CHAPITRE VII
DE L*HUMILIT£.
Puisque rhumilitë est le fondement de toutes les vertus , qu'elle est la porte du ciel , comme le disent le^ saints Pères , on ne peut douter qu'elle ne soit extrême* ment nécessaire aux Beligieux , qui font une profession particulière de pratiquer toutes les vertus et de gagner le ciel.
1® Elle est nécessaire par rapport à Dieu. Saint Bernard , parlant des trois qualités nécessaires pour bien vivre en communauté avec ordre , avec un esprit sociable et avec humilité , rapporte Fesprit d'ordre à soi-même , Tesprit sociable au prochain , et l'humilité à Dieu. La grande raison qu'il en donne , est que le Religieux humble , qui s'acquitte avec soin de ses devoirs , n*en tire pas vanité , mais en rapporte toute la gloire à Dieu j suivant ces paroles de saint Augustin : Toute la grande science de l'homme est de savoir qu'il n'est rien par luimême , et que tout ce qu'il est , il l'est par Dieu et pour Dieu (1). On peut donner pour seconde raison que, comme les Beligieux doivent garder exactement leur r^le , accomplir leurs vœux ; que leur vie est un combat continuel contre la nature, il faut que Dieu leur communique beaucoup de grâces : pour cela , la vertu la plus
(1) Hase est lola scientia magna hominis , scire quia ipse per se ni bit osl ^ et quoniam quiequid est , à Deo est , et propter Deum* In Piah 70.
314 l'homme B£LIGI£UX.
nécessaire est Tliumilité , parce que c'est de toutes les vertus celle qui dispose le mieux Tame à les recevoii\ Dieu , dit saint Jacques , résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles (1).
2° L'humilité sert beaucoup à un Religieux pour bien \ivre avec ses Frères. Un homme vint trouver l'abbé Agathon , et lui dit : Mon Père , Dieu m'a donné le désir de demeurer dans le monastère avec les Frères , veuillez , je vous prie , m'enseiguer la manière de bien vivre avec eux. L'Abbé lui répondit : Pendant tout le temps que vous demeurerez avec eux , vivez comme vous aurez vécu le premier jour , et pratiquez toujours l'humilité (2).
Saiat Basile , formant un homme à la vie de Communauté , lui dit : Pour être propre à ce genre de vie , persuadez-vous que vous êtes le plus misérable et le plus vil de tous les hommes , que vous êtes chargé d'imperfections et souillé de péchés ^ et que c'est par la seule bonté de ceux avec qui vous vivez qu'on vous a ouvert les portes du monastère, qu'on vous a reçu par pitié; faites donc en sorte de vous rendre le dernier et le serviteur de tous (3).
Saint Paul dit , en écrivant aux Ephésiens : Je vous conjure^ moi qui suis dans les chaînes pour le Seigneur , de vivre d'une manière digne de Vétat auquel vous avez été appelés ; pratiquez en toutes choses Vhumilité , la douceur et lapatience, vous supportant les uns les autres avec charité (4). I<' Apôtre , comme le remarquent saint Thomas et Cajétan ^ donne l'humilité comme le premier
(1) Deu* superbis resisiii, huroilibus autem dat graliain. £p. 4. 6.
(2) Apud Rosweyd. lib. 3. n. 198.
(3) In Âscet. de Abdic. rcrum.
(4) Obsecro vos ut digne ambulelis vocalione qu& vocati estis ; ciim •miii huiniiiiale et mansactudine y cum.patienlia supportâmes inTÎcts
charitate. Ephes. 4. 1.
moyen pour bien vivre en communauté; mais il veut parler de l'humilité intérieure et extérieure. Le premier \ice qu'il faut'bannir , est l'orgueil ; parce que , comme dit le Sage, Vorgueil produit les débats (1). Il y a toujours quelque chose à démêler entre les orgueilleux, ils ne s accordent jamais : quand l'un veut s'élever, l'autre ne veut pas s'abaisser; lorsque l'un veut commander, l'autre refuse d'obéir ; celui-là fait des efforts pour l'emporter , et celui-ci en fait pour ne pas céder ; de la les contentions et les querelles. L'orgueil est donc l'ennemi de la paix et de la concorde , et l'humilité en est la mère et la nourrice. Celui donc qui cherche à bien vivre en communauté, doit se résoudre à pratiquer l'humilité.
L'humilité est encore nécessaire au Religieux en beaucoup de circonstances. D'abord l'état religieux est émi- ncmment un état d'humilité, d'abaissement, et de mépris des honneurs de ce monde ; donc , pour être véritablement Religieux, il faut nécessairement être humble; mais il en est qui, sous un habit d'humilité, sont vains et superbes.
Saint Bernard déclame contre eux avec une grande véhémence. Je vois, dit-il, avec une grande douleur, que quelques-unS) après avoir renoncé aux pompes du siècle, apprennent à devenir plus orgueilleux à l'école de l'humilité ; que sous la discipline d'un maître doux et humble comme Jésus - Christ , ils deviennent plus superbes et plus altiers; qu'ils sont plus impatiens dans le cloître que dans le monde. Mais, ce qui est encore plus extraordinaire et plus extravagant, c'est que plusieurs ne peuvent souffrir d'être méprisés dans la maison de Dieu , quand rien ne pouvait les relever dans leur propre maison par leur naissance ou leurs occu-
(1) loler superbossemperjurgiasuDl. Prov, 13. 10.
316 l'homm£ religieux.
pations : ils courent «n quelque sorte avec plus d ardeur après rhonneur qu'ils ne pouvaient mériter sou» aucun rapport, ou du moins veulent paraître honorables dans les maisons où tous méprisent ces honneurs (1).
Il faut encore de l'humilité pour estimer, respecter les sentimens des autres et les préférer aux siens. Il est aisé, quand on a un peu d'esprit et de science , d'avoir bonne opinion de soi , de soutenir son avis , de vouloir qu'il soit approuvé, de voir avec grande peine qu'on l'examine et qu'on le rejette; cependant il faut bien s'y résoudre, si on ne veut tomber souvent dans de lourdes fautes , et prendre , par les pièges du démon qui se transfigure en ange de lumière, le mensonge pour la > vérité.^ Il est impossible, dit l'abbé Joseph , dans Cassien , qu'un homme attaché à son sens puisse s'en défendre s'il n'est véritablement humble (2). U apporte l'exemple de saint Paul, vase d'élection, rempli de l'abondance des grâces de Dieu , en qui et par qui Jésus-Christ parlait, et qui alla à Jérusalem pour conférer avec les apôtres qu'il y trouva , sur la doctrine de Jésus-Christ, qu'il avait reçue par révélation divine, et tout soumettre à leur examen.
L'humilité pour les charges et les emplois. L'ambi-
(i) Video I quod magis doleo , post spretam sœculi poropam , non* nullos in schola humilitatis supcrhiam magis addiscere , ac subalis mitis biimilisque magistri grayiùs insolescere , et iinpalientes ampliùs fieri in clauslro qaàm fuissent in ssculo : quodque magis pcrTcrsum est > plerique in domo Dci non patiuntur haberi conlemplui , qui in sua nonnisi contemptibiles esse poluerunt ; ut quia videlicel à pluribus honores appetuntur, ipsi locum habere non meruerunt , saltem ibi honorabiles videantur, ubi ab omnibus honores contemnunlur. Super Misstis hom, ^.
(i) Quam perniciem impossibile est evadere quempiam judicio proprio confidentcm , nisi humililalis veraeamator et executor si(. Collât ^ 16. c. 11.
tion se glisse dans les maisons religieuses comme elle s'est glissée dans le ciel et dans le paradis terrestre ; c'est le yice qui a le plus dangereusement attaqué les créatures raisonnables et qui les a perdues ; il fait aussi de grands ravages parmi les Religieux, qui apportent comme les autres, en naissant, la malheureuse incli* nation pour les choses grandes et éclatantes ; ce qu'ils font paraître de différentes manières , en cherchant à se produire, à s'avancer, pour parvenir aux emplois et s'élever au-dessus des autres.
Écoutons parler sainte Thérèse : Je vous conjure, au nom de notre Seigneur , d'estimer à leur juste valeur ces misères auxquelles nous donnons le titre d'outrages et d'affronts, ce faux honneur du monde, ou toutes ce» petites sensibilités qui ne sont que bagatelles et jeux d'enfant. 0 mon Dieu ! mon Dieu ! si nous savions au juste ce que vaut ce misérable honneur, nous aurions bien d'autres sentimens ; jamais Dieu né se trouvera , jamais il ne versera abondamment ses grâces dans les monastères où régnera le point d'honneur. Souvenez* vous, mes filles, que le démon ne se lasse pas de nous attaquer sous ce rapport ; il invente des honneurs dans les monastères , il y établit des lois de gloire , comme parmi les gens du monde; on monte et l'on descend, et l'on met son bonheur dans certaines petites choses qui ne signifient rien. Les gens de lettres, ce me, semUe» quoique je ne le sache pas trop bien, doivent, pour enseigner, suivre le degré de leur science : celui qui a enseigné la théologie, ne doit pas s'abaisser à lire la philosophie : c'est son point d'honneur. 11 faut qu'il monte, et non qu'il descende ; si les supérieurs le lui commandaient, il regarderait comme une injure, et le diable saurait bien lui suggérer des raisons pour dire que, même selon la loi de Dieu , on lui fait tort \ de plus , il
ne manquerait pas de personnes qui prendraient son parti et le soutiendraient dans ses plaintes.
Il en est de même parmi les Religieuses : celle qui a été Prieure, ne semble plus propre à un office plus bas ; on considère celle qui est la plus ancienne dans la maison : on pense bien faire et mériter, parce .qu'il s^nble que TOrdre le commande ; mais en cela il y a de quoi rire , ou plutôt de quoi pleurer, car l'Ordre ne commande pas qu'on vive sans humilité; il l'ordonne ainsi, afin que les choses soient bien ordonnées. Je n'ai pas besoin de prendre tant de soin des choses qui regardent mon honneur, que je doive les préférer aux antres dont je ne me tourmente pas tant. Ne mettons pas toute notre perfection à observer ce qui nous touche , n'en prenons pas le soin : Dieu suscitera des personnes qui le prendront pour nous. La source de tout cela vient de la corruption de notre nature par laquelle nous sommes enclins à monter, quoique par ce chemin nous ne puissions jamais monter au ciel.
O mon Seigneur , vous êtes à la fois notre Sauveur et notre Maître ! Quel a été votre honneur en ce monde? en quoi l'avez- vous mis? l'avez-vous perdu par votre humilité, en vous^humiliant jusqu'à la mort? Non, certes, et tant s'en faut : cet abaissement auquel vous avez consenti de vous soumettre, e^t devenu au contraire pour tous les hommes une source de grâces et d'honneurs. 0 mes sœurs! croyez, je vous en prie pour l'amour de Dieu, que nous nous égarerons du droit sentier , si nous tenons celui qui prend dès le commencement un mauvais détour; et Dieu veuille que personne ne se perde et ne se damne pour suivre ces malheureux points d'honneur, sans connaître en quoi consiste le véritable honneur ( I ) !
(1) Cliap, 36 du Chemin lU perfection.
La même Sainte dit ailleurs : Celui qui se sent pris par le point d'honneur, doit être certain qu*il lui faut rompre ce lien, s*il veut avancer dans le chemin de la vertu et de la perfection. Il me semble que je le vois tendu dans ce chemin comme un filet, qui y cause tant de ravages et tant de maux, que cela m'effraie. Je vois des personnes faire des actes de vertu si relevés, qu'elles remplissent d'admiration ceux qui les connaissent, et jettent l'étonnement dans leurs esprits. Mais comment se fait-il que ces âmes, au lieu d'être arrivées au sommet de la perfection, se traînent encore sur la terre? qu'est-ce qui les retient ainsi en bas après s'être si fortement élevées par leurs actions? C'est qu'elles ont un petit sentiment d'amour-propre et de ce petit point d'honneur dont bous parlions. Et ce qui est encore plus déplorable , c'est qu'elles ne veulent pas savoir qu'elles ont ce défaut; quelquefois même le démon leur fait entendre qu'elles doivent se conduire par ces vaines maximes. Mais je les conjure, par l'amour de notre Seigneur, de croire que s'ils n'ôtent cette chenille , cette petite fourmi de point d'honneur, quoiqu'elles ne perdent pas l'arbre tout-à-fait, parce qu'il restera quelques vertus rongées et vermoulues, qui ne laisseront pas d['y demeurer, l'arbre ne croîtra jamais , et le fruit du bon exemple qu'il portera, ne sera ni sain ni de durée. Je le dis et le redis encore, quelque léger que soit ce point d'honneur, il cause toujours un grand donmiage. Il est semblable à un léger défaut dans un concert où, pour peu que l'on détonne, la parfaite harmonie n'existe plus. Nous désirons nous unir à Dieu , suivre les conseils de Jésus-Christ accablé d'injures et de faux témoignages ; et avec tout cela nous voulons mettre à couvert notre petit honneur , et sauver notre crédit ;
mais il est impossible d'arriver à ce but par cette voie, parce qu'elle conduit à un terme différent (1). • Sainte Thérèse avait grande raison de déclamer contre ]e point d'honneur et contre l'ambition, qui ne se trouvent que trop souvent dans les GoQimunautés religieu ses : comme la nature gâtée suit et accompagne toujours le Beligîeux, il est bien aisé, s'iLne veille de fort près sur ses sentimens , qu'il ne désire être quelque chose et qu'il ne cherche à y arriver de différentes manières, quelquefois même injustes et vicieuses : de là les chutes lamentables et la damnation éternelle. Un Beligieux de Saint Dominique nous raconte une histoire de son Ordre sur ce sujet : Dans un de leurs couvens de Naples , plusieurs Beligieux parurent un soir au réfectoire, après Compiles, revêtus de leur chappe et assis autour des tables, comme attendant la collation. Celui qui avait la charge du réfectoire , voyant en entrant tous ces Religieux inconnus assis en silence, fut extrêmement surpris et étonné ; il courut le Hire au Prieur, qui, croyant qu'il rêvait, le renvoya à son emploi sans faire attention à ses visions. L'autre assura qu'il ne rêvait pas , qu'il n'était pas visionnaire, et le pria de venir lui-même. Le Prieur se rendit à ses instances , et vit que ce n'était point une rêverie. Fort troublé, il alla trouver les plus anciens du monastère , pour conférer avec eux sur ce qu'il avait à faire en cette conjoncture. Ils lui conseillèrent de se revêtir des habits sacerdotaux , de prendre le Saint-Sacrement et d'aller au réfectoire accompagné de tous les Religieux du monastère , pour demander à ces fantômes qui ils étaient, qui les avait fait venir, et ce qu'ils voulaient. Le Prieur suivit ce conseil dans tous les points. A son entrée au réfectoire, ces spectres
(l) Chap. 31 de sa vie-
se lèvent à la vue du Saint-Sacrement, font une inclination et se rasseyent» Le Prieur leur coïkimande, au nom de notre Seigneur qu'il tenait dans leiS mains, de dire qui ils étaient et ce qu'ils désiraient. Alors celui qui paraissait être le chef et qui était assis à la place la plus honorable , répond au nom de tous : Nous sommes Religieux de TOrdre de Saint- bominiqiie; la plupart d'entre nous ont été prieurs ou soùs-prieurs, docteurs, bacheliers ; professeurs en théologie, et ont rempli les premières charges ; mais l'ambition, Terivie, et d'autres péchés nous ont perdus. Dieu nous a donné l'ordre de nous montrer à vous pour vous avertir, et tous lès Religieux de l'Ordre, de correspondre fidèlement à la grâce de votre vocation. Pour y avoir manqué, nous sommes damnés à jamais; vous tomberez dans le même malheur et serez les compagnons de nos supplices, si vous êtes les imitateurs de notre conduite; jetez les yeux sur nous et remarquez bien ce que nous allons vous montrer. Il fait signe aux autres d'ouvrir leurs chappes, alors 6û les vit tous en feu. Le premier qui avait parlé a^arit frappé sur la table, la vision disparut (1).
Il est donc certain qUe l'ambition s'introduit dans les maisons religieuses ; qu'on y recherche les charges , les emplois qui ont de l'éclat; qu'on les désire, qu'on les brigue , qu'on y arrive par des artifices , par des voies obliques , et qu'on s'y maintient ; qu'on ne sert pas Dieu, mais sa passion ; qu'on ne cherche pas la gloire de Jésus- Christ, mais la sienne. Il n'est point étonnant alors qu'au lieu d'aller au ciel on aille en enfer. L'humilité seule peut remédier à un si grand mal.
Cette humilité est nécessaire dans les différefns degrés d'emplois qui sont établis dans tous les Ordres. Il faut
(1) Anton. Scnens. in lib. de sclect. Mîrac. ord. S. Domin. TOM. II. 21
remarquer, \^ que ces degrés ont été fort sagement institués dans tous les Ordres Religieux , qu'il est difficile de n'en point admettre , sans y jeter la confusion et y causer beaucoup d'autres graves inconvéniens. Les Religieux ne sont pas tous également capables ; tous les esprits n'ont pas la même étendue , ils n'ont pas tous^ aussi le même mérite , et ne sont pas propres aux mémei» fonctions. On peut donc avec raison , et l'on doit , en suivant les règles de la prudence, mettre delà distinction entre eux, et apporter du disceruement pour les employer à ce à quoi ils sont propres. Si on les appliquait tous à l'étude dkine même science , par exemple , à la théologie, ceux qui n'ont pas assez d'ouverture d'esprit pour ces sciences spéculatives y perdraient leur temps ^ et la communauté se priverait du service qu'elle peut tirer d*eux dans d'autres occupations où elle peut les utiliser. Il faut donc en conclure que , dans les communautés , et particulièrement dans celles où sont plusieurs^ genres d'études , il est difficile , pour bien les gouverner y de ne pas établir différens degrés et une sorte de hiérarchie.
2^ Ceux qui sont incapables d'arriver au plus haut degré , qui n'ont pas les dispositions propres aux premiers emplois , doivent considérer que ce n'est pas la communauté , les supérieurs ou leurs confrères , qui les ont fait tels, mais Dieu, qui veut être honoré et servi d'eux dans les degrés les plus bas ,^ comme il faut nécessairement qu'il y en ait. Ils ne doivent donc pas s'affliger s'ils ne montent pas plus haut ; ils doivent donc garder avec soumission, humilité et respect, et même avec joie le poste où Dieu les met, et s'y tenir. Une fourmi ne serait- elle pas ridicule , si elle se fâchait de ce qu'elle n*est pas aussi grande qu'un cheval ; une colombe , de ce qu'elle ne s'élève pas aussi haut qu'un aigle ;^ un cor-
beau , de ce qu'il ne chante pas aussi bien qu'un rossignol. Dieu donne aux animaux la capacité, avec nombre, poids et mesure ; il dispose tout pour sa gloire et la perfection pour laquelle il les a créés.
3^ SU arrive que quelques Religieux , dignes de ces premiers emplois , en soient exclus , pare« qu'après quelque temps leur esprit &'est ouvert , qu'ils excellent en prudence et en vertu, font des choses grandes et remarquables , qui les rendent plus dignes de ces fonctions que ceux qui y sont élevés ,-il faut qu'ils considèrent que lorsque ceux-ci ont été placés , ils n'avaient pas , ou ne paraissaient pas avoir les qualités nécessaires pour y être admis. Les supérieurs ne peuvent savoir l'avenir et pénétrer dans le fond d'un homme pour savoir ce qu'il deviendra; d'ailleurs c'est une conduite secrète de Dieu qui en a ainsi disposé , afin que , par l'exemple de leur humilité , leur patience , leur modération , leur vertu , ils adoucissent l'esprit de ceux qui supportent le mènie état avec plus de peine , quoique avec moins de raison. Cet exemple est très propre à exhorter les autres et à se soumettre aux ordres de Dieu, et à faire un bon usage de leur position. De cette sorte, ces personnes choisies , qui méritent plus d'élévation qu'elles n'en ont , servent Dieu davantage, et contribuent bien plus à son honneur et au salut .des âmes que si elles avaient ce qu'elles méritent. Les grands personnages, dit Sénèque, sont nés pour donner l'exemple (1). Ces Religieux doivent donc se réjouir de ce que Dieu se sert d'eux pour un si noble dessein , et une fonction si importante.
4^ Ceux qui sont promus à ces premiers emplois ne doivent pas s'estimer davantage : ils n'en deviennent pas plus considéiables devant Dieu; ils sont seulement obli-
(1) Naii sunt in exemplum.
324 l'homme r£Ltgièux.
gés à de plus grandes choses et à des vertus héroïques. Ils ne doivent pas regarder ces hautes fonctions comme des lits de repos , comme si leur fortune était faite pour le reste de leur vie : il doivent les regarder , au contraire , comme de poignans aiguillons qui les excitent à travailler avec plus de soin et plus de courage à Tavancement de la gloire de Dieu et au salut du prochain.
L'humilité est encore nécessaire pour supporter le» humiliations qui se trouvent souvent dans les communautés : on avance les autres , et Ton vous recule ; on les produit , et Ton vous tient à l'écart ; on les emploie , et on vous laisse là ; on parle d'eux avec estime , et l'on ne dit pas un mot de vous ; les anciens voient les jeunes passer avant eux. Il faut sans t doute beaucoup d'humilité pour supporter tout cela avec douceur et en silence. Si cette vertu manque, on éprouve de l'embarras, et l'on peut faire de lourdes fautes.
Nous avons un exemple remarquable de cette vérité , dans la vie de saint Pacôme. Ce grand saint avait coutume de faire tous les soirs une exhortation à ses Religieux , pour les animer à la vertu et à la perfection de leur état. Un jour il la fit faire par Théodore , religieux fort sage , mais qui n'avait encore que vingt ans. Celuici obéit sans s'excuser, et parla à toute l'assemblé. Quelques-uns des plus anciens, voyant ce jeune homme les instruire , s'indignèrent et dire entr'eux : Vraiment , il appartient bien à cet ignorant de vouloir être notre maître ! qu'il cherche , s'il veut, d'autres auditeurs !.... et, émus de colère, se retirèrent dans leurs cellules. Lorsque Théodore eut achevé ce qu'il avait à dire , saint Pacôme fit appeler ces anciens , et leur demanda pourquoi ils étaient sortis de l'assemblée et n'avaient pas voulu écouter l'exhortation. Ils répondirent, encore tout fâchés : Eh comment ! a vez-vous donc fait un enfant
Pfi LA VIE DE COMMUNAUTÉ. 325
maître et docteur des yieillards de votre moDastère ? A ces paroles, saint Pacôme jeta un grand soupir, et leur dit avec beaucoup de tristesse : Savez-vous d*où sont venus tous les maux qui sont en ce monde ? — Et d*où ? répartirenl-ils. — De l'orgueil , dit le Saint , qui a précipité Lucifer dans les enfers , qui a dépouillé Nabuchodonosor de sa couronne et Ta réduit à la condition des bêtes. N'avez-vous jamais lu » tout anciens que vous ttes , ces paroles du Sage : L'homme hautain est abominable au Seigneur^ tout châtiment sera son héritage (1) ; et celle de notre Seigneur : Celui qui s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé (2). Le démon vous a bien trompés , malgré votre ancienneté , et a fait paraître que vous n'avez point de vertu, mais beaucoup d'orgueil. Vou« êtes digne de grande pitié ; car vous ne vous êtes point éloignés de Théodore , mais de Dieu , puisque vous vous êtes éloignés de sa parole. Gomment avez- vous eu assez peu de lumière pour ne pas voir que c'était le démon qui vous mettait cette idée dans l'esprit? 0 étrange prodige ! Dieu s'abaisse pour nous jusqu'à la croix , et nous qui , par notre nature, sommes vils et abjects, nous nous élevons! Celui qui, par lui-même^ est infiniment grand et au-dessus de toutes les grandeurs , a sauvé le monde par l'humilité , et nous , qui ne sommes que terre, cendre et poussière , nous nous laissons enfler par Torgueil ! Ne m'avez-vous pas vu , moi qui suis votre supérieur , assister avec les autres à l'exhortation , et écouter avec attention Théodore ? et je vous assure que j*en ai tiré beaucoup de profit , parce que je l'ai écouté avec une simplicité d'enfant. A combien plus forte raison deviezvous le faire , vous qui n'êtes que simples Religieux ; il
(1) Prov. 16. 5.
(2) Luc. H. 11.
fallait l'écouter a\ec humilité , et tâcher de .faire un bon usage de ce qu'il disait. Vous avez commis une faute bien plus grande que vous ne croyez ; si tous n'en faites pas pénitence , si tous n'en demandez pas pardon à Dieu , aTcc un grand regret , ce péché est capable de Vous en faire commettre d'autres , et peut-être de T0U8perdre(I).
Du Respect des uns envers les autres.
• A ce que j'ai dit de la Tie sociale, dit saint Bernard , j'ajoute que la très grande Tcrtu d'humilité est extrêmement nécessaire pour que nous soyons respectueux entre nous , et que nous prévenions les autres , non seulement ceux qui sont plus que nous , mais encore ceux qui sont moindres et plus jeunes.
Un des plus beaux effets de l'humilité est de rendre une personne respectueuse , et de lui imprimer l'inclination de porter honneur à son prochain , et de le lui témoigner par des paroles de civilité et des actes de déférence : Rendez honneur à toussait saint Pierre (2). En parlant de la manière dont les maris doivent vivre avec leurs femmes, il dit-: Vivez sagement avec vos femmes, les traitant avec honneur et discrétion , comme le sexe le plus faible (3). Il faut de même, dans les communautés, estimer ethonorer tous les Frères , jusqu'aux plus petits, considérant qu'ils sont appelés à la même vocation , qu'ils sont les membres d'un même corps , les cohéritiers d'une
(1) In ejus yita apud Sur. 14 maii, cap. 53.
(2) Onnes honorate. 1. Ep. c. 2. 17.
(3) Viri... quasi infirmiori vasculo imparlicntes honorem tamquam »haeredibu8 sraLiae vitae. Ilid. cao. 3. 7.
cohaeredibus graliae vitae. Ihid, cap, 3. 7.
même succession, et les possesseurs d*une même ri-^ chesse. Saint Paul demande encore quelque chose de plus : il veut que Ton soit respectueux les uns envers les autres , qu'on se devance , et qu'on dispute à qui rendra à son Frère plus tôt et plus de respect (1).
Cette inclination à honorer les autres , cette manière respectueuse de converser est absolument nécessaire pour bien vivre dans les communautés, parce qu'elle nourrit et conserve la charité , et la douce amitié qui doit régner entre tous. Comme l'huile sert d'aliment à la flamme , le respect , les paroles de civilité , d'honneur , entretiennent et fomentent le feu de Tamour mutuel et de la paix domestique : celui qui les reçoit se sent obligé à la personne qui les lui rend , parce que tout homme prend naturellement plaisir qu'on en agisse avec lui honnêtement , et qu'on, ne le méprise pas , par un certain sentiment secret qu'il a de son excellence et de sa dignité , qui lui imprime le désir d'être traité avec honneur , et lui cause du déplaisir quand on lui manque ; car , comme dit Aristote (2) , quiconque veut être honoré , demande un témoignage et une preuve de l'opinion que Ton a de son excellence. Toutes les créatures intelligentes, les hommes, les bous et les mauvais anges, et Dieu surtout , sont si délicats sur ce point , que notre Seigneur , souffrant avec patience les injures que lui faisaient les Juifs , se plaignit de celle-ci , en leur disant : Tous ne m'avez pas rendu V honneur qui m'est dû (3).
En second lieu , en agissant avec trop de familiarité,
de liberté et de hardiesse , sans retenue et sans respect ^ on engendre le mépris , et le mépris entraîne tous les
(1) Honore invicem praevenienles. Rom, 12. 10.
(2) Lib. 1. Elhic, c. 12 el lib. 8, c. 8.
(3) Vos inhonoraslis me. Joan. 8. 49.
3^ LHOMBi£ RELIGIEUX.
maia : les rebuts , les divisions , les aversionâ , les ]miue£(9 les aigreurs , les injures et les autrages. On sait les grands malheurs qui arrivèrent dans Tempire . Bomain , et surtout en Italie , lorsque la femme de l'empereur Justin fit dire au grand capitaine Narsès , qu'il ferait mieux de filer une quenouille que de porter une épée (1) ; le mal occasioijié en Perse, ^u roi Hormisdas , qui avait envoyé à Varame une robe de femme , parce ^uç ce général de son armée avait été battu par les Boins^ns (2). Un homme méprisé n'est plus bon à rien. Po.ur ne point tomber dans ces grands malheurs , qui ruinent les Communautés , il faut donc un frein ; c'est le respect mutuel , cette déférence bonnète des uns envers l(çs autres.
De plus , vous ne devez pas traiter votre Frère sans respect , ni le mépriser, parce que vous ne voudriez pas qu'on en agit ainsi envers vous, que c'est votre frère, que vous composez tous deux tin même corps. Vous moquez-vous de votre main ou de votre pied , quand ils ont d^s ulcères 9 quand ils sont mal faits ou souillés? N'en avez- vous pa^^ au contraire , plus de soin , ne les traitezvous pas avec plus de douceur que s'ils étaient sains ? \oilà qui doit servir à votre instruction ; et puis vous inéprisez une personne que vous ne connaissez pas ; que savez-vous? elle est peut-être plus grande devant Dieu , et plus sainte que vous ne croyez ; il est possible qu'elle soit un jour plus élevée dans la gloire que vous.
Enfin , il faut considérer que les mauvais effets que produisent cette manière grossière de converser et ces manquemens de respect , ne se réparent pas aisément : Si vous avez vu quelque chose en voire prochain qui soil
(1) Paul. Diac. de Gest. Longobard.
(2) Baron, ano. Christi 567, n. 2 et 3. Idem, anno 590, d. 15.
DE liA VIE DE GOMMUrfAUTE. 329
digne de blâme , dit le Sage , ne soyez pas prompt à vous emporter^ de peur que vous ne puissiez pas réparer V outrage , lorsque vou>s aurez déshonoré votre ami (1),
Le vénérable Bède raconte un trait à ce sujet. Les Anglais nouvellement convertis eurent avec saint Augustin , leur apôtre , que saint Grégoire-le-Grand leur avait envoyé , quelques différens touchant la célébration de la Pàque , et d autres choses qui concernaient l'office divin. Ces néophites ne voulurent pas déférer aux sentimens de saint Augustin , qui cependant étaient bien plus catholiques que les leurs; ils députèrent quelques-uns d'entre eux pour consulter un saint ermite , et savoir de lui ce qu'ils avaient à croire et à faire. Celui-ci leur répondit : Si Augustin est homme de Dieu , croyez et faites ce qu'il vous dit. — Mais comment connaitrons-nous qu'il est homme de Dieu? — Vous le connaîtrez à ces paroles de Notre Seigneur : Portez mon joug, et appre-. nez de moi que je suis doux et humble de cœur. Si Augustin est doux et humhle de cœur, vous pouvez être assuré qu'il porte le joug de Notre Seigneur ; s'il est orgueilleux , ne faites pas cas de ce qu'il vous dit. — Comment venvpns-nous qu'il est humble de cœur? — ^^Vous le verrez si , allant près de lui , vous en êtes traités avec honneur et s'il se lève de son siège. Saint Augustin ne se leva pas quand ils vinrent le trouver , soit par ou})li , soit pour toute autrç cause. De là. naquirent de très grajuds maux : les Anglais ne voulurent pas 1q croire et suivre les ordres qu'il leur donnait ; alQPS il leuir prédit, pour châtiment de leur obstioation , que I^iqu les donnerait en proie à leurs ennemis., qui en feraieat une hoi?-^ rible boucherie , ce qui arriva (2).
(1) Quœ TideruDt oculi lui ne proferas in jurgio citô , ne poslea emendare non posais , cùm dehonestavcris amicum luom. Prov, ^3. 8.
(2) Bedain Histor. Anglor.; lib. 1. cap. 23.
Voyons mainteuant quels sont les moyens d'acquérir cette politesse et ce respect envers le prochain.
1*^11 est certain qu'il est des esprits qui sont nés avec plus de disposition et d'inclination que les autres à la politesse ; il est des esprits naturellement respectueux , modestes, honnêtes^ polis, pleins de déférence : tel était Platon, comme on le rapporte. D'autres, aii contraire , sont grossiers } rustiques, incivils , ont une pente naturelle à l'impudence, et lâchent la bride à leur humeur sans crainte d'offenser les personnes : tel était Caligula, qui disait : Je n'approuve rien tant dans mon naturel, que l'effronterie et la liberté de tout faire et de tout dire sans retenue.
î^'Il est certain encore, que l'éducation sert beaucoup à cela : quand un enfant est dressé de bonne heure à la civilité et à la bienséance, elles lui deviennent comme naturelles; elles lui servent de règle de conduite pour le reste de sa vie. Sans cette éducation, à moins que la nature n'ait été prodigue pour un homme et n'ait versé ses dons et ses grâces sur lui, il demeurera toujours rude, lourd, et comme tout brut. C'est pour cela qu'on a toujours fait tant de cas de l'éducation de la jeunesse, et qu'on l'a toujours regardée comme la source de son bonheur : de là la différence qu'il y a entre un jeune homme bien élevé , et celui qui a été nourri au village parmi les animaux.
Ces principes posés, le principal de tous ces moyens, et dont tous sont capables pour faire acquérir ce. respect et cette déférence, est de s'accoutumer dans les Communautés à faire un grand cas de ses Frères. Pour cela, il faut savoir, 1**, comme nous l'avons déjà remarqué autre part, que tout le respect que nous pouvons rendre à un homme , pour être vrai et sincère , doit être fondé sur la boane opinion que nous ^vops
de lui. Il faut savoir, 2^ ^ qu'il n'est pas un de nos Frères, même le dernier, à qui nous ne devions rendre honneur, parce qu'il en est effectivement très digne, à cause de son excellence; car, comme nous l'avons déjà dit, c'est la créature la plus noble , le chef-d'œuvre des ouvrages de Dieu, l'image vivante de ses perfections ; il est Chrétien , il est le vrai temple du Saint- Esprit, le frère et le cohéritier de Jésus -Christ, et, comme Religieux, il est consacré par vœu au culte et au service de la Divinité. Sénèque disait : Si je rencontre dans le chemin le consul ou le préteur , je lui rendrai mes devoirs ^^ je descendrai de cheval, je me découvrirai , je me retirerai à l'écart pour le laisser passer. Quoi donc ! ne porterai-je point d'honneur dans mon esprit aux deux Caton , au sage Lélius , à Socrate, à Platon , à Zenon et à Cléante ! Je veux que l'on sache que j'ai pour eux de la vénération, que je respecte ces grand noms ; et toutes les fois que le souvenir de ces illustres personnages me revient à l'esprit, je leur rends mon respect (1). Le Religieux peut bien le dire à plus forte raison de tous ses Frères, puisqu'il peut remarquer dans chacun d'eux une excellence et une perfection qui le met bien au-dessus de tous les païens.
Suivons en cela l'exemple de Dieu , qui a rendu à l'homme un très grand honneur , en formant son corps de ses propres mains , en créant son ame à son image, en lui imprimant les traits de sa divinité, en fournis-* sant abondamment à tous ses besoins , ^en produisant
(1) Si CoDsuIem TÎdero aut Pnetorem , omnia , quibus honor haberi Bolet, faciam; equo desiliam , caput adaperiam ^ semiiam cedam , qùid ergo ? Marcum Catonem ulrumque , et Laelium sapieolem , et Socratem cum Platone , et Zenonem Cleanihemque in aDimum meum sine digaalione somma recipiam? Ego ver6 iUos Teneror et (antis nomicibus «empcr assargo. Epi**» 64.
pour lui tout ce monde visible. Ce IHeu de bonté le conserve d'une manière très noble, en lui donnant un des princes de sa cour pour l'assister partout et ne le perdre jamais de vue ; il Ta élevé à un honneur infini , par le mystère de Tlncarnation de son Fils , qui lui a procuré, par sa pauvreté et sa mort, des richesses immenses , et une gloire étemelle par ses opprobres ; qui lui a donné son corps et son sang pour la nourriture de son ame daais TËucharistie, et qui lui prépare, pour récompense de ses bonnes œuvres, la félicité du ciel et b jouissance de lui-même pour l'éternité. Peut-on mépriser celui dont Dieu, le créateur, fait tant de cas? Ne nous appread-il pas à l'estimer et è l'honorer? Aussi Fesprit de Dieu est ub esprit d'honneur envers l'homme; c'est pour cela que le Sage l'appelle humain (1). En s'adressant à Dieu , il lui dit : Vous qui êtes le domina-teur de la force... vous nous gouvernez avec un grand respe€t{2,). C'est ainsi qu'un peintre considère avec bien plus d'estime, et conserve avec un bien plo^s^ grand soin, le meilleur de ses tableaux , afin qu'il ne soit pas gâté par la poussière, et il ne le montre pas indifféijemment à tout le monde.
Notre Seigneur a encore infiniment honoré l'homme, en prenant sa nature et en lui donnant la sienne; il l'honore encore tous les jours de la manière la plus inconcevable, en entrant dans son corps, dans son ame, en daignant te visiter avec tant de bonté , tant de familiarité et tant d'amour, en le regardant conmie son frère, son ami , un membre de son corps , comme une chose qui est à lui, et qu'il a achetée très chèrement au prix de son sang.
(1) Humanus. Sap, 7. 23.
(2) Tu Domioator yirlutis.... cum magna revercnlta dispoois nos. Ihid. 12. 18.
Si l'esprit de Dieu est un esprit d'«stime pour Thomibe, il inspire ce sentiment aux justes : La sagesse acondmt le juste par des voies droites, et lui a montré le royaume de Dieu , et lui a donné la science des Saints ; elle lui a appris à estimer ses semblables (l).
Saint Grégoire de Nazianze, écrivant à Dioclès, lui dit : Où est l'esprit de Jésus-Christ» là est aussi l'esprit de modestie , d'honnêteté et de respect (2).
Le don de piété est extrêmement utile pour cela , parce qu'il nous inspire une grande vénération pour tous les hommes, dans la vue qu'ils appartiennent à Dieu d'une manière particulière; il remplit notre entendement d'es-» time pour eux, nous les fait considérer comme des créatures divines, comme ses enfans, par leur union avec le Fils de Dieu ; il remplit notre volonté d'affection pour eux, il nous les fait regarder avec humilité et respect, et veut que nos paroles soient pleines d'honneur et de politesse.
Il faut donc , pour bien vivre en Communauté , que le Religieux s'efforce de prendre cet esprit de respect^ qu'il s'étudie à prévenir tout le monde par des marques d'honneur, comme le dit saint Paul , qui recommande aux Corinthiens que tout se fasse dans la bienséance et avec ordre (3). Il dit aux Thessaloniciens : Nous Vou& prions, mes frères^ de vom appliquer à vivre en paix.., et de vous conduire avec honneur envers ceux du de^ hors (4)^ c'est-à-dire les infidèles, afin de les gagner.
(1) Sapienlia justum deduxit per vias rectas , et oa^dit illi regnàm Dei, et dédit illi scientiam sanclorum.... et honestum îecit iflum. Sap, 10. 10 et 11.
(2) Episi, 192.
(3) Omnia honestè et secandùm ordinem fiant. 1. Cor, 11. 40.
(4) Rogamus vos, ut quîeti sitis , et ut honestè ambuletis ad eos qui foris sunt. 1. Thess. 4. 11.
334 l'homme aeligieux.
Observez entre vous, disait saint Dorothée à ses Be« ligieux (1), le respect mutuel que vous vous devez les uns aux autres; quand vous vous rencontrez, que chacun incline la tète devant son Frère en signe de respect, avec la pensée de vous humilier devant lui , et par lui premièrement devant Dieu. C'est assurément une chose fort bonne d*en user ainsi, de rendre cet honneur à son Frère , et de le prévenir dans ce devoir. Pour le faire aisément, il faut, comme saint Ignace Ta enseigné, s'accoutumer à regarder notre Seigneur Jésus -Christ en notre Frère, comme en sa vive et véritable image. Saint Césaire d'Arles dit dans sa règle : Vivez tous dans une grande union de volonté et d'esprit; honorez Dieu mutudlement en vous, puisque vous avez le bonheur d'être ses temples (2). Saint Augustin avait dit avant lui la même diose (3).
Souvenons-nous, pour cela, de l'exemple de notre Seigneur, que saint Bernard ne craint pas de comparer à l'homme, quand il dit : Quand je nomme Jésus, et que je parle de lui, je me représente un homme doux et humble de cœur, débonnaire , sobre, chaste, miséricordieux , orné de toute sainteté, et extrêmement remarquable par sa prévenance (4). Bappelons-nous l'exemple de la sainte Vierge, qui, instruite par ses vertueux parens et par Dieu même , était douce et gracieuse et rendait à saint Joseph , à sa cousine sainte Elisabeth , et à toute sorte de personnes , tous les témoignages de
(1) InsUl. 4.
(2) Omnes uDaoimiter elconcorditer vivile, et lionorate in vobis inviccm Deum , cujus teropla esse meruislis. Régula 19.
(3) Honorale Deam in vobis invicem, cujus lenipla facli eslis.
(4) Cùm nomino Jesum , hominem mihi propono mittem el huroilem corde, benignum , sobrium , casium , misericordem , omni deniquc sanetitatc cl Iionestatc conspicuum. Serm. 15 in Cant,
respect. Aussi la sainte Église lui applique ces paroles du Sage : J'ai donné des fleurs d'une agréable odeur comme la vigne , et mes fleurs* deviendront des fruits d'honneur et de bienséance (1). Souvenons-nous aussi de Texemple des Saints, qui ont aimé cette vertu comme un vrai rejeton de la charité et de Thumililé , et en ont donné des exemples frappans. Nous allons en rapporter quelques-uns.
Lorsque Madeleine porta aux Apôtres la nouvelle que notre Seigneur était ressuscité, saint Pierre et saint Jean coururent au saint sépulcre pour s'assurer par leurs propres yeux delà vérité du fait. L'évangéliste dit qu'ils couraient tous deux; saint Jean étant plus jeune, arriva le premier ; il pouvait entrer dans le sépulcre , mais il ne le voulut pas ; il attendit saint Pierre, comme dit la Glose de Lyranus^ et le laissa entrer le premier.
Saint Luc raconte des premiers Chrétiens, que tout le monde les aimait, parce que, ainsi que l'explique saint Ghrysostome , ils se rendaient agréables et aimables à tous ; les interprètes ajoutent que c'était par leur vertu , la pureté de leurs mœurs , et leur prévenance entre tous.
Lorsque saint Antoine alla visiter saint Paul , premiw ermite, Dieu leur envoya miraculeusement , par un corbeau , un pain tout entier. Saint Paul , qui vivait dans une affreuse solitude depuis cent ans , sans avoir vu personne, déféra à saint Antoine l'honneur de le romjHre, à cause de l'hospitalité et de l'honneur qu'il lui avait fait de venir le visiter; saint Antoine voulait déférer cet honneur à saint Paul à cause de son âge. Après un combat de politesse, ils mirent tous deux la main au
W ^S9 ) quasi vitîS) frucliBcavi suavitatem odoris , et flores mei fruclus honoris el honestalis. Eccli. 24. 23.
pain et le rompirent par la moitié , ne voulant cèàer ni l'un ni l'autre en déférence (1).
Les Beligieux doivent suivie ces exemples , et tâcher d'être honnêtes et respectueux avec tous ceux avec qui ils vivent. Plusieurs manquent à ce devoir ; ils ne veulent se contraindre en rien, ils agissent selon leur naturel avec une trop grande liberté et une franchise rustique. Quelqnes-uns sont railleurs et moqueurs , aiment à contrefaire les gestes , les paroles , les actions des personnes pour les rendre ridicules. D'autres sont fiers, dédaigneux, méprisans, n'estiment et n'approuvent que ce qu'ils font, ne peuvent supporter qù'atec peine qu'on donne des louanges à leurs Frères , et trouvent toujours quelque moyen de les rabaisser. D'autres blâment avec peu de retenue , avec précipitation , ce que même ils n'entendent pas ; parlent avec hardiesse , sans discerner Tàge , la qualité et le mérite des personnes. D'autres usent entre eux de. manières rudes et grossières , se parlent sans respect , se tutoient, se disent des paroles inciviles. Sous ce rapport, les filles, pour l'ordinaire, manquent plus souvent que les hommes. En vérité , n'est-ce pas contre la raison de se contraindre moins dans l'état religieux pour la civilité et la bienséance , qu'on ne l'eût fait dans le monde , comme si les serviteurs du Dieu de l'univers n'étaietit pas des esprits aussi bien faits , aussi polis , aussi honnêtes que ceux des hommes.
Quand nous recommandons aux Beligieux la politesse, l'honneur et lé respect envers ceux avec qui ils habitent, et envers tous , nous n'entendons point parler de cette politesse qui dégénère en complimens vains et inutiles , en une multitude de cérémonies superflues , importunes et gênantes , qui incommodent et n'empêchent pas peu la
(1) s. ïlicronw in vila S.-Pauli.
âôuceut et Thonnète liberté qui doit régner dans une bonne conversation. Nous entendons par la politesse et le respect, d'abord le sentiment intérieur qui nous porte à estimer notre Frère par les raisons que nous avons données , à avoir pour lui Taffection qui découle de cette estime ; à Textérieur , à bien parler de lui , de lui parler avec des termes de civilité et de respect ; à se comporter envers lui avec retenue et bienséance; à lui donner, par nos actions , des marques de déférence , selon la condition et le mérite de chacun. Les imperfections et les défauts ne doivent pas nous empêcher de remplir ce devoir ; nous parlons avec beaucoup d'honnêteté et de . respect aux jeunes princes , quoiqu'ils aient dans Tesprit ' et le corps tout ce qui tient à la faiblesse de leur âge.
SIï.
De la Reconnaissance et de V Ingratitude.
La reconnaissance est une vertu qui nous porte à irendre quelque chose à celui de qui nous avons reçu un bienfait ; elle s'étend donc à tous ceux de qui nous pouvons recevoir quelque bien : à Dieu , à nos parens » et à tous les hommes en particulier ; il faut encore la rapports à la^sainte Vierge , à nos bons Anges , aux saints , qui nous aident continuellement (1).
Nous ne parlerons pas de la reconnaissance et de Fingratitude qui se portent sur Dieu , nos parens et nos supérieurs : cela ne va point à notre sujet; nous parlerons de la reconnaissance et de l'ingratitude dans le commerce ordinaire des hommes. Nous pouvons rapporter en
(1) Less. de Jusr. et Jure, lib. 2, cap. 47. J)ub. l;
quelque sorte la reconnaissance à rhumilité , qui est le sujet de ce chapitre , parce que les ame^ humbles sont naturellement reconnaissantes et sentent vivement la moindre chose que Ton fait pour elles ; Tingratitude tient à Torgueil ; car il n'est rien de plus orgueilleux que de se montrer ingrat , dit saint Jérôme , cité par saint Thomas (1). On ne veut pas tenir d'un autre le bien qu'on en reçoit , et l'on croit trop facilement qu'on l'a mérité. Sénèque avait dit auparavant que l'orgueil est le premier des vices qui rendent les hommes ingrats : Il ne se trouve personne , dit-il , qui ne soit un juge favorable en sa propre cause , et qui ne la décide toujours à son profit ; de là vient , quot que Ton fasse pour nous y que nons le prenons comme en déduction de la somme plus grande qui nous est due , et nous ne croyons pas qu'on nous estime ce que nous valons (2). L'orgueil est ingrat, parce qu'il ne veut ni devoir ni remercier; c'est bien plutôt lui , que la générosité et le détachement desprit, qui ne veut ni demander, ni recevoir, parce qu'il faudrait s'humilier pour demander et pour prendre, et qu'alors on montre qu'on a besoin.
Saint Thomas nous enseigne que le premier degré de gratitude est la reconnaissance du cœur; le second, le remerciment; le troisième, le retour du bienfait. La moindre chose que mérite un bienfait, quelque petit qu'il soit, est qu'on le sente et qu'on en sache gré, qu'on en remercie avec des termes d'affection ; enfin que l'on rende quelque chose, si ce n'est d'une manière égale, au moins comme on le peut, et plus si l'on peut; car ne
(1) Nihil est tam Miperlnim quàm ingralum videii. 2. 2. q. 162. a. 4. in 3 et ad 3.
(2) Nemo non bcrrignus est sui judex, ihdc est ut omnia meruisse se exislimet, et in solulum accîpiat , nec satis suoprxlio se aeslimalum pu^ tet» Senec, Hb. 2 de Bénéfice cap, 26»
donner qu'autant qu'on a reçu, dit saint Thomas, c'est ne rien donner.
Les degrés du \ice de l'ingratitude sont les mêmes, mais dans un sens opposé , parce que , comme dit le docteur angélique^ la dernière chose qui se fait dans un monument , est la première qui se défait quand on le détruit. C'est par le toit qu'on finit un Mtîraenl, et c'est aussi par le toit que l'on commence à le démolir* Le premier degré de l'ingratitude et son moindre effet, est de ne rien donner à son bienfaiteur pour son bienfait ; le second , qui est plus grave , est de ne point lui en faire de remerciment; et le troisième, qui est le pire de tous, de ne point lui en savoir de gré. Si l'on prend l'ingratitude d'une manière directe , son premier degré est de rendre* k mal pour le bien ; le second , de mépriser en paroles le bienfait reçu , de le blâmer , de s'en moquer; le troisième, de le regarder comme une offense et une injure. Celui-là est ingrat, dit Sénèque, qui nie d'avoir reçu un bienfait; ingrat, celui qui ne le rend point ; et le plus ingrat de tous eat celui qui l'oublie (1). Si les uns ne paient pas , au moins ils savent qu'ils doivent : la connaissance du bienfait est imprimée dans leur esprit, ses traces sont marquées dans leur conscience , quoique mauvaise , et un jour peut-être , la honte les avertira de leur devoir ; mais on n'est jamais reconnaissant d'un bienfait dont on a perdu toute mémoire (2) .
L'ingratitude est un grand vice , un vice odieux dont on a naturellement de l'aversion et de la haine ; on ne
(1) Ingraïus est qui beneficium accepissc se negat quodacccpit; ingratus esl, qui dissimulât ; ingratus, qui non reddit: ingratissimus omnium, qui oblilus. Lih,, 3. de Benef.* cap, 1.
(2) Hic numquam ficri graUs poiest, eut totum bcn«fictum elapsum est. Tbid.
peut soaffrir d'en être accusé , et toutefois ce \ice est très commun. Il n'est personne, dit Sénèque, qui ne s'accorde à dire que Tingi^atitude est une chose abominable, puisque les ingrats mêmes se plaignent d'être ingrats; et aiéan moins tout le monde tombe dans une faute que tout le monde blâme (i). Au commencement du premier livre du Traité des Bienfaits , il dit : Entre plusieurs grands yices qui régnent parmi les hommes, il n'en est pas de plus fréquent que l'ingratitude (2). Il dit plus loin : Il y aura toujours des homicides, des tyrans, des adultères , des voleurs , des sacril^es, des traîtres ; mais l'ingrat surpasse encore tout cela, à moins qu'on ne Ycuille dire que l'ingratitude produit tous ces vices, et qu'avec peine on peut trouver une méchante action sans^ que ce vice abominable y soit pour quelque chose (3).
Les Perses , les Macédonieas , les Athéniens et bien d'autres nations avaient tellement ce vice en horreur, qu'il était permis parmi eux de mettre un ingrat en jugement; et s'il était convaincu, il était sévèrement puni. Parmi les Calabrois il y avait une loi qui ordonnait à celui qui voulait se. plaindre .d'un ingrat, de sonner une certaine clochette placée à ce dessein : à ce son, quelques juges venaient pour entendre les griefs; s'ils les trouvaient raisonnables, ils obligeaient Tingrat, sous peine d'une grosse amende, à rendre au bienfaiteur la reconnaissance qui lui était due. Un vieux cheval,
(1) Non referre beneficiis gratiarn , cl esl lurpe , ei apud omncs habetur; ideode ingratis eliam ingrali querunlur, cùm lamen hoc omhibiis haereal, quod omnibus displicet. Ibid.
(2) Inter plurima maximaque vilia nullum esse frequentiùs quhm ingrati animi. Lib, 1. cap, 1.
(3) Erunt homicidae, tyranni , fures, adulleri , raptores, facrilegi, proditores; infra isla omnia ingratus est , nisi quôd omnia isla ab ingrata ADimo sant , sioe que vix ullum magnum facinus accre^il. Cap. 10.
ajoute rhistorien, qui avait rendu beaucoup de bons services à son maître, fut chassé de l'étable comme inutile, et obligé de chercher sa vie où il pourrait. Ayant aperçu de la verdure attachée à la corde de la clochette , en l'arrachant avec force, il fit sonner la clochette. Les. juges vinrent selon leur devoir ; ayant appris à qui ce pauvre cheval appartenait, et comment il avait été chassé, ils condamnèrent son maître à le reprendre et à le nourrir le reste de sa vie, comme s'il eût eu encore ses forces (l).
Puisque le vice de Tingratitude est si odieux , il faut en concevoir une grande horreur et le bannir des Communautés religieuses; mais comme ce vice est si ordinaire parmi les hommes, il est difficile qu'il ne se trouve fort souvent parmi les Religieux sans qu'ils s'en aper-* çoivent. Gomme le àial est plus commun que le bien, la vertu plus rare que le vice , il y a aussi plus d'ingrats que de personnes reconnaissantes : pour être re-^ comiaissant , il faut de la vertu ; pour être ingrat , il ne faut que l'amour- propre, qui veut tout pour soi et rien pour les autres , et nous en sommes pleins.
On rencontre quelquefois des âmes bien nées, de beaux et riches naturels , qui ont une grande inclina-^ tion à donner et à faire plaisir; eh bien ! ce sont ceux-là qui ont le plus de reconnaissance pour les plus petites ehofiies. On fait cet éloge de saint Ignace et de sainte Thérèse. Il n'est point de bienfait, quelque petit qu'il soit, qu'un bon cœur ne sache agrandir par son estime et par le bonheur qu'il éprouve de se voir obligé. Il est au contraire des naturels avares , serrés , mesquins , qui ont une si grande peine à donner, qu'il faudrait
(i) Herod., lib. Ij Xenopb., lib. 1. Cyrop. ; Val. Max., lib. 2» e^p. 1 el lib. 5. c. 3 ^ Apud Camer.i cap. !^l. 1 cenlur.
342 IrHOMME RELIGIEUX.
en quelque sorte des tenailles pour leur arracher quelque chose; encore, ce qu'ils donnent d'une main, ils voudraient presque le reprendre de l'autre. Ces geus-lè sont naturellement fort ingrats ; Us sont avares de tant de remercîmens , aussi bien que du reste ; quand ou leur fait du bien , ils ne pensent qu'à prendre , et non à se croire obhgés. *
Mais pour remplir comme il faut les devoirs de la reconnaissance, et éviter le vice contraire, il faut savoir la manière d^ bien faire un plaisir, et la manière de bien le recevoir : ce n'est pas une petite science pour beaucoup de personnes. Nous trouvons beaucoup d'ingrats, dit Sénèque, et nous en augmentons le nombre, parce que tantôt nous reprochons avec impatienee ce que nous avons fait , tantôt nous en exigeons le retour de mauvaise grâce , tantôt nous nous repentons de l'a-^ voir fait, tantôt nous nous plaignons de ce qu'on diffère de nous rendre ce que nous avons fait ; de cette manière nous faisons perdre au bienfait tout son mérite, non seulement après l'avoir fait , et souvent même au moment où nous le faisons (l). Qui de nous ne s'est pas laissé demander plus d'une fois la diose qu'il a donnée? Qui de nous y en voyant venir un solliciteur, n'a ridé le front, tourné la vue d'un autre côté, et fait semblant d'avoir d'autres affaires pour ne pas l'écouter? On met ordinairement de longs discours sur d'autres sujets pour éluder le suppliant et lui -ôter le moyen de faire sa demande. Si ce "bienfaiteur prétendu n'a pu échapper,
(1) Multo& experimur ingratos , plures facimus : quia alihs graves éxprobratores exactoresquc sumus ; aliàs levés , ot quos paulo posl rouneris sui pœuiteat ; alias queruli et minima momenta calumnianles : iia gratiam omnem corrampimus , non fanlùm poatqaam dedimus beneficiiim f sed dum damus. Lib» 1. do Benef,, cap» !•
n'a-t-il pas usé de remise , dit qu'il y penserait , c'està-dire timidement refusé? S'il l'a promis , c'est avec tant de difficulté, d'une manière si rencliérie, de si mauvaise grâce , qu'on eût dit qu'il avait peine à parler. Un bienfait donné de cette manière n'est pas un bienfait; on ne voit jamais de bon cœur ce qui n'a pas été donné de bon cœur, mais emporté par la force et extorqué.
Un bienfait est dû selon qu'il est fait; c'est pourquoi il ne faut pas le faire avec négligence, mais avec soin et avec affection (l).
Le même philosophe nous apjprend ailleurs de quelle manière on doit rendre un service : Donnons, dit-il , comme nous voudrions recevoir, et surtout donnons volontiers et de bon cœur, promptement et sans hésiter (2). L'ame du bienfait est le cœur ; c'est pour cela qu'il faut donner de bon cœur; car le cœur est le premier de tous les dons. Il faut donner promptement, car un délai qui ne serait pas fondé sur de justes raisons, montrerait que le cœur n'y est pas, et qu'il n'y a pas de bonne vo-r lonté. Les bienfaits les plus agréables de tons, ceux qui gagnent le plus les esprits, sont ceux qu'on trouve conune tout préparés, qui viennent au-devant du besoin, et qui n'éprouvent d'autre délai que celui qu'apporte Vhonnète refus de la personne qui doit le recevoir (3). Gomme dans le don c'est principalement l'affection que l'on considère, on peut présumer que celui qui a été longtemps sans donner,, a été longtemps sans vouloir don-
(1) Eodem aoimo beoeticium debelur quo ilatur, et ideo non est negligenler dandum. Ibid.
(2) Sic demus quomodo vellemus accipere ; ante omnia lii#CQlcr, cil6 , sine ulla dubiiatione. IHd,
(3) Gratissima SUAI bénéficia , parata , facile occurrentia, ubi nulia mora fuit nisi iu accipientis vereeuœdia. Lib, 2. de Benef. cap. 1.
ner (1). Il faut donner sans faire acheter le bienfait et sans se faire prier. Pour bien donner, il faut prévenir le désir de la personne et donner avant qu'elle ait demandé; il faut donner dès que le désir a été manifesté ; et , ce qui est encore mieux , il faut donner avant qu'on demande ; car on n'a pas pour rien ce qui a coûté à demander. Nos ancêtres, hommes très sages, ont dit : Une chose ne saurait être achetée plus chèrement' que quand, pour l'avoir, il faut recourir à la prière (2).
Il faut toujours que le bienfait soit accompagné d'une figure gracieuse, d'un visage ouvert, de paroles douces et aimables , qui montrent que c'est de bon cœur qu'on donne. Il faut bien se garder de montrer un visage morne , des manières froides , des paroles qui font connaître que c'est à regret qu'on donne, et beaucoup plus encore toutes celles qui offensent. Plusieurs , dit Sénèque, parla rudesse de leurs paroles, leurs manières altières et hautaines, rendent odieux les bienfaits qu'ils font; de sorte» qu'on se repent, non seulement de les avoir demandés, mais même de les avoir obtenus (3). Un certain Fabius Verrucosus , seigueur romain , disait que le bien que donne un homme chagrin et dur dans ses paroles, ressemble à du pain dur comme de la pierre, qu'un pauvre est contraint de prendre, mais
(1) Cùm in omni officio magis xslimelur daplis yoluniasj qui tarde fecit , diu noiuit. Ibid.
(2) Primum est anlecedere desiderium cujusque : proximum , sequi illud ; melius occupare anlequam rogemur. Non tulit gratis , qui cùm rogasset accepit ; quoniam quidem , ut majoribus noslris gravissiinis vins visum est , nulla res cariùs constat quàm quae precibus empta est. Jbid.
(3) Plerique bénéficia asperitate verborum et supercilio in odium adducunt , eo sermone usi , ea supcrbia , ut impetrasse pœniteat. Ldh, 'Z 4e Benef, cap. 4.
qu'il ne saurait manger, ou qui est plein de graviers, dont il ne pourrait user sans se déchirer la bouche et se casser les dents. Il faut donc la douceur des paroles de celui qui donne, pour augmenter la douceur du plaisir de celui qui reçoit; autrement T amertume des paroles aigrit la douceur du plaisir. Le Saint-Esprit dij;, par la bouche du Sage : La rosée ne raffraîchit-elle pas Vardeur du jour? Ainsi la parole douce vaut mieux que le bienfait; la douceur des paroles ne passe-t^elle pas lebienfail? Mais Vunet Vautre se trouvent dans Vhomme juste, et, selon les Septante, dans Vhomme gracieux (IJ. Il avait dit auparavant : Mon fils, ne mêle jamais les reproches au bien que tu fais ; et à tes dons ne joins jamais des paroles fâcheuses et tristes (2).
Voyons maintenant comment il faut recevoir un bienfait.
Quelques-uns ne font pas seulement paraître de la fierté et de Torgueil en donnant , mais encore en recevant (3). Il faut montrer sa joie, dit Sénèque, quand on reçoit , afin que celui qui donne ait des marques visibles de notre contentement , et que sur Theure même il commence à goûter le plaisir de son bienfait (4). Ne nous contentons pas de montrer notre reconnaissance au bienfaiteur, mais faisons-la éclater autant que nous le pourrons. Celui qui reçoit avec plaisir le bien qu'on lui fait
(1) Nonne ardorem refrigerabit ros ? sic el verbum melius quàm datum ? nonne ecce Terbum super dalum bonum , sed utraque cum ko* mine juslificato.... gratioso. Ecclû, c. 18. v. 16 el 17.
(2) Fili, in bonis non des querelam ^ el in omni dato non des Irislitiam Terbi mali. Ibid, v. 15.
(3) Quidam non laniùm dant beneficium superbe , sed etiam accipiunt Lib, 2. de Benef,, cap» 18.
(4) Hilares aceifriamus profilentes gaudium , et id danti roanifeslum 9)1 f ul fructum prssenlem capîat* Ibid, cup, 22.
346 L'UOmfE RELIGIEUX.
a payé la première année de la rente qu'il en doit (1). Il en est , poursuit ce philosophe, qui sont bien contens de recevoir , mais qui renient que ce soit en secret ; ils ne veulent point de témoins : soyez sûrs que ces gens ont une mauvaise intention. Il y a autant de gloire pour celui qui reçoit un bienfait de le publier , qu*à celui qui donne de ne faire connaître que ce que celui qui Ta reçu veut qu'on en sache. 11 en est d'autres qui ne remercient qu'à la dérobée et comme au tuyau de l'oreille , afin que personne ne s'en aperçoive. Cette manière de remercier ne vient pas d'une honte louable , mais c'est qu'on veut nier une dette; celui-là est ingrat qui remercie sans témoins (2). Quelques-autres voudraient bien , s'ils le pouvaient, rapporter à leur mérite ce qu'ils ne doivent qu'à la bonté d'un ami. Si quelqu'un les a assistés en ce qui touche leur vie et leur honneur , ils ne le voient plus aussi souvent que de coutume , et font éclater leur iagratitude en croyant caclier leur obligation. D'autres vont plus loin encore , et disent plus de mal de ceux qui leur ont fait le plus de bien; de sorte qu'il en est qu'il vaudrait mieux avoir offensés que d'avoir obligés. Gardons-nous bien , quand on nous donne quelque chose , de faire les délicats et les difficiles; car si nous ne montrons que nous sommes satisfaits au moment que nous recevons , comment le montrerons-nous plus tard ? il eu est d'autres qui font les froids et les dédaigneux en recevant , comme s'ils voulaient dire : Je n'ai pas besoin de votre présent ; mais puisque vous me forcez à le prendre , je le prends. Un autre reçoit avec une certaine négligence ,
(i) Qui gralè bcneficium accepit, priraam ejus pensiooem solvit. Ibid.
(2) Non esi ista verecuodia , sed inficiandi gem» : ingralus esl qui rcmolis arbilris agit gratias. Jbid, cap, 23.
un certain dédain qui fait dauter au bienfaiteur s'il lui fait plaisir. Un autre desserre à peine les dents , murmure deux paroles, et montre plus d'ingratitude en agissant de cette manière que s'il n'eût rien dit du tout.
Toutes ces manières de recevoir ne valent pas mieux que de rendre un bienfait aussitôt qu'on vient d'en recevoir un. Il en est, dit Sénèque, qui , si on leur envoie de petits présens , en envoient un autre à l'heure même , mal à propos et à contre-temps , tant ils ont peur qu'on pense les avoir obligés ; c'est faire affront à un présent que de le rendre sitôt : on montre , par une revanche précipitée , qu'on ne peut supporter l'obligation. Celui qui se hâte de rendre, agit plutôt en débiteur qu'en homme reconnaissant ; et , pour tout dire en un mot , qui veut payer trop tôt, fait paraître qu'il ne doit pas de bon cœur , et celui qui ne doit pas de bon cœur doit passer pour un ingrat (l). Celui qui ne veut pas garder chez lui un présent le regarde comme un fardeau^dont il veut se décharger (2).
Efforçons-nous donc , dans nos communautés , de nous montrer reconnaissans du bien qu'on nous fcdt , par notre manière de le recevoir , par nos paroles , nos services , et au moins par nos prières , et de n'être jamais ingrats. Nous devons faire tous nos efforts pour exercer à un haut degré la vertu de reconnaissance , dit Sénèque (3). Fuyez l'ingratitude , ajoute-t-il , comme un très grand crime; ne vous laissez jamais souiller par un vice si abominable. Yous savez que la plus grande in**
(1) Qmî fesiinat ulique reddere , non Iiabel animiuD grali hominis , sed débitons, et breviter dicaiQ, qai nimis cilo cupit aoWere , ÏQvituf débet , qui ievilas dçbet > iogratus est. Lih, 4. de Benef., cap, ultimo.
(2) Quod apud se non vuU esse , onus judicat esse non munus ; exoncrare sevult et ut gravi sarcina liberarc. Lil^ 6. do Benef,, cap. 41.
(3) Omnia facienda sunt ; ut gratissimi simus. Epést. 82.
jure qu*on puisse dire à un homme est de l'appeler ingrat (i). Vous avez dit à un homme toutes les injures , dit un ancien, lorsque vous l'avez accusé d'ingratitude (2) ; parce que , dit Àusone , la terre ne produit rien de plus méchant qu'un homme ingrat (3).
Apprenons des bêtes à fuir ce vice infâme. Quelle n'est pas la reconnaissance des chiens envers leurs maîtres ? Quelles caresses ne leur font-ils pas pour un morceau de pain noir? Ils les défendent au péril de leur vie ; quelques-uns meurent de douleur sur leurs tombeaux. Les bêtes mêmes les plus féroces donnent quelques exemples. Saint Macaire d^ Alexandrie était un jour assis seul dans sa cellule, et s'entretenait avec Dieu; une hyène, animal très cruel , vint avec son petit qui était aveugle , poussa la porte avec force, entra et le jeta aux pieds du Saint ; celui-ci le prit , lui cracha sur les yeux , fit sa prière , et aussitôt l'aveugle vit clair. La mère lui donna à téter , le prit et s'en alla. Le lendemain elle vint apporter au Saint une grande peau de brebis , qu'il donna depuis à sainte Sfélanie l'ancienne , et qu'il appelait le présent de la hyène (4).
L'histoire d'Angleterre rapporte un fait raconté par le roi Richard I®^. Un Vénitien , homme riche , nommé Vital , allant à la chasse , s'égara dans sa route et tomba dans une fosse faite pour prendre les loups , les ours , les lions , et autres bêtes sauvages qui dévastaient le pays ; déjà un lion et un grand serpent y étaient tombés. Vital , se sentant enfoncé , fit le signe de la croix pour lui servir
(1) Hoc (u cave lamquam maximum crimen , ne admillas j ha^c est enim injuria summa. Lih. 1. de Benef.y cap, 10.
(2) Dixeris maledicla cuncta cùm ingralum hominem dixeris. Puhlitu$ apud Lipsium in caput sup, ct7, Senecœ.
(3) Ingrato homine terra pcjus nil créai. /4pud Lips» ibid,
(4) In hifttor. Laus. cap. 10.
de défense contre ces deux bêtes cruelles , qui aussi pensaient plus à se sauver qu'à lui faire du mal ; et , malgré tout cela , il fallait tôt ou tard mourir de faim ou par les dents de ces bêtes affamées , parce qu'il n'y avait pas moyen de sortir de cette fondrière. Heureusement un pauvre charbonnier , habitant des forêts , entendit une voix sourde qui semblait venir de dessous terre ; il la suivit et arriva à la fosse , où il vit Vital , le lion et le serpent. Vital lui raconte alors brièvement son infortune, le prie, le conjure de lui prêter secours , avec promesse de lui donner la moitié de ses biens s*il le tirait de là ; le lion , par le remùment de sa queue , le serpent , par un doux sifflement, semblent lui faire la même prière. Le charbonnier va à sa cabane , apporte une échelle et la descend dans la fosse avec des cordes. Aussitôt le lion s'élance le premier , en grimpant par les échelons , le serpent le suit en se servant des entortillemens de son corps ; tous deux, sauvés , témoignèrent leur joie et leurs sentimens de reconnaissance à ce pauvre homme : lé lion saute devant lui et lui lèche les jambes ; le serpent fait des plis et replis. Vital monte ; délivré du danger , il réitère à son bienfaiteur la promesse qu'il lui avait faite , et retourne à Venise. Quatre jours après , le lion apporte à cet homme un chevreuil , et le serpent une pierre précieuse, comme une certaine marque de reconnaissance. Le seul Vital , ingrat et perfide-, manque à sa parole , nie la chose , traite son libérateur de fou , et le menace de le faire mettre en prison. Celui-ci va faire ses plaintes au juge, qui, connaissant par des preuves certaines la vérité du fait , condamna Vital à exécuter sa promesse (1).
(1) Madh. Pari9, in histor. Aogl. circa anno Chrisli 1195.
Quel dérèglement ! quelle indignité ! les hyènes , les serpens , les lions sont reconnaissans, et riiomme est ingrat ^