , suivre le conseil que saint Paul donnait aux Bomains * Faisons les uns envers les autres tout ce qui peut édifier {2).

Ceux qui vivent en communauté , et surtout ceux qui remplissent quelques emplois , doivent apporter la plus grande vigilance sur leurs actions , parce que l'exemple a plus de force sur les esprits que la parole , les yeux ont bien plus de force que les oreilles ; de plus , nous sommes bien plus efficacement portés a faire une chose quand nous la voyons faire par une personne qui est dans la même position que nous , que si cette personne nous en parlait ; en la faisant , elle nous montre qu*elle elle faisable ; par son exemple elle nous donne le courage de la faire.

La parole n'aurait pas sur nous le même ascendant ; de sa nature le mauvais exemple est fort contagieux et communique aisément sa malignité. Dans une émeute , dit Sénèque , quand une multitude de personnes se pres-

offensis , cavenda sunt et Icvia , si tamen leTe debeal dici qaodcumqao in fratrem prssuinpseril volunlale Ixdendi. Serm, 29. in Cant,

(1) Et contra te anxiè clamât de pectore fratris tui quem contristasti , Filins, inquicns, malris mesB pugnat contra me, et qui simuimecum dniccs capiebat cibos replevit me amariludine. Jbid,

(2) Qus aedificatioois sunt ; in inyicem custodiamu». B^m» 14. 19.

152 L HOMME E£LIGl£UX.

sent et se poussent , il n*en est pas une qui tombe sans en faire tomber une antre ; il en est do même du moral : on ne peut tomber dans un vice sans être une oecasion de chute pour un autre ( I ). Un membre gangrené a bientôt gâté tous les autres ; le cerveau se ressent de l'incommodité de l'estomac ; une partie du corps , quelque forte qu'elle soit , s'altère et s'affaiblit par le rapport qu'elle a avec une autre ; il faut aussi remarcpier qu'un membre malade peut bien donner son mal à son voisin , mais ce* lui qui est fort et vigoureux ne peut pas donner à l'autre la santé , aussi un mauvais exemple fera bien plus d'effet qu'un bon exemple. Il faut donc apporter le plua grand soin à ne pas donner de mauvais exemples : Vauê ne maudirez pas le sourd , dit Dieu à son peuple , ce se-> rait une grande inhumanité ; car il ne peut ni vous répondre , ni se défendre, Vou^ ne mettrez point de pierre d'achoppement devant V aveugle ; mais vous aurez la crainte de Dieu , votre Seigneur ^ qui défend toutes oea choses (2),

Saint Paul dit aux Romains : Ne donnez pas à voir$ frire une occasion de chute et de scandale,,,. Si en man^ géant de quelque chair vous contristez votre frère , déj0 . vous ne vous conduisez plus par la charité ; ne perde^^ pas , à cause de votre nourriture , celui pour qui Jésus-^ Christ est mort,,,. Il est bon, au contraire , de ne point manger de chair ni boire du vin, et de s* abstenir de tout ce qui choque, scandalise votre frère ou nuit à son salut ^3)^

(1) Quod in strage horoinum magna eveoit càm ipse se popuiaa pre^ mil; nemo ita cadit ut non aliumin se attrahai ; primi exiiio sequen-* libus 8unt : hoc in omni vita accidere videas licet ; nemo sibi tantùm errai ^ sed alii erroris causa etauctor est. Senec. lib. de beat, vit.

(2) Ifon maledices surdo nec coram cxco pones offendiculuro » sed tînebis Dominnm Deum luum. Levii, 19. 14.

(3) Ne ponaiis oilFendicuIum fratri vel scandalum.*.. Si eniro propler^^

Quoiquil me soU permis, dit le même Apôtre aux Corinthiens, de manger certaines viandes, si ce que je mange scandalise mon frère , je ne mangerai jamais aucune viande pour ne pas scandaliser mon frère.

Notre Seigneur nous a lui - même donné Texemple, Ceux qui levaient un tribut sur les Juifs pour les Romains , ayant demandé à saint Pierre si son Maître payait le tri* but, Notre Seigneur dit à saint Pierre : Afin que nous ne les scandalisions point , allez à la mer et jetez Vhame'* çon , et le premier poisson qui sortira de Veau , prenez^le y et ouvrant sa bouche vous y trouverez une pièce d'ar^* gent , prenez^la et donnez^-la pour moi et pour vous ( ï )• Il dit ensuite à ses Apôtres : Celui qui scandalise un des plus petits qui croient en moi, il serait bien pour lui qu'on suspendît une meule de moulin à son cou et qu'on le jetât au fond de la mer. Malheur au monde à cause .% des scandales ; car il est nécessaire que les scandales. viennent ; cependant malheur à cet homme par qui le scandale vient (2).

Il faut surtout veiller à la pratique de cette vertu dans les Communautés religieuses , parce que la communica*» tion est bien plus intime , les pensées , les affections et les sentimens^ les passions et les maux se donnent et se

cibum fraler tuu8 contrlstalur^ jamnon secuDdùm cbarilateiii ambulas. Noiî cibo tuo illum pcrdere pro quo Chrislus morluu9 esl.^. Bonum est non manducare carnem et non bibere Tinum , neque in quo frater luus offenditur aat scandalizatur, aat infirnaatur. Rom. 14. 23.

(1) Ut non scandalizemua eos, Tade ad mare, et raitte hamam« et eoni piscem qui prinaus ascenderit , toiles , et aperto ore ejus invenics slaterem ; illum sumens da eis pro me et te. Matth. 17. 26.

(2) Qui scandalizaverit unum de pusillis islis , qui in me credunt, expedit ei ut suspendatur mola asinarîa in collo ejus , et demcrgaïur in profundum maris T»homini illi per quem scandalnm venit. MatUu

prennent aisément; on est donc obligé de donner bon exemple, de pratiquer la ^ertu, non seulement pour l'amour de Dieu , mais i>our l'amour de ceux avec qui on vit et dont on doit désirer et procurer le salut autant qu'on le peut. Ayez soin , dit saint Paul , de faire le bien, non seulememt devant Dieu, mais encore devant les hommes (1). Notre Seigneur avait dit avant lui : Que votre lumière luise devant les hommes , afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres , et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les deux (2). Mais il faut faire tout cela avec Imtention pure de procurer la gloire de Dieu et le salut du prochain. Animé par ces motifs , le Beligiçux doit garder ses règles , observer ses vœux et faire de bonnes œuvres. Si une infirmité ou quelque autre juste raison lui ôte le moyen de faire les actes de vertu , les pratiques de piété , que d'autres peuvent faire , il faut qu'il les y excite , qu'il les aide selon ses forces , qu'il n'imite pas la conduite de quelques uns qui , non contens de ne pas faire le bien , empêchent aux autres de le faire.

C'est ainsi qu'en use la vraie charité ; bien loin de nuire au prochain , elle le sert et l'assiste autant qu'elle peut. Revenons à l'exemple des membres du corps , et nous comprendrons ce que doit faire celui qui est vraiment charitable. Quand le pied est blessé , les yeux s'abaissent aussitôt pour voir la blessure et le mal , les oreilles écoutent les conseils qu'on donne pour la guérison , la langue les demande , la main applique l'appareil dour cément afin de causer le moins de douleur possible. Lorsque le pied droit n'a pas la force de marcher tout seul,

(1) Providenles bona non tanlùm coram Deo , scd etiara coram omnibus hominibus. Rom. 12. 17.

(2) Sic luceal lux vcslra coram hominibus , ut videant opéra veslra bona , cl glorificenl Palrcm vestrum qui in ccelis est. MaUh, 5. 16.

le gauche partage le trayail avec lui et fait la moitié du chemin. Lorsqu'un bras ne peut soulever un fardeau , l'autre vient à son aide et le porte avec lui. Quand j'écris, c'est bien la main droite qui prend la plume, qui forme les lettres , mais la gauche participe à l'action en retenant le papier. Quand on coupe du pain , c'est ordi* nairement la main droite qui agit , mais la gauche le tient. C'est ainsi que tous les membres se prêtent un secours mutuel. Nous sommes revenus déjà plusieurs fois sur cette comparaison , parce qu'elle est très propre à faire comprendre comment doivent être ceux qui vivent en communauté. « Jl faut que vous viviez , mes Frères , dit w saint Bernard , avec un véritable esprit de charité , « que vous supportiez les défauts de tous , que vous « priez pour tous , pour que Ton puisse dire de vous « aussi bien que du prophète Jérémie : Celui-ci aim$ « ses frères (1). »

Si par la seule inclination naturelle les membres s'entr'aident avec tant de promptitude et de constance ; s'ils veillent avec tant de soin à la conservation d'un corps qui , après tout , doit être mangé des vers et réduit en poudre , qui souvent porte Tame à offenser Dieu et à se perdre , à combien plus forte raison les Religieux doivent-ils s'aimer , se supporter , se secourir , puisqu'ils sont membres raisonnables d'un corps noble et divin que Jésus-Christ , qui en est le chef , a lavé de son sang , que le Saint-Esprit, ^ui en est le cœur , édifie et anime , qui est fait pour louer , bénir Dieu dans ce monde , et le glorifier éternellement dans l'autre.

Le Beligieux doit d'abord pratiquer la charité envers

{%) Cum gratia inler fralres mancas portans omnes , orans pro omnibus y Ut dç te quoque dlcatar; hic est fratrum amator. Bem» senn. 3. 4if JVatio, Dçm^

ses Frères pour ce qui tient au salut de Tame ; il faut pour cela de bons exemples , des paroles d'édification , enfin , tout ce que le zèle peut nous inspirer : Avertir , reprendre , prier y conjurer avec toute patience ^ comme cUt saint Paul , et choisir tous les moyens pour arriTerau cœur(l).

Un Beligieux de Scéthé vint trouver Fabbé Jean-le* Petit , pour lui demander ses conseils et les moyens de se corriger de ses défauts ; rentré dans sa cellule , il ne se rappela pas une seule parole de ce saint homme ; ^il fut le retrouver à diverses reprises , et le même malheur lui arriva toujours. Après avoir demeuré quelques temps sans voir ce saint abbé^ il le rencontra un jour et lui dit: Mon Père , j*ai oublié , comme auparavant, tout ce que vous m*avez fait la charité de me dire , et je n'ai pas osé retourner vers vous , crainte de vous importuner ; le saint homme lui dit alors : Mon fils , allumez cette lampe ; il ralluma : apportez-en d'autres et allumez-les ; le Beligieux obéit. Mon fils , lui dit alors l'abbé , la clarté de la première lampe est-elle diminuée parce que vous vous ra êtes servi pour en allumer d'autres; Non , lui répondit le Beligieux. Eh bien ! avec la grâce de Dieu je n'éprouverais aucune peine quand tous les Beligieux de Scéthé viendraient à moi , rien ne pourra m'empècher de remplir les devoirs de charité auxquels je suis obligé : venei donc , sans aucune difficulté , toutes les fois que vous le voudrez et que vous en aurez besoin. La persévérance de celui qui demandait à être instruit , la charité de celui qui donnnait l'instruction doivent nous servir d'ex^nple. Au reste , il est certain que ce qui distinguait surtout les Beligieux de Scéthé , c'était leur zèle à encourager

(1) Argue y obsecra , iacrepa in omni pati^niia et doclrina* 2. Tim* 4.2.

ceux qui étaient tentés , et il n*y avait rien qu'ils ne fissent pour s'aider mutuellement à avancer dans la vertu et marcher à grands pas à la perfèction(l).

Saint Cyrille , patriarche d'Alexandrie , délivra un solitaire d'une erreur qui peut paraître singulière , et il le délivra par un de ces moyens ingénieux que la charité sait trouver. Ce solitaire de la Basse-Egypte était un homme d'une grande sainteté , qui avait de grandes communications avec Dieu, et d'une si grande simplicité qu'il croyait simplement que Melchisédech était le fils de Dieu. Pour le détromper , le savant docteur de l'Eglise usa d'un stratagème qui montre en même temps et son humilité , et toute la délicatesse de sa charité : Mon Père , lui écrivit-il , il me vient quelquefois dans l'esprit que Melchisédech est le fils de Dieu ; d'autres fois je crois , aà contraire , que ce fut simplement un homme prêtre du Seigneur ; dans le doute , je vous prie de demander à Dieu qu'il lui plaise vous révéler ce qu'on en doit croire. Le saint vieillard , plein de confiance en Dieu , répondit sans hésiter : YeuiUez me donner trois jours , je prierai Dieu et je vous rendrai compte de ce qu'il lui aura plu me révéler. Il se renferma dans sa cellule pendant trois jours et vint ensuite trouver saint Cyrille : Monseigneur , lui dit-il , Melchisédech n'est qu'un homme. — Comment le savez- vous , lui demanda le saint archevêque? — Je le sais , parce que Dieu ayant fait passer devant moi ton» les Patriarches depuis Adam jusqu'à Melchisédech , imon bon ange m'a dit : Celui que vous voyez , c'est Melchisédech ; ainsi , Monseigneur, je vous prie de n'en pas douter. Depuis ce jour le saint vieillard publiait partout que Melchisédech n'était qu'un homme (2).

(1) Apud Ros^reyd. Hb. 5. Hbell. 11. n. 15.

(2) Ibid. libell. 18. n. 4.

15S l'homme eeligieux.

C'est ainsi que la charité emploie tous les moj^èns poui*

Sue les Frères s'entr'aident , contribuent au salut les uns es autres et méritent qu'on leur donne cette louange : Ceux-ci aiment leurs Frères et la commuante , ils prient les uns pour les autres , afin que tous s'avancent dans la yertu et opèrent leur salut.

n est certain que , comme Chrétiens , les Beligieax sont obligés d'exercer la charité envers tous ; mais l'obligation est bien plus étroite par rapport à leurs Frères : Pendant que nous en avons le temps , dit saint Paul , faisons du bien à tous , mais principalement à cevuc qui sont entrés par la foi dans la famille du Seigneur , qui sont liés par le même sentiment , la même pens^ , et qui veulent être tout à Dieu (1). Si quelquun , dit le même Apôtre 9 na pas soin des siens et particulièrement de ceux de sa maison , il a renoncé à la foi et il ,est pire qu*un infidèle, parce qu'il dément par ses actions ladoc-» trine du christianisme , et se montre indigne de l'état de perfection qu'il a voulu embrasser (2). L'Fponx , dit l'Ëpouse j a mis Tordre dans ma charité ; il a marqué les degrés d'affection que je dois avoir (3). Que votre vertu, dit notre Seigneur , éclate devant les hommes comme la lumière (4) , qu'elle répande sa bonne odeur comme le parfum (5). La lumière éclaire bien davantage ceux qui sont près que ceux qui sont éloignés ; la bonne odeur se dissipe si elle s'étend trop loin. Nous devons de même employer avec plus de force notre zèle et notre charité en-

(1) Operemur boDuro ad omnes maxime aalem ad domestîcos fidei. Galai. 6. 10.

(2) Si quis suorum , et maxime domesticorum curam non habet fidem negavit et est infideli delerior. 1. 7Vm. 5. 8.

(3) Ordinavil in me charitalem. Cant, 2. 4.

(4) Luccat lux vesira coram borainibus. Matth. 5. 16.

(5) Cbristi bonus odor sumus. 2. Cor. 2. 15. . v ?

vers ceux avec qui nous vivons. Nous devons aimer tous les hommes , parce qu*ils sont les images de Dieu , qu'ils sont rachetés par le sang de Jésus-Christ , et que Dieu nous le commande. Mais ne nous commande-t-il pas aussi d aimer nos Frères ? ne sont-ils pas également les images de Dieu? ne sont-ils pas rachetés par le sang de son Fils? Il y a quelque chose de plus , ils sont devenus d'une manière toute particulière mes Frères , les membres d'un même corps , animés de la même pensée.

Si tous les Religieux doivent aimer leurs Frères d'un amour particulier , remplir envers eux tous les* devoirs d'une vraie et sincère charité, il en est qui doivent le faire avec encore plus de force ; ce sont ceux qui font une profession toute spéciale d'aimer le prochain et de travailler à son salut : ne serait-ce pas une chose étrange qu'ils s'exposassent à toutes sortes de dangers par terre et par mer , qu'ils allassent au bout du monde chercher des personnes inconnues pour les convertir et exercer envers elles toutes les actions delà charité chrétienne, et qu'ils laissassent leurs Frères sans avoir pratiqué d'abord envers eux tout ce que la charité inspire, leur avoir fait sentir , avant de s'en séparer, tout ce que l'affection a de plus tendre et ce que le zèle a de plus ardent? que dirait-on d'un médecin qui , dans une maladie épidémiquC; abandonnerait son père, sa mère, ses frères et ses sœurs malades , sans aucun secours , pour aller bien loin traiter de pauvres villageois et les assister dans leurs maladies avec le plus grand soin et la plus grande assiduité? Ne regarderait -on pas cela non seulement comme un acte de folie, mais encore comme une cruauté? Et cependant , on pourrait juger de même tous ceux qui sont pleins de zèle pour le salut des étrangers , et qui ne veulent rien faire en Communauté ; il faut qu'ils fassent

tous les jours quelque acte particulier de charité , quand

ce ne serait qu'une petite prière à Dieu.

Le Père Simon Rodriguez, un des dix premiers compagnons de saint Ignace , avait établi cette loi inyiolable parmi les Pères établis en Portugal ^ que si quelqu'un d'eux venait de la ville sans avoir excité à la vertu quelque séculier , et contribué en quelque chose à son salut,il viot dire sa faute au supérieur , et qu'il n'allât pas sans sa permission au réfectoire prendre sa nourriture dont il s'était rendu indigne par cette négligence. N'y a-t-il pas plus de raison de se soumettre à la même pénitence , si Ton passe toute une journée dans une Communauté sans avoir fait aucun acte de zèle ou de charité (1).

Les plus beaux actes de charité sont ceux qui se portent sur l'ame et qui ont pour but le salut étemel des Frères ; mais la charité ne s'arrête pas là : elle ne connatt pas de bornes, .elle veille aussi à tout ce qui tient au corps , elle sait soulager dans la faim , la soif , la lassitude, les maladies et tous les autres besoins. Une des perfections de Dieu , dit saint Thomas , est de faire à chaque instant à ses créatures tout le bien qu'elles peuvent recevoir , lors même qu'il voit que ce bien ne leur servira à rien ; comme quand il donne aux infidèles et aux hérétiques une grande abondance de grâces actuelles dont il sait qu'ils ne feront pas bon usage , lorsqu'il verse ses pluies sur des rochers et des cailloux qui ne doivent rien produire. C'est ainsi , ajoute ce savant docteur , que nous devons de toute manière , et par tous les moyens, employer tout ce que Dieu nous a donné pour secourir le prochain : il faut que nos yeux voient ses besoins , que nos oreilles entendent ses plaintes , que

(I) ffislor. Soc. Pan. 4. lib. 7. n. 211.

M LA Vie Ï)È COMM€NAtJTl5. 161

nos pieds le visitent , qae nos mains appliquent le re-^ mède ; nous devons employer tout ce que nous avons dans le corps et dans Tame pour les besoins intérieurs oti exté-^ rieurs du prochain, pour les vivans et pouf les inorts.

L'auteur de la .vie de saint Théodose de Gapadoce ^ rapporte que ce grand personnage était doué d'une si admirable charité, d*une bonté, si extraordinaire envers tous ceux qui souffaient , qu'il se rendait en quelque sorte Tœil des aveugles , le pied des boiteux , la robe des nuds , la maison des pèlerins , le médecin des malades , le pourvoyeur et le serviteur de tous ceux qui éprouvaient quelques misères. Son excellente charité le portait à être tout à tous ; rien ne pouvait le dégoûter ; sa plus grande affection et sa plus grande tendresse se portaient sur les pauvres, non seulement parce qu'ils en avaient plus besoin , mais parce qu'ils représentaient plus naïvement notre Seigneur, et portaient plus visiblement ses livrées (1).

L^abbé Jean allant un jour avec qudques-uns de ses Frères de Scélhé, le Frère qui les conduisait s'égara. La nuit étant venue , ses Frères lui dirent ; Mon Père , que ferons-nous? ce Frère s'est égaré; si nous allons plus loin, nous courons risque de notre vie, parce que nous ne connaissons pas le chemin. Gela est vrai, répondit le Saint, mais si nous le disons à ce bon Frère nous l'affligerons ; je veux dire que je suis si las , que je ne peux plus marcher et que je suis contraint de rester ici jusqu'au jour. Il le fit et tous les autres avec lui , afin de ne point attrister ce Père (2)»

Saint Macaire visitant un solitaire malade, lui demanda s'il ne sentait pas le besoin de quelque chose qui

(1) Opusc. 66. de morib. div.

(2) Apud Sur. Januar.

pût aiguillonner son appétit. Le malade lui répondit : Tt me semble que je mangerais bien volontiers d'un peo de pain blanc frais. Saint Macaire , âgé de 90 ans, prend alors les pains secs du monastère où Ton ne cuisait qu'une fois Tan y et vint à Alexandrie les changer contre un peu de pain de froment bien blanc et tout frais ; il l'apporte au malade ; celui-ci , par mortification , ne voulait pas le manger , parce que ce pain avait trop coûté à l'un de ses Frères ; les autres l'en pressèrent afin de ne pas mécontenter ce saint vieillard qui le lui avait apporté avec tant de zèle et d'empressement (1).

De la Compamon.

les vies des Saints sont remplies de semblables ac* tions de charité ; mais pour les imiter, méditons soigneitsèment ces paroles de saint Paul : RevêleZ''V(ms comine des élus de Dieu , saints et bien aimés , d'entrailles de miséricorde (i). Ces entrailles de miséricorde , cet esprit de compassion pour les misères du prochain , sont une des plus excellentes dispositions pour tous les devoirs de la charité.

Hevêtez^ous des entrailles de miséricorde , dit saint Paul , ayez cet esprit de compassion et de pitié pour le prochain intérieurement , et montrez-le extérieurement. Revêtez-vous , voilà pour l'extérieur ; comme si l'Apôtre nous disait : Revêtez- vous de la miséricorde et de la compassion envers le prochain comme d'une belle robe que

(1) ApudRoswcyd. Irb. 5. libeîl. 17. n. 7.

(2) Induite vos, sicul electi Dei, sancti , el dilecli; ▼is«er« miseritordiae. Cofoss, 3. 12»

DE LA VIE DE COMMUîfÂlJTÉ. 163

VOUS portiez partout et à laquelle on vous reconnaisse comme de vrais Chrétiens et de véritables enfans de Dieu; elle doit vous distinguer comme Thabil religieux distin-^ gue d'un séculier celui qui en est vêtu. Des entrailles^ voilà pour l'intérieur. Dieu est appelé dans les Saintes Ecritures , celui qui aime de toutes ses entrailles. Le Sei'gneur est bon pour tous, dit David, et sa miséricorde est pour V éternité {{), Le Seigneur est bon pour tous^ dit^il ailleurs , et sa commisération repose sur toutes ses œu^ vres (2). Saint Paul l'appelle le Dieu de patience et de consolation, et le père de miséricorde (3). Voilà le ma* dèle que notre Seigneur lui«-méme nous propose lorsqu'il nous dit : Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux (4), Il se sert avec grande force du mot de Père , parce que le père donne à son fils sa nature; comme Dieu est la miséricorde même, il imprime dans l'homme le sentiment delà miséricorde. Si l'homme veut porter dignement le titre glorieux d'enfai^t de Dieu il faut qu'il imite son Père et qu'il montre par sa miséricorde qu'il lui appartient: Il est à remarquer que notre Seigneur n'appelle l'homme fils de Dieu que lorsqu'il parle de la miséricorde de Dieu , et non lorsqu'il parle de sa sagesse , de sa puissance et de sa justice.

Jésus-Christ , Fils unique de Dieu , avait pratiqué cette vertu dans toute son excellence et toute sa perfection, et on peut lui appliquer avec vérité ces grandes paroles de Job : La compassion s'est accrue avec moi, elle est sortie avec moi du sein de ma mère Je pleurais avec

(1) Suavis csi Dômioua, in sternum misericordia «jas. Psal. 99. 5.

(2) Sua\is Dominus unhersis, et miscrationes ejus super omnia nperaejos. Péai. 144. 9.

(3) Deus solalii, patcr niisrcricordiarum , etDeus totius consolalionis. liom. 13. 5. 2. Cor. 1. 3.

(4) Eslote miséricordes, sicul cl Pater Tester miseri^ors «st. Lve, 6%?6.

IG4 l'hOIMME RELIGIEtX.

les affligés, fêlais ému de compassion pour les pauvres,. ^^ J'étais Vœil de V aveugle et le pied du boiteux; fêtais le père des pauvres {{). En voyant le peuple qui Fayait suivi depuis trois jours, et qui n*ayait pas de quoi manger , il dit : J*ai grande compassion de ce peuple; et suivant la traduction du grec , je suis intimement touché de la peine où il se trouve (2). Entrant dans la ville de Jéru* salem , pensant à la ruine de ses murailles , au renver* sèment de ses maisons , à la destruction de son temple , au massacre de ses citoyens , à tous les maux qui devaient fondre sur cette ville ingrate et infortunée , il pleura sur elle (3). Lorsqu'il s'approcha du tombeau de Lazare , il versa des larmes sur son ami (4). ■ é^

Les deux noms que porte notre Seigneur témoignent de sa bonté et de sa miséricorde. Le mot Jésus signifie Sauveur : Vous rappellerez Sauveur, dit 1* Ange à Joseph, parce qu*il sauvera son peuple en le délivrant de ses pi^ ehés (5). Le mot Christ veut dire l'oint du Seigneur. L'huile représente la douceur et la miséricorde; c'est pour cela qu'Isaïe l'appelle le fils de l'onction (6). Il voulut monter au ciel de la montagne des Olives.

L'Epouse dit dans son Cantique : Votre nom est comme une huile répandue ; c'est le vrai baume qui doit guérir toutes nos plaies (7). Voici le Seigneur qui vient avec le

(1) Âb iofanlia mca crevit mecum miseraiio, cl de utero malrU me* egressa est mecum : flebaro super eo qui afflicius eral , el compatiebaior anima roea pauperl... oculus fui cxco , et pes claudo; patcr eram pan- ' pcrum. Job, cap. 31. 18. cap. 30. 23. cap. 29. 15

(2) Misereor super turbam... iniimè miseret me lurbae. Marc^ 8. 2.

(3) Videns civiiate^ i flevii super iilam. Luc. 19. 41.

(4) Lacrymatus est Jésus. Joan. 11. 35.

(5) Ipsc enim salvum faciet populum saum à peccatis eorum. Matt. 1. 21.

(6) Filiuiolci. hai. cap. 1.

iP) Oleum eflutumnomcu luum. Cant. 1. 3.

salut , dit saint Bernard , il vient opérer notre guérison avec les parfums les plus précieux (1). Pour être plus porté à la miséricorde, il a voulu lui-même prendre toutes nos misères ; car le pontife que nous avons n'est pas tel, dit saint Paul, quil ne puisse compatir à nos faiblesses , puisqu'il a été éprouvé comme nous par toutes sortes de maux quoiqu'il fût sans péché (2). Il a été affligé autant et plus que nous; c'est pourquoi il a dû être en tout semblable à ses frères , afin de devenir miséricordieux (3). Il s'est figuré lui-môme dans la parabole du pieux et charitable Samaritain^ qui eut compassion du pauvre voyageur blessé par les voleurs et laissé demi* mort , s'approcha de lui , lava ses blessures avec du via et de l'huile , les banda ^ et prit un soin entier de sa guérison. Notre Seigneur n'a-t-il pas dit que son Père l'avait envoyé pour exercer la miséricorde et faire grâce , et noa pour condamner et punir; qu'il n'était pas venu chercher les justes mais les pécheurs. Lorsqu'il parla pour la première fois dans la synagogue de Nazareth , on lui douQH, suivant l'usage, la sainte Ecriture ; il l'ouvrit à ce passage d'Isaïe dont il se fit Tapplication : L'esprit du Seigneur est sur moi, parce quil m'a oint pour évangéliser leê pauvres , pour leur porter la bonne nouvelle de la fin de leur pauvreté et de leur misère , pour guérir ceux qui ont le coeur brisé, pour annoncer aux captifs la délivrance, aux aveugles le recouvrement de la vue, pour ' soulager les opprimés et prêcher l'année de grâce du Sei-

(1) EcceDomious veoitcum salule, Ycnil cam unga^ntis. Serm. 1 in vigtl, ffat.

(2) Non habemus ponlificem , qui non posait compati infirmitatibus nostris; tentatum autem per omnia pro similitudine, absque peccalo. Bvhr. 4. 15.

(3) Debuil per omnia fralribus sinaiiari ut mistricors fi«r«t. lUf^x. 2. 13.

160 l'iiomme ri:ligiei\. -

gneur et le jour de sa justice {\). C'est pour cela que le» pécheurs , les pauvres , les malades et tous les malheareux couraient après lui , parce qu'ils trouvaient un remède infaillible à leurs maux ; il appelait ceux qui se tenaient éloignés par ces douces paroles : Venez à moi , vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés , et je vous soulagerai (2). Il donne l'assurance qu'on ne sera pas repoussé ije né rejetterai pas celui qui viendra à moi (3). C'est pour cela qu'il passait dans l'estime publique pour l'ami des publicains et des pécheurs (4). Les scribes et les pharisiens blâmaient avec une malice diabolique et une cruelle envie ce qu'ils devaient admirer, louer et aimer ejSL lui.

C'est ainsi que notre Seigneur Jésus-Christ a été miséricordieux et plein de commisération. Aussi rEeriture l'appelle la miséricorde et la grande miséricorde de Diea par rapport à nous. Montrez-nous , Seigneur, votre mtséricorde et donnez-nous votre salut (5). En parlant du jour où le Sauveur fut présenté au Temple, le même Prophète s'écrie : Grand Dieu nous avons senti votre misé'ricorde au milieu de votre temple (6). Dans la jubilatioa de son cœur, il s'écrie : Jésus-Christ est ma miséricord9t

(1) Spiritus Dooiini super me , propler quod uDxit me, evangelizarepauperibus misit me, sanare contrilos corde , prœdicare captivis remiM^ sioocip. Luc. 4. 18.

(2) Veniie ad me omnes , qui laboratis et onerali estis , et ego reft* eiam tos. Mati, 11. 28.

(3) Eam, quivenit ad me , non ejiciam foras* Joan. 6. 37.

(4) EccQ Publicanorum ei peccatorum amicus. Mail. 11. 19. Luc^ 15. 1.

(5) Oslende nobis, misericordiam tuam , et salutare tuum da nobis.

Pêal. 84. 7.

(6) Suscepimus; Deus , misericordiam tuam in mcdio icmpii lui. Psal. 47. 9.

mon refuge, mon libérateur, mon Sauveur (1). Dans l'amertume de sa douleur , après s'être rendu coupable , il laisse échapper au milieu de ses sanglots cette belle prière, le meilleur acte de contrition qu'un homme puisse prononcer sur la terre : Seigneur, ayez pitié de moi selon retendue de vos grandes miséricordes (2). « Qu'elle est « grande cette miséricorde , dit saint Ambroise ! cette « miséricorde , c'est Jésus-Christ tout entier ; c'est lui « qui nous a délivrés de tous nos maux et comblés de « tous biens (3), » Saint Paul l'appelle les miséricordes ; en s'adressant à Dieu , il dit : Le père des miséricordes el le Dieu de toute consolation (4). Qui ne voit , dit saint Bernard , que lorsque saint Paul appelle Dieu le père des miséricordes , il appelle son Fils du nom qui lui est propre (5). Nous devons entendre de même les paroles suivantes qui donnent à Jésus-Christ le titre de toute notre consolation.

Après Jésus-Christ , Marie , sa très sainte Mère et la nôtre , a été la personne du monde la plus miséricordieuse 9 qui a mérité d'être appelée la mère de la compassion , le refuge des pécheurs , la consolation des affligés. Le Saint-esprit la compare , dans son Ecclésiastique , au banme de la myrrhe , lui met dans la bouche les paroles les plus douces pour inviter tout le monde à venir à elle : Je suis , dit-elle , la Mère du pur amour et de r espérance sainte ; en moi est toute la grâce de la voia^

(1) Misericordia mea , et refagium meum , su«ceptor meus, et liberalor meus.

(2) Miserere mei , Deus , secuodùm magnam misericordiam luam. Psal. 50.

(3) In apolog. poster. David cap. 12.

(4) Pater misericordiarum, et Deus lotius consolationis. 2. Cor A. 3. (3) In eo quod Pater miscricordiarum diciltir Dens, quis non vidtfalt

▼olut proprio nomine filium dcsignari ? t$^«rm. 5. in JYat. Dam,

$t de la vérité ; en moi toute V espérance de la vie et de la vertu ; venez à moi et remplissez-vous des fruits que je porte; car mon esprit est plus doux que le'miel, mon héritage surpasse en douceur le miel le plus exquis (i).

Tous les Saints ont imité notre Seigneur et notre divine Mère dans leur excessive miséricorde pour le pro-> chain : c'est la vertu propre du Christianisme. Notre Seigneur nous montra évidemment lorsqu'il dit à saint Jacques et à saint Jean , qui lui demandaient la permission de faire descendre le feu du ciel sur quelques Samaritains qui n'avaient pas voulu les recevoir : Je vois bien que vous ne comprenez pa^ quel est V esprit de ma loi (2). C'est un esprit de grâce et de douceur ; vous devez Ici prendre et devenir miséricordieux. Pourquoi tant d'onc^ tion quand on administre les Sacremens de confirmation y de baptême et d'ordre? pour montrer que dans le Ghré-« tien , le parfait Clirétien , le prêtre , il faut qu'il y ait toujours compassion et miséricorde ; c'est pour cela que . Zacharie les appelle les enfans de V huile (3) j et saint Paul des vases de miséricorde qui doivent la répandre sans cesse autour d'eux (4).

Dans la première Eglise , les prêtres avaient toujours à leur côté un linge pour recevoir et essuyer les larmes qui coulaient de leurs yeux par compassion pour les mi-* sères des hommes. C'est encore le manipule que les prêtres mettent à leur bras gauche pour dire la sainte messe , et qui est apppeïé le manipule des larmes et de la douleur (5). Saint Paul veut que tous les Chrétiens, quels

(1) Eccl. cap. 34.

(2) Nescilis , cujus spirilus estis. Luc. 9. 54.

(3) Filiiolei. Zac. 4.14.

(4) Vasa misericordiae. Rom,. 9. 23.

^3) Propter effosiooem lacrymarum tcrgendam sudarium ferlcir...M%«

D£ LA Vi£ D£ COMMUISAUTE. 16U

qu'ils soient , pleurent avec ceux qui pleurent et prennent part à leur peine (1). Mais ^ au reste , tout le monde sait qn*en tout temps et en tout lieu Thomme de bien est sensible aux misères d*autrui. Le même mot qui signifie chez les Hébreux bon , juste et saint , signifie aussi miséricordieux, tendre et compatissant. La vraie justice, dit saint Grégoire , est accompagnée de compassion , et la fausse de dureté et de dédain (2). Le juste sHnquiète de la vie des animaux, dit Salomon (3) , pour montrer que les justes sont doux non seulement envers les hommes, mais encore envers les bétes. Les âmes des Saints, dit saint Ghrysostôme , en rapportant ces paroles du Sage , ont une si grande douceur , ont une suavité si exquise , une si aimable mansuétude, qu'elles sont pleines de compassion, même pour les animaux (4). Les Grecs disaient que les homiïiès bons étaient faciles aux larmes de la pitié ; les Latins leur ont dérobé la même sentence (5). Nous avons vu notre Seigneur pleurer sur Lazare et sur la ville de Jérusalem.

Les méchans , au contraire , sont durs , rudes et impitoyables; les entrailles des impies sont insensibles ei cruelles , dit Salomon (6). Saint Macaire dit que le cœur des Saints est sensible et facile à émouvoir , et que celui du démon est inflexible , et ses entrailles des entrailles de rocher (7). C'est pourquoi Horace appelle Pluton celui

' nipulus flelus etdoloris. Annal, lih, 2. de off. Ecoles, cap, 24. Chreisêl, anthol, dec, 2 d« miseric, cap, 8. sect, 10.

(1) Rom. 12. 13.

(2; Vera justiiia compassionem habet, falsa juslitia dedigoalionem, Homil, 34. in £vang.

(3) No\it juslus jamenlorum suoram animas. Psal, 12. 10.

(4) Homil. 29. in episl. ad Roman.

(5) At quisquis probus est , multùm lacrymabilis esl vir.

(6) Viaccva impîoram crud«lia. Prov, 12. 10. Çl) S. Naçar. homil. 15.

qui ne pleure pas (1), et qui n'est point touché des

larmes des misérables.

Mais si les méchans sont sans pitié , ils ne demeurent pas sans punition : ic cœur dur sera malheureux , au dernier jour^ dit le Sage (2). Il n'y aura point de jugement de miséricorde pour celui qui n'aura pas fait miséricorde (3). L'homme sans pitié sera puni même dans cette vie , comme le serviteur cruel de l'Evan* gile qui ne voulut point avoir la patience d'attendre un peu son compagnon qui l'en pressait , et qui reçut de son maître le châtiment rigoureux qu'il méritait. On se servira pour vous de la même mesure dont vous vou^ serez servi pour mesurer les antres ; Dieu fermera les entrailles de sa miséricorde sur vous , si vous fermez les vôtres sur les misères de votre prochain. Un supérieur demanda un jour à un anachorète, nommé Timothée, ce qu'il fallait faire d'un Beiigieux lâche et négligent ; il répondit qu'il fallait le chasser du monastère. Qudque' temps après il fut lui-même assailli par le démon et en grand danger de succomber à la tentation , il s'adressa à Dieu dans son malheur et entendit une voix qui lui dit : Timothée , Dieu a permis que tu fusses attaqué par la tentation , parce que tu n'as pas eu pitié de ton Fr^?e dans la sienne. Celui qui ferme Voreille aux cris du pauvre , dit le Sage , criera lui-même et ne sera pas •écouté (4). Mais les chàtimens des cœurs durs s'étendent encore à l'autre vie. Tous les textes que nous avons rapportés doivent nous faire trembler quand nous pensons

(1) IllacryiD^bilem.

(2) Cor duram malè habebit in novissimo. Eccli, 3. 27.

(3) Judicium sioe misericordia iili qui non fecit misericordiam. «/acoi. 2. 3.

(4) Qui oblurat aurcm suam ad clamorem pauperif , el ipse clama* Ht; et non exaudielur. iVot?. 21. 13.

qu'il n'y a point de miséricorde pour celui qui n'a pa& fait miséricorde. Convaincus par ces raisons, entraînés par ces exemples , ayant la plus grande compassion pour le prochain, soyons doux , charitables et miséricordieux. Mais en quoi faut-il l'être? En toutes ses misères spirituelles et corporelles , selon qu'elles sont plus ou moins grandes. Les misères spirituelles tenant au salut éternel sont , sans contredit , les plus grandes et les plus nuisibles ; il faut donc avoir pour elles plus de miséricorde et de piti^ , y porter plus de secours. Imitons Dieu qui. aime bien plus nos âmes que nos corps , parce qu'il juge des choses par leur mérite, et satisfait aux besoins de la créature selon le besoin de son excellence : on traite bie& différemment un roi malade et un cheval blessé; et s*i] nous a donné pour les maladies de nos corps quelques drogues et quelques simples , pour celles de notre ame ,. il nous a donné l'incarnation , la vie et la mort de son Fils. Pour la nourriture de son corps, il nous fournit le: pain , la chair des animaux , les fruits de la terre , le vin et l'eau ; pour celle de l'ame , il nous prépare au banquet de la sainte Eucharistie , la viande la plus exquise , la viande la plus délicieuse : il nous donne son corpsetS(»r sang. Il est donc bien naturel , si nous voulons imiter la sagesse infinie , d'être plus sensible pour les misères da l'ame que pour celles du corps , et apporter plus de soiu pour les guérir.

Gomme le péché est , de toutes les misères , la plus épouvantable , si l'on considère les maux qu'il cause en ce monde et qu'il prépare pour l'autre , il doit exciter notre plus grande compassion , nos plus tendres sentimens pour le pécheur, et nous faire verser les larmes les plus amères. Saint Bernard raconté de saint Ambroise qu'il était si touché des péchés de ceux qui se confessaient à lui , qu'il en pleurait abondamment , cl

que, par ses larmes, il excitait les pénitens à pleurer. Un solitaire disait à un saint vieillard : Quand je \ois un Frère qui a commis quelque faute , je ne puis retenir ce que j'éprouve contre lui et me résoudre à lui ouvrir la porte de ma cellule ; mais quand je vois quelqu'un qui pratique la vertu , je lui ouvre de bon cœur et le reçois volontiers. Le vieillard lui répondit : Si vous êtes bon pour celui qui est bon , soyez deux fois meilleur pour celui qui ne l'est pas , parce qu'il en a un plus grand besoin , et qu'étant faible et malade il a besoin d'assistance (1) , et certes , puisque le péché est la plus grande misère de l'homme, il faut en conclure que plus il est énorme, plus il y a de malice et d'obstination, plus il y a péché, plus il y a un digne sujet de pitié et de miséricorde. Mais comment faut-il exercer cette pitié et cette miséricorde? Il faut le faire intérieurement et extérieurement de toute manière : par pensées , par affections, par actions , par des paroles de consolation , d'instruction et de conseil , selon la misère qu'il faut soulager. J'ai adouci les ennuis de la pauvre veuve , disait Job , et fai élé le consolateur des affligés (2). Le Seigneur m'a donné une langus savante pour consoler par ma parole celui qui est affligé (3). La vie du juste ^ dit le Saint-Esprit, est une source de vie,., la langue des sages guérit les dowleurs (4).

(1) Apud Rosweyd. lib. 5. libeli. 17. n. 23.

(2) Cor viduse consolatas sum , eram mœreotiuDi coosolalor. Joh, 29* Il 25.

(3) Dominus dédit niihi linguam erudilam ut sciam sustentare oum qui lassus est Tcrbo. Isai. 50. 4.

(4) Veoa vitae os jusli... liogua sapienlam sanilas est. Prutr. iO. 11 12. 18.

DE LA VTE DE COMMUKaUTÉ. 173

Ç XT.

De la correction fraternelle.

Paisque les fautes , les défauts et les vices sont les plus grands maux , Tacte de charité par lequel on les corrige sagement et avec prudence est un acte signalé de lamour du prochain.

Cette correction est bien différente de celle que fait le juge : la correction fraternelle ne se propose pour fin , dit saint Thomas , que le bien particulier de celui qui est coupable ; les tribunaux , au contraire , n*ont d'autre but que le bien public (1). Cette correction du juge est proprement un acte delà justice yindicative qui prend la défense du bien commun , qui conserve les droits entre toutes les parties d*une communauté , en châtiant celui qui les blesse. La correction fraternelle a pour objet principal le bien du coupable, le salut de son ame qu'on lui procure en le retirant du mal où il est tombé pour le porter à la vertu ; c'est là véritablement un acte de charité et de miséricorde spirituelle qui est commandé même sous peine de péché mortel , parce que c'est un acte de la vertu la plus importante du christianisme , je veux dire la charité envers le prochain. Le commandement est renferiné , disent les Docteurs , dans ces paroles de notre Seigneur : Si votre Frère vous a offensé, allez et reprenez-le (2). Dieu dit par Moïse : Tu ne haïras point ton frère en ton cœur; mais reprends-le publique-

(1) s. Thom. 2. 2. q. 33. a. 1 ; Valent, (om. 3. disp. 3. qu. 10. p. 1.

(2) Si pectaTeril in te fraler tuus , yade et corripe eum. MaUh, 18. 15.

474 L* HOMME RELIGIEUK.

ment, afin que tu naies point péché contre lui (l). L'Ecclésiastique dit : Au commencement du monde Dieu donna- à l'homme deux commandemens , l'un général , l'autre particulier : Gardez-vous de ce qui est inique ; voilà le premier. Il a, de plus , ordonné à Vhomme de miller sur son prochain ; voilà le second (2). Dieu a donné à chacun la garde de son prochain , et lui a commandé d'en avoir soin ; voilàle command^nent aux Juifs : Tu aimeras ton ami comme toi-même; je. suis le Seigneur (3). Tous ont condamné la réponse que fit Gain à Dieu lorsque ce méchant lui dit : Suis-je le gardien de mon frère ? parce que Dieu a mis dans notre cœur un sentiment qui nous porte à veiller les uns sur les autres (4).

Quelquefois Fobligation de la correction fraternelle pourra aller jusqu'au péché mortel. L'inconsidération de l'esprit, la légèreté de la faute qu'il faut corriger, la lâcheté, la crainte, la peine naturelle que Ton peut avoir à reprendre, diminuent de beaucoup le péché, et font qu'il ne devient que véniel , et même dans plusieurs circonstances, il n'y en a pas du tout, parce qu'il n'y a pas d'obligation si elle n'est fondée sur les conditions dont tous les auteurs demeurent d'accord (5).

1** Il faut être sûr que le prochain a fait une faute dont il mérite d'être repris ; et pour cela il n'est pas néces-

(!) Non oderis fraircm luuti) in corde luo , sed publicè argue cum , ne habeas super illo peccalum. Levit» 19. 17.

(2) Auendile ab omni inique... El mandavit unicuiquc d« proxinio 5U0. Eccli. 17. 12.

(3) Diliges aroicum tuum sicultcipsuni ,ego Doroinus. Levit. 19. 18.

(4) Ubi est Abel frater luus? Nescio; num coslos fralris mei sum ego ? Gènes, 4. 9.

; (5) Valent, tom. 3. disp^ 3. q. 10. panel. 2. Bccan. cap. 21. 2. pari. Theol. Sch. n. 25. Layman. 1. 2. ir. 3. c. 7.

saire de faire une enquête sur sa vie , ni d'étudier ses actions suivant cette parole du Sage : Ne recherche point le mal dans la maison du juste, et ne trouble pas son repos (I).

2^ Il faut être assuré que le coupable ne s'est pas amendé , car autrement à quoi servirait la correction , et pourquoi vouloir faire une chose qui est déjà faite?

3° Il faut savoir s'il y a espérance d'amendement ; autrement, comme le dit saint Thomas , il ne faudrait pas l'avertir puisque l'avertissement serait inutile et même quelquefois nuisible ; car le pécheur peut s'aigrir , se mettre en colère. S'il ne se laisse pas aller à ces excès , il peut naître dans son esprit des soupçons , de faux jugemens ; il peut concevoir de l'aversion et de la haine contre celui qui l'avertit et contre ceux qu'il croira avoir fait des rapports et parlé mal de lui. Ainsi, au lieu de se corriger, il deviendra plus mauvais , il empoisonnera le remède qu'on voulait lui donner , et pour un mal qu'on aura voulu guérir, on le fera tomber dans un état bien plus mauvais. Lorsqu'on remue un cloaque , dit saint Pacien (2) , il s'en exhale des vapeurs puantes ; le feu couvert sous la cendre jette une flamme plus vive quand on la retourne ; la colère s'allume davantage quand on l'irrite ; la même chose arrive lorsqu'on touche aux vices des méchans. Puisque la correction peut produire de si mauvais effets dans cette circonstance , la charité , bien loin de nous obliger à la faire, nous ordonne de ne la pas faire et de supporter avec patience ce qu'on ne peut réformer. Il est certaines maladies du corps qui sont incurables , des défauts pour lesquels il n'est pas de re-

(1) Ne quaeraa impielalem in domo justi; 9i non vastes requiem ejiis. Prov, 24. 15.

(2) Paranos. ad Pœnilenl.

176 l'homme religîêDx.

mède ; car par quel moyen guérir un boiteux , Un bossu ^ un borgne ; on a beau faire , ils le seront toujours. U fatit donc supporter avec patience dans soi et dans les autres ces sortes d'imperfections , puisqu'on ne peut pas s'en défaire.

Si nous avons un œil crevé , une main sèche , un bras paralytique , nous ne voulons cependant ni les retran^ cher ni les perdre , quoiqu'ils soient inutiles et nuisent même à la beauté du corps , à cause de la liaison qu'ils ont avec les autres membres ; il en est de même par fois des maux de l'esprit , qui sont en quelque sorte incapables dé guérison ; il faut les supporter alors avec toute la douceur et toute la ^tranquillité possibles , et suivre ce sage conseil : Supportez ce que vous ne pouvez corrigerai).

Ainsi , lorsque vous verrez que vos avertissemens et vos remontrances ne peuvent servir à rien , qu'elles pourraient faire plus de mal que de bien , ne cherchez pas à parler , vous n'y êtes pas obligé : si on ne V écoule pas, ne le répands pas en paroles (2). Celui qui reprend le moqueur, dit Salomon, est en butte à la raillerie,... Ne reprenez point le moqueur, de peur quHl ne vous laisse (3).

J'ajoute encore que s'il y a quelque défaut dans celui qui doit faire la correction , comme une certaine aigreur d'esprit , la rudesse dans la parole , quelque ressentiment ou quelque aversion qui puissent rendre la correction infructueuse , le commandement de la faire perd sa force et l'obligation cesse.

(1) Tolerare débet quod eroendare non potes. Serm. 28. de divers, quomodo duc. sini. u»or,

(2) Ubi audilut non est , ne effundas sermonem. JEccIi, 32. 6.

(3) Qui erudil derisorem , ipse injuriam sibi facit.... noli arguero derisorem , ne oderit te. Prov. 9. 7. et 8.

4^ Il faut encore connaître s'il n'est personne qui puisse faire la correction plus efficacement.

5^ Il faut choisir une occasion favorable de la faire > choisir le temps et le lieu convenables.

6*^ Si la faute commise est un péché mortel ou un péché véniel qui ait des suites mauvaises , Tobllgation a toute sa force ; mais si c'est un simple péché véniel , quelques docteurs croient qu'on n'est pas obligé d'avertir ; d'autres n'approuvent pas cette opinion et disent que ne pas faire cet acte de charité, c'est un péché véniel contre la charité. Yoici les conditions nécessaires pour que la correction fraternelle soit obligatoire ; quand une* seule manque , elle ne l'est pas» Mais on dira peutêtre : s'il en est ainsi , il arrivera bien rarement qu'on soit obligé d'avertir son prochain , parce qu'il sera bien rare de rencontrer toutes les conditions requises. Je réponds que cela est vrai ; mais quoique l'obligation ne soit pas rigoureuse , il ne faut pas laisser d'exercer cet acte de grande charité envers le prochain , et faire tout ce qui est en son pouvoir pour rendre la correction douce et compatissante.

On peut encore objecter ce passage de saint Paul : Re^ prenez devant tom^ ceux qui tombent y afin d'imprimer dans les autres une crainte salutaire {\). L'Apôtre semble par là donner la liberté , même le commandement de ne pas prendre tant de précautions pour reprendre les fautes ; mais l'Apôtre écrit à un supérieur , à un évéque ^ qui par le devoir de sa charge , était obligé de reprendre hautement les pécheurs publics , tandis que nous ne parlons ici que de la correction privée qui , comme le dit Notre Seigneur, doit se faire en secret (2).

(1) Peccanies coram omnibus argue, ut cl caeteri limorem habeant. Tim. 3. 20.

(2) Intcr (e et ipsum solum. Matih, 18. 15.

f78 L*HOMME RELIGIEUX.

Voyons maintenant la conduite qu'il faut tenir pour rendre cette correction salutaire et pour avertir et reprendre avec succès. « Ce n'est pas une petite chose que « d'avertir un homme de ses fautes ; c'est une entre- « prise plus grande qu'on ne croit ; car il en est peu qui « soient bien docilef . Depuis le pédié d'Adam , l'a- « mour-propre a rendu les hommes délicats sur ce point, « et prompts à couvrir et à excuser leurs défauts. Cette « grande délicatesse , cette susceptibilité rendent Taver- « tissement plus difficile ; il faut donc user de beaucoup ' « d'adresse et de ménagement. 11 faut avant tout le sen- « timent de la compassion , puis le zèle de la justice , et * enin la discrétion. Ainsi, quand vous voyez un de « ym frères tomber, faites aussitôt accourir à son se- « cours la compassion comme un sentiment qui vous « est naturel , que vous puisez en vous-même , en sùi- « vaut le conseil que saint Paul donne aux Galates : « Mes frères, si quelqu'un est tombé par surprise en « quelque péché , vous qui êtes spirituels ayez soin de le « relever dans un esprit de douceur ; chacun de vous ré-- « fléchissant sur soi-même ^ et craignant d'être tenté s i^omme lui [\).

« Mais , poursuit saint Bernard , si nous avons de la « compassion pour notre frère , n'en aurons-nous pas « pour la justice et la vertu qu'il blesse? c'est le zèle de « la justice dont nous devons brûler contre les pécheurs « pour venger le mépris qu'on fait d'elle. 11 faut cepeû-

(1) Q'uxrai mens aromala sua , ante omnia compassionis affecluiti ; deliinc rectitadinis zelum , et inter hxc discretionis spiritUm non omitlai. Quoties peccaDtem videris fralrem , conlinuô proeedere débet compassionis affectus , tanquam cognatus huroanitali , quippe quem concipis ex (eipso; Vos, inquit Aposlolos , qai spirituales estis , hujusmodi ioslruite io spiriiu lenitalis , conside teipsum , oe et tu tenleris. ^irmi. 2. de Reêurrect,

« dant toujours que la compassion domine ; autrement « nous froisserions les yaisseaux de Ibarsts , nous achè- « vcrions de briser les roseaux h moitié rompus , d'é- « teindre la mèche qui fume encore , c'est-à-dire , nous « abattrions les âmes faibles et leur ferions perdre le peu « de courage et le peu de vertuqui leur restent ( i). Lors- « que la compassion et le sèle sont unis, il faut encore y « ajouter la discrétion pour le temps , le lieu , la mani^ • de faire Incorrection ; autrement il y aurait danger de « tout gâter (2). »

Pour appuyer sa pensée , il se sert du passage de saint Paul que nous avons rapporté plus haut. I^ même Apôtre dit encore à Timothée : Ne reprenez point les vieillards avec dureté, mais avértissez-les comme vos pères, les jeunes gens comme vos frères, les femmes âgées comme vos mères, les jeunes filles comme vos soeurs, avec une pureté parfaite (3). Voyons avec quelle douceur Dieu avertit Adam de son péché ; il ne lui dit que ces paroles : Adam, où es-tu ? Il dit à Gain : Où est ton frère ? qu'astu fait? Nathan ne dit que quelques mots à David sur ses deux crimes. Mais avec quelle bonté ^ quelle affabilité notre Seigneur n'a-t-il pas parlé à la Samaritaine et à la femme adultère ! Avertissez , dit saint Paul , avertissez,

(1) Noone sicut corapaliebamur fratri , iia ipsi jusiitis corapaticndum esl? hic est zelus jusiitiae , quo adversus deliDqmeotes accendîmar tani'qaam pietate ducli erga èaiD; quam cootemBÎ videmus , iiutiiiam Dei. Veramtamen oportet ut priora sibi vendieet compassiooîs affactus Alioqoin in spiritu vehementi eonterimus naves Tbarsis , conlerimus (|ua88atam calamum , et extiogaimus Iîbuid fumigaos. Jhid,

(2) Sed cùni uterqueaderît, videlicet et comjp^ftssionis aflTectus et zelas justitiœ , necesse est ut adsit spirilus discretioois , ne forlè cùm oporleat hune exhiber! , ille proeedat , et indiscretio ipsa confundat univcrsa. ibid,

(3) Seniorem ne increpaveris ,8ed obsccra ut patrem, juvenes ut fratrcs , anus ut roatres , adolesceiitnlas ut sorores. i. TVm. 5. i.

reprenez dans cet esprit , en considérant que vous-même pouvez tomber dans la tentation (1). Pensez à vous et à ce que YOds pouvez être- avant de blâmer votre frère de ce qu'il est. Notre Seigneur dit aux saintes femmes qui le suivaient au Calvaire : Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi; mais pleurez sur vous et sur vos en fans. Observez, dit saint Bernard, quel est Tordre que notre Seigneur observe en ces paroles. Il dit premièrement : pleurez sur vous et ensuite sur vos enfans , g'est-à-dire , rentrez d abord en vous-même pour apprendre à avoir compassion (2).

Le Saint-Esprit nous donne , dans l'Ecclésiastique , un avis salutaire : Comprends d'après toi-même les pensées de ton prochain ; par les sentimens que tu éprouves pour toi , connais ceux qu'il faut que tu éprouves pour lui (3). Il est certain que c'est un très bon conseil et le moyen le plus efficace pour nous porter à avertir avec douceur et compassion notre Frère quand il tombe , de nous comporter envers lui , dans ses fautes , comme nous nous comportons envers nous dans les nôtres , d'avoir pour lui les mêmes pensées , les mêmes affections , la même tolérance , la même condescendance que nous avons pour nous. Nous le devons d'abord parce que nous sommes obligés de l'aimer comme nous-mêmes; mais j'ajoute que nous devons avoir pour le prochain une plus grande commisération que pour nous-mêmes lorsqu'il est coupable, parce que nous devons haïr davantage nos

(1) Considerans teipsum ne et tu lentcris.

(2) Ordinem diligenler altcDde super vos, inquit, primo, deinde super 61ios vestros : teinelipsum attende, ut aliis noveris compaii; ut arguas ia^piritu lenilatis , teipsum considéra ne et lu tenteris. Bern, Senn cit,

(3) Inlellige qus sunl proximi lui ex te ipso. Eccl, 31. 18.

propres péchés , vu qu'ils nous sont bien plus nuisibles puisqu'ils nous rendent désagréables à Dieu. Ainsi, pour peu que nous agissions avec raison , nous ne devons pas être à beaucoup près aussi animés contre les péchés du prochain que contre les nôtres. Maintenant comment nous supportons-nous quand nous sommes coupables? sommes-nous impatiens? nous mettons-nous en colère contre nous-mêmes? nous punissons-nous lorsque nous sommes tombés? ne passons-nous pas légèrement sur nos fautes ? n'arrive-t-il pas souvent que nous n'y faisons presque pas attention et que nous ne les sentons pas? ne désirons-nous pas que les autres les supportent^ les excusent et nous les pardonnent avec charité et compassion? Agissons de même envers le prochain.

Il faut reprendre en présence du Saint-Esprit ; il a reçu la mission de reprendre et de corriger : Si je m'en vais , dit Jésus-Christ à ses Apùlres , je vous enverrai le Saint-Esprit , et, quand il sera venu, il reprendra le monde de son péché {{). Le ministère du Saint-Esprit venant sur la terre est de reprendre les péchés et les fautes, comme celui de Jésus-Christ est d'instruire , de pardonner et de racheter.

Il faut donc , quand nous aurons à reprendre quelqu'un , nous unir au Saint-Esprit , de sorte que ce ne soit pas nous qui reprenions , que ce soit le Saint-Esprit qui reprenne en nous et par nous ; c'est-à-dire que nous reprenions par le mouvement du Saint-Esprit et non par celui de la passion , par impétuosité , emportement , impatience et colère. Il faut que nous le fassions par le mouvement de la grâce et non de la nature : il £aut reprendre avec charité, avec bonté et douceur, dans le désir véritable et sincère de faire du bien h, notre pro-

()) El cùm Ycacril illc; arçuel muoiduai de peccato. Joan, iC. 1?..

182 i'HOMME RELIGIEUX.

cbain , et non avec rudesse et âpr^ , par haine , par aversion ^ par antipathie, parce que la chose ou la personne nous déplait , qu*dle blesse notre humeur ou contrarie nos desseins. La correction doit avoir ces qualités pour être faite avec le Saint-Esprit , qui est lamour essentiel enU*e le Père et le Fils , que le Sage appelle doux et mi^ricordieux , que notre Seigneur appelle consolateur, quand il viendra reprendre le mond^ Il faut bien remarquer ee mot , parce qu'il nous apprend qu'il faut consoler en reprenant. La correction étant un acte ée charité , il est juste et nécessaire qu'elle soit faite avec charité. Enûn , il faut reprendre avec vérité et non avec précipitation ; autrement on s*exposerait souvent à reprendre un innocent d'une faute qu'il n'aurait pas commise ; aussi notre Seigneur appelle-t-il le Saint-IIsprit : Esprit de vérité.

Il faut ajouter à toutes ces conditions celle du temps comme très nécessaire. « Tous les temps , dit saint Gré- « goire, ne sont pas propres pour instruire et pour « avertir , bien souvent les paroles perdent toutes leurs « forces pour être proférées à contrertémps ; du con- « traire , un mot dit en passant peut produire de grands « effets à l'instant même, si la circonstance est favo- « rable (1), » Ainsi, un des principaux secrets pour donner du poids à un discours , c'est de le faire à temps. « A quoi sert , ajoute le même Père , de reprendre un « h<»nme transporté de colère , qui non seulement ne « comprend pas ce qu'on lui dit , mais qui peut à peine « se supporter lui-même? celui qui corrige un furieux « et loi £ait une réprimande , imite celui qui donne des

(1) Cuncla lempora docirioae non sunt congrua; nam plerumqu.e dlciorum virlus perdilur si intempestive proferanlur. Lib, 30. moral.

« coups à un homme ivre qui ne les &ait pa&. Pour que « l'avertissement puisse aller jusqu'au cœur de celui « qui doit le recevoir avec profit , il faut étudier le mo- « ment propre pour le lui donner (1). « La passion n est pas capable de raisonner; il faut donc attendre que la passion soit apaisée et La lumière de la raison revenue.

Tl en est de même de celui qui fait la réprimande : il ne doit pas la faire , s'il se sent ému par la passion , il doit attendre que Témotion soit passée ; mais si la circonstance est pressante et qu'il faille reprendre sur-lechamp , il faut penser que le pas est fort glissant , qu'il est très facile de tomber, et que Ton doit veiUer sur soi avec grand soin pour ne pas reprendre avec passion , mais par raison , et , comjue nous l'avons dit , par la mouvement du Saint-Esprit ; autrement on ne produit aucun bon effet, Dieu ne bénit pas les paroles , au lieu de corriger une faute , on en fait une soi-même, et en voulant en reprendre un autre , on mérite soi-même d'être repris. £t certes. Dieu ne veut pas qu'on commette des fautes en corrigeant des fautes , qu'on venge ses injures en lui en faisant de nouvelles. Consultons notre raison : faut- il retrancher un péché par un péché , et faire du bien à notre prochain en nous faisant du mal?

Sénèque veut qu'en examinant le soir les actions de la journée , on voie si on n'a pas averti avec trop de liberté cdui qui est tombé dans quelque faute , si , au lieu de le cc^iger , on ne Ta pas offensé. Il faut d^abord considérer si ce que vous dites est vrai , et ensuite si celui que

{1} Quid prodâst eo (emporo irascealem corriperei quo ali«oaI% mente non solùm aliéna verba peroipere , sed «emetipsum vix valet tolerare ? furentem quippe qui per invectioaein corripit , qua»i ei ; qui non senliat , pl^as ebrio iiaponit : doclrina itaque ut pervenire ad cor audientis valeat , quae sihi congrua âibI temporum raomenta perpcndâi-

184 L*UOMM£ RELIGIEUX.

TOUS reprenez est capable d'entendre , et assez fort pour supporter une vérité (1).

En suivant toutes ces conditions , nous remplissons le devoir de charité de la correction fraternelle : Ne craignez pas , dit le Sage, de reprendre le prochain dans sa chute , et ne retenez point votre parole au jour du salut. Tendez-lui la main pour le relever et le sauver (2). Reprenez votre ami sur ce qu'on l'accuse d* avoir dit , parce que peut-être il ne Va point dit, et, s'il Va dit^ afin qu'il ne le dise plus (3). Les membres ne se servent-ils pas mutuellement les uns des autres pour se nettoyer? faîsons-en autant pour nos frères qui ont quelque tache d'imperfection, ru qui sont souillés de quelque péché. Quand un éléphant est tombé dans une fosse , tous les autres accourent pour l'aider à se relever et à en sortir (4). Hélas! disait saint Bernard au Pape Eugène , si une ânesse tombe , on s'approche d'elle pour la relever ; une ame infiniment plus noble et plus précieuse se perd et personne n'y pense (5). Dieu avait donné ce conunandement aux juifs : Situ rencontres le bœuf de ton ennemi^

ou son âne égaré ^ ramène-le lui Si tu vois Vâne de

ton ennemi gisant sous le fardeau , tu ne passeras pas audelà 5 mais tu le soulèveras avec lui {6). Mais ce qui doit

(1) Non tu liberiùs admonuisti quàm debebas. Ilaqae non emendasii , sed offendisti. Vide non tanlùm an yerum sit quod dicis , sed an illci oui dicilar, Tcri patiens sit. Seneca.

(2) Ne reverearis proximam luum in casu suo , ncc retîneas verbum in leropore salutis. Eccli, 4. 27.

(3) Corripe araicum ne forte non intellexerit , et ne dicat , non feci ; aut si fecerit , ne iteram addat facere. Cap. 19. 13.

(4) Plin. lib. 8. cap. 8.

• (5) Heu cadil asina et est qui sublevet eam : périt anima , et nemo est qui reputat. Lib, 4. de cotuider, in fne.

(Q) Si occurreris bovi inimici tui , aut asinœ erranti ^ reduc adeum..^

nous porter surtout à pratiquer cette charité fraternelle, ce sont ces paroles de notre Seigneur : Si votre avertissement fait effet sur votre frère , vous l'aurez gagné à Dieu , vous aurez procuré son salut : quelle récompense ne mérite pas une telle action (l)? Gomme Tame, dit saint Cbrysostôme, est infiniment plus excellente que le corps 9 ceux qui , par leurs sages avis , ramènent dans la voie celles qui s'étaient égarées, méritent bien une autre récompense que ceux qui font de grandes charités corporelles , quand ils donneraient des trésors immenses aux pauvres (2),

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