DE LA PATIENCE
Il est une autre vertu extrêmement nécessaire dans le» communautés , sans laquelle il est impossible de ne pasp souffrir beaucoup de maux et de ne pas en faire souffrir aux autres : c'est la patience , qui nous fait supporteriez différentes peines de ta vie sans nous émouvoir et perdre la tranquiilité de notre esprit , sans en parler ni nou» plaindre , et même sans avoir laird'y faire attention. La patience vous est nécessaire, dit Saint Paul(l). Si cela est vrai pour tout homme quel qu'il soit , parce qu'en tout temps , dans tous les lieux , et quelle que soit sa condition , il porte toujours en lui , en son corps et en son ame des sources de souffrances toujours jaillissantes : son corps est sujet à la faim , à la soif , à la chaleur , an froid, à la lassitude , aux douleurs ^ à la maladie et à la mort ; son ame est remplie de ténèbres , d'infirmités, de passions , de troubles , d'inquiétudes, de péchés ; au dehors il peut être assailli par la pauvreté, le mépris, les calomnies , les injures , les outrages ; h plus forte raison Tes Beligieux qui sont obligés de vivre ensemble. Il y a , dit saint Jean Glimaque , trois classes de Beligieux : les uns vivent dans la solitude parfaite; les autres s'associent un ou deux compagnons ; les autres demeurent en patience avec plusieurs dans un monastère (2). Bemar-
(1) Palicniîa vobis neccssaria esl Hehr, 10. 36..
(2) Grsklu 1.
B£ LÀ Vl£ DE COMMUNAUTÉ. 245
quez ce mot en patience , qui montre la nécessité de cette vertu dans ce genre de vie , vertu qui doit en faire comme !e fond, à cause de la multitude d'occasions qui s'offrent de la pratiqua.
Ii'abbé Agatbou disait : Si vous demeurez avec les autres «B communauté , pour y bien vivre soyez comme une colonne de marbre , qui ne se fâche jamais si on lui dît des injures , et qui ne se glorifie pas si on lui donne des louanges (1). Les Maziques étant venus à Scéthé , loèrent un grand nombre de Religieux ; labbé Pœmen ptit la fuite avec un Père plus âgé que lui , nommé Nnb, -et 4»n4 autres Rdigieux. Ils s'arrêtèrent dans un lieu app^Sifrénat, où ils trouvèrent un temple d'idoles abiffidodBé; ils s'y réfugièrent pendant sept jours , en atteèfdUnt' que Dieu leur ftt connaître dans quel lieu de TEgypte ils devaient se retirer. D'après l'ordre de l'abbé Nub , ils se tinrent pendant tout ce temps dans le repos et le silaioe. Tous les matins ce saint homme jetait des pierres à une idole qui était dans ce temple , et lé soir il lui disait : J'ai mal fait de vous jeter des pierres et de vous avoir ainsi traitée , pardonnez-moi ! Le samedi , comme tous les Frères s'étaient assemblés, Tabbé Pœmen lui dit : Pourquoi , mon Père , pendant toute cette semaine , vous qui croyez en Dieu , avez-vous fait des soumissions à cette idole et lui avez-vous dit : pardonnez-moi ? Le saint vieillard lui répondit : C'est pour vous tous que j'en ai agi ainsi, et pour vous faire comprendre ce que nous devons faire pour bien vivre ensemble. Lorsque j'ai jeté des pierres à cette idole, a-t-elle proféré une seule plainte , s'est-elle mise en colère? Lorsque je lui ai demandé pardon , s'en esticlle estimée davantage , en a-t-elle tiré vanité? Non, lui dit labbé Pœmen. Eh bien!
(1) Apud Rosweyd. lib. 7. cap. 42, n. 2.
mes Frères, poursuivit ce saint homme, nous sommes sept; si Yous désirez que nous demeurions ensemble , il faut qu'à l'exemple de cette idole aucun de nous ne se fâche quand on lui fera des reproches , et qu'il ne se laisse point emporter par la bonne opinion qu'il a de lui-même, quand on s'humiliera devant lui et qu'on lui demandera pardon (t).
L'abbé Moïse dit un jour à Zacharie , son disciple : Mon Frère , dites-moi ce que je dois faire pour opérer mon sàlut? Zacharie , bien étonné de ces paroles , se jeta à tes genoux et lui dit : Ah ! mon Père , c'est moi qui . dois vous faire cette demande. — Dites , mon Frère , dites , reprit l'abbé Moïse : car j'ai vu le Saint-Esprit àesiêeDàre sur vous , et je me sens fortement inspiré de TOUS fedre cette question. Alors Zacharie lui dit : Puisque TOUS me le commandez , je vous le dirai. Il prit son capuchon, le jeta à terre et le foula aux pieds. Siun homme, mon Père , n'a assez de patience pour souffrir d'être ainsi traité , il ne peut être un vrai Religieux (2).
Saint François disait à ses disciples (3) : Quoique les Frères Mineurs répandent partout une odeur de sainteté , ce n'est pas toutefois où ils doivent mettre le sujet d'une jde parfaite ; qu'ils chassent les démons des corps , qn^ils rendent la vue aux aveugles , l'ouïe aux sourds , la parole aux muets , et même la vie aux morts , ce n'est pas encore là le sujet d'une joie parfaite. Quand le Frère Mineur saurait toutes les langues et toutes les sciences , qu'il aurait l'intelligence des saintes Ecritures , jusqu'à prédire l'avenir , à lire dans le fond des consciences , ce n'est point encore là le sujet d'une joie parfaite. Quand
(1) Apud Rosweyd. lib. 3. n. 199.
(2) Ibid. lib. 5. libell. 15. n. 17.
(3) Opusc. s. Franc, de yen Islit. Fratr. Mioor.
DE LA VIE DE GOMMUI!IAUt£. 247
k Frère Minear serait ud prédicateur 8x excelieut par la force de son zèle et de son éloquence , qull fît convertir à la foi tous les infidèles, ce n'est point en cela qu'on peut trouver une joie parfaite. Mais quand nous revenons au monastère de Notre-Dame-des- Anges, trempés de pluie, transis de froid , couverts de boue , mourant de faim , frappant à la porte , que le portier nous dise tout en colère : Qui êtes- vous ? Nous répondrons sans doute : Nous sommes deux de vos Frères. — Deux de mes Frères ! Non, vous êtes deux médians , deux vagabonds, qui courez le monde pour ravir les aumônes des pauvres,., et qu'il nous laisse ensuite à la porte exposés à la pluie , à la neige , au froid ; que nous souffrions tous ces rebuts , toutes ces injures et tous ces maux avec patience , sans noustroubler et sans murmurer, quoique bien persuadés que le portier nous connaît bien , et que Dieu se sert de sa langue pour nous dire ce que nous méritons , écrivez, et sachez que là est la joie parfaite (1). Que si , après avoir attendu quelque temps en cet état , nous frappons de nouveau , afin que le portier touché de pitié nous ouvre la porte , et que celui-ci sortant avec impétuosité nous donne des soufflets et nous dise : Retirez-vous , vauriens , allez à l'hôpital si vous voulez , vous n'aurez
rien ici et que nous supportions tous ces outrages
avec patience, écrivez que là est la joie parfaite. Si voyant venir la nuit dans une si malheureuse position , nous frappons encore à la porte en demandant , en criant; , ion suppliant avec prières et larmes , et avec toutes les instances possibles , afin de fléchir ce portier et dç le porter à nous ouvrir , et que celui-ci , plus irrité que jamais , dise : Ah ! voilà des importuns et des insolens, je saurai bien les traiter comme ils le méritent et que sortant
(1) Scribe ; quia ibi est pcrfecla laelilia. /&»(/.
avec un gros bâton , il nous en décharge de grands coups , qu'en nous prenant par le capuchon il nous jette dans la boue , et qu'il nous y laisse chai^ de coups et couverts de plaies ; si nous supportons tout cela avec patience et joie , écrivez et notez soigneusement que là est la joie parfaite (I). C'était ainsi que saint François montrait à ses Religieux combien la patience leur était nécessaire.
Saint Jean Glimaque raconte (2) que , dans ce fameux monastère, près d'Alexandrie , dont il parle avec tant d'éloge, un Beligieux nommé Abbacyre , qui était depuis quinze ans dans la maison , était tellement 'maltraité et tourmenté de tout le monde, queles Frères qui servaient au réfectoire , le faisaient presque toujours sortir de table à jeun. Il lui demanda , pour sa propre édification , pourquoi on le traitait si mal , et s*il allait souvent se coucher sans avoir mangé. Croyez-moi , mon Père , répondit le Religieux, si l'on me conduit ainsi, ce n'est pas qu'on me traite mal en effet, mais on m^éprouve pour
voir si je serai propre à la \ie religieuse comme s'il
eût voulu dire : sans la patience on ne peut pas être Religieux. Dans lés Communautés religieuses il y a une nécessité inévitable pour la nature , c'est de souffrir beaucoup de choses : l'observation des règles , l'accomplissement des vœux ; les austérités spirituelles et corporelles de chaque Ordre, les. maladies où souvent on manque de secours non seulement utiles , mais même nécessaires ; car quoique la charité y pourvoie autant qu'elle le peut , que les supérieurs et les infirmiers soient obligés d'aplk)rter un grand soin pour les malades, il arrive souvent, 8oit à cause de la pauvreté de la maiscm , soit par une
(1) Scribe , et nota diligenler, qu6d ibi est perfccta laelilia*
(2) Gradu 4.
permission particulière de Dieu, que beaucoup de choses manquent ou se donnent à contre- temps et mal à propos. Saint Bernard était si faible et si malade, qu*on n'atten-, dait plus que le moment de sa mort ou la prolongation d'une vie languissante et plus insupportable que la mort même ; par le commandement de quelques Abbés^assemblésàCiteaux, il fut mis à part et traité comme un homme que Ton craignait de perdre et dont on voulait absolument la santé. Dieu permit que malgré tous ces soins et toutes ces précautions il en arrivât tout autrement. L'abbé de Saint -Thierry étant allé le visiter dans cette cellule séparée où il était dans les remèdes , lui demanda ce qu'il faisait et comment il se trouvait. Saint Bernard lui répondit en souriant et avec cette manière noble et agréable qui lui était ordinaire : Je vais parfaitement bien ; auparavant des hommes raisonnables m'obéissaient, maintenant , par un juste châtiment de Dieu , je suis réduit à obéir à une béte qui n'a point de raison. Il voulait parler d'un homme entre les mains duquel il avait été mis par l'Ëvêque , les Abbés , les Religieux , et qui avait promis de le guérir ; mais c'était un vrai charlatan , un franc ignorant , présomptueux et rustique. Nous mangeâmes avec lui , dit l'abbé de Saint-Thierry , pensant qu'on traitait avec tout le soin possible un homme si malade 9 qu'on l'avait confié à un séculier pour lui donner tout ce qui serait nécessaire à son rétablissent eut ; nous vîmes que par l'ordre de ce médecin on lui présentait des viandes dont un homme bien sain , bien affamé n'eût pas voulu manger. Nous eûmes peine à nous retenir pour ne pas dire des injures à cet homme , que nous regardions comme un homicide. Quant au Saint qu'on traitait si mal, il recevait tout avec indifférence, et trouvait toutes les choses également bonnes. Pendant plusieurs jours il mangea de la graisse crue qu'on lui donna par mégarde
250 l'hqmm£ religieux.
au lieu de beurre ; il but de Thuile pour de Teao ; beaucoup d'autres accidens semblables lui arrivèrent souvent. 11 faut certes de la patience dans des rencontres pareilles (1).
Elle est aussi bien nécessaire pour conserver , acquérir la charité et l'union. Nous avons démontré que dans les maisons religieuses , ce qui est le plus nécessaire , ce qui est le fondement de tout , c'est la paix et la concorde , qui ne peuvent exister sans la patience ; comme l'humiliation dispose Tesprit à l'humilité , de même la patience le prépare à la paix. La charité ne peut subsister sans cette vertu , à cause de la diversitédes opinions , des jngemens, des affections et de la variété des circonstances qui arrivent tous les jours, où il y a à souffrir, h céder, à se taire , à parler avec douceur , avec bonté, et à exercer la patience de miUe manières. C'est pourquoi saint Paul, exhortant les Ëphésiens à la patience , leur dit : Suppor^ teit-vous les uns les autresi avec patience (2). £n parlant aux Corinthiens des qualités de la charité , il met avant tout la patience; la charité est patience {Z). Celui qui ne veut pas se résoudre à être patient , dit saint Gr^oire , se verra bientôt incapable par son impatience de vivre avec les autres , parce que la patience seule unit les esprits , qu'il est beaucoup de choses dans les actions humaines qui les divisent et les troublent (4).
Je dis plus : le fardeau le plus lourd de la vie reli-
(1) Id ejus vit» lib. 1. cap. 7.
(2) Compalientia supportantes invicem. Epkes. 4. 2. (l) 1. Cor, 13. 4.
(4) Qui palientiam lervare conlemnit , socialem vitam citiùs per impatieDliam deserit. Neque enim unquam senrari concordia nisi pcr solam patiehliam valet , crebr6 enim in humana actionc nascilur, un de mentes hominnm Ticiisim à siia onilate ac dilectione separentur. Lia. 28. «i0fol. cop. 13.
gieuse est celui de Tobéissance, à cause de Tainour passionné que nous avons pour notre liberté , et du désir ardent que nous avons de disposer de nous comme nous voulons. Il est impossible que la nature ne souffre pas à renoncer ainsi à son inclination et à faire toujours la volonté des supérieurs dans les choses petites et grandes , faciles et difficiles , prévues et imprévues. Souvent, pour augmenter la pesanteur de la charge, les supérieurs sont peu gracieux , sont impatiens , colères , soupçonneux , entraînés par Tesprit de domination , et ce parce qu'ils sont hommes ; car si Dieu leur donne sou autorité , il ne leur donne pas peur cela sa patience , sa douceur et sa sagesse. Il y a donc dans l'obéissance une foule d'occasions d'exercer la patience , soit à cause de l'assujétissement de l'esprit , soit à cause des défauts des supérieurs.
Bans un certain monastère d'Asie ^ un vieillard Religieux, fort négligent, avait pour disciple un jeune homme nommé Acace , simple et plein de bons sens , et qui souffrit , sous la conduite de ce vieillard , au delà de ce qu'on peut croire. Il ne se contentait pas de l'injurier sans cesse , il ne se passait pas de jour qu'il ne le battit ; ce que le pauvre disciple supportait avec une patience admirable , qui ne procédait pas de la stupidité , mais de la vertu. Je lui demandais , dit saint Jean Glimaque , quand je le rencontrais : £h bien ! mon Frère , que vous est-il arrivé aujourd'hui? Pour toute réponse il me montrait tantôt ses yeux tout livides , tantôt son cou tout meurtri , tantôt sa tête couverte de blessures. Sachant jusqu'où allait sa vertu , je lui disais : Gela va bien , mon Frère, bon courage, continuez avec patience; ce ne vous sera pas inutile. Il passa neuf ans sous la conduite de ce terrible supérieur , et mourut saintement. Cinq jours après sa mort , ce supérieur alla voir un des plus
anciens et des plus sa vans Pères de la maison , et lui dit : Non Père , le frère Acace est mort. L'autre lui répondit : Je ne puis le croire. Venez et voyez , lui dit le supérieur ; et il le mena au cimetière sur la fosse. Cet ancien , s*adressant au mort comme s'il avait été vivant , lui dit : Mon Frère Acace , ètes-vous mort ? Pour montrer qu'ayant été véritablement obéissant pendant sa vie, il Tétait encore après sa mort , il répondit : Gomment , mon Père , une personne vraiment obéissante peut-elle mourir? Ces paroles épouvantèrent tellement celui qui avait été son maître et qui Tavait traité avec tant de rigueur, qu'il se jeta le ventre contre terre , et, fondant en larmes , il pria le supérieur de la maison délai donner une cellule près du tombeau d' Acace , où il passa le reste de sa filraanstle grands sentimens de piété , se plaignant lui-même avec une grande amertume de cœur , et disant conjtinnellement aux autres : J 'ai commis un homicide ( 1 ) . Saint Bosithéé demanda à saint Dorothée, son maître, la solution de quelques difficultés de la sainte Ecriture ; saint Dorothée jugea à propos de ne pas la lui donner pour le moment. Dosithée vint une autre fois l'interroger sip* un autre passage ; saint Dorothée le renvoya de même et lui dit d'aller trouver l'Abbé. Celui-ci avait été averti auparavant que si Dosithée venait lui demander des éclaircissemens sur l'Ecriture, il le châtiât fortement. Dosithée vint expliquer son doute ; l'Abbé lui dit : C'est bien à vous , ignorant et grossier que vous êtes , à faire ces questions ! ... en lui disant cela il lui donna deux bons soufflets et le renvoya. Dosithée vint retrouver son maître, lui montra ses joues toutes rouges, sans se plaindre de ce qu'il l'avait envoyé à l'Abbé pour être ainsi traité (2).
(1) Gradu 4.
(2) loYiuS. Dosilhei.
DE LA VIE B£ GOlMUIfAUTE. 253
Ces cas sont rares , les sap^neurs n'en tiennent pas jusque là ; mais il est beaucoup d'autres choses dans leur conduite qui , sans qu'ils puissent y apporter le remède , fournissent inévitablement à la nature l'oocasion de pratiquer la patience.
SI
Du besoin de la Patience dans les Communautés.
La patience est nécessaire dans les communautés , à cause de Fobligation de vivre avec les autres et d'avoir des rapports avec eux. Il faut vivre avec des hommes y et par conséquent souffrir , parce que les hommes , dtms ce monde , sont sujets à une infinité de défauts': leur nature gâtée et corrompue n*a pour partage que les misères et le péché. Quand vous vivriez seul dans un désert, vous trouveriez en vous , comme nous l'avons dit , une source de peines ; en vivant avec les autres , vous avez à vous supporter et à les supporter : vous aurez donc d'autant plus à souffrir , que le nombre sera plus grand, que vous ne disposerez ni de leur volonté, ni de leur esprit, comme vous pouvez disposer de votre volonté et de votre esprit.
Dans les communautés conune dans le monde , tous les hommes ne se ressemblent pas ; ils ne sont pas également sages et vertueux. Il en est qui ont beaucoup de vertu et de sagesse , il s'en trouve qui n'en ont pas autant ; quelques- uns n'en ont que fort peu , et d'autres pas du tout. Un Ordre religieux est comme un arbre fruitier chargé au printemps de beUes fleurs , mais toutes ne se nouent pas : une partie tombe; l'autre demeure et portQ des fruits ; mais il y a encore une grande diffé-
254 l'homme beligieux.
renée dans les fruits : les ons sont beaiu , bien nourris , colorés par le ciel ; d'autres sont petits , maigres et cachés ; les uns sont sains , les autres piqués des yers. Dans les communautés , les fleurs qui tombent sont les novices qui sortent ; ceux qui persévèrent et font les vœux ne sont pas tous semblables : les uns arrivent au sommet de la perfection , les autres s'arrêtent au milieu du chemin , quelques-uns avancent fort peu ; il y a des parfaits et des imparfaits , des bons et quelquefois des mauvais. Les uns et les autres donnent à souffrir : s*ils sont mauvais, il est certain qu'ils donnent un grand exercice à la patience ; s'ils sont bons , ils ne laissent pas encore d'en donner , parce qu'ils ne sont bons que comme des hommes pécheurs ; il y a toujours beaucoup à reprendre en eux , celui qui est parfait est celui qui a le moins de défauts.
Mais supposons qu'ils soient tous bons et vertueux ; il arrivera quelquefois que vous éprouverez pour eux de l'antipathie, que votre humeur sera différente de la leur : ils sont lents , et vous êtes vif ; ils sont mélancoliques , et vous avez un esprit porté h la gaîté. Il y a pour cela à souffrir les uns et les autres , puisque les choses contraires ne peuvent s'accorder sans se faire violence. D'ailleurs , tout bons qu'ils soient , ils penseront et jugeront des choses tout autrement que vous ; ils parleront et voudront entraîner les esprits à leurs sentimens. Pour ne point contester et pour entretenir la paix , il faudra céder et ne rien dire ; c'est certainement une souffrance pour celui qui croit avoir d'aussi bonnes raisons que les autres , et an besoin elles ne manqueraient pas de réplique. Il peut se faire encore qu'avec toute leur vertu ils aient parfois des opinions extravagantes , des idées grotesques , des fantaisies qui n'aient pas le sens commun , une humeur fantasque, une tenue cho-
qaante et ridicule , des manières de parler , de marcher, de regarder, de converser, de manger, de boire déplaisantes en elles -m^es, ou au moins contraires aux vôtres et à vos inclinations ; ils seront incivils, grossiers , maussades , remplis de défauts qui tiennent à potre pauvre nature , qui ne sont pas des péchés , qui n'offensent pis Dieu , mais qui ne laissent pas cependant d'exercer la patience , et il faut se résoudre à souffrir tout de tous. Un rosier qui porte plus de roses qu'un autre et qui embaume Tair, n'est cependant pas sans épines. Dans les Gonmiunautés , ceux qui sont plus sages que les autres , sont chargés de plus de vertus et répandent un plus doux parfum de sainteté ; cependant ils ne laissent pas de faire des choses , de dire des paroles , d'avoir des manières qui ne vous vont pas , qui ne s'accordent pas avec votre humeur, qui sont comme des épines piquantes et douloureuses pour vous.
Les esprits grands et élevés <mt naturellement beaucoup de peines dans les communautés sur deux points : 1^ Ils ont peine à assujétir leur jugement à celui des autres ; 2^ il y a peine à supporter les bassesses , les impertinences et les extravagances des esprits simples. Eh bien ! ils doivent montrer l'élévation de leur ame , en assujétissant leur esprit et supportant le reste : c'est Teff et d'une grande raison de supporter les choses contre la raison ; c'est la marque évidente d'une grande capacité d'esprit , d'une haute lumière , de voir que tous les hommes ne peuvent pas être semblables , qu'il y a une différence étonnante de perfection dans tous les individus d'une espèce. Il ne faut attendre dans ce monde , où le péché exerce sa tyrannie , que pauvreté et misèi^ de la part de l'homme. Il faut mériter cet éloge que saint Paul donne aux Corinthiens : Etant sages comme vous
256 l'homme iuelioieux.
Vêles, vous supportez volontiers les imprudens (1)« Et d'aiUears ces esprits élevés ne doivent-ils pas «'abaisser pour se rendre utiles à leur prochain ; tant qu'ilcf se tiendront dans leur élévation , dans la plus haute région de Tair , à suivre les éluculn^tions de leur esprit, ils ne sauraient Taider ; il faut qu'ils descendent. L'aigle vole toujours très haut , et ne rase jamais la terre ; mais il y est contraint quand il veut saisir sa proie. Voyez cet aigle fondre du troisième ciel sur la terre pour le salut du prochain : c'est saint Paul qui dit : Je me suis rendu faible avec les faibles pour gagner les faibles ; enfin , je me suis fait tout à tous pour les gagner tow {2).
n est encore un autre sujet de patience dans les Communautés , m^mede la part des bons. Souvent quelquesuns , pensant bien faire , commettent des fautes et des indiscrétions qui ont quelquefois de très mauvaises suites , et qui s'étendent sur ceux qui sont innocens , qui ne peuvent y apporter remède ; on est alors obligé de souffrir^ de voir avec regret les suites de la faute et porter uns partie de la peine , comme un membre sain souffre du voisinage d'un membre malade , comme la tête souffre des incommodités de l'estomac.
Enfin , dans toutes les communautés il faut s'attendre à souffrir ; on ne peut pas même mettre l'espérance de la paix et du repos dans la vertu et la sagesse des autres, puisque les bons peuvent apporter le trouble ; il ne faut s'appuyer que sur sa patience.
Si les bons avec leur bonté font souffrir et donnent de la peine , les méchans le font bien davantage et donnent
(1) Libenter saffertii insipientcs cùin sitis ipsi sapienies. 2. Cor, 11. Ig.
(2) Factus son infirmis infirmas , ut infirmes lucrifacerem : omnibus omnia factus sum , ut omnes facerem saWos. 1. Cor, 9. 22.
bien plus d'occasions d'exercer la patience. Dans toutes les communautés , même les plus régulières , il peut se trouver quelque esprit malfait , quelques personnes de mauvaise humeur , quelquefois des hommes déréglés et vicieux. Lorsque le monde était encore dans son berceau est presque dans son état d'innocence , lorsque quatre personnes seules composaient la maison d'Adam, do deux frères il y en eut un qui tua l'autre : Noé n'eut que trois fils, et Gham mérita d'être frappé de la malédic tion de son père ; dans la maison d'Abraham , Tsmacl est vicieux et cherche à corrompre Isaac. Isaac a deux fils : l'un est bon , l'autre est mauvais ; l'un est élu et aimé de Dieu , l'autre réprouvé. Parmi les douze fils de Jacob un seul se trouve innocent , le chaste Joseph , que les autres haïssaient et voulaient faire mourir , parce qu'il les avait accusés auprès de leur père d'un très grand crime. Un des fils de David est incestueux ; un autre fait tuer son frère , se révolte contre son père et veut lui ravir la cou-^ ronne et la vie. Dans le sacré collège des Apôtres , ne s'est-il pas trouvé le plus méchant et le plus scélérat de tous les hommes? Yoilà des faits, passons aux figures. L'Eglise , dit saint Jérôme , est représentée par l'arche de Noé , où étaient renfermés le loup et la brebis , le lion et l'agneau , le corbeau et la colombe , toute sorte d'animaux purs et impurs (1). Les communautés sont comme l'aire de l'Evangile où le bon grain est mêlé avec la paille ; comme le filet qui se remplit de poissons bons et mauvais ; connue le banquet où parmi les conviés il en est qui ne sont pas revêtus de la robe nuptiale ; comme la troupe de dix vierges composée de vierges sages et de vierges folles ; comme une grande maison où il y a non seulement des vases d'or et d'argent , mais
(1) Hier. adv. Lucifer.
258 t/homme religieux.
encore des yases de bois et d'argile ; comme le champ du père de famille où Tivraie est mêlée avec le bon grain.
Les méchans et les bons sont mêlés les uns avec les autres , dit saint Angastin expliquant cette dernière p^* rabole , non seulement dans le siècle y mais encore dans FEglise. Vous le savez > vous Favez éprouvé , et vous réprouverez encore plus si vous êtes bon ; car l'Ecriture dit que lorsque le blé fut monté en épis on vit alors paraître Tivraie : \ous savez donc que les bous et les méchans sont et seront toujours mêlés partout , et qu'ils ne seront séparés qu'au jour du jugement (1).
Il dit ailleurs : Tant que TEglise sera sur la terre, tant que le froment souffrira et gémira dans la paille, que les épis seront mêlés avec la zizanie , les vases de miséricorde parmi les vases de col^e , nous ne manquerons jamais d'adversaires qui nous fas^nt souffrir (2).
Mais rapprochons - nous davantage de notre sujet ; voyons dans les Communautés les mieux réglées , dans les Ordres les plus saints : dès les premiers commencemens , sous les fondateurs même , il y a eu des Religieux dér^lés et pervers qui ont donné beaucoup à souffrir aiïx autres.
Le premier qui en Orient rassembla plusieurs Religieux pour vivre en communauté sons une règle qu'un dnge apporta du ciel , fut Sfânt Pacôme ; parmi ces Re-
(2) Mali mixli stxni boais , non sotàm in saeculo , soà in îpsa eliam ialus Ecclesia; nostis et probastis , et magis probabitis^ 8Î boni fueriris ; cùm eoim crevisset herba et fructum fecisset , tanc apparueruat xizania. Nostis ergo , quia mizti sunl et seraper et ubique> dicil Scriptara , quia non separaboolar ia fine. In P»al. 128.
(3) Quandiu hic est Ecclesia , qaamdiu gemil Iritiattm iater paleas , quamdia gerauDt spteae inter zizania , quamdia gemunt vasa misericordiae ioter vasa ir» facla in coniumeliam , qaamdiu gcmil lilium inter ftpiaas; non deeraal inimici. InPsal, 7(^. coae* 2.
DE LA VIE DE COMMU3ÎAUTÉ, 25^1
llgieux , bons , simples et obéissans en général , il y en avait de fins , de malicieax et d'intrigans. On lit dans sa vie que quelques-uns , vivant selon la chair , ne voulaient pas se dépouiller du vieil homme , et causaient une certaine affliction au Saint, qui leur faisait souvent des exhortations salutaires pour les ramener à leur devoir. Il priait sans cesse pour leur en obtenir la grâce; mais ne devenant pas meilleurs y et ne voulant pas le devenir, redoutant la présence du Saint, ils retournèrent dans le siècle (1),
Quelques Religieux choisirent saint Bendt pour leur supérieur et se confièrent à sa conduite ; mais un peu plus tard , ne pouvant pas , ou pour mieux dire ne voulant pas supporter sa sainteté ni souffrir ses avertissemens , ils prirent la résolution de Fempoisonner , et en effet ils mirent du poison dans le vin qu'il devait boire ; mais le Saint en ayant eu connaissance par- révélation divine ^ fit , selon sa coutume , le signe de la croix sur le verre , qui se cassa , et par ce moy^n il échappa à la mort (2).
Saint Bobert , réformateur de l'ordre de Saint-Benoit, et fondateur de celui de Citeaux , éprouva beaucoup de traverses dans un monastère où il était venu d'après les prières des Beligieux qui Thabitaient et qui paraissaient vouloir rentrer dans la bonne voie d'où ils étaient sortis; ils se liguèrent quelque [temps après contre lui ; Tun d'eux surtout , rongé par l'envie , croyait perdre autant de louanges et d'honneur qu'on endonnaitau Saint. £taat Abbé de Molesme, dit son historien, quelques Beligîeut , véritables enfans de B^al , s'élevèrent violemment contre lui , et lui causèrent, par leurs méehantes actions et
(1) In cjus vita apud Sur. 1^. maii.
(2) S. Greg. lit. 2. Dial., c. 3.
leur vie déréglée , de violons chagrins , et lui firent souffrir mille maux (1). Le même auteur ajoute : Ne vousétonnez point , vous qui lisez cela , de voir que l'iniquité ait trouvé place dans la congrégation des Saints , puisque TEcriture nous apprend , dans le livre de Job , que les^ enfans de Dieu et ses anges s'étant présentés devant Dieu, Satan y vint aussi et se mêla parmi eux. Ainsi il n'a jamais manqué dans TEglise , dès sa naissance , de justes qui aient besoin de patience, et de méchans pour la faire pratiquer (2).
Saint Bernard faisant un sermon à la fête de Pâques , aux Abbés de son ordre , nous montre que dès ce temp» il y avait déjà beaucoup de Religieux lâches et tièdes dans les monastères , qui se donnaient beaucoup de liberté sur beaucoup de choses , et qui n'allaient pas franchement à la vertu. Il se plaint ailleurs de ce que plusieurs vieillards de sa maison étaient fâcheux et difficiles, et donnaient beaucoup de peine à lui et aux autres (3). Mais , ce qu'il y a de bien plus extraordinaire , c'est que son secrétaire , nommé Nicolas , fut un très mauvais Religieux , un perfide et un traître, qui trompa le Saintsous une apparence dq piété. Gomme il savait parfaitement ^ et mieux que tous , imiter le style de saint Bernard , il écrivit des lettres en son nom , pour ses intérêts particuliers, en se servant de son cachet. Les choses allèrent si loin , que saint Bernard fut contraint de l'apprendre au
(1) Filii Belial in virum Dei alrociler insurgebant , illum ad amaritudinem provocantes et animam justi iniqais operibas cruciantes. /4pud Sur, 29 april,
(2) Non te moveat, leetor, qii6d in iîla sancta eongregatione , sibi locnm vindicavft iniquitas : sanè cliam scriplura leste didicirous , quôd càm quadam die Tenissent filii Dei ut assistèrent coram Domino , adfuit kiter eos eliam Satan, sed ab iniiio non défait în Eccicsia justus qui proficerel , et impias qui probaret. Ibid.
(Z) Lib. de ordlne TÎt» , ia fine.
pape Eugène, afin qu'il ne fût pas surpris. Nous sommes tombés entre les mains de faux Frères , lui écrit-il ; plusieurs lettres fausses, fermées avec un sceau semblable au nôtre, ont été répandues dans les mains de plusieurs; je crains même que quelques-unes ne soient arrivées jusqu'à vous (1).
Quelque temps après, ce malheureux apostasia, quitta rhabit religieux. Saint Bernard écrivit au même pape Eugène : Ce Nicolas est sorti d'avec nous, aussi n'étaitil pas des nôtres ; en partant il a laissé de mauvaises traces après lui. Depuis long-temps je le connaissais , mais j'attendais , ou que Dieu le convertît , ou que luimême se fît connaître comme un autre Judas : c'est ce qui est arrivé. S'il va à Rome , si , comme il s'en est vanté , il croit avoir des amis en cour, j'assure Votre Sainteté que personne n'est plus digneque lui d'une prison perpétuelle , et qu'il mérite très justement d'être condamné à un éternel silence (2) .
Dès le commencement de l'établissement de l'Ordre des Chartreux^ quelques Religieux, pour leur désobéissance et leur rébellion, furent chassés par saint Anselme, leur général , qui fut depuis évêque de Beauvais. Ils allèrent à Rome se plaindre au même pape Eugène, et firent si bien qu'ils obtinrent de lui un bref subreptice , qui leur donnait le pouvoir d'entrer dans la grande Ghar-
(1) PcricHtati sumus in falsis fralribus et multae liiler» faisais sub falsaio sigillo noslro m nianus muliorum exierunt, et, qaod niagis yercor etiam usque ad vos dicitur falsitas pervoiasse. Epist. 284.
(2) Nicolaus ille exiit à nobis quia non erat ex nobis ; cxiit autem fœda post se relinquens vestigia , et ego loDgè antè homiDem noveram , sed expeclabam ut aut Deus eum converleret , aut instar Jud» ipse se prodcrel : quod et faclum est ; si ad tos venerit , nam hoc gloriaiur, et amicos se babcrc confîdit in Curia, nullus perpétua digoioc iaclusionc , nibii ci perpcluo silentio juslius. Epist, 298«
treuse d'où ils étaient sortis , sans faire aucune satisfaction. Saint Anselme eut recours à saint Bernard, afin qa*il employât son crédit auprès du Pïipe pour le désabuser et maintenir la justice. Le saint Abbé écrivit entre autres choses : Les démons qui nous tentent, ne dormeht et ne sommeillent pas ; ils ont excité une nouyelle tempête sur les montagnes et dressé leurs embûches dans les déserts. Les Chartreux ont tellement été agités par l'orage, qu'ils ne savaient plus où ils en étaient ; sachez, Très Saint Père , que ce désordre est venu de Teunemi , et qu'il dure encore ; il en a rendu quelques-uns rebdles et prévaricateurs, et en allumant une guerre domestique. Il attaque , les uns par les autres , ceux qu'il ne peut vaincre par lui-même : leur orgueil va toujours croissant ; ils se réjouissent du mal qu'ils ont fait , et insultent à ceux qui souffrent. Comme ils ont remporté la victoire , ils jouissent insolemment de leur triomphe ; le Prieur n'est plus Prieur , et pendant que le superbe s'élève , le pauvre gémit ( 1 ).
Saint Severin , apôtre de Bavière , avait dans son monastère des Beligieux fort vicieux, entre autres trois qu'il jugea à propos de livrer pendant quelque temps au pouvoir du démon , en punition de leur orgueil et de leur insolence (2).
Saint Sturme , premier abbé de Fulde , fut accusé méchamment par trois de ses moines , qui étaient jaloux de sa réputation et de sa gloire , devant Pépin , père de Charlemagne , qui l'envoya en exil (3).
(1) Quosdam prsTaricalores cons(i(uit, alios qaos perse expognare non peterat , per illos impugoat bello domeslico et inleslino : et nunc sifp«rbia eorom asceodilsemper, exuIlaDt in re pessima quam egerunt, iosukant injuriam paiienlibus , vicére , triumphant. Prior jam non est Prîor; duro superbit irapias, iocendilar paoper. Epist, 270.
(2) Apud Sur. 8 januar.
(3) Ibid. 17. decemb.
Saint Romuald, fondateur de FOrdredes Camaldules, fut éxtraordinairement persécuté et outragé par quelques-uns de ses Religieux. Les uns, dépités de ce qu'il avait semblé faire plus d'attention à un monastère qu'aux autres dans la distribution de quelques aumônes , entrèrent de force dans sa cellule , l'accablèrent de reproches , le battirent et le chassèrent de la maison. Un autre., qui se nommait Romain ., jeune homme sujet à de grands vices , accusa , par une suggestion vaiment diabolique , le Saint , qui avait plus de cent ans , d'avoir commis un crime contre la pureté. Dans le premier monastère où il entra après avoir quitté le monde j les Religieux conspirèrent sa mort , parce qu'il vivait trop saintement pour eux; ils eussent exécuté leur ^horrible dessein, si Dieu n'eût inspiré à l'un des complices de lui déclarer le danger dont il était menacé (1).
Sainte Fare avait dans son monastère un grand nombre de Religieuses fort sages et fort vertueuses ; mais il en était quelg[ues-unes bien étourdies et bien mauvaises, qui lui causèrent Jbeaucoup de déplaisir parle mauvais exetii-î pie qu'elles diranaient aux autres.
n ne faut donc pas s'étonner s'il y a quelquefois dans les Communautés religieuses des esprits difficiles et fâcheux. Il peut y avoir des méchans mêlés avec les bons, de faux frères qui font souffrir les autres par leurs mé^ pris , leurs malveillances , leurs aversions , leurs enviés, leurs murmures , leurs médisances , leurs calomnies , leurs résistances et leurs oppositions au bien, leui^ mauvais offices , leurs tromperies , leurs injures , leurà outragés et leurs mauvais exemples. Voilà les périls qui viennent des faux frères. Mais pourquoi Dieu permet-il le mélange des bons et des méchans ? Nous le verrons dans le pagraphe suivant.
(1) Apud Sur. 19 junii.
264 l'H0MM£ WEhlGlEUK.
Du Mélange des bons et de méchan».
Il faut poser comme un principe indubitable que Dieu, ayant une bonté , une sagesse infinie , pourrait très aisémenf empêcher le mal s'il le voulait , qu'il ne ne le permettrait jamais si dans le mal il ne voyait du bien , et si d'une source de malice il ne pouvait faire couler des eaux, salutaires. Dieu a jugé, dit saint Augustin, qu'il vaut mieux tirer du bien des maux, que d'empêcher absolument tous les maux , parce que Dieu , étant infiniment bon , ne souffrirait jamais qull se trouvât du mal dans ses ouvrages et parmi ses créatures , s'il n'avait assez de pouvoir et assez de bonté pour faire sortir le bien du mal, comme le soleil des ténèbres , et la rose d'une tige hérissée d'épines (1). Il est en cela bien différent des hommes qui , par leur méchanceté , tirent du mal des choses les meilleures, semblables aux araignées qui pompent leur venin dans les fleurs les plus douces. Dieu , par sa bonté , sait tirer du bien des choses mauvaises , comme Tabeille fait son miel des choses les plus amères.
Dieu , à la vérité , hait infiniment le péché ; il nous a donné un remède souverain pour le détruire ; et il est aisé déjuger qu'il le détruirait entièrement, s'il ne voyait pas qu'en le laissant sur la terre il peut causer un plus grand bien que le mal dont il est cause. C'est le propre de sa sagesse infinie de laisser agir les créatures selon les inclinations qu'il leur a données , autrement ce serait en
(1) Melius esse judicavii Deus de malis benc facere ; quhm mala Dulla esse permillere. Neque enim Dcus , cùm summc bonus sit , ullo modo sineret mali esse aliquid in operibus suis , nisi usque adeo esset omnipotens el bonus , ut benc faccrel eliam de malo. JSnch, cap, 27.
vain qu'il les aurait pourvues du don d'agir librement. Les hommes ensuite usent et abusent de leur liberté , font le mal et commettent le péché quand ils le veulent : voilà pour la sagesse infinie ; mais l'ouvrage de la sainteté infinie est de corriger et de sanctifier d'une certaine manière le mal , et de le convertir en bien ; l'ouvrage de l'infinie bonté est de le convertir en un plus grand bien , et d*en faire sortir des choses très utiles et avantageuses. Dieu s'est servi du péché d'Adam , qu'il pouvait empêcher, pour manifester sa gloire, procurer le bonheur au genre humain, par le mystère de l'Incarnation de son Fils ; il s'est servi du péché que commirent les Juifs , en faisant mourir ce cher Fils , pour racheter les hommes et les rendre bienheureux ; il s'est servi de la cruauté des empereurs , des juges , des bourreaux , pour établir la vérité de la Religion , pour faire éclater la force de sa grâce dans ses serviteurs , le courage invincible - de ses martyrs , la sainteté admirable de ses confesseurs , la pureté angélique de ses vierges. Un sage législateur ne permet dans sa république aucun mal qu'il peut retrancher , s'il ne prévoit qu'il fera plus de bien en le permettant qu'en le retranchant.
Gela supposé, voyons maintenant quel bien Dieu peut tirer du mélange des bons et des méchans , et de leur commerce mutuel. Saint Augustin en remarque deux: Ne croyez pas , dit-il , que ce soit sans sujet qu'il y ait de» hommes méchans dans ce monde , et que Dieu ne puisse en tirer aucun bien ; il n'en est pas ainsi. Dieu laisse vivre l'homme méchant , afin qu'il se corrige et devienne homme de bien, ou pour que l'homme de bien soit éprouvé et devienne encore meilleur (1). Les serpens , les
(1) Ne patelis gratis esse malosin hoc mundo, elDÎhil boni de illis agere Deum : omnis malus aut ideo \iyit ul corrigalur^ aul ideo vivil ut pcr illum bonus exerceatur. In Psal, 54.
TÎpères et les autres animaux venimeux , ceux qui sont cruels y comme les lions , les tigres , etc. , ont bien en eux quelque chose de nuisible; mais sous d'autres rapports ils sont utiles , soit pour la guérison de quelque maladie , soit pour d autres usages ; d'ailleurs cette admirable di- Ycrsité d'animaux nous montre la toute puissance de Dieu , et ajoute à la beauté de l'univers*
Yoilà donc les deux bjens que Dieu se propose dans le mélange des bons et des méchans ; il veut d'abord corriger le méchant en lui donnant le temps de faire réflexion sur sa vie coupaMe , sur le danger auquel il s'expose s'il meurt dans cet état , et sur les supplices qui lui sont préparés s'il ne change pas ; il leur donne encore pour secours les bons exemples , les actions vertueuses , les instructions et les prières des justes.
Vxi second lieu , ce mélange est en faveur des bons : c'est un moyen pour eux , en supportant avec patience ce qu'ils ont à supporter , de se perfectionner et d'acquérir de grands trésors de mérites. Les méchans servent aux bons , dit saint Augustin (l) , comme le feu à l'argent , pour le purifier ; comme la femme de Job servît ta ce saint homme pour le sanctifier. Saint Paul écrit aux Chrétiens de Corinthe , et en leurs personnes à tous les justes : Tout est à votis et pour vous , soit Paul qui vous a planté^ soit Apollon qui vous a arrosés, soit Pierre comme le chef de V Eglise, soit le fnonde , soit la vie, soit la mort , soit les choses présentes , soit les futures ; tout e$l à vouSj il n'y a rien qui ne soit à votre usage (2). Saint Thomas entend par ce mot monde les choses exté-
(2) Serm. 78. de Temp.
(2) OmnîaTestra sunt, sive Paulas^ sive Apollo^ sive Cephas, sivc mnndaai sive vita, sive mora , aive praBaenlia y site fatura , onsia enim vestra sunt. 1. Cor. 3. 22.
rieures et corporelles , les cîeax , les élémens et toat ce dont ils sont composés, et, de plus, les méchans et les réprouvés. Les réprouvés , dit-il , procurent le bien des clus par la volonté de Dieu , puisque , s'ils le veulent , tout leur tourne à profit (1). De cette sorte , si dans une ville il n'y avait qu'un prédestiné , tout ce qui est dans cette ville ne serait fait que pour le bien et le salut de ce prédestiné , comme tout ce qui est dans une maison , les serviteurs , les meubles et les richesses , est pour le fils de la maison.
Saint Augustin expliquant ces paroles que David dit du pécheur : Tu chercheras saplciceÇT)^ dit: Que veulent dii'e ces paroles, sa place? c'est-à-dire son usage. Le pécheur peut-il être bon à quelque chose? Oui , on peut s'en servir. Dieu s'en sert dans ce monde pour éprouver le juste , comme il se servit du démon pour éprouver Job , de Judas pour trahir Jésus-Christ. Ilyadonc moyen de se servir utilement du pécheur dans cette vie ; c'est là qu'est sa place : comme le fourneau de l'orfèvre est la place où brûle le feu pour nettoyer l'or ; de mémci le méchant persécute le juste pour le purifier (3). Dieu a fait un fouet du méchant, dit le même Docteur; il lui a donné de l'honneur et de l'autorité pour frapper lés choses de ce monde et donner occasion à l'homme juste de s'amender ; mais Dieu rend ensuite à ce méchant ce
(1) Reprobi ^identar cssepraeordinatîÀ Deo in bonum ehctoram , quibas omnia coopcrantur in bonum. In illum locum, 1. P. q» 33. ft. 6.'
(2) Quares locum ejus» Psal, 36. 10.
(3) Quid esl locum ejus? usum cjus. tfabet aliquemtisum peccator? liabct. Hic utitur illo Deus ad probandum juslum , quomodo usus eèi diabolo ad probandum Job ; quomodo usus est Juda ad Iradcndum Ghristam ; est ergo in bac "vila quod agatur de peccatore. Hiiî est locus ejù»; qilomodo est in fornace aurificis locus paleae : ardet palea iH aurum purge^' lur^ sic saevit impius ut justus probelur. Augu$t* tbid.
qa'il a mérité par ses vexations injustes par lesquelles le
juste a trouvé son salut , et Timpie sa ruine (1).
Saint Grégoire-le-Grand dit, en traitant le même sujet : Dieu , qui est tout-puissant , permet que les adversaires de ses élus croissent en biens , en honneurs et en pouvoirs , pour purger , par leur malice ceux qui lui appartiennent ; autrement il ne souffrirait jamais les violences et les attaques des méchans contre les bons , s'il ne voyait combien elles leur sont avantageuses et profitables ; car pendant que les méchans sévissent , les bons se purifient. La vie des pécheurs sert à Futilité des innocens, selon cette parole de Salomon : Le fou servira au sage (2).
Cependant , dit ce Père , nous voyons souvent le contraire : les sages obéissent et les fous commandent ; les justes sont les serviteurs et les méchans les maîtres. Gomment cette parole de Salomon , le fou sert au sage , peut-elle être vraie ? Elle est vraie cependant , parce que lorsque le fou est élevé aux dignités et aux charges , et qu'il abuse de son pouvoir, qu'il tourmente et afflige le sage , qu'il le déchire par des calomnies et des outrages , il brûle tout ce qu'il pouvait encore y avoir de gâté : de cette manière le fou sert le sage, parce qu'il le fait avancer dans l'affaire deson salut. Dans les grandes maisons.
(1) De peccatorc fecil Deiis flagellum, dédit ei et honorera , dédit ei et poleslatem ; flagellanlur inde res humanae , cmendaDiur iode pii : pcccatori illi hoc reddiiur quod debetur> et tamen faclum est de illo unde deficiat impius. Ihid,
(2) OniDipotens Deus eleclorum suorum adversarios temporaliter permillit excrescere , ut per malorum saeviliam purgetur -vita boDorum. Namquam quippc Dominas adversus bonos eos saevirc permittercti nisi etiam quantum prode9sent videret. Nam dum injusti saeviunt , jusli purgantur, et utilitali innocentiam militât vita pravorum, unde rectè queque per Salomonem dicitur... Qui stullus est serviet sapienii. (Pror. 11, 29.) Lih. 20. moral, c, 19.
ajoute ce Père , nous voyons souvent les serviteurs gouverner la jeunesse de leur petit maître , par le pouvoir que leur ont donné les parens ; ils les reprennent , les menacent , les châtient , et cependant ils sont toujours serviteurs t telle est leur position, qu'en dressant leurs maîtres ils ne font que les servir (1).
Il est dit , dans la Genèse , en parlant d'£sau et de Jacob : L'aîné sera soumis au cadet (2). Ces deux frères jumeaux, ayant le même père, conçus dans les entrailles d'une même mère, furent cependant bien différens d'humeur et de caractère. Esaii fut réprouvé de Dieu , et Jacob fut choisi. Esaii commença à tourmenter son frère dans le ventre de leur mère. Les Chrétiens , dit saint Augustin , quoiqu'ils n'aient qu'un père , qui est Dieu ^ et une mère , qui est l'Eglise , vivent néanmoins fort diversement : les uns sont bons [et vertueux ; les autres y vicieux et méchans , méprisent, persécutent et affligent toujours les bons (3).
Les Beligieux , dans une même maison , ont e même fondateur pour père , une même règle pour mère ; et cependant il y a entre eux une bien grande différence dans leur manière de vivre , une grande inégalité dans leur désir d'avancer dans la perfection ; ceux qui sont déréglés donneront toujours beaucoup de peine à ceux qui veulent vivre dans Tordre. Mais comment , dit saint Augustin , les méchans peuvent-ils servir les bons, puisque ce sont eux qui commandent? Ils servent comme les limes et les marteaux servent à l'or pour le polir et le façonner ; les meules de moulin au froment pour le réduire
(1) Qaia ad hoc ordiDali 8UDt| ul proficienlibus domiois eliam^cicndo famulentur. Ibid,
(2) Major serviet miaori. Gènes, 25. 23.
(3) Serm. 78. de Temp.
en farine ; les fours au pain pour le cuire (1). Entrons maint^iant dans plus de détails.
Les méchans servent aux bons : F pour les éprouver et feire voir s'ils sont véritablement bons , ou s'ils ne le «ont qu'en apparence. Je n'exterminerai points dit Dieu , les nations que Josué a laissées torsqu'il est mort , afin que j'éprouve par là si les enfans d'Israël gardent ou ne gardent pas la voie du Seigneur ; et s'ils y marchent comme leurs pères y ont marché. Ainsi Dieu ne détruit point les méchans (2) , pour voir si les bons qui vivent avec eux lui seront fidèles au milieu des dangers queprotare cette communication des uns avec les autres; si en vivant avec eux ils ne prendront point de part à leur malice ; ils seront comtme le poisson , qui ne participe pas à l'amertume de la mer dans laquelle il vit y comme le rayon du soleil qui ne se souille pas en frappant sur un cloaque. Il veut voir s'ils conserveront leur innocence , leur respect et leur amour pour Dieu , conmie le faisait Job au milieu des idolâtres ; s'ils se conserveront purs comme le froment parmi la zizanie , le bon grain parmi la paille , le lis entre les épines. Saint Bernard s'écrie à ce sujet : O froment mêlé à la zizanie ! ô bon grain mêlé avec la paille ! 6 lis au milieu des épines ! que vous êtes beaux (3) ! Le froment , quoique entouré de zizanie , ne devient jamais zizanie ; le bon grain ne se change point eu paille , quoiqu'il soit avec la paille; le
(1) Sed quomodo maK serviunl bonis , cùm dominari potîùs eis vi- •deantur? ad eumdem nempe modum, quo lima et mallei serviunl auro, «t molae serviuDt Irilico, «l panibus coqueodis furnalia. Senn, eit.
(2) Ego non delebo génies quas dimisit Josiie el mortuus est , ul in ipsis experiar Israël, ulrum custodiant viam Domini el ambulcni in ca. Juàic, 2. 21.
(3) 0 triticam inler zizania ! 6 granum inter pateas I 6 liiia inicr spioas! Seiin, 12 in Psal, 90.
D£ LA VI£ D£ COMMUNAUTJÉ. 271
lis ne prend point d'épines, quoiqu'il soit entouré d'épines. Il faut de même , que Thomme de bien , obligé par sa condition de vivre avec les méchans , ne prenne jamais leurs qualités vicieuses.
2^ Les mécbans sont utiles aux bons , parce qu'ils leur font exercer beaucoup de vertus : la charité , la miséricorde , la compassion sur leur mauvais état , le zèle de leur salut ; il les avertissent , les reprennent , les inst misent , leur donnent des marques de bonté y leur rendent le bien pour le mal y les excusent y viennent à leur secours , les aiment , quoiqu'ils les affligent et les persécutent ; ce qui est sans doute la plus grande perfection de la charité chrétienne.
Mais c'est surtout l'humilité qui nous fait pratiquer d'une manière excellente ce mélange des bons et des méchans : les bons , en voyant un si grand nombre de personnes composées de chair et d'os comme eux , d'une nature toute semblable , si gâtées et si corrompues y se laissant entraîner vers le mal avec si peu de retenue , et en voyant qu'avec les mêmes inclinations ils ne t<mibent pas , comprennent que cela ne vient ni de leur nature y ni de leurs forces , mais du secours de la grftoe de Dieu , et alors ils lui rendent toute la gloire qui lui appaitient. Pour ce qui tient aux défauts des Ixms , il leur est plus facile de les voir et de les connaître , étant repris par les méchans de leurs imperfections , de leurs vices , de leurs péchés. Etant méprisés y raillés y déchirés , ils rentrent en eux-mêmes , considèrent et étudient entièrement leurs actions et leurs paroles ; ils voient , non seulement les défauts dont on les reprend , mais beaucoup d'autres encore; alors ils s'humilient dans leur cœur y trouvent très raisonnable de recevoir le châtiment qu'ils méritent ; ils se corrigent et avancent dans la perfection.
3^ Lorsque les bons entreprennent quelque chose pour le service de Dieu et le salut des âmes , qu'ils se voient traversés dans leurs desseins par les méchans , qu'ils sont arrêtés dès le commencement , au milieu ou à la fin de leur opération , si après ils sont blâmés et coadamnés, ils connaissent alors et sentent , par une expérience de rinstant même , leur faiblesse et leur impuissance à faire cette bonne œuvre, la nécessité du secours de Dieu pour en venir à bout ; ils conçoivent une très basse opinion d'eux-mêmes ; ils sentent le besoin de recourir à Dieu , de lui demander son secours , de mettre leur espérance en lui seul , et de se conformer à sa volonté. Tous ces biens sont beaucoup plus grands et plus avantageux aux justes que s'ils étaient venus à bout de leurs desseins sans résistance et sans obstacle. Ufallait à saint Paul un ange de Satan pour le tenir dans l'humilité au milieu de la grandeur de ses révélations , et pour donner plus de lustre à sa vertu.
Enfin , en considérant la chose en elle-même , ce n'est pas «ne humiliation plus grande pour les bous , d'être maltraités par les méchans que de voir les seigneurs soumis à leurs fermiers, les princes aux roturiers, les enfans du logis aux serviteurs ; et les justes , dont le moindre est le meilleur de tous les pécheurs ensemble , avilis par les pécheurs ; les enfans de lumière méprisés et confondus par les enfans de ténèbres.
Voilà comment s'acquiert l'humilité. Nous allons en donner un exemple. Voici ce que rapporte Jean Moschus dans son Pré spirituel : Une dame de grande naissance vint en Palestine pour visiter les lieux saints ; elle voulut s'arrêter à Gésarée , et pria l'Evêque de lui donner une vierge pour l'instruire dans la piété. L'Evêque lui en
donna une d'une humeur fort douce Quelque temps
après, il lui demanda si elle en était contente. Elle lui
DE ïX VIE DE COMMUNAUTÉ. 273
répondit que c'était une fort bonne fille , mais qu'elle ne faisait pas de grands progrès avec elle , parce que son humilité la rendait timide et luifermait la bouche ; qu'elle n'osait la contredire en rien et lui permettait tout. L'Evêque lui en donna une autre d'une humeur contraire: elle était rude , méchante ; elle querellait sans cesse cette dame , en lui disant que, quoique riche, elle n'en était pas plus habile Quelque temps après , TE vêque demanda à cette dame comment elle était avec cette secoude fille ; elle lui répondit : Fort bien ! parce qu'elle est très propre à me faire acquérir l'humilité (1). C'est à cela que servent les persécutions des e45prits fâcheux et méchans.
Les méchahs servent aussi à faire pratiquer la patience aux bons : tourmentés par les méchans , s'ils souffrent leurs injures, leurs mépris, leurs outrages, leurs calomnies , la perte de leurs biens , de leurs jouissances et lés autres maux, ils pratiquent hautement la patience, et arrivent à grands pas à la perfection. Car- la patience , dit saint Jacques , produit une œuvre parfaite ^- qui leur acquiert des richesses immenses et des couronnes éclatantes dans le ciel (2). Qu'eût été Job sans les tentations et les afflictions qu'il a souffertes ? Il est certain que les combats qu'il a soutenus contre les démons ont merveilleusement contribuée la gloire qu'il a acquise devant Dieu et devant les hommes ; les maux que Satan lui a fait souffrir , lui ont procuré de très grands biens ; ses pertes l'ont enrichi , et ses douleurs l'ont comblé de joie. C'est ainsi que les méchans servent aux bons, et qu'ils sont utiles à leur salut et à leur perfection .
Il faut conclure de tout cela , que Dieu , ne suppor-
(1) Cap. 206.
(2) Patieniia opus perfectum habet. Epist. cap. 1. v, 4.
tant les méchans avec patience que pour cette fin, quand le nombre des bons sera complet il n*y aura plus de médians , ils seront tons exterminés et le loonde finira ; mais jusqu'alors il faut que les bons prennent patience. Dans l'Apocalypse, Dieu répond auK sainta Martyrs qui loi demandent vengeance de ceux qui les ont fait mourir, qu'il fallait qu'ils se reposassent encore un peu de temps, jusqu'à ce que te nondure de ceux qui servaient Dieu et qui devaient souffrir la mort aussi bien qu'eux y fût accompli (1),
Saint Augustin dit : Un père de famille avait plusieurs enfans qui tous travaillaient ses champs ; quelques-uns revinrent avant les autres et demandèrent à manger. Le repas est bien inrèt , leur dit le père ; mais ayez un peu de patience et attendez que vos frères soient venus , afin que tous ensemble vous mangiez avec plus de joie et que cette joie commune rende la joie de chacun et plus grande et plus douce (2). Dans la parabole de la zizame , les serviteurs demandent au maître s'il veut qu'on Tarrache . — Non , répondit-il , attendez la moisson , c'est-à-dire le jour du jugement ; alors vous prendrez la zizanie et la jetterez au feu. On attend que le blé soit mûr pour faire la moisson , sans faire attention si la zizanie est mûre ou si elle ne l'est pas ; alors on coupe le blé et la zizanie aussi ; on porte le blé dans le grenier et l'on jette la zizanie au feu .
(1) Diclum'cst îllis ut requiescerent adliuc lempus modicum , don«& coBpleantur conservi eorom etfrMre» eorum , quiinlerficieBdi saot s»cut et Tk\u Âpocal, 6. 11.
(2) Refeclio (fuideni Tieslra parata est , sed expeclalc fralres yestros y ifrt cùm io uDum posiii fueritis , omnes in commune comedalis et epuleniai gaude nies.. . Ut in commani gaudio omnium roajus fiai gaudium> tinguloroin. Serm. 11. Âe Sanctia.
Usage que les bons doivent faire des méchans.
Puisque Dieu se sert des médians, comme nous lavom dit , pour de^si nobles fins , c'est-à-dire pour le salut et la perfection des bons , il faut que ceux-ci entrent dans les desseins de Dieu , qui sont tous dans leur intérêt , et qu'ils se servent des mécbans comme Dieu veut qu'ils s'en servent- Il faut qu'ils sachent bien que ce sont des instrumens entre ses mains pour les purifier, les empêcher de tomber et les perfectionner , pour leur faire pratiquer la vertu , et les préparer au degré de perfection auquel il les appelle. Eclairés par cette lumière , ils doivent supporter les actions des méchans avec patience , avec force , avec soumission , respect , une grande reconnaissance envers Dieu , et la plus grande affectioû pour ceux qui les persécutent.
Les serviteurs doivent être soumis à leurs maîtres ; les Chrétiens , dit saint Augustin , le sont aux infidèles ; le bon doit garder sa parole au méchant ; cependant il ne doit pas s'affliger , parce qu'il ne doit servir que pour un temps , et il régnera ensuite toujours ; mais il faut qu'il en passe par là. Il a été donné un temps à l'iniquité , et il faut que ce siècle prenne fin. On oblige les serviteurs à supporter les maîtres méchans et difficiles ; les habitans de Jérusalem sont obligés de porter les fardeaux que leui* imposent les habitans de Babylone , avec plus de courage que s'ils leur étaient imposés par leurs concitoyens (1). C'est ainsi qu'un sage père de famille com-
(1) Praecipilar ut servi dominis suis subditi siot , Chrisliani [yaganis , «1 ul servet fidcin melior deleriori^ ad tempas scrvilurus, in deternum
376 LHomfe religiei x.
mande à son fils uniqae , qa'il aime arec la plos grande tendresse, d'obéir à son précepteur, de reïceToir ses instractions , ses réprimandes, et de faire ce q«*il loi dira.
Goillanme de Paris dit après saint Aognstin : Qoel SQJet le méchant a-t-il de se glorilier , si mon père fait de lai on fouet poor me corriger? Car , comme nous ) a- Tons dit souvent, et comme il faut le répéter plus sou- Tent encore , Dieu , comme le premier moteur, se sert des médians comme de ses instromens, pour former, fiiçonner et donner aux bons le lustre de la beauté (1). Le métal ne craint pas le marteau , la pierre ne craint pas le ciseau ; Tbomme de bien ne doit pas redouter le méchant (2). L*enfant ne craint pas la yerge , parce qu*il fait que par elle-même elle ne peut lui faire aucun mal ; mais il craint le maitre , qui peut Ten frapper.
Les marteaux , les ciseaux , les polissoirs et les autres instrumens sont absolument nécessaires pour couper le marbre , le travailler , lui donner la forme et le poli ; autrement il serait toujours brut et sans aucune forme. Avec CC5 outils , il devient beau , poli , et l'on en fait des chefs-d'œuvre qui n'ont point de prix , qui attirent Tadmiration de tous , selon la science et la capacité du sculpteur; le clief-d'œuvre sera d'autant plus beau , que le marbre aura reçu plus de coups. Le marbre aura peut- Atre reçu dix mille coups de marteau pour devenir une belle statue. Le marbre ne doit donc pas fuir les outils ni
dominalurus ; fiunt enim isla doncc Iranseat tniqtiilas ; jubentur servi forre dominos iniquos et difficiles , cives BaUyloni» juhenlur colerari à civibus Jérusalem , el amplius obsequium cxhibeolibus , quhni si cives estent ex ipsa fiahylonia. In Paul. 64 et 56.
(1) Omnibus roatis uli(ur ad electos fabricandos , sculpendos , elimandos, spicndidandos, el omni mododecoraDdos.Ltft. de morib. cap. 3.
(2) IJl igiltir mallcus , vel aliud insirumentom limendum dod c&l raelullo vol Upidi I lia nec impius pio. Ibid,
leurs coups; au contraire, s'il avait de la raison, il devrait les rechercher, les aimer, remercier l'ouvrier, puisque c'est à eux qu'il doit sa beauté , sa perfection que sans eux il n'aurait jamais eue. Yoilà ce qui doit nous faire comprendre la nécessité des traverses , des persécutions que les bons éprouvent de la part des méchans ; elles ne servent qu'à en faire de belles et excellentes images de Dieu et de notre Seigneur Jésus-Christ, qui a été humble, patient, doux, pauvre, obéissant et parfait. Voyons maintenant quelques exemples.
Trois jeunes Israélites , exilés dans la ville de Babylone , refusèrent de rendre à une idole le culte qu'ils devaient rendre au vrai Dieu. Nabuchodonosor ordonna qu'ils fussent jetés tout vêtus dans une horrible fournaise; non seulement ils ne furent pas brûlés , mais un vent doux vint les rafraîchir , quoique les ministres du roi ne cessassent d'attiser la fournaise avec de la poix , de l'étoupe et du bitume , et que la fumée s'élevât à 49^ coudées au dessus de la fournaise. Un ange descendit vers Azarias et ses compagnons dans la fournaise , et il écarta la flamme de la fournaise , et il fit souffler au milieu de la fournaise comme un vent du matin , et le feu ne les atteignit point, ne les incommada point et ne leur fit aucun mal {{), Ils se promenaient au milieu de la flamme louant et bénissant Dieu. Les idolâtres qui avaient jeté ces trois jeunes hommes dans la fournaise^ et que la fureur d'attiser le feu pour les faire brûler plus tôt , en faisait approcher de trop près, furent consumés. C'est ainsi que la paille brûle , lorsque l'or s'affine. Nabuchodonosor , surpris et épouvanté , touché intérieure-
(i) Angélus Domini descendu cum Azaria et sociis ejus in furnacem el excussit flammam ignis de fornace , cl fecil médium fornacis quasi vcolum roris flanlem Dan. cap* 3.
278 l'HOMMB R£LIGl£tX.
ment par la grâce, lit un édit qni défendait , sous peine de mort , de parler mal du Dieu de ces trois jeunes hommes , parce qu*il était le seul yrai Dieu , et qu'il fallait le reconnaître et Tadorer.
Daniel nous fournira encore un autre exemple. Par les artifices des courtisans de Darius , qui étaient jaloux de la confiance que ce roi donnait à Daniel, celui-ci fut amdamné à être jeté dans la fosse aux lions ; mais Dieu le prot^ea d'une manière toute particulière. Sept grands lions affamés deyinrent doux comme des agneaux ; ils semblaient être là plutôt pour le défendre que pour lui nuire. Le roi , stupéfait et cependant plein de joie , parce qu'il aimait Daniel , fit jeter dans la fosse ses calomniateurs avec leurs femmes et leurs enfans , qui furent #vorés à rinstant même. Touché de ce menreiUeux prodige , Darius adora le IMeu de Daniel , et commanda à ses i^ets , dans toutes les terres soumises à son obéissance, ^ lui rendre l'honneur qui était dû à sa divine majesté (I).
Euloge exerçait avec beaucoup de réputation la pro- |èssk>n d'avocat. Eclairé par la grâce , enflammé de Ta- S¥>w divin et du désir des choses éternelles , il renonça 9UX embarras du siècle, distribua soi) bien aux pauvres, ne ^ réservant qu'un peu d'argent, parce qu'il ne poavaÂt travailler pour gagner sa vie. Bientôt il éprouva une grande peine ; il ne voulait plus avoir aucun comivu^rce avec le monde ; mais il sentait qu'il n'était pas aj^ez fort pour vivre seul. 11 rencontre sur la place publique un pauvre estropié qui n'avait ni pieds , ni mains , et qui avait seulement la langue pour demander Taumônp aux passans. Euloge s'arrêta, regarda cet homme fixement , et dit à Dieu dans son cœur : Seigneur , je vais,
(1) Dau. ca|). G.
DE LA Vlli: DE COMMUNAUTE. 279
pour lamour de yous , prendre cet estrofué avec moi , je vous promets de Vassister et de le nourrir jusqu'à la mort, afin que par son moyen je puisse me sauver. Donnez-moi donc , ô Jésus^Ghrist mon Seigneur , k patience qui m'est nécessaire pour le servir comme il faut. Il s'apiH'ocIiada pauvre et lui dit : Voulez- vous bien, mon ami, que je vous mène dans ma maison , que je vous nourrisse et vous assiste dans vos besoins? Le pauvre lui répondit : Plût à Dieu que vous daignassiez me faire cette charité; mais j*en suis indigne. — Soyez tranquille, répondit Euloge , je vais chercher un âne , je vous mettrai dessus et vous amènerai chez moi. Cet homme y consentit avec la plus grande joie. Lorsqu'il fut arrivé dans sa petite maison , Euloge prit de lui le plus grand soin ; il le servait avec autant d'affection que s'il eût été son propre frère *. il le lavait, lui faisait des fomentations , des onctions , le réchauffait , le portait d'un lieu a un autre , le servait beaucoup mieux que sa condition ne le raérir tait , et autant que ses infirmités semblaient l'exiger. II fit cela pendaiit quinze ans.
Après^ ceci quinze ans de charité et de services biea rendus et bien reçus , le diable se glissa dans l'esprit de ce pauvre homme pour le perdre et perdre Euloge. Le pauvre commença à murmurer contre Euloge ; il ei^ vint à lui dire mille injures, à l'accabler de malédictions. Sors d'ici, lui disait-il^ scélérat et méchant fugitif que tu es ; sors d'ici , tu as dérobé le bieh d'autrui , tu as volé ton maître ; tu m'as reçu dans ta maison sous prétexte de me faire l'aumône , mais tu veux te servir de cet artifice pour te mettre à couvert et échapper à la punition que tu
mérites Euloge ne s'offensait poiat de- ses parades ;
mais cherchant à adoucir son esprit , il lui répondit : Mon maître , ûe parlez pas ainsi , je vous prie ; ditesmoi seulement en quoi je vous ai fâché , et je me eorrir
280 L SOMME ftlXiGIECX^
geni. L'estropié répondit svee arroganee : Je ne pius souffrir ces parcries d'ane dooeevr trompeuse et de flatterie ; empcNTte-iiHM d'ici , remets-moi dans le mardié oft ta m'as pris : je renonce de bon cœor à ta diarite et n ai que foire de tons tes sinns. Eologe loi répondait : Soaffrez, mon cher maître, que je emtinae i TOUS les rendre ; dites , est-il quelque diose en moi qm TOUS déplaise , j y mettrai ordre. Mais le pauTre malheureux , se laissant emporter par le mouTement de la plus Tiye colère , loi disait : Je ne puis plus supporter ton baTardage et tes flatteries pleines d'artifice ; cette manière de vivre si austère et si mesquine m'est insupportable; je yeux manger de la viande. Le patient Euloge voulant le contenter , lui apporta de la viande.
Hais cette conduite n'apaisa pas son courroux. Je ne vrax plus demeurer seul avec toi , lui dit le pauvre : Je ▼eux voir le monde. — £h bien ! lui dit £ul(^ , je vous . amènerai ici plusieurs Religieux pour vous visiter. A ces paroles , l'estropié se mit en fureur et lui dit : Misérable, je ne puis supporter ton visage , et tu veux m'amener d'autres personnes faites comme toi ! Ce ne sont que des fainéans et des gourmands. Il se dépitait et criait à tuetête : Je ne veux plus rester ici ; je veux qu'on me ramène dans le marché où j'étais : peut-on supporter une telle violence ? reporte- moi , reporte-moi où tu m'as pris.... Et il était tellement hors de lui, que s'il eût eu des mains, il se fût étranglé ou passé une épée au travers du corps. Euloge le voyant dans cet état de fureur , ne sachant plus que faire , alla consulter les Religieux les plus voisins pour leur demander ce qu'il avait à faire. Il ne voulait pas abandonner ce pauvre homme , parce qu'il avait promis à Dieu de le garder et d'en avoir soin jusqu'à sa îoort ; et en le gardant , il n'avait de repos ni jour ni
nuit.. Ces Religieux lui dirent de mener son estropié à saint Antoine , qui vivait encore , de le consulter et de s'en rapporter entièrement à son avis.
Euloge s'en rapporte à leur conseil, retourne chez lui, flatte autant que possible son estropié, le fait condescen* dre à ce voyage , le met sur une petite barque , et ils sortent tous deux de la ville d'Alexandrie. Lorsqu'ils furent arrivés , saint Antoine commanda à Euloge dé dire devant les Frères le sujet de son voyage. Je vais vous le dire avec simplicité , répondit Euloge : J'ai trouvé ce pauvre estropié dans le marché d'Alexandrie, couché sur le pavé et abandonné de tout le monde. Touché de compassion en voyant sa misère , j'ai pris la résolution de l'emmener che^ moi , et j'ai demandé à Dieu la grâce de souffrir ses imperfections avec patience ; de le soulager autant que possible dans tous ses maux , afin qu'au moyen de cette assistance je pusse obtenir la vie éternelle. Nous avons vécu en paix ensemble pendant quinze ans ; depuis , il a commencé à me tourmenter d'une ïoanière extraordinaire sans que je sache quel mal je peux lui avoir fait, et quel moyen il fallait prendre pour l'apaiser. J'avais la pensée de l'abandonner , de le remettre où je l'avais pris : il m'en a souvent pressé, maintenant il veut m'y contraindre ; c'est ce qui m'a fait venir auprès de vous. Dites-moi ce que je dois faire ; priez pour moi, car cet homme me donne terriblement à souffrir. Saint Antoine lui répondit : Gardez votre estropié , il vous est plus utile que vous ne pensez. Il donna à celui-ci une verte semonce , les renvoya tous les deux avec ces paroles : Allez -vous-en en paix, et gardez- vous bien de vous séparer l'un de l'autre (1). C'est ainsi que les méchans servent aux bons , et que les bons doivent eu profiter.
(1) In iû«U>r« Laosiac. cap» 26.
282 LUOMM£ B£L1GI£UX.
s IV.
Du bon emploi que doit faire le Religieux des sujets de
patience qui lui sont. donnés.
Puisque par une conduite secrète de Dieu , on trouve assez souvent dans les Communautés les plus saintes des hmmnés d*une humeur difficile, des esprits mal tournés, qui donnent de la peine aux autres , il faut prendre la résolution de bien vivre avec eux , et de lea supporter «vec la plus grande patience , puisque dans la plus sainte des compagnies qui fût jamais , dans le collège des Apôtres, il s*est trouvé le plus médiiant des hommes, Judas, que les deux enfans de Zébédée contristèrent les autres par leur désir de prééminence. Nous ne devons donc pas nous étonner de trouver dans les Communautés des personnes pénibles à supporter , déréglas et vicieuses , puisque la compagnie la mieux constituée et lapins sagement gouvernée , celle qui recevait le plus de grâces , nous fait voir des coupables. Judas fut élu, dit saint Augustin , pour être un des douze Apôtres ; et dans ce petit ncNubre , nous voyons un méchant homme , pour nous ' apprendre que nous devons nous résigner à la patience , parce qu'U faut nécessairement que mnis vivions parmi les méchans ( 1 ] . Ce n'est pas par hasard , mais avec dessein que Judas a été choisi par Notre Seigneur , qui voulut être abandonné , trahi par son Apôtre , afin de nous apprendre que si un de nos frères nous abandonne et BOUS trahit , nous le supportions à son exemple avec
(1) EleclQS est Judas ut ipse duodenarius , tam exiguus numerus non esset sine malo hoc ad exemplum noslrx palientise ; quoniam necesse eral ni inter malos TiTeremus. In Psal, 34.
D£ LA \l£ DE COMMUNAUl^. 283
lâ plus grande patience et la pins grande modéra* lion (1).
Job disait : Je suis devenu le frère du dragon du désert , le compagnon des oiseaux sinistres (2) , c'est-à-dire j'ai vécu avec les méchans et les esprits difficiles. C'est pour cela que l'Ecriture remarque que Job demeurait dans le pays de Hus parmi les infidèles. C'était , dit. saint Cbrysostôme , eomme une colombe au milieu des éperviers , un^e brebis parmi les loups , une étoile au laUieu d'un^ nuit sombre, la sainteté au milieu de l'iniquité {'i). La grande gloire de Job , dit saint Grégoire y est d aTQÎr été bon parmi les n^chans ; car il y a peu de mâ^ite à être bon avec les bons. C'est un grand crime d'être méchant avec les bons, et partant un très grand sujet de mérite d'être bon avec les méchans (4). Saint Bernard , e^i^pliquant ces paroles de l'Epoux du livre des Cantiquic;^ : Comme le lis au milieu des épines, ma bien-aimée s'élèw au-dessus des jeunes filles (5), dit : Cen'estpas la manque d'une vertu médiocre,^ de bien vivre aveq les vicieux, de conserver son innocence et sa xioucieur avec des esprits difficiles et fâebeux ; il est encore bien plus beau d'être pacifique avec ceux qui haïssent la paix , de se moptr^ l'ami de ceux qui sont vos ennemis. 0 lis éclatant de
(1) EligUor Judas non per iroprudenliam , sed per providentiiMBi : Pomjnus Toluit deseri , voluit prodi , Toluit ab apostolo sua Iradi; ni lu si à socio desertus, si à socioproditus fueris, moderalè feras. Lib, 5. in Luc. cap. 6.
(2) Fralcrfui dracoQurn, et socius strulbionom. Job, 30^ 29.
(3) flomil! 2* de patient. Job.
(4) Ul hoc ejus Uudibus proficiat: quod bqnu» iplçr malos fuit, ii^que eoim valdc laudabiie est bouum esse cum bonis , scd bonum qssc ciuii malifi. Sicut enim gravioris culp» est ioler bonoa I)onum non cs8« , iu immensi «01 prscQuii boDu»eUani ioler malo&oxliJLMSse. Z^6. 1. mortU.
(5) Sicut lilium inlcr spinas , sic arnica mea inler filias. CatU, 2. 2^
blancheur ! ô fleur tendre et délicate , veille avec soin pour vivre ainsi au milieu des épines (1).
Ah ! sans doute , il nous faut de la patience comme nous Tavons dit ; il ne manquera pas de personnes pour nous donner l'occasion de l'exercer , et sans cette vertu , nous serons toujours dans la peine et le trouble. Pour en finir , pour nous acquitter de notre devoir , pour agir avec sagesse, opérer notre salut et arrivera la perfection, il faut une bonne fois nous résoudre à la patience, supporter avec paix les esprits fâcheux, toutes les traverses, les contrariétés , les difficultés qui nous heurtent à chaque pas dans la vie de communauté.
11 faut se résoudre à supporter l'humeur et les défauts des autres , et tout ce qu'il, y a en eux qui n'a point de rapport avec notre caractère. Un ancien Père disait à un Frère qui portait un mort : Mon Frère , vous faites bien de porter un mort , mais vous feriez encore mieux de supporter les vivans (2).
Un ancien disait avec raison : Bien dans ce monde n'est parfait , et l'on n'a jamais trouvé dans tous les siècles deux personnes accomplies ; Notre Seigneur l'a été par nature, la Sainte Vierge par grâce ; tous les autres ont eu et auront leurs défauts, leur perfection ne peut se trouver que dans le ciel. Il faut donc en conclure que puisque on ne peut rien dire , rien faire qui ne soit mêlé de quelque imperfection , il est bon et prudent de supporter beaucoup de choses sans montrer qu'on les supporte, se contenter facilement ; car les réprimandes mêmes que
(1) Non mcdiocris tilulus profect6 virlutis, inler pravos vivere bonum ; el inter malignantes , inooceniix retioçre candorem et morum lenitalem : magis autem si his, qui oderont pacem t pacificum , et amicum ipsis te exhibeas inimicis. 0 candens liliom ! 6 tener et délicate flos , vide quomodo cautè ambules inler spinas !
(2) ÂpudRoswcyd. lib. S. libell. IÇ. n. iU
nous faisons aux autres , sont toujours accompagnées de quelques défauts.
Il faut , de plus, souffrir avec patience les plus petits déplaisirs, les injures des personnes avec lesquelles on habite , il faut user d'une sage et chrétienne dissimulation , ne pas faire semblant d'entendre , et laisser tout tomber à terre. Rendre le mal pour le mal , disait saint Paulin, c'est se venger en homme; aimer son ennemi, c'est se venger en saint (1).
Je vais rapporter un exemple qui doit faire rougir les Beligieux qui ne peuvent supporter avec patience et charité les injures qu'on leur fait. Guroplate raconte que Diogène , empereur de Gonstantinople , ayant été pris par les Turcs dans une bataille , refusa arrogamment la paix qu'Asam lui avait offerte ; cependant il fut traité très humainement par ce sultan , qui le faisant mangera sa table , lui dit : Si j'étais tombé entre vos mains , que m'auriez- vous fait? Diogène lui répondit, avec une franchise par trop indiscrète : Je vous aurais fait mourir sous les coups. Je n'imiterai pas votre cruauté, répondit le sultan ; car j'ai appris que votre Messie vous commande de vivre en paix , d'oublier les injures , qu'il résiste aux superbes, et qu'il communique ses faveurs aux simples. Il lit la paix avec Diogène , lui donna la liberté et à tous les prisonniers, et lui promit que pendant toute sa vie les Turcs n'entreprendraient rien sur son empire. Si un infidèle a donné un tel exemple , que doit faire le Religieux (2).
En exerçant la patience et l'humilité , les Religieux montrent leurs forces ; car il faut en avoir , et en avoir
(1) Vicem injuriae reddere humana ullio est ; at inimicum eticm diligere , Tindicla cœleslis est. Epist, 2. ad Sever*
(2) Apud Bar. Clirisli 1071.. n. 4.
beaucoup, pour supporter avecdouœuf les imperfections des autres , s'accommoder à leur humeur , coudescen^ dre à leur volouté ; ce qui doit arriver tous les jours dans une Communauté. Il faut savoir^ dit Gassien ^ que celui qui soumet sa volonté à celle de son frère, montre plus de force que celui qui défend ses sentimens avec dialeur et opiniâtreté. Celui qui cède , fait l'action d'un homme fort etvigoureux ; s'il s'emporte, il est faible et malade. C'est pour cela que l'Apôtre dit : Vtms qui êtes forts , supportez les faiblesses des faibles ^ et dans le fond , uu infirme ne peut porter un infirme ; il n'y a que celui qui est fort qui puisse porter Un malade sur ses épaules (1).
On supporte son prochain autant qii'on l'aime , dit saint Gr^oire; si vous l'aimez , vous le supportez ; si vous ne l'aimez pas , vous n'avez point de patience pour lui. Moins nous aimons une personne , moins nous la supportons , parce que ses actions , par un dégoût qui nous prend, nous deviennent pesantes quand les ailes de la charité ne nous les rendent pas légères (2) ; et nous le voyons bien par Famour que nous avons pour nousmêmes: nous nous supportons doucement et sans nous
(1) Scieodani îQuoi partes agere forltores qui volunlati fralris suam sabjicit voluntatem , qoàm eum qui in defeodendis suis défini lionibus ae teoendis perlioacior invenitur ; iile enim suslentans ac toleraos proxnnam , sani ac vaiidi , hic aulem infirmi el xgrolaotis obtinet locum. Aposlolicum namque prsceplum est , vos qui fortes estis , imbecillitates inirmorum suslinete {Rom, 15. 1. ) ; numquam enim ioGrmus sustentai iofirmum. ColtaL 16. c. 23.
(2) Tantùm quisque porlat proximum ^ quantum amat : si enim amas, |)orla8; sidesistis amare , desislis tolerare. Quem enim minus diligimus, mines tûtm. toleramus : quia irrucntc fastidio citiùs faeta proximi adducuntur in gravcdinem ponderis , quae nobis non levigat penna ehari- Utis. HomiU 15. in Ezech,
plaindre ; Tamour matemd fait endurer , non seulement sans peine, mais avec joîeet continuellement, mille choses pénibles.
Il y a un grand mârite dans une G(»nmunauté religieuse (et c'est même le grand secret de la Religion) à aimer ceux avec lesquels on vit, de n'avoir d'aversion pour aucun ; car ce n*est pas une petite peine d'être contraint de voir tous les jours une personne que Ton n'aime pas , de lui parler, de boire et manger avec elle , tandis qu'on a g^and plaisir à vivre avec ceux qu'on aime.
C'est par ce chemin qu'on arrive à la perfection, car saint Jacques nous dit : La patience perfectionne len actions (1). Ëliphaz parlant à Jacob, unit la patience avec la perfection : Où est, lui dit-il, la patience et la perfection de tes œuvres (2)? Parce que la perfection, dit saint Grégoire , prend son origine dans la patience , elle. la suit immédiatement ; car celui-là est véritablemeol parfait qui supporte patiemment les imperfections ém^ prochain , comme le dit Notre-Seigneur : Vot^s posêéderez vos âmes par votre patience (3). La possession, dit saint Thomas, apporte un domaine paisible; c'est pourquoi il est dit que l'homme possède son ame par la patience , parce que cette vertu arrache de l'ame toutes les passions qui l'inquiètent et la troublent, telles que la tristesse , les dépits , les murmures , la colère , etc. (4).
(1) Patientia opus perfectum habet. Ep. 1. 4.
(2) IJbi est palientia tua et perfeclio viarum tuarum?
(3) Quîd perfectio de patientia nascitur, ttatim pMt palie»tiMii > TÎtrmm perfectio sobinferlar. lUe enim verè perfectof est qui erga io^itr-* fectiottem proiîmi impatiens non esl. Hioe Christus $ In patientia ves* Ira possidebiiis animas Teslras. ( Luc. 21. 19.) Ub. 5. maml. c. 13.
(4) Possessio importât quielam Dominam , et ideo per patientiam ducitur homosuam animampossidere , in quantum radicilùs eTellit passiones adtersitalu»; quibus anima inquietalur. 2. 2. q. 136. «. 2,mdl,
Deux frères avaient embrassé Tétat religieux , et vi> raient ensemble dans le même ermitage. Un père du désert vint les baptiser ; ils le reçurent avec une grande joie et une grande charité. Après les prières et la psalmodie ordinaires , ce Père entra seul dans leur petit jardin, et, le voyant plein de légumes (ce qui était leur unique provision) , pour les éprouver, il prit un bâton et cassa tout, en ne laissant qu'un seul chou. Les deux frères entrèrent quelque temps après dans leur jardin et virent le dégât qui y avait été fait; mais ils n'en dirent pas un seul mot à ce Père ; ils ne montrèrent ni tristesse ni émotion ; ils rentrèrent avec lui dans leur cellule, récitèrent ensemble leurs Heures du soir, et, lui faisant après une profonde révérence , ils lui dirent : Mon Père^ il reste encore un chou dans le jardin, vous plaît-il que nous le prenions pour le faire cuire , car il sera bientôt temps de manger? Il y a certes là un grand exemple de patience (1).
Un Religieux, nommé Eulalie, se trouvait dans le monastère avec des Frères mauvais qui Jetaient toutes leurs fautes sur lui. Il en était repris par les supérieurs et les anciens de la maison , et ne s'excusait jamais ; au contraire, il se mettait à genoux devant eux, avouait avec une grande humilité qu'il était coupable et pécheur. Mais comme les accusations revenaient tous les jours, et qu'on ne voyait point en lui d'amendement ( car comment pouvait-il s'amender de ce qu'il ne faisait pas), on lui donnait en pénitence pour le passé, et en remède pour l'avenir, des jeûnes de deux ou trois jours qu'il recevait avec soumission et qu'il accomplissait avec patience. La chose alla si loin, qu'il fut bientôt tellement décrié dans la maison, par l'artifice de ces
(i) Apud Rosweyd. lib. 3. -n. 23.
DE LA VIE DE COMMUTA AUTÉ. 289
mauvais sujets, que les Religieux eu corps , et particulièrement les anciens, allèrent trouver lo supérieur et lui firent de grandes plaintes d'Eulalie : Il n'y a plus moyen, lui dirent-ils ^ de vivre avec lui, il gâte et perd par sa faute tout ce qui est dans la maison ; il n'y a plus de vaisselle dans les offices, tout est cassé; par sa bêtise et sa méchanceté, il ruine le monastère. Le supérieur, homme prudent, leur dit : Sous peu de jours j'y apporterai remède. Il demanda à Dieu ses lumières, et Dieu lui fit connaître Tinuocence d'Eulalie et la malice des autres ; mais £ulalie n'en avait pas moins supporté tout cela et acquis les mérites de sa patience (i).
Ces occasions «ont sans doute fort rares dans les Communautés; mais ces grands exemples de patience doivent confondre les Religieux qui en manquent dans les circonstances ordinaires. Il faut qu'ils sachent qu'en entrant en Communauté, ils doivent se supporter les uns les autres et souffirir ; car il est impossible que ce soit autrement.
Le Zèle et la Justice doivent donner des bornes à la
patience.
Avant de finir ce chapitre , il est important de faire remarquer que, bien qu'il faille supporter dans les Communautés les esprits difficiles , les personnes même vicieuses , la patience cependant doit avoir ses bornes , et elle doit quelquefois céder sa place au zèle et à la justice.
(1) Ibid. D. 29.