‹ L'homme religieuxChapitre 18 sur 31 · S VI · texte numérisé non relu

S VI

Raisons pour lesquelles les personnes incorrigibles peuvent êtté chassées des communautés.

Gomme le bien général est toujours préférable au bien particulier , les Ordres religieux , pour se conserver et se maintenir, doivent se défaire des Beligieux qu'ils voient croupir dans les vices sans espoir de changement ; il faut qu'ils retranchent sans pitié le membre gangrené qui pourrait gâter les autres. Saint Bonaventure dit sagement (2) : Lorsque quelqu'un demande à entrer en religion, et qu'on le lui accorde, on lui fait une très grande grâce qui en renferme plusieurs : on lui donne le moyen de sortir d'un lieu où , moralement parlant , il eût beaucoup offensé Dieu , et où il aurait été en danger de se perdre ; on l'associe aux serviteurs de Dieu qui marchent dans ses commandemens , mais à la condition qu'il marchera avec eux et observera les règles qui sont le fondement de l'Ordre. Tant qu'il les observe et qu'il suit ce chemin , l'Ordre ne peut le renvoyer ; mais s'il s'écarte de cette voie pour se jeter dans celle du vice , et si , après avoir été repris plusieurs fois , il demeure obstinément dans sa mauvaise vie , au grand scandale des

(1) Eece , ejicis mo hodie h facie tcrrae (Gènes, 4. 14 )• Repulit eum Deus à facie saa , et h pareDlibus abdicatam stparau» habiiaiionis quodam relega^it exilio. Lib* 2. de Cain f •• IQ.

(2) In Reg. S. Franc, qu. 14.

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séculiers et des personnes de la maison qui peuvent en souffrir un grand dommage , il faut le ch'asâer, parce que la Communauté n'est plus tenue de garder sa promesse envers celui qui le premier a manqué à la sienne.

Il vaudrait mieux le mettre en prison , direz- vous. Les docteurs répondent (1) que cela ne peut pas toujours se faire pour tous ceux qui méritent ce châtiment , et que ce serait imposer une charge trop onéreuse aux Communautés de leur imposer cette obligatioBi^ Mais , ajouterezvous y n'est-ce pas une cruauté envers un pauvre homme d*m venir à cette extrémité? ne vaudrait-il pas mieux avoir pitié de lui? Cette pitié , dit saint Bon^venture » est cruelle, puîsqu'dlfi offense «et blesse beaucoup de personnes, et des personnes pieuses (2). Begarderiez-vous comme une bonté louable d'ouvrir les portes de la prison à un voleur qui sortira de là pour dérober le bien d'autrui et prendre à un pauvre homme tout ce qu'il a? car c'est une chose très rare , que de semblables gens , qui sont attiédis depuis long-temps , reviemient tout de bon et avec persévérance (3).... Quelle est cette bonté, dit Ongène (4)? quelle est cette miséricorde? Vou9 en épargnez un pour faire mourir tous les autres ou les mettre dans le danger de mourir : un seul homme , pécheur et déterminé au mal , peut perdre tout un peuple , comme une brebis galeuse peut perdre tout un troupeau.

Saint Bernard écrivait à un abbé qui lui avait demandé conseil sur ce qu'il devait faire d'un mauvais Beligienx qi|i lui donnait beaucoup de peine : Tâchez d'abord de

(i) Less. Saneh.

(2) Crndelis est miseratio, nnde plures et meliores graviter offen< 4ustar«

(3) Maxime oàn talet longo usa lepefacli , rarissime verè , et perseveranter emenduotur.

(4) Homil. 7 in Josue.

le ramener doucement 9 ensuite plus fortement y enfin par des punitions secrètes et publiques. Si tous ave^ efrf sayé tout cela , et que i^ous n'ayez point réussi , sui^ec^ le conseil de l'Apôtre , qui dit : Otez cet homme méchanê du milieu de vous ; ôtez donc ce méchant religieux , de peur qu'il ne rende les autres méchans comme lui : car un mauvais arbre ne saurait produire que de mauvais fruits ; séparez-le comme on sépare du troupeau une brebis malade t un membre gangrené du reste du corps ; et ne craignez pas de blesser la charité, si la perte d'un seul est compensé^ par le repos et la paii( de tous ; parce que peut-être par sa malice il pourrait facilement troubler la trfinquiUité des Frères ; il vaut mieux qu'un seul périsse, que de rompre Vunité de tous (1).

Il faut avouer que ces chûtes sont bien lamentables , quand elles arrivent à des personnes religieuses ; mais il faut que celles qu^ se sont conservées dans la veirtu par une grâce particulière de Dieu , sachent en profiter ; il faut qu'elles s'humilient profondément devant Fauteur de la grâce ; qu'elles se persuadent bien qu'elles sont de la même nature que ces pécheurs , qu'elles sont exposées aux mêmes dangers , aux mêmes tentations , et peuvent tomber dans les mêmes fautes ; il faut qu^elles conservent une crainte salutaire. Qucmd Vange rebelle sera tomihé , dit Job ) l§s anges seront dans la crainte, et il^ se puri^

(1) Qa6d si jam haec omnia fecisti , nec profecisli , ad ApostoH çoAsiliam confugiendum est dicenlis : Auferle maltim ex Yobis : auferaluif ^\§p malasne malos gençrel, neq^e emn^ potes^acbor ma^friiclof iiisi j^tLÏoB^ f^çr^ • absçUi^ati^r u^ pris mprl^jl^a à g^ege , ut putridum membrum à corpore : et ne timcas esse contra charitatem , si unius ejeclione scandalum multorum recompensaveris pace : quippe qui sua f or|è malitia fratnif; colial^tantiui^ t^ifbare taiàlè polen^^unaoUnitatcm à meiius est enim ut pereat unus qu&m unitas. Epist* 102.

fieront (1). Quand nous Yoyons tomber auprès de nous un pan de mur qui accable sous ses ruines quelques hommes, ceux qui sont présens, par une frayeur subite et rinstinct naturel de la conservation , s'enfuient et se réfugient dans un lieu de sûreté ; et , dans le fond , nous ayons un grand sujet de craindre , puisqu'il n'y a rien de stable dans ce monde , qu'il n'y a aucun lieu , aucune profession , aucun âge où Ion ne soit exposé à tomber. Les Anges dans le ciel , nos premiers parens dans le paradis terrestre , Judas dans la compagnie de Notre Seigneur, Nicolas parmi les sept diacres, tant d'Anachorètes dans leurs solitudes , tant de Religieux dans leurs cloîtres , ont fait des chutes déplorables et se sont perdus \ Ne peut-il pas nous en arriver autant?

Ne dites pas : Je ne sens rien en moi qui y tende , j'ai une volonté absolument contraire. Ne vous rassurez point par ces sentimens : tous ceux qui sont sortis des Communautés en disaient autant que vous quand ils y sont entrés et qulls y faisaient leur noviciat; ils croyaient y vivre et y mourir sans en sortir jamais; si on leur eût dit qu'ils en sortiraient un jour, ils auraient été aussi étonnés que vous pourriez l'être si l'on vous menaçait maintenant de ce malheur; rien n'était plus contraire à leurs sentimens et à leurs desseins , et cependant ce malheur leur est arrivé. C'est pourquoi Thumilité, la crainte, la vigilance sur soi-même, sont absolument nécessaires pour ne pas tomber dans ces horribles précipices. La perte des méchans, dit saint Augustin , sert à purifier les justes. Le méchant étant éloigné d'eux, emporte avec lui sa malice ; alors ceux-ci sont hors du danger de se perdre par les mauvais exemples et les

(1) Cùm sublalus fuerit timebunt Angeli; et (errili pargabuolur, Joh. 41. 16.

pernicieux conseils; ils sont mieux disposés à opérer leur salut et à recevoir les grâces de Dieu. De même quand un œil perd la faculté de voir, Tautre devient plus fort, parce que tous les esprits animaux se portent vers celui qui est sain ; le bon grain se fortifie quand on arrache les mauvaises herbes qui lui nuisaient; un troupeau est délivré d'un grand mal lorsqu'on en a retiré la brebis galeuse (1).

Il faut aussi se souvenir de ces paroles de saint Jean : Quelques-uns sont sortis du mitieu de nous, mais ils n'étaient pas de nous; car s'ils eussent été de nous , ils seraient demeurés avec nous ; mais c'est afin qu'on re* connût que tous ne sont pa^ de nous (2).

Tous ceux qui sont dans une Communauté, ne sont pas pour cela tous nôtres , parce qu'ils n'ont pas pour cela l'esprit de la Religion, et qu'ils ne se conduisent pas selon ses règles. Ils sont dans le corps de l'Église et dans les maisons religieuses comme les mauvaises humeurs sont dans notre corps : le corps est soulagé quand il les vomit; ainsi l'Église et les maisdbs religieuses, quand les méchans en sortent , peuvent dire alors : Ces humeurs sont sorties de nous ; mais elles n'étaient pas de nous et ne faisaient point partie de notre chair, elles n'étaient pas membre de notre corps; c'étaient seulement des humeurs mauvaises qui nous chargeaient l'estomac, et qui nous ont rendu la santé lorsqu'elles sont sorties. Ainsi ne vous affligez pas, ne soyez pas tristes; si quelques-uns de nos Frères nous quittent, ils n'étaient pas des nôtres (3). Les bons, dit saint Cyprien à ce su-

(1) Tua separatio illoram estpurgatio. Lih, de ovihus , cap, 10.

(2) Ex nobis prodîerunt , sed non erant ex nobis : nam si fuissent ex nobis , permansissent atiqne nobiscum ; sed nt manifesli sinti qaoniam non suntomnes ex nobis. 1. Joan, 2. 19.

(3) Sic sunt in côrporc Chris li quomodo hamores mali ; quando ero-

jet , ne gortent point de TÉglise et des GommunaiitéB : le -vent n'enlève pas le froment, mais il te joue de la paille ; Forage ne renverse pas les arbres qui sont bien enracinés, mais eeax qui ne lé sont pas (1).

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