S XVI
Moyens de conserver la paix et la concorde.
Quoique les Beligiéux soient obligés de vivre en paix entre eux , ce n'est pas cependant une chose extrêmement facile : la difficulté vient de la différence de l'âge , de l'inégalité de l'humeur, de la diversité des opinions , de la distinction des emplois , de la corruption de la nature, il est difficile que des hommes qui demeurent ensemble ne disent ou ne fassent quelque chose qui altère un peu la paix et jette au moins quelques parcelles de la pomme de discorde. Les esprits sont bien différens entre eux , les volontés bien opposées ; dès lors les pensées , les affections et les goûts sont grandement divers. L'un estimé ce que l'autre blâme ; ce que l'un approuve , l'autre le condamne; ce que l'un veut, l'autre le repousse.
(1) QusB etsî fîeri videntur io ordine , absit tamen ul sinl de ordine : naUusqoippeordoqaippiamrccipitioordinatain : quod Tero inordtnatum efty ordo non est. Unde non adversum ordinem , sed pro ordine dispu* tare putandus ero , si non ordinem in hominibus , sed hominum viiia reprehendo. Et quidem diligenttbos ordinem , in hac re roolestum me fore non timeo , quinim6 gralum procul dubio accepturi sunt si persequîmur quod et ipsi oderunt : si quibas vero displicuerit , ipsi se manifestant quia ordinem non diligunt , pojas ulique corruptionem , id est ^tia, damnari noiunt.
DE Ul vie ]>E GOKlfUllAUTE. 225
Ions les hommes qtii savent écrire forment les mêmes caractèares y et cepiendant il n'y en a pas deux qpii les forment parfaitement semblables. Il en est de même des opinions, des divers jugemens et des affections ; on ne s'accorde pas aisément sor le même point. L'abbé Marc demanda on jour à Tabbé Arsène pourquoi il était si sauvage dt fuyait la compagnie des autres. Dieu sait , ré* pondit Arsène , que ce n'est pas par mauvaise volonté , mais je ne puis pas bien unir ensemble la conversation avec Dieu et la conversation avec les hommes. Les An* ges, dont la multitule est innombrable, n'ont tous qu'une même volonté et s'aceordent parfaitement ; mais deux hommes ont bien de la peine k vivre sans quelque différent ; ce que l'un veut , l'autre ne le veut pas ; c'est pourquoi ^ de i>eur de tomber, je trouve qu'il est beau* coup plus convenable pour moi de m'en séparer (1 ). Au rapport de Buffin , la vertu de deux femmes mariées et belles-sœurs qui demeuraient dans le même logis et qui avaient été quinze ans sans aucune parole d'altercation , fut préférée par une voix du ciel à la vertu de saint Hacaire (2).
Bichard de Saint- Victor déplorant ce malheur, et particulièrement dans les Ordres religieux , après avoir dit que les premiers chrétiens qui vivaient sous les Apôtres n'avaient^ comme assure saint Luc^ qu'un cœur et qu'une ame , qu'ils n'étaient jamais partagés par la di* versité des volontés et la propriété des biens , mais que Ja charité les liait étroitement et doucement ensemble par les liens du même esprit et d'une sainte paix, ajoute * Mais hâas ! dans ce malheureux siècle où en sommesnous venus, dans quel abîme fangeux nous sommes*
<1) Apthl Rostireyd. lib. 5. litielt. 1*2. b. S. (2) Ibid. lib. 3. II. 97.
ÏOM. II- i^
226 VUOmUE RELIGIEUX.
notis plongés? je ne parle pas des séculiers que Yi tion aveugle et cUvise , je parle des Religieux qui vivent étts^nble en si mauvaise intelligence et avec tant de querelles qu'à peine en voit-on deux qui s'accordent , si ce n'est contre Dieu ou pour faire mal. Les murailles de Jârusalem sont tellement entr'ouvertes par les divisions qui s'y forment , qu'elles menacent une prochaine et inévitable ruine. Sous le même habit , on voit des affections et des sentîmens si différens qu'à peine trouve-t-on quelques vestiges de la charité des premiers Religieux. Ceux qui viennent au tombeau de Notre Seigneur, c'est-à-dire, dans les cloîtres pour l'y chercher , n'y trouvent que ses suaires, oest-à-dire, un extérieur de religion (1).
Mais quoique la concorde et la paix soit difficiles à obtenir parmi les personnes qui vivent ensemble., même parmi les Religieux , la chose n'est cependant pas impos- JBible. n est dans les Communautés des esprits naturellement querelleurs , pointilleux , délicats , qui se formalisent de tout , qui se piquent et s'offensent aisément de peu ; une parole , un geste , un regard , une légère action faite sans aucun mauvais dessein , les touchent , les
(i) Mulliludinis credentium erat cor unum el anima uoa , quam oec Toluniaium varietas , nec rerum proprietas aoimos dWidebat , sed firmiter stringebat charitas, et svaYiier cohibebat in unilale spiritua, in iriaculo pacis. Heu in qaàm inferiori sœcalo dilapsi sarous! heu in quos 6nes , imb fèces sasculorum horoines devenerunt , cùm , ot de sœculi liominibus taceamus ques excaecavit ambitioi îpsa religionis electio nosira miserabili tempore lanla divisione spargatur , ut vix nnus alleri convenial in unum, nisi forte adversus Dominum et adversus Chrislam ei«it. Ubique apparent scissura civilalis David; et in tantum jam hiat, ni Ticinam ruinam omnino minelur. Senratur sub tnnica ana et veste simili cor varium el omnino dissimiie , ita ut de religîone an tiqua vix signa serventufi et venientibus ad sepulchrum Domini , quod claustrum est , et Christum quaerentibus , sola linteamina pateaat , id est, habîtus forma. Richar* de grad. charii, cap 4.
DE Li^ ViB DE COmUHAUTE. 327
blessent j comme ees animaux colères à qui il ne faut montrer qu'un morceau de drap rouge pour les émeu-^ voir, les irriter, les enflammer. Ces sortes d'es{»îts doi« vent travailler avec grand soin à se débarrasser de ces qualités mauvaises et turbulentes , afin de pouvoir vivre en paix et en union d'esprit avec les personnes qui ha-* bitent dans la même maison.
n faut remarquer encore que c'est une grande sagesse de ne rompre la paix avec qui que ce soit, parce qu'il est plus facile de ne la pas rompre que de la renouer après l'avoir rompue^ Pour ne la pas rompre, on n'a affaire qu'à soi , on n'a qu'a se retenir ; pour la renouer^ il faut réunir deux esprits divisés ; on a affaire & deux , à soi-même et à la partie adverse. Il est plus aisé d'empêcher une blessure que de la guérir ; il est plus facile d'empêcher que notre chair soit divisée que de la faire reprendre quand elle l'est ; ainsi il y a moins de peine h éloigner une querelle qu'à l'apaiser et à remettre deux personnes ensemble.
Il faut , pour le bien dé la paix , veiller soigneusement à étouffer toutes les querelles en leur naissance , et à ne les pas laisser croître ; si on n'étouffe pas une étincelle elle couve un incradie. De grandes choses sortent souvent de très petites causes >, et on a vu souv^it des divi<sions funestes et terribles naître d'occasions bien l^;è^ res. La discorde lamentable qui exista entre l'empereur Théodose-le- Jeune et son épouse Eudoxie , et qui trou** bla toute la cour, ne vint pourtant que d*une pommA qu'un homme de basse c<mdition présenta à l'empereur lorsqu'il allait à l'église &i grande cérémonie le jour des Rois. L'empereur voyant cette pomme , remarquable par sa grosseur, sa couleur, son odeur et sa beauté admirable, l'envoya à son épouse Eudoxie comme untémmgnage d'affection^ Celle-ci la donna à Paulin , seignelyr
228 L'HOnn RBLIGCBDX.
de grande qanHté , homme très ék>queiil et trè» Mge , jpoor marque de Testîme qu'elle faisait de taî. Paulin ne se doutant de rim , alla l'offrir à Tempereur qui la prit a^tc quelque émotion d'esprit ; û demanda ensuite à sa fonime ce qu'elle avait fait de la pomme qu'il lui avait envoyée. Eudoxie craignant que si elle atouait atoir donné cette pomme à Paulin , l'empereur ne prit quelque ombrage d'elle ou de cet Jiomme qu'elle n'mmait que pour sa science et sa vertu , dit qu'elle l'avait mangée et i'assura même par serment ; alors l'empereur^ mcore plus irrité , la lui montra pour la convaincre du contraire , et iprojant avoir de justes raisons pour concevoir une mauvaise opinion de lun et de l'autre, il fit mourir Paulin , quoiqu'il fO^t très innocent , perdit l'affection qu'il avait pour sa femme , et ce ne fut qu'ayec beaucoup de soin «t de peine qu'on put la rallumer (1 ). > Quelle inoradiepourunesi petite étincelle! Si d'abord -•n eftt mis le pied dessus, tous ces malheurs et toutes 'Ces dissensions ne fussent point arrivés. Ne souffirea donc |ms que vos divisions se fortifient, que vos querelles s'enflamment ; apportez le remède dès le commencement "pour les anéantir. Réconciliez-^ vous promptement de peur ^'elles ne produisent des aliénations , des rancunes et 4es haines qui souvent les rendent incurables. Si par ^quelque légèreté d'esprit , dit saint Paul , il vous arrive «de vousf àeher contre votre frère , gardez-vous de pécher j étouffez ce fn*emier mouvement dès son origine , que le wleil ne $e coudie point sur votre colère (2).
Enfin-, comme les occasions se présentent tous les jcnlrs dans le commerce que nous avons les uns avec les
(1) Zonan Glyeas. Cedrenus apnd Radier, cap. 16. Aola sancfa.
(2) IreMinini %i nolito peccare ; aol non occidat saper îracandiatii
autres , qaela misère de notre nature est grande , il n'y a que la Terta seule qui puisse nourrir et entretenu* constamment la paix et la concorde dans les communautés. C'est pour cela que David dit : Que la paix naisse et se conserve par voire vertu (1). L'abbé Joseph dit dan» Cassien : La charité ne pourra jamais être durable et inaltérable qu'entre des bonunes doués de môme Vertu et qui aient le même désir d'arriver à la perfection (2). En concluant tout ce qu'il voulait dire de la charité y il ajoute : L'jopinion la plus assurée des hcxnmos les plu» prudens et les plus éclairés , est que la vraie concœrde et l'union des esprits ne peuvent être indissolubles , si œ n'est entre des personnes vertueuses et sages, qui de concert tendent à la même fin (3).
iPuisque les vertus sont ]e fondement de la paix et de la concorde qui doivent régn^ parmi les Religieuk , voyons quelles sont ces vertus. Saint Paul nous l'enseigne ea écriTant aux Ephésiens ; en leur recommandant cette conc<»xle et cette paix , il leur dit : Pratiquez en toute chose Vkumilité , la douceur et la patience , vous support tant les uns les autres avec charité (4). Il est certain que toutes ces vertus nous sont nécessaires, et, si nous ne les pratiquons continuellement, il nous sera impossible d'éviter les querelles. Nous en traiterons plus tard plus au long.
L'abbé Joseph dont nous venons de parler, pour
(1) Fiat pax ia virtalo.
(2) Charitaf ftabilif alque indimpU nos poteril perdurare , nm in* 1er yiros ejusdem virtutis atque propositi. CûUa, IS. 24.
(3) Certitaûna ergo est prudeRlIatinonni YironiiniUa aerMentia, veram coneordiam el individuam aoeietafem nîsi inter eaueodatos Moret,. ejusdemque virlulis ac proposiii viros , tiare non posée. Cap, 28.
(4) Cum omni buaûlitaie et naassetadme , io patieqlia supportantes ioTiceiD , cum charilate* Eplies, 4. 2.
établir la p«ii entre les BeMgieox qui vivent ejÊsembte f donne hoit moyens î t^ La pauvreté d'esprit et le déga' gement de toute affcfction à ce que nous possédons , et à toutes les choses de la terf% (1)< C'est une ii^ustice et presque une impiété , après Avoir méprisé toutes les rn cbesses et toutes les vanités du monde ^ de faire plus de eas d'un petit meuble f d'une cdlule , d'une chose de néant , que de la très précieuse charité et de Taffection que nous devais à notrê Frère ; Jésu&4]3ufist a tari la source de» divisions ^ coupé la raciâe des querelles en détruisant F^nour dérégK des hienSd> C'est ainsi que vivaient lés ptmàet» Ch^éfiotis dont parle saiirt Luc : La muiiitfide de ceux qui croyaient n^avait qu'un eon^r et qu'une ame* Pour vivre d'Hâe mianière aussi douce , nul ne considêrmit cifmme à {«î rien de ce qu'il poeeédait , maie tout leur était commttn (2)^
2^ Que chacun renonce à sa volonté , de peur qu'en se croyant sage et espalile de se conduire , il n'aime mieux suivre sa propre lumière que celle de son prochain (3). Saint Bernard donne la même raison quand il dit : Q^e celui qui vit en cammunûuté r qui veut vivre en paix f être bien avêc taus, préfère la volonté des autres à la sienne (4)^ Et certes ce moyen est infaillible; car qui pourra jamiâs se fâcher contre vous et vous querelle» quand vous ferez ce qu'on voudra?
(1) Est in cooiempfto sobsiantiâe muncfialis ef omAiifln , qaas fiabcmû^/ îeruin despectione. Cass. Collât, 16. cap. 6.
(2) Credeniium erat cor uDum «t anima una-, net quisqaam eorunr qiuB poMÎdebat , aliquid suum etse dicebai , fed erant illis omoia comiBunia. Actor* 4. 32.
(3) Utila aoas nnusqmsqiie resecet Totantates , ne se sapieniom a^que coasnltum esse judicans suis malit qaàni proximi definitionibos •bedire.
(4) Ul in congregalione posiios Tolnniates alionun tais Tolontalibus an4cponM«^ Sêrm, 3. in ptffil, NaU Dmn.
DE LA Vl£ D£ COMBfinHAtJTi. 231
3^ Il faat avoir une si haute estime de la charité et de la paix , qu'il faut les préférer à toutes les autres choses,* quelque utiles et nécessaires qu'on les croie (i), parce qu'en effet il n'est rien qui approche du prix de la charité , ni qui procure autant de hien que la paix , et cela y à si loin que saint Grégoire nous apprend qu'un homme, quelque vertueux qu'il paraisse , ne l'est pas en effet , n'est pas spirituel , s'il vit dans la discorde avec son prochain. Il faut avertir, dit ce Père, ceux qui vivent dans la division avec les autres , qu'il est indubitable que quelques vertus qu'ils aient en apparence, ils ne peuvent jamais être vraiment spirituels et vertueux , s'ils négligent de vivre en paix avec le prochain ; car saint Paul dit que les fruits du Saint-Esprit sont la charité, la joie et la paix. Celui qui ne veut pas vivre dans la charité et dans la paix , ne peut point porter les fruits du Saint-Esprit, et n'est par conséquent pas un homme spirituel. Le même Apôtre dit aux Corinthiens : Puisqu'il y a parmi vous de la jalousie et des dissensions , ne inontrez'-vous pas par-là que vous êtes charnels (2)?
4<^ Il faut être persuade qu'il ne peut jamais y avoir aucun sujet juste ou injuste qui puisse autoriser à se mettre en colère (3). C'est pourquoi , ajoute le même abbé Joseph , il ne faut point faire difficulté de quitter
(1) Ut sciât omDi» , eliam qaae ulilia ac necessaria aeeliinal, postpo- DeDda boDo charitalis ac pacis.
(2) Discordes admonendi ut certissimè sciant quiaquantislibet TÎrlalibas polelant , spiriiales nullatenus fieri possunt , si unirî per ooneordjam proiimis negligani. Scriptum quippe est , fiructus spirilus eK charilas , gaudium , et pax , qui ergo servare paceni non curât , ferre fructum spirilus récusai. Hinc Paulus ait , càm ait ioter tos lelus et eonientio, nonne carnales cstis. Greg. 3. P. Pcai. adm 2. Galui, S» 22. I. Cor. 3. 3.
(3) Ut credat nec injustis de caasis peDitus irascendusi.
et de mépriser tout, même ce quî est pf^fitadblé et né^ eessaire ^ afin d'éVitor le trouble et la colère (1).
5^ nfaat aq^pnser l'esprit de votre Frère irrité eoAtre tous , quoique sans raison , et adoucir sa eolèrë mal fon^ dée avec autant de soin que si tous-même étiez f àehé e<mtre lui ; Tuile et l'autre colère^ la VMre et la simne ^ tons étani paiement nuisibles , tous êtes oMigé d'ap-* fOTter remède à toutes deux^ Celui qui vmu a déf^du éb tous fàcber contre totre Frère entend que tous ne méprisiez pas le sentiment qu^il aura ccmtre tous ; l'in^ Utèt est le même ; Dieu, qui teut le salut de tons , re^ 9(Ht le même dommage si tefus êtes cftuse de totre perte ou de celle d'un autrcr
, 6^ C'est encore un moyeïr poissaât de penser tous le^ }olirs qu'on peut mourir ce jour-là (2f)r Cdui (fai peut imiprimer fortement ^tte idée dans son esprit, titra aisânent en paix atec fous ; il a bien d'autnes choses à penser ^ se toyant si près de sa fin ^ que de se lâcher eontreson Frère,^
7^ n faut fuir la dStersité des jugemens ^i est ôrdi^ fiairement la mère des discordés ^ et s'en rapporter plu-« tôt au jugement d'autrui qu'au sien propre ; car il est très facile que Tamour propre et le démon , se transf or-' mant en anges de lumière, nous tromfpent et nous fassent prendre le mensonge pour la térité^ [Ne dites pas : je suis plus âgé, j'ai plus d'expérience , j'en sais plus qu'eux. Ecoutez le Saint-Esprit qui tous dit v Ne vous opfuyez pas sur wire prudence , elle est plus faible que tous ne pensez , et elle tous manquera au besoin si tous
(1) Offloia qaamTÎc aiilia e( necetsârria tid'oftfiltfr^ spemancTa lamen Mot ul ira perlmrbalio devitetar. Cffp. 7«
(2) Quod générale vitiorum omDium peremplorium esse non dabium «Hi ttl se de bo6 muiiéo eredat qjnotidte flAigrâtara»*
D£ LA Vl£ D£ COMHUHiXJTE. 333
û'âve^ riiumilité (1). Il arrive parfois, dit Fabbé Joseph, qae celai qui a le plus d'esprit et de science s'abuse dans la recherche d'une -vérité, et que celui qui en m moins y voit plus juste : c'est pour cela que nul, quelque docte qu'il soit, ne se persuade , enflé par la bonne oépi^ aion de lui-même, qu'il peut se passer des autres , et qu'il n'a besoin de la communicaticm de personne (2). Saint Arsène , homme très savant , que sa haute capa^ cité avait fait choisir par l'empereur Théodose-Ie-Grand,. pour précepteur de se» deux fils , Arcade et Honoriitt , n'en usait pas ainsi. Guidé par la vraie lumière àe Dieu, après avoir quitté la cour et s'être retiré dans la solitude, il -consultait même les plus jeunes des Frères pour des choses bien légères, et leur demandait leur avis. SainI Augustin , un des beaux esprits et un des hommes te |dus savans de son siècle , écrivait à saint Jéràme qu'il était prêt à recevoir ses avis et même ceux des plus petits de tous. Je vous en prie , lui dit-il , ayez la bonté de m'avertir sans crainte de temps en temps quand voua verrez que j'en aurai besoin ; car [quoique maintenant , selon l'usage de l'Eglise , Tépiscopat soit plus que la prêtrise , toutefois Augustin , évêqoe , étant en plusîeur» choses au-dessous de Jérôme qui n'est que simple prêtre, il ne faut ni refuser , ni mépriser la ccNrrection de quel* que part qu'elle vienne , quand elle serait du moindre de tous (3). Les exemples de ces grands personnages
(1) Ne ÎDnilaris prudeniiae inse, Prov, 3. 5.
(2) Ut illd qui acfioris ingenii scientiaeque majoris est , aliqoid fal« fum menle concipUt ; et ilie qui tardioria iageoii ac mimarU eat meaU , rectiùs jiliquid ^veriusque persenliat , et idcirco nnUiu tibi , quainvMi flcientia prieditus , ioani tuBiore , p^rsuaderi , quod posait eoUalîoiMi aherius non egere. Cois* CoUaUoU* 16« €, 12.
(3) Identidem rogo ut me fidenler c#rrifaa, obi laibi boc opna eaie perspexeris quamquain eiim aeeuidîuB lioii9r«ni>^>ooi^i«ta| qii« ja»
234' h'^ouUÉ MUCiËXjx*
nom apprenneut que nous ne devons pas tenir à tio0 opuiions et à nos sentimens , mais noos rendre à ceui des antres , ce qui est absolument nécessaire pour iriyre en paix avec eux.
9^ Les paroles sont aussi uite des sources d'où découlent les querelles et les animosités ; il lut donc veiller avec soin sur elles dans les différens que Pon peut avoir avec le prochain ^ particulièrement dans ce qui regarde les sciences ; ne point s'échauffer avec indignation et s*aigrir. Il est certains esprits contentieux qui aiment à disputer ^ à chicaner , à contr61er et à dire toujours le amtraire ; si vous dites blanc , ils diront noir , si vous aianres qu'une chose est, ils soutiennent qu'elle n'est pas: iODaUables à Gœlius , avocat , dont parle Sénèque , qui sônpant avec un de ses cliens qui lui accordait tout ce qu'il disait , ne put souffrir une condescendance si absolue, et s'écria tout eu colère : Dites enfin quelque chose contre cela , afin que no«s soyons deux'(l) ; et ce chevalier de Navarre , Sanche-d'£rbite , qui avait pris pour devise que si , que non^ pour signifier, si vous dites d'une manière , je dirai de l'autre. Ces esprits querelleurs sont ennemis de la paix : Ne faites rien , dit saint Paul , avec un esprit dé contention (2). Le même Apôtre dit à Tite : Evitez les altercations et les débats de paroles selon la Un (3). n écrit à Thnothée : Evitez toute dispute sur des choses vaines et inutiles , parce qu'elles engendrent des querelles ; le vrai serviteur de Dieu ne doit point avoir
Ecclesin ufos obtinoit , episcopalas presbyterio major eit, (amen mullis In rebut Âogustînus Hieronymo mioor est t licèt etiam à minore quolibel non «il refogienda vel dedignanda correcUo. j^ug. epist. 19.
(1) Die aliquid contra , ut duo aimas* lAb 3 ée ira cap, 8.
(2) Nibil per contentionem. Philip. 2. 3.
(3) ContentioMs si pugoas legîs derita. Tii* 3. 9.
D£ LA YIX D£ COMMUHAtJti. H^
de paroles lUigieuêes avec son frire (1). Saint Ëpbrem dit dans son testament : qne pendant tout le cours de sa TÎe il n'avait en ancnne prise en paiiant à un Chrétien.
Deux saints vieillards demeuraient ensemble dans la mime cellule ; ils n'avaient jamais eu la moindre contes^ tation ; l'un d'eux dit à l'autre : Feignons d'avoir quel-' que différent entre nous ^ comme les autres hommes en ont ; Vautre répondit : Je ne sais ce que c'est qu'un différent* Le premier répliqua : Yoilà une brique que je mets entre nous d'eux : pour avoir un différent , je dirai< qu'elle est à moi 9 et vous direz qu'elle est à vous. I]§> mirent cette brique au milieu d'eux ^ et le premier dit : Cette brique est à moi ; le second répondit : Non , elle n'est pas à vous , elle m'appartient. Nullement, repartit le premier 9 elle est à moi. Eh bien ! si elle est à vous ^^ repartit le second , prenez^la donc. Ainsi ils tombèrent d'accord^ et ne purent pousser plus loin leur dispute (2). Un Père du désert disait : Si quelqu'un parle en votre présence , soit sur l'Ecriture Sainte , ou sur quelque autre sujet , ne contestez jamais avec lui ; si ce qu'il dit est bon , approuvez-le ; si ce n'est pas bon , contentez- vous de dire : Vous avez sans doute quelque raison de parler ainsi que je ne vois pas ; par ce moyen vous demeurereztoujours dans l'humilité , et ne vous ferez point d'eniK^ mis ; si vous disputez pour soutenir votre opinion, îlen. naîtra sans doute du scandale , et il vous sera impossible de vivre en repos (3).
Ce n'est pas que dans les [écoles on ne puisse édaircir, un doute et rechercher une vérité par la cUspute, pourvu
(1) Sialias et sine disciplina qosstiones devita , soient quia generaM lites : servam aulem Domiai non oportel Uligara. 2. Tim, 2. 2^*
(2) Apud Rosweyd. lib. 3. n. 96.
(3) U>id. p. 185.
236 L'Hoififfi ULiGtecjx.
^'eUe «è fasse avec un esprit de eharité, si^s enTie, suns dépit, sans eolère , sans aigreur , et que l^UBÎon des volontés règne dans la division des jugemena. Saint Grégoire de Namnae en parlant de la modération qu'il faut apporter dans les disputes , dit : Qa'f a«'t-il de plus utile qvela paix dans toutes les seiences et boules les questions qu'elles peuvent soulever ; et qu'y a-t^il de plus pr^udioiable que la division des volontés?
Tfflites les conNuunieations qui se fcnt entre les hommes par la parole , dit saint Ambroise , se partagent en eDtreliens fanuMers et en dicq^tes polémiques sur les ciioses du salut et des t^us. 11 faut qu*auoim «nportemttit depassionoesouiUe ces deux s<Mtes d*«Blrelîens; il fMrt parler avee tranquillité i doueeinr , bi^witillaiice et civilité , sans aucune injure ni outrage. Les contentions, les dâiats doivent être bannis des entretiens fiumliers : proposer de petites questions , c'est plutôt faire parade de 4Nibtilité que rechercher son profit. La dispute doit être sans colère, la douceur sans amertume, l'instruction sans âpreté , et l'exhortation sans offense (1).
Mats le meilleur de tous les moyens de nous comp<Ni;er dirétiennement et pi^rfaitement envers notte prodiain , est de nous n^[>peler ce que nous avons dit plus haut , de le regarder avec les yeux de la foi. BappelonsHious que l'homme est l'ouvrage de Dieu , le chef-d'œuvre de ses mains , une créature divine , son image vivante et son fils ; qu'il le prépare à la participation de sa félicité et à la jouissance étemelle dé lui-même daus le ciel; que
(1) Sermo dividitur in colloquiam familiare , el in Iractatum disceptalioBéiBqQe fidoi aiquo jasliliae t in ulro^fiia gonraodma «# «il aliqua porturbatio, sed tliilîmi Hiitis , «l placidws , boiieT«lem4» plosu« «l gftk^ \iœ , sine ulla sermo dacalur conUmielia. AbnC .f^rtioas m CMoiiiari scrmone.
DE LA VIE DE COMMUKaUTE. 237
Motre-Seigneur Ta aimé jusqu'à mourir pour lui , qu'il
r»achetéet acquis au prix de sousaug Si en alhuil
à Tautel offrir à Dieu quelque présent , nous nous rap-> pelons que notre frère a quelque chose contre nous, nous devons laisser notre présent et aller nous réconcilier. Dieu prendra patience : il aime mieux cette réconciliation que notre offrande. Au reste , rappelons-nous ce que nous avons dit précédemment , et ^ pleins d'estime et de vénération pour le prochain , il nous sera facile de conserver avec lui la paix et la concorde.