EH COMMUNAUTE IL FAUT ETRE AVEUGLE
Trois choses sont nécessaires pour bien vivre en com munauté , dit Gassien : Il faut que le Beligieux puisse dire avec le Psalmiste et à son exemple : Je suis comme un sourd qui n'entend pas ^ comme un muet qui ne peut ouvrir la bouche; je suis comme un homme dont les^ oreilles sont fermées et dont la langue est enchaînée. Il faut donc vivre en communauté comme un sourd , un muet et un aveugle (1). Yoilà le conseil que donnaient les anciens Pères. Comme il est extrêmement utile et important^ nous allons l'expliquer; nous parlerons d'abord de l'aveugle, ensuite du muet, et enfin du sourd : c'est la nature même qui indique cet ordre; car la première opération que nous faisons sur une chose, est de la regarder, de la voir et de la connaître. Après
(1) Tria hxc in congregatione Decessariô custodienda saut libi , ut •cilicet^ Bccuodùm Psalmistae senlenliam : Ego tanquam surdus noR audiebam , el sicut mulus qui non aperit os suum , et faclus sum sicut homo non audiens, et non fiabens in ore suo redargutiones ( Psal. 37. 13.) ; lu quoque velut surdus, ac roulus , el cœcus incedas. Libm 4i^ do iustit» lien,, cap. 41.
lavoir regardée et connue , on en parle ; et d'autres écoutent.
Celui qui veut sagement vivre en communauté , y couler doucement et utilement ses jours , doit donc fermer les yeux à mille choses qui s'y passent, et se rendre comme aveugle. Voyons en quoi consiste œt aveuglement.
F II faut n'avoir point d'yeux: pour considérer les actions d'autrui, pour faire attention à leurs défaiâs, ne point se mettre en peine de ce qu'ils pensent/ de. ce qu'ils disent, de ce qu'ils font, ne point se mêler de leurs affaires , à moins que l'emploi , la charité , l'obéissance ne nous y obligent; mais seulement s'appliquer tout entier à soi-même, penser à son emploi, vaquer à son avancement et-à sa perfection, être en linéique sorte solitaire au milieu de la multitude^ vivre comme s'il n'y avait que Dieu et soi dans le monde , suivant cette parole de l'ancien Père du désert : Si un Religieux ne peut dire : Il n'y a que Dieu et moi dans Tunivers, il ne peut pas s'attendre à posséder un parfait repos et à parvenir à un haut degré de vertu (1).
2^ Si le Religieux ne peut si bien fermer les yeux qu'il ne voie les actions d'autrui , il faut qu'il les voie sans les voir; s'il a connaissance de quelque imperfection et de quelque faute, qu'il n'aille pas plus avant, qu'il ne les critique et ne les censure pas, qu'il les excusé autant qu*il le peut et qu'il le doit ; qu*il prenne seulement garde de n'en être pas souillé , et que la vue de ces imperfections ne répande pas sur lui quelque odeur de leur malignité. Ceux qui entrent dans une chambre infectée de mauvais air , ou qui approchent de personnes atteintes de maladies contagieuses, se garan-»
(1) In scnlenu Palram ^gypU iavit. Palrum.
tissent du péril par le moyen de différens préseryatifs , de même, si le Beligieux voit des fautes qu'il ne puisse pas ne pas Toir , qu'il fasse si bien qu'il n'en reçoive aucun dommage. Que tout ce que vous voyez daus une maison, dit Gassien , de contraire au devoir et à l'édification, ne fasse pas plus d'impression sur votre esprit que si vous n'aperceviez rien ; de peur qu'ébranlé par l'autorité de ceux.qui fontjmal , vous ne soyez entraîne après eux , et porté à des choses que vous aviez auparavant condamnées (i).
Sainte Thérèse donnait et pratiquait excellemment ce coumUL Elle écrivait à une Religieuse d'un autre Ordre en ces tem«i : Ne craignez pas de demeurer dans un monastère où il y abeaucoup de Religieuses : avant la réforme, jai demeuré râa^-cinq ans dans un monastère où U 7 en avait cent vingt-qaatre. Cette grande multitude ne vous nuira pas ; elle servira même beaucoup à votte avancement, si vous vivez comme s'il n'y avait qae Dieu et vous dans la maison; tant que vous n'aurez point de charge qui vous oblige à prendre garde aux choses. qui se passent dans le monastère , n'y faites aucune attention; pensez seulement à vous, et tâchez d'acquérir la vertu que vous remarquerez en chacune; ne réfléchissez point sur les fautes. J'en usais ainsi; car quoiqu'elles fussent en si grand nombre , j'étais comme s'il n'y eût eu personne; ce qui me procura un très grand bien, parce qu'enfin partout nous pouvons aimer Dieu. Qu'il soit béni de ce que personne ne peut nous en empêcher (2) !
(1) Universa quaecamque TÎderis minus adificalioiiis habenlia , \elut emcvLS non videas , ne animatus eotum ^ quihaec agunt, auclorilale yel forma , ad id quod delerius esi et quod antè damnaveras traducaris. Xococil.
(3) Ribcra en sa vie, liv. chap. 13.
DE LA YI£ DE COMMUNAUlit 36S
C'est en Cela que consiste ce saint et salutaire ayeu*^ glement du Religieux , qui bannit Tesprit de curiosité^ )e désir de savoir et d'examiner les affaires d'autrui, et par suite empêche de soupçonner, de juger, de parler des actions, de se jeter dans ces petits partis formés^ quelquefois dans les Communautés par les esprits intri-^ gaus qui veulent Tenir à bout de leurs desseins. On te trouve par là délivré de toutes les menées, de tous les complots.
C'est un grand mal dans les Communautés, de se mêler sans nécessité et sans obligation des affaires des autres, de penser beaucoup plus à eux qu'à soi, non par charité, mais par curiosité , et par cette démangeaisoti^ naturelle qu'on a de connaître ce qui regarde le prochain» de sortir de chez soi pour voir ce qui se passe chez son voisin. Ceux , dit saint Jean Climaque (1) , qui ont tant de facilité à rechercher les défauts, à remarquer les fau*^ tes d'atttrui, montrent qu'ils ne connaissent pas les teara et n'ont pas envie de se corriger. Celui qui connaît seft vices, ses péchés, et leur importance, ne se met pas en* peine d'autre chose , parce qu'il n'a jamais assez de temps pour les pleurer, quand il devrait vivre cent ans , et verser autant de larmes qu'il y a d'eau dans la Jourdain.
Il se trouve quelquefois certains esprits curieux, remuans et inquiets , qui se mêlent de tout , sont conti-' nuellement en mouvement pour savoir ce qui se fait el^ ce qui se dit dans une maison, et sont toujours beaucoup plus portés à voir le mal que le bien. C'est la remarque que fait Phocius sur saint Jean Climaque (2) : Les âmes curieuses n'ont point la curiosité de connaître
(1) Gradu 10.
(2) Âd gradam cit. 10.
364 l'homme aeligieux.
]es vertus et les bonnes actions , mais bien de connaître les mauvaises ; elles ont la vue perçante pour découvrir les vices, et quand elles découvrent ou remarquent quelques légers défauts, elles se précipitent dessus, les examinent avec malignité, les interprètent mal, les blâment et les condamnent; si elles ne voient point de mal, elles en forgent, inventent des choses imaginaires et fausses plutôt que de n'avoir rien à reprendre et de ne pouvoir rien donner à la curiosité.
Celui qui veut vivre avec sagesse et avec paix en Communauté, et faire sûrement son salut, droit prendre un chemin tout contraire : être aveugle pour les autres, et dairvoyant seulement pour soi. Ne vous amusez jamais, dit saint Dorothée (i), à prendre garde dans le monastère à ce que disent et font les autres, où ils vont et d'où ils viennent , quand cela ne peut servir à rien ; appliquez vos soins à vous-même , pensez à votre salut. Il avait dit auparavant : Ne cherchas point à connaître les fautes d*antrui; ne soupçonnez jamais le mal. Si quelques-uns, par malice, comme cela peut arriver, sèment quelques mauvais bruits, tâchez de donner quelque couleur de vertu à la chose, et de l'expliquer en bien.
Voyons quelles sont les raisons qui nous obligent à ce sage aveuglement.
P Nous ne sommes point entrés en Communauté pour penser aux autres, mais pour penser à nous; Dieu ue nous a pas donné la charge de veiller sur les actions de nos Frères, mais sur les nôtres ; il ne vous demandera point compte de leur salut ni de leur perfection , mais il verra si nous avons négligé les nôtres , et si nous n'avons pas fait assez d'efforts pour arriver au degré de vertu auquel il nous appelle. Nous devons nous figurer
(1) losUt. 18.
qu'il nous dit, comme autrefois à saint Pierre , qui lui faisait une question indiscrète touchant la mort de saint Jean : Si je veuœ que Jean demeure jusqu'à ce que je menne pour juger les hommes, que t'importe? Ne pense qu'à me suivre (1); voilà ce que je désire de toi.
C'est une chose étonnante, que nous nous amusions à penser aux affaires d'autrui qui ne nous touchent point, que nous employions notre esprit et notre temps à des choses inutiles , tandis que nous avons sur les bras une chose d'une si grande importance que notre salut éternel. Nous avons tant de choses à examiner et à considérer en nous : nos imperfections , la multitude et la gravité de nos péchés, notre peu de vertu; combien nous sommes éloignés de ce que nous devrions être , et du peu de temps qui nous est donné pour cela. Le satyrique latin reprend ce désordre quand il dit : Personne ne cherche à rentrer en soi-même , mais on ne voit que ce qui regarde les autres ; on porte ses défauts sur les épaules, et ceux d'autrui devant soi (2). Le même satyrique ajoute : Demeurez chez vous, et voyez combien vous êtes pauvrement meublé (3).
2^ Tous ces regards curieux, toutes ces recherches sur les affaires d'autrui, partagent Tesprit, le remplissent de pensées inutiles, l'embarrassent, l'inquiètent, le troublent, le portent aux jugemens téméraires et à beaucoup de péchés.
Le Religieux qui veut trouver en Communauté ce qu'il
(1) Si sic cum volo manerc donec veniam , quid ad le ? lu me sequere. Joan.y c. uU.f v. 23.
(2) Ui ncmo in sese tentât dcscendcrc ; nemo
Sed prxcedenli spectalur inanlica tcrgo. Persius , Sati/r. 4.
(3) Tecum habita : noris quàm sit libi curla supellcx. Ibid,
est venu y chercher , c'est-à-dhre la paix de son esprit et le salut de son ame , doit donc se déterminer à se rendre aveugle pour un très grand nombre de choses , à les voir sans les voir , à fermer les yeux sur tout ce qui ne le regarde pas , et à ne penser qu*à lui ; il faut se rappeler WÊ/m ^mae cette fameuse inscription du temple de Delphes : GoBBaîs-4oi Un-méme. A-t«on jamais vu un jardinier négliger son jardin pour cultiver celui de son voisin , en ôter les pierres, arracher les mmvaiaes herbes , arroser les bonnes, émonder les arbres? S'il en Aail^Mià ainsi fait , il passerait indubitablement pour un homme sans jugement et sans -conduite. N'en us3z pas ainsi avec vous-même , et quand vous vous sentirez entraîné par quelque mouvem^it de curiosité sur les actions et les fautes du prochain dont vous n'avez pas la charge , donnez à Dieu ce mouvement , sacrifiez-lui cette curiosité , détoumeas vos yeux et votre esprit , portez^ks sur vous , dites- vous ce que Tobie disait à son fils , et saint Paul à son disciple Tîmothée : Pensez à vous{\).
(1) Tob.4,13î 1. Tim. 4,10.
Î>B LA VUl DB GOMMUIÎAUTE. 3C7