S XVII
Conclusion du Chapitre.
Concluons en disant que, pour bien vivre en Communauté, tous les religieux doivent désirer avec ardeur la paix et la concorde , et faire tout ce qui est en leur pouvoir pour entretenir inviolablement entre eux la bonne intelligence et l'union des esprits. Il faut qu'ils imitent les premiers Chrétiens , qui n'avaient qu'un cœur et qu'une ame ; que leur maison ressemble à ce lieu de Constantinople où , sous l'empereur Théodose le-6rand, cent cinquante évèques assemblés s'unirent dans la même pensée , et qui fut pour cela appelé Concorde (1). Et en effet , toutes les maisons religieuses où il n'y a que des exercices de piété et des actions de paix faites au Dieu de paix par des personnes pacifiques , devraient être des maisons de paix et des lieux de concorde ; ces maisons devraient ressembler au jardin de l'Epouse : Mon Epouse est un jardin rempli de grenadiers {i). Le grenadier ren-
(1) Apud Bar. anno Chrîsli 38t.
(2) Paradisus malorun panicoram. CatU 4. 13.
feime sons son ëcorce une grande quantité de grains assez dissemblables par la figure , mais parfaitement bien ar* rangés , et tellement serrés., qu'on ne peut les séparer sans yiolence. C'est là une excellente image de la concorde qui doit régner dans les maisons religieuses , où les religieux yiyent sous un même toit , où ils doivent être tellement unis et serrés par les liens d'une charité cordiale et sincère, qu'on ne puisse les désunir sans yiolence , quoiqu'ils soient différens d'âge , de caractère, de nation , etc.
Considérons encore les astres. Quoiqu'ils soient bien différens en grandeur, qu'ils diffèrent dans leurs mouyemens ; que les uns aillent de l'orient à l'ocddent , et d'autres dans un sens contraire ; que les uns tournent ayec une vitesse inimaginable , et d'autres lentement et avec pesanteur : cependant ils Qe se heurtent et ne se froissent jamais ; chacun suit son mouvement périodique avec un ordre admirable ; l'union est toujours conservée. C'est ce qui a fait dire au saint homme Job : Cesl Dieu qui a établi r harmonie dans les deux; qui pourra la troubler et faire cesser cet admirable concert (1)? Les Religieux , plus élevés que les autres vers le ciel , doivent , malgré la diversité de leur naturel , de leur con* dition et de leurs emplois , être tellement unis ensemble , que tous leurs mouvemens et toutes leurs actions se fessent avec tant de paix , qu'on puisse dire d'eux : Les deux racontent la gloire du Très-Haut (2), C'est ce qui a attiré l'admiration de l'univers, comme nous le verrons à la fin de ce livre , dans les monastères anciens, où les Religieux , quoique en très grand nombre , au milieu
(1) Qui facit concordiam in subtimibus. Joh. 29. 2« -^ ConccDlum eatW 4omire quis faclet? IHd. 38. 37.
(2) Cœli «narrant gloriam Dei. Psalm. IS. 2.
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d'une grande variété de choses et d'occupations, vivaient dans une union si intime, qu'ils étaient comme autant de chantres divins dans un temple. Saint Athanase disait des Religieux de Saint-Antoine , qu'ils chantaient sans cesse les louanges de Dieu , et avaient tant d'amour et de respect les uns pour les autres , qu'il eût été impossible d'en trouver un seul qui éprouvât contre un autre le moindre sentiment d'aliénation , et qui fit entendre le plus léger murmure.
Saint Grégoire le théologien parle ainsi de l'Eglise de Nazianze : Je ne doute pas que les autres Eglises n'aient beaucoup de perfections qui leur donnent du lustre et de l'éclat ; mais l'ornement particulier de la nôtre est qu'elle aime uniquement la paix et la concorde, et qu'elle ne souffre aucune division ( I ).
Il faut donc apporter tous ses soins et employer toutes ses forces pour vivre ensemble dans une parfaite union ; il faut se servir de tous les moyens pour la nourrir et l'accroître , et éloigner tout ce qui pourrait tant soit peu la blesser. Ceux qui dans une communauté réunissent W esprits divisés et procurent la paix , font , dit saint Jean Chrysostôme , l'office de Jésus-Christ , qui est venu au monde pour réconcilier les hommes avec Dieu , les hommes entre eux , et bannir toutes les dissensions (2). En s'appUquant à une action si excellente et si divine, ils méritent d'être appelés les enfans de Dieu (3). Ce sont les colonnes , les omemens et les délices des Communautés. Ceux au contraire qui apportent le trouble et la division , en sont les opprobres et les pestes , qu'il faut pu* nir et exterminer. Plût à Dieu^ dit saint Paul aux Galates,
(1) Oral. 1. de pace.
(2) flomil. de prodil Judx; Homil. 3. in ep. ad Colosi.
(3) Beati pacifici , quoniam filii Dei vocabunlur. âfattJu 5. 9.
que ceux qui mettent le trùubie parmi vous fussent même retranchés (1)! Celui qui met le trouble parmi vous, qwelquHl soit , en portera la peine (2).
Le Saint-Esprit nous a enseigné , par k Sage , ce qa'il ùXLeit faire airec ces malheareo^ esprits : Chasse te railleur, l'homme qui aime les discussions y et la contention ê^élmgnera , et les injures et les opprobres (3). Quand dans un concert un musicien détonne , il trouble toute rharmonie ; il n'y a pas d'autre moyen pour tout aceor^ der , que de lui ôter sa partie^ de le reuToyer.
Saint Basile veut que le médisant et celui qui sème les discordes ^ soient, en punition de leurs péchés , séparés des autres , que pas un Frère ne travaille avec ^vol ; et m^ne , pour faire sentir davantage la grandeur du mal , il ne yeut pas que son ouvrage soit mêlé avec celui des autreis ; il va même encore plus loin : si le coupable reconnaît son péché , en fait pénitence et s*en corrige , fl permet bien qu'on reçoive son ouvrage , mais il ne veut pas qu'on lui donne un emploi qui le rapproche de ses Frères , afin qu'il reconnaisse la grandeur de sa faute , qu'il éprouve la plus grande crainte d'y retomber ; ce qu'il ferait aisément , s 'il n'était traité delà sorte (4).
On lit dans les Annales de Giteaux un exemple terrible de la justice divine , sur un homme qui aimait à semer les discordes. Les Frères convers d'un monastère s'étaient ligués ensemble sous la conduite d'un des plus hardis d'entre eux , et avaient formé une conspiration contre leur Abbé , homme sage et vertueux , qui voulait les ré-
(1) Utinam abecindaolar qoi vos contorbaot. GaL 5. 12.
(2) Qui conturbat vos , porlabil judicium qnicumque est ille. llid, 1 0 .
(3) Ejice derisorem (juxta lxx , pestilentem: juxta Chald., conteniiosum), et exibh cum eo jurgiam , cessabuiHque caasc etcoQtumeliie. Pnov, 22. 10.
(4) Regul. f«s. dispat. ioierr. 31 ; inierr. 29.
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former àur quelques points. Ces esprits mutiués s'échauf- . faient tous les jours davantage ; le chef du parti , auda- . cieux et insolent , mettait le trouble dans toute la mai* son sans vouloir entendre aucune représentation, aucune prière , et se moquant des menaces. Enfin ils prirent la. résolution d'éclater, d'entrer la veille de Noël dans toutes les cellules des Religieux , de renverser et de briser tout ce qu'ils trouveraient. L'Âbbé connut leurs mauvais desseins, et, pour en prévenir Teffet , il fait assembler ces séditieux , leur montre avec beaucoup de douceur et de charité la grandeur de leur faute; il s'a-, dresse au chef, qui répond avec orgueil et fierté. L'Abbé, le voyant endurci dans sa malice , le menace de la part de Dieu , ef lui annonce que s'il ne se corrigeait , il sentirait bientôt sa main vengeresse qui lui ferait porter le . juste châtiment de son crime. £n effet , l'avant-veille de Noël , après Compiles , ce malheureux fut saisi subite- . ment d'une horrible douleur qui lui faisait jeter des cris effroyables ; il ne voulut jamais reconnaître sa faute , et mourut entre les bras du principal complice. Quel sujet de réflexions ( I ) !
Saint Amould , évèque de Soissons , étant en voyage , et ayant parmi ses gens deux Beligieux qui se dirent quelques paroles contraires à la charité, renvoya ceux qui étaient coupables et ne voulut pas céder aux prières et aux instances qu'on lui faisait pour leur pardonner (2). Quelques Beligieux de Saint-Benoit se querellaient dans le cloître ; l'un des Frères , entrant à la maison , vit à la porte du monastère saint Benoît , mort depuis bien des années , qui lui dit : Dites à ces Frères qu'ils ne me lais-
(1) Tom. 2. ann. Chrisii 1068. cap. 6.
(2) In ejus viia apud Sur. 13. aug. c. %!.
sent point en repos , qu'ils me chassent de leur maison , que je m'en vais et les quitte (I).
Il n'est pas jusqu'aux Martyrs (2) auxquels la plus petite dissension ne nuise beaucoup. Les saints Hontan j Julien , Flayien et quelques autres , que l'on croit avoir été disciples de saint Gyprien , évèque de Carthage , étant en prison pour la foi , écrivirent une lettre aux fidèles de leur Eglise. Us dirent entre autres choses : Il faut que nous vous parlions de la charité et At la ccmcorde qui nous tient ici intimement unis les uns aux autres; c'est ainsi que nous devons vivre pour remporter la victoire sur le démon et pour obtenir de notre Seigneur ce que nous lui demandons ; car il a dit v Bienheureux iont les pacifiques , parce quHls seront appelés les en fans de IHeu. S ils sont les enfans de Dieu , certainement ils sont ses héritiers et les cohéritiers de son Fils Jésus-Christ^ comme rassure saint Paul. Si nul ne peut être héritier s'il n'est fils y si l'on ne peut être fils de Dieu si on n'est pas pacifique , il est certain qu'on ne peut pas prétendre à l'héritage de Dieu si on rompt la paix et la concorde (3). Nous le disons avec raison ; car voici ce qui est arrivé : Montan avait eu un petit démêlé avec Julien et lui avait parlé avec quelque aigreur ; la nuit suivante , pendant qu'il dormait, il lui sembla être conduit dans un champ d'une grande étendue, et éclairé d'une lumière toute surnaturelle ; ses habits devinrent blancs comme la neige y son corps transparent comme le cristal , tellement qu'il pouvait voir tout son intérieur et jusqu'au fond de son ame ; il vit quelques taches , et il reconnut bientôt que c'était la marque de la faute qu'il avait faite en parlant
(1) In TÎta S. Odon. apud Sor. 18. noTerob. lib. S.
(2) In eorum vit. apud Sur. 24. febr.
(3) Si licres non potesl esse nisi filius, fîlius aulem non est nisi pft- «ificus ; heredilalem Dei habere non polcst qui paccm Dei rumpit.
à Julien avec quelque amertume. C'est pourquoi , mes Frères très aimés , faisons tout notre possible pour conserver entre nous la paix , la concorde et l'union des esprits ; tâchons , par notre ardeur à pratiquer la charité fraternelle , d'être dès à présent sur la terre ce que nous serons un jour dans le ciel (1)-
Concluons en disant au Religieux qui ne travaille pas à conserver la charité envers le prochain , qu'il offense Dieu, parce qu'il offense sa créature, son image, son serviteur et son fils ; qu'il offense notre Seigneur Jésus- Christ , puisqu'il offense un de ses membres et son frère; qu'il le blesse dans une chose qui lui est très chère , qui lui appartient , et qu'il a acquise au prix de son sang et de sa vie ; qu'il offense la Religion dirétienne dont il ébranle le fondement ea transgressant la loi principale ^ qui est la charité envers le prochain ; qu'il offense son institut , qui ne peut se soutenir que par l'union et la concorde , et que la discorde ferait infailliblement tomber €& ruine ; qu'il offense son prochain , qu'il lui cause du déplaisir , qu'il l'expose à avoir quelques pensées , à dire quelques paroles , à faire quelques actions où il y aurait péché ; enfin qu'il s'offense lui-même, parce qu'il trouble la paix de son ame et expose son salut; et même, sous un autre rapport, il perd une personne qui aurait eu pour lui de la bienveillance et de l'amitié, se prive des secours qu'elle pourrait recevoir , qu'on ne lui donne pas , ou qu'on ne lui donnera pas d'un aussi bon cœur et sans fidre violence à la nature.
(l) QujBrCi Fratres dileciissimi , cencordiam, pacem , uoilalem ^ oami virlute leaeamus ; imilemur jam hic esse quod fuluri surous.