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XIV

Quel est V objet de la concorde , en quelles circonstances et avec quelles personnes il faut exercer cette vertu.

Je dis d'abord que c'e st dans toutes les circonstances et autant que possible de toutes les manières ; c'est-à-dire

(1) Et eril îd die illa , auferetur oous de humero luo , et jugum ejus de coUo tuO| et compairescel jugum à facie olei. Isai, 10. 27.

dans les opinicms, dans les jugemens, dans les affections, dans les paroles et dans les œuvres , de sorte que la discorde ne puisse se trouver en rien. Qu'il y ait entre vous tons une parfaite union ^ dit saint Pierre (1). Saint Paul dit dans la même pensée (2) : Restez tous unis, n'ayant tous qu*un même amour , un même esprit et les mêmes sentimens. Pour ce qui tient aux paroles, saint Paul écrit aux Corinthiens : Je vous prie et vous conjure , au nom de notre Seigneur Jésus-Christ ^ de n'avoir qu'un cœur, qu'une ame et qu'une bouche; qu'il n'y ait point entre vous de schisme ni de diversité d'opinions, et soyez tous d'un même avis (3). Il leur dit encore : Je cherche à plaire à tous en tout (4).

Je dis cependant qu'il faut pratiquer cette vertu autant qu'il est possible , parce qu'il est des esprits parmi les hommes de bien et même les Saints , qui ne s'accordent pas toujours , vu qu'ils regardent les choses sous différens points de vue et ont chacun leurs lumières. C'est pourquoi saint Paul dit : Dans les choses indifférentes chacun peut suivre son sens (5). Saint Augustin et saint Jérôme furent d'avis contraires sur certaines questions indécises (6) . Ils s'écrivirent des lettres pleines de chaleur pour soutenir chacun leur sentiment, mais sans cependant blesser la charité. Les justes peuvent bien quelquefois ne pas s'accorder sur certaines questions ,

(1) Omoes ananimes. i. Pet. 3. 8.

(2) Idem sapiatis , eamdem charitateni habenies , unanimes , idipsam sen lien les. Phil, 2. 2.

(3) Obsdi:ro vos pef nomen Domini nostri Jesa Christi at idipsuro dicatis omnes , el non sint in vobis schiamata : silU auten perfecU in eodem sensu , el in eadem sentenlia.

(4) Ego peromnia omnibus placeo.i. Cor, 10. 32.

(5) Unusquisque in suo sensu abandel. Rem, 14. 5« 6) In epist. Augustini.

2f0 L*HOttM£ RELIGIEUX^

parce qa'ilB n'ont pas les mêmes pensées , mais ib s'accordent toujours dans la Tolonté , parce qu'ils Teulent toujours le bien et tendent à Dieu ; autrement ils ne seraient pas justes. 11 peut se faire que tous ayez quelque opinion contraire à la yérité', écriTait saint Augustin à saint Jérôme , mais il faut que tous ne fassiez rien qui soit opposé à la charité (1).

Il ne faut pas^ cependant mettre l'esprit de concorde où on ne doit pas le mettre : par exemple , lorsque Dieu peut être offensé, il ne faut pas craindre alors de résister aTec force. Il est une discorde très bonne et une concorde très mauTaise ; il ne faut aimer l'union des esprits que quand elle est bonne et pour une bonne fin , et lorsque nous unissant ensemble elle nous unit à Dieu (2). Ayons les mêmes opinions^ et les mêmes sentimens en V esprit de notre Seigneur Jésus^Christ (3) , selon qu'il le Teat et qu'il nous l'enseigne (4).

Pour ce qui tient aux personnes , je dis que le Religieux doit d'abord Tivre en paix avec ceux qui sont dans la même maison ; les liens de son union doiTent le resserrer plus étroitement avec eux qu'avec les étrangers , et le feu de sa charité échauffer davantage ceux qui sont près de lui que ceux qui en sont éloignés. Le Religieux doit avoir plus de soin de vivre en bonne intelligence et amitié envers les domestiques , même ceux qui remplissent les emplois les plus vils, qu'avec les séculiers. C'est un aveuglement de rechercher plutôt l'affection des uns que des autres , parce que vous êtes avec les domes-

(1) Potest fieri ut tibi aliad TÎdeatur qakm veritas habet : dam tamen abs te aliud non fiât, quàm chantas habet. Epist. 15.

(2) Oral. 1. dePace n. 36.

(3) Idipsum sapere in aileratram , fecundùm Jesam Cbrislum. Rom, 15. 5.

(4) Rom. 15. 5.

tiqaes les membres d*uii même corps dont runion intime de tous les membres fait la santé , parce que les domes-^ tiques sont des personnes avec qui tous devez vivre et mourir, de qui vous dépendez en plusieurs cboses, et qui vous rendront service pendant votre vie et après votre mort. Vous n*êtes pas aussi fortement les membres d*un même corps avec les séculiers : vous les voyez aujourd'hui et vous^ne les verrez pas demain. Ils ne vous aiment que pour leur intérêt , et vous engagent souvent à des choses contraires à votre perfection ; c*est pourquoi il y a beaucoup de sagesse et plus de profit d'être bien avec les domestiques qu'avec les séculiers; il vaudrait mieux être mal avec dix séculiers qu'avec le moindre de vos frères.

Le Religieux doit ensuite vivre en bonne ihteUigeiice avec les Religieux des autres Ordres et avec les autres Ecclésiastiques. Que ceux qui sont unis par des règles soient unis par l'esprit , dit saint Bernard ; qu'ils se soutiennent les uns les autres, qu'ils se défendent et s'entraident pour porter leur fardeau ; car le Sage dit : Quand un Frère aide son Frère , tous deux en sont consolés , et si , ce qu'à Dieu ne plaise , ils viennent à se piquer et à se mordre , ils sjb perdent tous deux (1). Le même Saint disait de lui : Je tiens à l'Ordre que j'ai embrassé par ma profession , et à tous les autres par la charité (2). En effet, la charité, qui n'est pas jalouse, comme dit saint Paul, lui faisait aimer et servir avec une véritable et sincère affection tous les Ordres religieux de son temps :

(1) Jangant $e animis qui juncti sunt institutis , invicem se foveanr invicem se defendaDt , ioricem onera sua portent ; ail eaim sapiens , Frater adjurans fralrem ambo consolabuntur : qu6d si alleruirum , qiiod absit , se corroserint et momorderiot , noone simul arobo désolabuninr? Bêrm, tfpifff.,243. ad Conrad^ Regem. Roman,

(2) Unua Ordinem professione teneo ; reliquos chariiate.

212 l'homme KELIGIEDX.

les Bénédictins , les Chartreux , les Chanoines réguliers ^ les Religieux de Prémontré , les Religieuses de Fontevraud j comme il le dit lui-même dans son Apologie et dans ses Lettres , où l'on voit qu'il les a tous assistés , non seulement de son conseil et de son crédit^ mais même par une charité vraiment évangélique. U donna à quelques-uns des fonds et des terres , héritages que quelques personnes riches lui avaient donnés pour son Ordre, comme s'il avait été le père commun de toutes les Congrégations régulières qui florissaient alors dans l'Eglise. Les Chroniques des Frères mineurs rapportent une lettre circulaire écrite à Milan l'an 1255, de concert entre Frédéric Hubert , Général des Religieux de saint Dominique , et Frère Jean de Parme , Général des ReHgieux de 'saint François ; cette lettre devait être lue dans tons leurs monastères , à tous les Religieux et même aux notices , et gardée dans les archives des deux Ordres avec les pièces les plus importantes. Dans cette lettre, ces deux grands personnages recommandaient, avec la plus vive instance , de s'aimer , de se protéger , de ne jamais parler mal les uns des autres , pour quelque raison que ce fût. Pour cela ils entraiient dans le détail de toutes les choses qui pouvaient être l'occasion de quelque division, afin qu'on pût prendre les plus grandes précautions pour les éviter : considérez , disaient-ils , combien l'amour doit être grand et sincère entre deux Ordres que Dieu a fait naître en même temps pour travailler dans le même dessein à sa gloire et au salut des âmes , et pour les unir dans les emplois d'une charité parfaite. Comment pourra-t-on nous reconnaître pour les vrais disciples de Jésus-Christ , si nous n'avons les uns pour les autres cette charité? Comment pourronsnous la persuader aux fidèles malgré nos prédications , et l'imprimer dans leurs esprits , si nous , bien plus

obligés qu'eux de Tavoir , nous en sommes les premiers dépourvus? Comment serons-nous capables de soutenir les assauts de nos ennemis et les persécutions qui nous menacent, si nous ne nous donnons un secours mutuel? et pouYons-nous le faire si nous ne sommes armés de la charité (1)? Quelque temps après , en 1 278 , Frère Jordan et Frère Jérôme Diascoli , Généraux des deux mêmes Ordres, firent à Paris quelques statuts pour lier encore plus étroitement leurs Beligieux et étouffer quelque mauvaise intelligence qui s'était glissée entr'eux (2).

Un homme de qualité ayant pris la résolution de quitter le monde et de se faire Beligieux , dit saint Antonin , s'adressa au Pape Clément lY, pour lui demander quel Ordre il fallait embrasser pour faire plus facilement son salut. Le Pape lui répondit : Ces deux Ordres sont fort bons (alors ils brillaient du plus vif éclat et faisaient beaucoup de bien dans r£glise); mais cependant Fun a quelque chose de plus sous certains rapports , et l'autre sous d*autres. L'ordre de saint Dominique surpasse celui de saint François par la discipline régulière et l'obéissance, et celui de saint François surpasse celui de saint Dominique par la pauvreté ; vous pouvez donc vous at-' tacher sans crainte à celui que vous voudrez , en conservant la plus grande affection pour l'autre. Ce grand Pape ajouta cette parole remarquable : Le Frère Prêcheur n'est pas J)on Frère Prêcheur s'il n'aime pas les Frères Mineurs , et le Frère Mineur est exécrable s'il hait ou méprise les Frères Prêcheurs (3) .

Le bienheureux Bertrand , natif de Valence , et béa-

(1) Tom. 2. liv. 1. ch. 42.

(2) Liv. 4. ch. 13.

(3) Bonum fratrem prxdicalorem non esso qui Minores non diligil ; et execrabilem £ralrem Minerem esse qui Praedicalores odit vcl conlemoil. Anion, Ht, 20 cap, apud Spond, ann, Christi 1265. n. 13.

2l4 l'homme religieux.

tifié par le pape Paul V, aimait généralement tous les religieux , de quelque ordre qu'ils fussent , se réjouissait d'entendre parler bien d'eux , blâmait et avait en horreur ceux qui , pour louer et relever leur Ordre , abaissairnt et méprisaient les autres ( 1 ).

Le bienheureux François de Borgia j troisième général de la Compagnie de Jésus , portait le plus grand respect aux Religieux de tous les ordres. Lorsqu'il les rencontrait dans les rues il les saluait toujours le premier, disant qu'il considérait avec respect en leurs habits tes services que leur institut avait rendus et rendait encore & Notre Seigneur et à son Eglise (^).

Ecoutons le père François Bibera , l'un des plus savans de lu Compagnie de Jésus , très connu par les excellens livres qu'il a faits sur la Sainte-Ecriture. Après avoir, avec beaucoup de sujet , donné beaucoup de louanges à ces Religieux qui , comme de vaillans soldats , ont combattu généreusement pour la gloire de Dieu contre les vices et contre les hérésies , il montre que l'enfer grossissant ses troupes par Luther, Calvin , et tant d'autres impies , il était nécessaire aussi de faire des recrues (il parlait de la Compagnie de Jésus) pour aider les vieux soldats à soutenir les efforts des ennemis et à les vaincre ; et ensuite transporté de l'ardeur d'une véritable charité , d'un désir ardent d'amour entre tous , il s'écrie en parlant à Dieu : Qui me fera cette grâce , qui me causera x;ette joie de voir tous vos soldats , les anciens et les nouveaux , combattre avec une parfaite union d'esprit et avec une même ardeur de courage contre Pharaon et ses armées sous. un seul général , et sous son lieutenant le souverain Pontife de Rome? Pour-*

(1) Hilar. do Cosle en sa ^ie au Ht. 2. de son hist.

(2) Ribad. in ejas vit. lib. 4. cap. i.

quoi les soldats d'un même roi et d'une même armée seraiait-ils divisés d'esprit et d'affection? Qu'importe que les uns soient vêtus de telle ou telle couleur, qu'ils se servent de telles ou telles armes , si nous marchons tous sous le même étendard de la Croix , si nous avons tous fait le même serment de fidélité , si nous combattons les mêmes ennemis pour la gloire et le service du même roi(l). Faites, P^e des lumières, père des miséricordes , par votre bonté infinie , que nous nous aimions tons d'un vrai et sincère amour , nous portant respect les uns aux autres , nous disputant qui en rendra da* vantage , et que nous vous servions fermement dans un même esprit. Le démon en ce siècle dépravé a fait sortir de l'enfer plusieurs de ses ministres pour séduire les hommes et les perdre; faites aussi par votre bonté que vous ayez plusieurs serviteurs et disciples qui s'opposent à vos ennemis et s'efforcent de sauver les hommes; arrachez les racines d'amertume et de divisions qui pourraient naître parmi nous , afin que bien établis et bien fondés en la charité , nous nous réjouissions , comme de vrais Frères doivent le faire, de la gloire, du progrès, des heureux succès et de la victoire des uns et des autres, que nous vous adorions comme notre Père commun et que nous regardions, comme nous appartenant, tout ce que font nos frères et nos compagnons d'armes (2).

(i) Quis mihi tribuat ut TÎdeam universos milites tuos sub uoo imperalore Jesa Chrislo , et ejas vicario Poniifice Romaoo summa animorum consensione et eodem ardore adversus Pharaoncni et exercitum ejus dîmicare ? Cur dividantur unius régis et ejusdem exercitas milites? qoid reftrt boene an illo vestimenti génère , bis aut illis armis militemus , ai omnes eodem Crucis signo moniii , eisdem votis , contra eosdem boste» et pro ejusdem régis gloria mililamus ?

(2) Toile radices amaritudinis, ut in cbaritate radicati et fundati , alii de «liorum gloria atque profeetHi de aliorum Tictoria , uti fraires çmt*

Nous sommes les membres d-un même corps, noas -vitons dans la même Eglise , nous sommes appelés par le même signal , par le son de la même trompette , de la -vie commune des Chrétiens à une vie plus relevée et plus parfaite , nous espérons nous voir tous dans le ciel , et posséder pour jamais la même béatitude : Pourquoi donc, pendant le peu de temps que nous avons à vivre ici-bas, sérions-nous jaloux les uns des autres? Pourquoi prendrions-nous les arïnes pour nous combattre? Le démon lève tous les jours de nouvelles troupes qui enlèvent à Jésus-Christ des villes et des provinces , et nous , qui sommes des soldats à sa solde , comblés de richesses et d'honneurs par sa libéralité pour défendre ses intérêts , nous laissons perdre son bien » diminuer ses états , pour «xeiter et nourrir entre nous des guerres civiles , et ne efaercher que nos intérêts propres.

n conclut par cette prière à Dieu : Je vous ai demandé deux choses , Père des miséricordes , et je vous^ conjure de me les accorder avant que je meure; j*ai demandé , non seulement pour moi et tous vos serviteurs, mais pour les Religieux des autres ordres , que je ne peux regarder comme étrangers, quelque habit qu'ils portent, mais pour des personnes que je peux appeler miennes , pour mes Pères et mes Frères que j'aime et vénère comme vos anciens soldats et les vieilles bandes de votre milice; je désire que vous augmentiez tous les jours pour eux vos grâces et vos bienfaits ; je les aiderai pendant tout le cours de ma vie de mes prières , désirant ardemment être aidé des leurs et de leurs sacrifices ; que ces sentimensde mon cœur , que cette affection et ce respect que j'ai pour eux , et la prière que je vous fais en leur fa-

manos decel , exullemus , el te communem palrero adoremus , nostramque puicmus esse quicquid faciuDl fralres et commilitoDes nostri.

DE LA YI£ DE COMMUIÏAUTE. 217

veur , demeurent consignés dans ce livre , ô mon Dieu , afin que (piiconque le lira , soit excité à faire de même , et obtienne de tous, par les mérites de Jésus-Christ, ce dont mes péchés me rendent indigne (1).

Si TOUS nous accordez cette grâce , on verra bientôt un grand changement dans votre Eglise : elle rajeunira comme l'aigle , elle fleurira connue le lys , elle portera une grande quantité de fleurs et de fruits ; son cœur sera rempli de joie et sa bouche de vos louanges , et celle qui auparavant était sèche , aride et mourante die soif, sera arrosée avec une telle abondance y qu'elle se changera en une source d'eau vive : Louange et gloire vous soient rendues et à votre Fils et au Saint-Esprit , et à jamais.'Àinsi soit-il (S). i • •

Nous devons cqpfcture de' tout cela que le Religieux doit vivre dans la paix et l'union avec tous les Beligieux des autres Ordres , Âe rien dire ou faire qui puisse blesser la charité qui doit exister entr'eux. De plus^ Dieu 9 auteur de tous les Ordres religieux , a donné à chacun sa bonté partictdière , sa perfection spéciale et

(1) Haec dao roga^ te , non dcneges mihi antequam moriari palet* iBÎsericordiarum , pif» oinnibus servis luis , quos non alienos arbitrer quacumque veste indi:^||ir| sed meos , patres meos, frairesmeos^qaoç amo et veneror ut valennos tuos ; quos novis in dies graiiis diviiiaram tuarum augeri cupio; quos ego, dum Tivam , sempervotis etprecibus juvabo I et quorum precibus et sacrificiis plurimùm opto adjuvari. Manéant , Domine , bis lillerisconsignala , pignus charitatis meae et obsèrvantiae erga illos , et oralio mea qua clamaTi ad te , ut quicumqae hast legerit , levet mecum vocem et clamet , et quod ego peccalis meis non mereor, ipse à te impetret per Jesum Cbrislum Dominum nostrum.

(2) Si enim h»c nobis dederis , cil6 renovabilur ut aquilœ juvenlus Ecclesis tuae, et florebit sicut lilium , germinans germinabil et exultabit Isetabunda et laudans , et quœ erat arida erit in stagnum , et siliens in fontes aquarum : tibi laus et gloria cum Filio et Spiritu sancto in ssecttia 0»cabram p Ameo.

la grâce propre au seryice qu*il en exige , service que tous les autres ne sauraient lui rendre. Dans tous les Ordres religteux il est des hommes vertueux , il y a de grands serviteurs de Dieu , qui lui ont rendu un grand donneur et qui ont acquis à leur communauté beaucoup d'estime et de crédit. Ainsi il faut estimer tous les Ordres et n*en mépriser aucun. S'il ne faut mépriser aucune condition , même la plus basse parmi les séculiers , parce que Dien a en toutes des âmes choisies et des serviteurs qa*il se réserve , qui n'ont pas fléchi le genoux devant Baal , devant le monde et ses vanités (1) , à combien plus forte raison devons-nous agir ainsi envers les Religieux.

Dans les communautés même déchues de leur première foveur f il peut se trouver un Père inconnu ou un jeune Ffère qui serviront Dieu dans la simplicité de cœur, dans ime parfaite pureté d'intention , dans le silence intérieur, et qui seront très parfaits et très agréables à sa divine Majesté.

n faut aussi faire attention que le démon , ennemi du salut des hommes , prévoyant les grands biens que cause la bonne intelligence des Religieux entr'eux et avec les autres ecclésiastiques , fait tous ses efforts pour semer parmi eux la discorde et la division ; c'est un de ses plus grands stratagèmes et de ses plus pernicieux artifices ; il s'en sert pour empêcher une infinité de biens , causer une infinité de maux et troubler toute l'Eglise. Lorsque la division se met parmi les soldats , elle est très judiciable ; mais elle l'est bien plus quand elle se met parmi ceux qui commandent ; de même , quoique la discorde soit très nuisible parmi les séculiers, elle l'est bien da-> vantage parmi les Ecclésiastiques et ceux qui conduisent le9 funes , et cause de bien plus grands malheurs. N'est*

(i) Quorum genoa > noo 8UQt incurraU aiite Baal* 3. R»^* 19. Id,.

ce pas une chose pitoyable et tout-à-fait honteuse , que l'Eglise soit plus souvent et plus dangereusement agitée par les querelles de ses propres enfans que par les persécutions des hérétiques, et qu'elle souffre plus des envies , des jalousies , des animosités , des médisances et des calomnies des uns contre les autres , que des infidèles. L'Eglise est quelquefois en paix avec les étrangers, dit un ancien , mais alors ses enfans sont méchans et dénaturés , et, comme de cruelles vipères, ils déchirent les entrailles de leur mère pour paraître , acquérir du crédit , et parvenir aux honneurs (1).

Que tous ceux qui sont consacrés à Dieu , les Religieux et les Ecclésiastiques séculiers , vivent dans l'union la plus intime les uns avec les autres ; qu'ils se rappellent ces reproches que saint Paul adressait aux Corinthiens : Il y a des contestations parmi vous ; or , je dis cela , parce que chacun vous dit : moi , je suis à Paul , et moi à Apollon, et moi à Céphas. Un autre plus avisé : Et moi je suis à Jésus-Christ. Ne voyez-vous pas que vous vous trompez? Jésus-Christ est-il donc divisé? Est-ce que Paul a été crucifié pour vous , ou avez-vom été baptisés au nom de Paul (2)? De même les Religieux ne doivent pas dire , par un esprit de division et d'orgueil : Moi , je suis de l'Ordre de saint Benoît , moi , de celui de saint Dominique ; pour moi , mon Père est saint François ou saint Ignace; mais tous remontant à la source doivent dire : Nous sommes tous à Jésus-Christ ;

(1) Pacem habel Ecclesia apad exlraneos, sed filii neqnam , filii sceleraii saeTiaot in eam , qui propriam matrem eviscerant, ut se pariant in honorem. VeU euct, apud Bem, ser, ad Pastor» in Synod.

(2) Contentiones suot inter tos ; onusquisque vestrûm dicit , ego quidem suffi Paali ; ego aulem ApoUo ; ego ver6 Cepha ; ego aatem Christi. Di^isua est Chrislus ? numqoid Panlus criicifixas est pro vobis , aat în nomîiM Paali baptizali estii? 1. Cor. i. 11.

c'est lui qui est notre vrai Père , notre principal Fondateur y c'est lui qui a donné à saint Benoit , à saint Dominique , à saint Ignace , à saint François et aux autres son esprit, avec la diversité qu'il lui a plû de donner, pour nous unir tous, nous faire avancer ensemble dans son service, travailler à notre salut et à celui des autres. C'est lui, et non saint François , saint Ignace ou un autre qui a été pour nous attaché à la croix et nous a rachetés. Ainsi , tous unis parfaitement de cœur et d'esprit , vaquons avec joie à l'emploi que Dieu nous a confié ; mais au milieu de cette diversité , en vertu des liens qui nous unissent , prenons avec joie une part du mérite des travaux des autres , et qu'ils prennent aussi part aux nôtres.

: David , comparant l'Eglise à la ville de Jérusalem et à la; montagne de Sion, dit : Jérusalem, toi qui es bcUie comme une ville (1); mais cette viUe n'est pas encore toute bâtie et toute achevée , tous les jours quelqu'un met une pierre pour Taccroitre et l'enÂelIir. Quand il parle de Sion , il dit : Xe Seigneur est grand , que la ville de notre Dieu et la montagne sainte retentissent de vos louanges. Qu'elle^ est belle sur ses fondemens , la mon-tagne de Sion , la joie de toute la terre {2) ! Les habitans d'une ville s'estiment heureux de voir arriver parmi eux des ouvriers, ils les reçoivent avec joie; de même, r£glise reçoit avec joie dans son sein ceux qui veulent travaillera sa gloire.

Le Prophète , après avoir dit que l'Eglise était comme la ville de Jérusalem qui se bâtit , dont les diverses parties forment un tout admirable , ajoute , avec des senti-

(1) Jérusalem quœ aedificalur ut civilas* PsaL 121. 5.

(2) MagDus Dominus cl laudabilis nirais in civiiaie Dei nostri , io monte sanclo ejns. Fiimiatiur exallalione anivenae Urrm mons Sion. Psal, 47. 2.

mens qui Tont parfaitement avec notre sujet , et que nous devons tous avoir dans le cœur : Demandez la paix pour Jérusalem* Cité sainte , que ceux qui te chérissent goûtent les dêuceurs de la paix, que la paix régne sur te^ remparts , et la félické dans tes palais ; pairie de mes frères et de mes amis , mes paroles sur toi sont des pa^rôles de paix , 6 maison du Seigneur , j'appellerai tous les biens sur toi{l). 0 sainte Eglise, puissiez-vous être paisible et tranquille , que la sûreté soit sur vos murailles, que vos tours et vos bastions vous défendent contre les assauts de vos ennemis , que les princes et les puissans d'entre les fidèles , je veux dire les Ecclésiastiques et les Ordres religieux, deviennnent par leur union votre plus grande force ; j 'ai fait ce soubait de paix , de prospérité et de bien pour vous principalement , en considération de ceux que je reconnais , que j'aime et honore comme mes frères , qui me touchent de plus près par la ressemblance de nos occupations et de notre position , et qui ont smn du temple de Dieu et de ses mystères (2).

Saint Augustin s'écrie , en expliquant ces paroles : O Jérusalem , ô cité qui se bâtit continuellement comme une ville où Ton fait tous les jours quelque chose de nouveau ; ô sainte Eglise , fondée sur la charité et la concorde , que la paix soit le fruit de ta vertu et de ta charité , parce que la charité est ta force ; par elle tes tours regorgeront de biens , les Ecclésiastiques et les Bdigieux seront comblés de grâces (3).

(1) Cujus parlicipalîo ejus in idipsum.... Rogale^ qiue ad pacem sant Jérusalem , et abandantia diligentibus te. Fiat pax io Tirtnte tua et abundalia in turribus tuis. Propter fratres meos et proximos nieos loquebar paeem de te : Propter domum Domini nostri quaesivi bona tibi. Psal, 121,

(2) In virtute , in mûris. S, Hieron.

(3) 0 Jérusalem! 6 civilas quae aedificaris ut oivilaS| cujus partici-

222 L^HOHME EELIQ1EU&*

Voilà la prière que nous devons faire continuelleiiient, afin que la paix et Tunion régnent entre les Religieux et les Eeclésiastiques de différens Ordres. Cependant il est deux choses à remarquer : l^ Quoique tous les Religieux doivent vivre entr 'eux et avec les Ecclésiastiques dans la plus grande concorde, et s*aimer, cela n'empêche pas qu'un Religieux ne puisse mieux aimer son Ordreque les autres, en procurer davantage l'avancement , et en soutenir plus fortement les intérêts ; cette conduite n'est point contraire à la vertu , à la charité fraternelle ; ce n'est point contre Dieu, mais plutôt selon Dieu et ses intentions, puisqueDieu Ta appelé à cet Ordre plutôt qu'à un autre. Dieu nous faisant naitre de tel père et de telle mère, nous donnant pour frère et pour sœur telles personnes , a voulu sans doute que nous ayons avec elles des liaisons plus étroites qu'avec les autres , une affection plus grande , des sentimens plus particuliers. Ainsi , lorsque Dieu inspire à un homme la pensée d'entrer dans tel ou tel ordre , et non dans un autre , son dessein est de l'y attacher davantage ; il veut non seulement qu'il en prenne l'esprit, mais aussi qu'il ait pour lui spécialement de l'affection et du zèle , sans cependant mésestimer ou blâmer les autres. Quoique un homme ait l'obligation d'aimer et d'honorer son père et sa mère plus que les autres , il ne doit pas cependant mépriser ou haïr ceux qui ne le sont pas , mais suivre le commandement de la charité du prochain , avoir de l'amour pour tous , suivant les degrés que la sagesse et la vertu prescrivent. Quand on blâme l'amour-propre qu'on a pour soi et l'amour pour les choses qui nous touchent , dit Aristote ( 1 ) , on ne reprend

patio tua in idipsum : Fiat pax in virtute tua , fiât pax in dilectione (ua , quia virlas tua dileclio tua. Et per istaro virialem , per istam dilcctionem , per istam pacem fiai abundantia in tarribus tois. (1) Arisl. lib. 1. Polit, cap. 5.

pas ^t amour absolument ; car il est raisonnable , et Dieu l'a imprimé dans la nature de toutes choses créées , comme un principe de conservation et une sauve-garde contre ce qui pourrait nuire ; mais quand on le blâme , c'est parce qu'il est plus grand qu'il ne doit être et passe les bornes de la raison ; ainsi l'amour de son ordre , réglé comme nous l'avons dit , ne peut être blâmé.

2? n faut remarquer encore que ce n'est point agir contre l'union et la concorde que les Religieux se doivent les uns aux autres , quand avec un esprit , non pas d'animosité , mais de charité , ils parlent des défauts d'un autre Ordre , et blâment le dérèglement qui se glisse dans ces maisons. Saint Bernard nous donne un tel exemple, n menait avec ses Religieux une vie très austère et dans l'exacte observance de la règle de saint Benoit. Cette vie était une condamnation tacite de celle des Religieux de Cluny qui s'étaient fort relâchés sous le gouvernement de Ponce 9 leur septième abbé. Ces Religieux faisaient courir le bruit que l'abbé de Glairvaux et ses Religieux médisaient publiquement d'eux et les accusaient de ne pas garder la règle de saint Benoit à laquelle ils avaient fait vœu. Saint Bernard , par le conseil de son grand ami , le vénérable Guillaume , abbé de Saint-Thierry , fit cette Apologie devenue si célèbre. Il déclare d'abord qu'il aime , loue et vénère Id piété du très glorieux Ordre de Clûny, et déclame contre les Religieux qui, par un orgueil pharisaïque , méprisent les autres. Venant ensuite au relâchement que l'on reprochait à ceux de Gluny, il leur dit : Il faut maintenant que je vous parle de quelques défauts qui se sont glissés parmi vous , je sais qu'ils vous déplaisent , et que toute personne vertueuse doit les éviter ; car , quoiqu'ils paraissent le résultat de l'Ordre, il n'en est pas ainsi, vu que l'Ordre ne peut s'allier avec ce qui lui est opposé. Et ne croyez

224 l'hohiie heligieux.

pas qiie je TeiiiUe parler contre l'Ordre, j'en prends au contraire la défense en combattant dans lès hommes ce qai peut lui être contraire , et j'espière par là être agrâï>le à ceux qui l'aiment. Si quelques-uns s'en offensent , ils montreront évidemiment qu'ils n'aiment pas l'Ordre ^ puisqu'ils ne yeulént pas qu'on condamne les désordres, c'est-à-dire les vices qui les perdent (1).

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