TOM. 1I
290 t 'homme RELTOlEtfX.
Posons d'abord ea principe qn'il ne faut pas s'étonner si, dans les maisons religieuses, il est des personnes qui ont des défauts, des yices, ^ qui commettent des péchés même quelquefois énormes : la nature TidéeestTiciée partout. Si la Religion dépotdUe Thomme de son babit séculier, elle ne le dépouille pas de son inclination au irice, elte lui donne seulement des moyens plus puissant poiu* ne pas tomber; mais la pente existe toujours. Les séculiers se scandalisent .très facilement quand ils voient un Religieux commettre une faute; ils Tondraient que tous fussent impeccables ; ils Tendraient presque qu'ils ne fussent sujets ni à boire , ni à manger, ni à dormir. Ils savent bien peu ce que c'est que l'homme , et ils ont bien mal compris cette parole d'un Apètre : Nous faisons tous beaucoup de fautes £n beaucoup de choses (l).
Quelques personnes de la maison de saint Augustîn commirent un crime dans la Tille d'Hippone ; les habitans en furent fortement scandalisés. Augustin écrivit h son peuple une belle lettre, où l'on remarque surtout le passage suivant : Quelque soin que j'apporte à la conduite de ma maison, je suis homme et je vis au milieu des hommes. Je ne suis pas assez audacieux pour croire que ma maison est mieux réglée que l'arche de Noé , où , sur huit personnes , il y en eut une de réprouvée; ma maison ne vaut pas mieux que celle d'Abrahani , il fallut cependant en chasser la servante et son fils. Dans la maison d'Isaac, deux fils jumeaux ne purent vivre ensemble : Jacob fut aimé de Dieu, et Ésaû rejeté. La famille de Jacob fut souillée par de grands crimes. Un des fils de David déshonora sa sœur; un autre fit massacrer son frère et prit les armes contre
(1) In muUis offcndimus omoes. Jatoh, 3. 2.
son p^. Si tous ceux avec lesquels vivaient saint Paul, avaient été bons, il n'aurait pas dit : Nous n^avans eu aucun repos selon la chair , et nous avons souffert toutes les afflictUms et combats au dehors et des frayeurs eu dedans. En parlant de la vertu ^ de la sainteté de sou disciple Timothée, il dit : Je ne connais personne qui soit autant que lui uni avec moi d'esprit et de cœur, ni qui se montre plus sincèrement prêt à prendre soin de ce qui vous touche; car tous cherdient leurs propres intérêts , et mn ceux de Jésus-Christ. Dans la famille formée par notre Seigneur même , onze Apôtres furent obligés de souffrir parmi eux un voleur, un traître. Enfin , ma maison n'est pas meiUeure ni plus simple que le ciel, où il s'est trouvé des prévaricateurs. C'étaint ainsi que saint Augustin montrait à son peuple qu'il ne fallait pas se scandaliser s'il voyait quelquesuns de ses gens tomber comme les autres (I ).
Puisque Dieu permet qu'il y ait dans les conununautés des esprits difficiles, des personnes vicieuses, il faut sans doute les supporter avec patience et charité, autant que possible, mais cependant sans pr^udice du bien commun et de la charité même. Mais si ces personnes abusent de la patience avec laquelle on les supporte , de la charité qu'on leur témoigne , si elles ne veulent pas se corriger , si elles font tort à la communauté, il faut alors prendre les armes contre elles avec force et courage , pour les ramener à leur devoir ; si eUes sont incorri-
(1) QaaBlamHbet vigilet disciplina doniut mee, homo sum et ioter tioiinrn tîto , nec mihi arrogare aadeo ut domus mea melior tît qaàm arca Ifo^ , abi tamen inter octo homines reprobus uniis inventas est ; i«t melior ait quàm domus Abrahae , ubi diclum est, ejice ancillam et fiUam ejos ; ami melior sit qaàm domus Isaaci cui de duobus geminU diclum est , Jacob dîlezi, Esaû autem odio habuî; aut melior sil quhm domus ipsîus Jacob , etc. Epitt. 137. ad EccL Hipp.
59'i t'riOMME RÈtlGIEtX.
gibles , il faut les séparer des autres , et enfin les chasser.
C'est une opinion reçue de tous les docteurs ( l ) ^ d*après les saints Pères , et autorisée par lexpérience , que , quelque raison qu*on puisse alléguer du contraire, dans une communauté religieuse on a le droit d'interdire à un incorrigible la communication avec les autres , et même de le chasser. Les inférieurs , par zèle pour le bien commun , et pour leur propre sûreté , peuvent le demapder au supérieur ; ce fut ce que firent les Religieux de saint Pacôme , en le priant de chasser un d'entre eux nommé Sylvain, qui avait été comédien dans le monde, et qui, par ses bouffonneries continuelles, troublait la communauté (2). L'angélique saint Thomas , traitant ce sujet , dit : Il faut suivre le conseil de l'Apôtre : Olez le méchant d'entre vous ; un peu de levain altère toute la pâte ; le Beligieux incorrigible doit être chassé. Le docteur séraphique en dit autant (3) .
Il est trois causes qui peuvent faire qu'un sujet soit chassé de son Ordre .• 1° lorsqu'il est incorrigible et qu'aucun remède ne peut le guérir ; 2° quand il commet un crime qui met l'Ordre dans le cas d'être diffamé, ou pour le châtiment duquel les statuts portent quelle délinquant sera chassé ; car si l'Ordre n'est pas obligé de retenir un libertin qui trouble et renverse la discipline, quand il ne veut pas se corriger , il n'est pas plus tenu de <;onserver un infâme qui le déshonore et qui flétrit sa réputation; 3*^ on doit encore renvoyer un Religieux quand il n'a pas découvert un empêchement essentiel qui aurait empêché de le recevoir, s'il eât été
(1) Suar. 4. tom. de reig. lib. 3, c. 4 ; Less. de jastît. et jure , Kb. 2, e. il ;Dab. 14; Sanch. oper. moral. lib. 6, cap. 9, ctalii apud eos.
(2) In eju8 vila , cap. 38.
(3) S. BoDav. q. 14. , eirca regul. S. Franc.
connu ; il doit être alors puni de sa tromperie, et Fempèchement le rendant incapable de jouir du bien qu'il possède , les supérieurs peuvent avec justice l'en dépouiller. Ces deux dernières causes sont approuvées par les souverains Pontifes , et fondées sur le droit naturel
et des gens.
Mais qui doit-on regarder comme incorrigible? Je réponds avec les docteurs (l) qu'un Religieux est incorrigible , 1° s'il ne change point de vie , et continue à vivre dans les mêmes désordres ; 2<^ si , ayant été averti et repris trois fois , il ne se corrige pas ; 3^ si , par esprit de rébellion , il ne veut pas se soumettre au châtiment qui lui a été imposé. Voyons maintenant quelle a été la conduite des Saints sous ce rapport.
Saint Basile dit (2) : Quand on voit dans une communauté un homme qui ne se porte qu*avec lâcheté et paresse à l'observation des Gommandemens de Dieu et à son devoir , il faut que tous en aient compassion comme d'un membre malade , et que le supérieur, en le prenant en particulier , tâche de le guérir par ses âvertissémens et ses remontrances paternelles. Si, malgré cela, il ne rentre pas en lui-même , s^il ne se corrige pas , il faut le reprendre avec âpreté devant tous les Frères. Si, après avoir essayé tous ces moyens, il continue sa vie déréglée , il faut , quoique avec beaucoup de regrets et beaucoup de larmes , le retrancher du reste du corps comme un membre gâté ; c'est ainsi qu'en agissent les médecins qui se servent du fer et du feu pour retrancher un membre qu'ils ne peuvent guérir et qui pourrait communiquer son mal aux autres. Notre Seigneur lui-même nous a dit : Si votre œil droit vous scandalise , arrachez^
(1) Apud Sauch. luco cilalo.
(2) Reg. fus. disp. ialerr. 28.
le et ieiez'le loin de vous. La démence envers de semblables gens ne serait qu'une sotte indulgence, une douceur aussi condamnable que celle du grand-prètre Elie envers ses enf ans sacrilèges , et mériterait de passer pour une trahison de la vérité et un attentat au bien commun. D'aiUeurs ce serait aller contre cet ordre de saii^t Paul : Vous n'avez pas été dans les pleurs , vo%u n'avez pas retranché d'entre vous celui qui a commis fine action si honteuse... Ne savez-vous pas qu'u/Êipiu de kvain aigrit toute la pâte ( 1 ) ? SemX Basile dit autre p«grt (2) : que ceux fui sèment des dissensions parmi leurs frères et qqi se révoltent contre les ordres de leurs supérieurs , soient expulsés de la compagnie des Frères ; car il est écrit : Chasse le railleur, et la contention s' éloignera (3)^
jSaint Augustin ordoque df^ns sa règle qu^ le Seligieux ^upable de quelque faute soit averti en secret ; que s'il la nie et qu'U en soit convaincu par deux ou trois témoins , il en reçoive la punition ; s'il refuse de l'accepter, qu'il soit chassé de la maison • Ce ne sera pas une cruauté, fyoute ce fère , mais un acte de miséricorde , et afin que son maq^vais exemple n'en perde pas plusieurs. Ce n'est pas étr^ cruel , dit Hugues de Saint- Victor , d'éloigner d^ autres un incorrigible , et de le chasser ; il vaut bien mieux que la perie d'un seul soit le salut de plusieurs > que si plusieurs , piir l'exeipple d'un seul , couraient le danger de se perdre (4).
(1) Cor Doo magis luclum habaistis, u( tolleretar de medio vestrûin i|aî hoc «pus fecîl ?.... Nescitis quia siodicain ferroentam tolam massam comimpit ? 1. Cwr, 3. 2. et 6.
(2) Inlerr. 43.
(3) Prov. 22. 10.
(4) Qaam si ferre recasaverit, de veslra societate projicialur : non eniin hoc fit cradeliler, sed misericordiier, necontagione peslifera plurimos perdaC. Tn r^gul. S» Avgust,
Saiut Jérôme, ou celui qui, sous son nom, est Fauteur des règles des Religieux qui se trouvent dans ses écrits , dit : La femme qui parmi vous sera présomptueuse et superbe , qui ne voudra pas obéir, qui, par ses querelles, troublera le repos des sœurs et leur donnera le mauvais exemple, sera punie par des jeûnes rigoureux et fréquens ; si les jeûnes ne peuvent la réduire , il faut la couvrir de confusion devant toutes les autres et lui donner de rudes dise^^es; si elle ne veut pas se soumettre, il faut qu*elle soit chassée ayec les anges apostats, pour n'avoir point part au rojaume] de Dieu (i).
Saint Benoit commande, dans sa règle, que le Religieux désobéissant et orgueilleux, celui qui murmure, soit, selon le commandement de notre Seigneur , averti une ou deux fois en secret ; s'il ne se corrige pas , qu'il soit repris publiquement en chapitre devant tous , et si cela ne produit rien, qu'il soit excommunié (2). Après avoir parlé des soins que les supérieurs doivent avoir j^ des peines qu'ils doivent se donner pour faire revenir le délinquant avec toutes sortea de bonté et de charité, ii. ajoute : Si, malgré tous ces soins, il reste toujours le même , il faut qu'il soit rudement frappé de verges ^ si, malgré ce moyen , il n'y a point d'amendement , il faut que tousse mettent en prières pour demander pour lui la grâce de sa conversion ; si sa maladie est incurable, il faut alors l'abandonner et le chasser du monastère (3).
Les constitutions de l'ordre de Saint-Dominique portent : Si , après plusieurs sortes de chàtimçus pojar leç
(1) Cum apostalis angelis expcUatar^ quae parlem noo habebit in r«goQ. Cap, 4. tom» 9.
(2) ExcommuQÎcatioDi subjaceat. In reg» cap, 15.
(3) Si autein nec sic emeodaTeril se } acrilerdiscipliDçlur verberibus. £l si nec i(a emendal se, orelur pro eo ab omnibus -, e( si qcc ila curalur, UDdem abjicialur et expellalur. Uid,
296 l'homm£ religieux.
fautes commises, il n*y a pas d'amendement, ilfaat, selon la règle de notre Père saint Augustin , ôter au pécheur Fhabit de religieux et le chasser (f).
Saint François recommande , au chapitre 13 de sa première règle , que , si un Eeligieux se rend coupable contre la pureté , il soit dépouillé de son habit de religieux , et qu'il soit chassé (2). Dans le 19™* chapitre de la règle du Tiers-Ordre , il veut que si , après trois avertissemens, un Eeligieux demeure iiltorrigible , il soit retranché des autres et chassé.
Notre Seigneur montant au jardin des Olives , pour y souffrir sa cruelle agonie , demanda à ses Apôtres combien ils avaient d'épées. — Seigneur, nous en avons
deux. — Cest oêsez , répondit Notre Seigneur (3)
Pourquoi est-ce assez ? pourquoi en faut-il deux et n*en faut-il pas davantage? Parce que , répond Paschase Batbert , ancien abbé de Gorbie , il en faut autant aux disciples de Jésus-Christ ; deux leur sont nécessaires , et il ne peut y en avoir moins : Tune sert à blesser salutairement , par la parole , les âmes malades , et à les guérir ; l'autre , est pour punir tous les crimes et la désobéissance , et , de plus , pour retrancher le coupable du reste du corps , s'il ne s'amende (4). Dieu, dès lecommence-
(1) Vel secundùm régulai» Palris noslri Auguslini , si magis expcdiens judicelur, exulus habita ordinis de nosiro ordine cxpellatur. Distinct, 1. cap. 19.
(2) Habitam quem ex fiua turpiludine amisit, ex toto deponat, et h. Dosira religione penilus oxpellalar.
(3) Domine , ecce duo gladii h\c ; al ille dixit eis, satis est. Luc, 22. 38.
(4) Quia discipulis Christi nec plus sunl necessarii quàm dao , nec minus habere congruit : unum in verbo, quo feriatur quisque ut vivificetur : alterum quo ulciscatur omne scelus et ioobedientia ; et si non te correxeril , qui ejusmodi est , prscidatur et rosecetur h corpore. Ltb. 10. in Maith, 2 />. , tom. 9. Biblioth* Pairum.
ment du monde , chassa Gain du lieu de sa naissance et de la compagnie de ses parens pour le punir, afin , dit saint Ambroise, qu'il ne reçût plus les mêmes soins*; ce fut pour cela qu'il l'envoya en exil (1),