CHAPITRE IX
£]H GOMMUIfAUTE IL FAUT ETRE MUET.
Ce n*e3t point assez pour un Beligieux qui yeiit Meii vivre avec les autres et trouver son repos dans sa posi-* tion , d*être aveugle , comme nous venons de l'exprimer : il doit de plus être muet et savoir se taire. Je vour dirai ce que vous devez observer dans le monde , dit Sénèque à Lucilius : pour mener une vie assurée ^ rien ne vous servira plus que de vous éloigner de rembarras des affaires, de parler très peu aux hommes et beaucoup a vous-mêmes (1). Agissons de même en communautés
Un grand parleur dans une communauté ne peut y faire que beaucoup de mal , à lui et ai^^x autres. Celui qui parle librement et inconsidérément des uns et des autres , qui tranche à tort et à travers , est terrible et redoutable dans la maison où il demeure (2). Il vaudrait presque autant qu*il y eût un incendie ou une inondation 9 tant cette manie de parler cause de troubles et de ravages ! C'est ce que signifiait la devise de Tempereur Charles III : La bouche de celui qui parle trop jette le trouble et la confusion partout (3). La retenue et le silence sont donc nécessaires dans une communauté. Le Beli-
(1) Quae observanda libi sint ut lulior vivas , dicam : Nihil aeqoè proderit , quam quiescere , et minimum cum aliis loqui plurimùm l«cum. EpisU 103.
(2) Terribilis est in civitale sua vir linguosus. EccU, 9. 23.
(3) Os garrulum inlricat omnia. /Ipud Retisncr» Symbol, 3. elass, si/mboL 6.
gieux qui ireut avoir la paix et la donner aux autres , doit être muet dans beaucoup de circonstances. Yovoiis maintenant quelles sont ces circonstances.
l^' Il ne faut point parler des affaires de la maison , quand on n*en a pas la charge ; il faut les laisser couler selon Tordre et le mouvement que leur donnent ceux qui sont obligés de gouverner. Il ne faut rien dire des dispositions que prennent les supérieurs, deschangemens qu'ils font, de tout ce qui touche à leur gouvernement ; mais avec respect, humilité et soumission les laisser agir en toute liberté , et faire ce qu'ils jugent à propos qu'on fasse. Une règle expresse des Pères Chartreux dit : Si un Religieux a la permission de parler , nous ne voulons pas que ce soit pour s'entretenir des affaires et du gouvernement de la maison , ou pour s'immiscer en quelque manière que ce soit dans toutes ces choses , s'il n'en a reçu l'ordre du supérieur (I).
Saint Basile défend expressément , dans sa règle (2) , de s'informer avec curiosité des desseins qu'a le supérieur pour le gouvernement de la maison , et de prendre la liberté d'examiner ce qu'il fait et ce qu'il ordonne , parce qu'il ne faut pas gêner le supérieur et lui ôter le pouvoir de disposer librement des choses et des personnes comme il le juge à propos , sans faire tort au bien public de la communauté , et aux inférieurs , en forçant le supérieur , par les paroles semées dans la maison , à changer beaucoup de choses qu'il avait préparées pour le bien de tous. Eh ! certes , dit saint Basile , puisque nous avons confié nos âmes , qui sont si grandes et si
(1) Si liccnliam loquendi iiabcat , noiumus quod inijuiral aul loqualur de ncgoUis et rcgiminc doinùs, aut ullo modo immisceat se hujusmodi rébus , nisi k prxsidenlc injuDclum fucrit. P. 2 , stat, cap, 14, n. 8.
(2) Reg. fus. 48.
DE LA VIE DE COMMUNAtTE. 369
importantes devant Dieu , à la conduite de notre supérieur , qui doit en rendre compte à Dieu , n'est-ce pas manquer de jugement et de raison , que de nous défier de lui dans les choses qui , en comparaison ^ sont de bien peu d'importance?
2^ II faut être muet dans une communauté , afin de ne point murmurer contre le supérieur , et parler mal de lui en ce qui le regarde en particulier; car il est difficile de le faire sans offenser Dieu , puisque vous lui devez le respect comme à Totre supérieur , et que Dieu ne vous a pas donné la charge de sa conduite. Le bienheureux Jordain, second Général de l'ordre de Saint-Dominique , homme fort prudent , donnait deux avis importans pour bien vivre en communauté. Yoici le premier : Ne murmurez pas contre le Père Prieur (1) , et n'en parlez pas.
3^ Il faut garder le silence sur les occupations de ceux avec qui l'on vit ; c'est le second avis du P. Jordain : liiissez aller les autres , et allez (2) , c'est-à-dire ne vous mêlez point des autres , laissez-les aller comme ils l'entendent ; ne vous inquiétez et ne tous troublez point pour tout ce qui les concerne , à moins que la charité , l'obéissance y ou TOtre emploi ij'exigent davantage de tous ; ne pensez qu'à aller droit votre chemin , à avancer dans la vertu et à faire votre devoir. Il faut encore garder le silence pour ne point médire des autres , ne point se livrer à la raillerie, ne pas faire des rapports au supérieur contre la charité , et quelquefois même contre la vérité ; car souvent on augmente ou l'on diminue , on défigure l'action ou l'intention ; quelquefois même on parle d'une faute qui n'a jamais été commise. Enfin , il faut s'abstenir de toutes les paroles qui peuvent offenser, nos Frères,
(1) NoU munnurare de Priorc.
(2) Sine alios vadere , et vade.
parce que la charité nous rordonne ; nous devons vivre en paix avec tous , et d ailleurs c'est dans notre intérêt , parce que nous avons besoin les uns'des autres , et que par ce rapport mutuel nous sommes tous dans la dépendance les uns des autres.
4^ Ne parlons jamais de ce qui nous concerne, ne parlons jamais de nous avec estime et pour nous vanter ^ parce que cela déplait naturellement à ceux qui nous entendent , et qui n'ont pas de nous une aussi grande estime que nous pouvons l'avoir : Qu'un autre te lotêe , et non ta bouche y dit le Sage; un étranger, et non tes lèvres (1). Quand on se loue sans une extrême nécessité, dit saint Ghrysostôme , bien loin d'acquérir de rhonneur , on se rend ridicule et digne de mépris (2). Soyez de plus fort circonspect à parler de vos propres affaires , à découvrir votre cœur , à manifester vos secrets ; car un secret découvert n'est plus à vous. Vous ne savez souvent à qui vous parlez , et chacun prend et interprète lés choses qu'on lui dit, beaucoup plus selon les dispositions de son esprit que selon Tintention de celui qui les lui dit. Ne découvre ^int ton cœur à toute sorte de personnes , dit l'Ecclésiastique , de peur que celui à qui tu te confies ne te montre un faux intérêt, et qu'il ne médise ensuite de toi (3). Salomon avait dit avant lui : Ne découvrez pas votre secret à un étranger, de peur qu'en l'apprenant il n'exhale sa colère contre vous , et que votre ignominie ne soit irrémédiable (4).
(1) Laudet te alieniis , el dob os toum ; extraneas , et bob tabia tua. Prov. 27. 2.
(2) Honiil. 5. de laod. Tauli.
(3) Non omni homini cor tuum manifestas , ne forte inférât tibi gratiara falsam, et convitietur tibi. Eccli. 8. 22.
(3) Sccretum extraneo non révèles, ne forlè insullel libi càm audiefil , et exprobrare non cessel. Pror, 23. 0.
Il faut encore garder cette retenue et ce silence , quand on parle mal de nous , qu'on nous dit quelque chose de fâcheux et de piquant , ou qu'on nous fait quelque tort. Si Ion vous méprise , dit Cassien , si l'on vous fait quelque injure, demeurez ferme sans rien dire, ne vous servez pas de la loi du talion , et rappelez*vous ces paroles de David : Tai dit : Je veillerai sur mes voies pour ne pas pécher dans mes paroles; fat mis un frein à ma bouche quand le pécheur s* élevait contre moi; je me suis tenu en silence, je n'ai. point dit le bien que je pouvais répondre (1).
Je sais qu'il est certaines circonstances où Fcm peut se justifier et déclarer son innocence, comme lorsqu'il s'agit de la gloire de Dieu , du bien du prochain ; mais lorsqu'il n'est question que de nous , et de quelque diminution d'estime et d'honneur parmi les hommes , il vaut infiniment mieux se taire que de pécher. J'avoue que ce silence est très difficile; mais il faut alofs se rappeler l'exemple que nous a donné notre Seigneur , et le suivre » puisque étant Chrétiens nous faisons profession de croire sa doctrine et d'imiter sa vie.
Notre Seigneur, accusé devant Gaïpbe, souverain pontife , devant les prêtres et les scribes , avec la plu& grande violence et la plus grande injustice , par plusieurs faux témoins , pouvait facilement leur répondre et montrer son innocence et la fausseté de leurs accusations ; et il ne se défendit pas. A tout ce qu'on disait contre son honneur , contre sa doctrine et contre sa vie , il ne ré-
(1) Si tibi convitia j si îrroganlur injuriae , eailo immobilis , et ad res-« pODsioQem taiîonis , ut mutas , ausculta ; semper hune Psalmistae versiculum in corde tuo decanlans : Dixi, custodiaiq vias méat , ut non delioquam in lingua mea. Posui ori meo custodiam cùia consislerel peccalor adversum me , obmutui et hurailiatus sum , et sihii à bonis ( Psah 38. 2). fÀO. 4 de inslU Renunt. c. 41.
pondit aucune parole. Le grand-prètre se leva plein d'indignation et lui demanda avec autorité ce qu'il avait à répondre; Jésus garda le silence (I). Le pontife le conjura, au nom du Dieu vivant, de parler et de dire s'il était le Messie , fils de Dieu. Par respect pour la Divinité , pour faire connaître une vérité d'une si grande importance , qu'il était venu apporter et enseigner au monde , il répondit , non pour se défendre ou pour montrer qu'il avait tort de le traiter de la sorte , puisqu'il était innocent; non pour reprocher aux témoins leur fausseté et leur malice , mais pour déclarer simplement qui il était , conformément aux questions du juge.
Accusé devant Pilate par les princes des prêtres et les princes des Juifs, d'être un séditieux , un perturbateur du repos public , un séducteur ^ un fourbe et un ennemi de l'empereur et de l'état , qui cherchait à débaucher les esprits , à les porter à la révolte et à ne plus payer de tribut , il lui'eût été facile de répondre en deux mots à toutes ces accusations; il ne répondit pas un mot (2). Pilate , convaincu de son innocence, averti par sa femme et désirant le sauver , lui dit : Vous ne répondez rien ; voyez de combien de crimes vous êtes accusé (3). Jésus ne répondit pas un mol à tout cela. Pilate en fut extrêmement étonné (4).
Il tint la même conduite devant le roi Hérode (5), qui
(1) Jésus aatem tacebat. Matlh, 26. 63.
Çl) Cùm accasarelur à priocîpibus sacerdolum el seDioribus, Dihil rcspondit. Matth, 27. 12.
(3) Non respondcs qaidqttara ! vides inquanlis te accusant? Matth» 27. 19.
(4) Jésus autem amplius nihil respondil , ita ut mirarelur Pilaïus. Marc. 15. 4.
(5) El non respondil ei ad ullum Tcrbum , ila ut mirarelur praeses vehement«r. Diatth. 27. 14.
désirait depuis long-temps voir et entendre celui dont la doctrine , la puissance et Téloquence faisaient dire tant de choses merveilleuses. Il lui fit un grand nombre de questions ; mais notre Seigneur garda toujours un profond silence , et ne répondit rien à tout ce qu'Hérodc lui demanda. Ce prince, fort offensé, le fit traiter comme un fou , sans que notre Seigneur ouvrit la bouche pour s*en plaindre.
Pourquoi ce grand et inviolable silence? pourquoi se taire dans des occasions de parler si pressantes? Notre Seigneur ne pouvait-il pas parler? le verbe substantiel de Dieu manquait-il de paroles? la vérité pouvait-elle se tromper en parlant? Il s'agissait de sa vie, de son honneur, de tout ce qui peut toucher le plus sensiblement un homme; il était innocent : n'avait-il pas des raisons assez fortes et une éloquence divine pour prouver son innocence et la méchanceté de ses adversaires? et cependant il n*a pas voulu le faire. Il a donc fait ce qu'il y avait de mieux; il a fallu nous donner un exemple 5 à nous pauvres vers de terre , souillés de tant de crimes , pour nous retenir et nous taire quand nous serons offensés, et pour mériter la grâce de le suivre.
C'est pourquoi, si nous nous trouvons jamais dans de pareilles circonstances , jetons les yeux sur notre Seigneur, accusé , blâmé , méprisé , outragé et condamné très injustement par les hommes; honorons-le, unissonsnous à lui dans ses accusations et son silence, et efforçons-nous de l'imiter avec patience, humilité, force et amour. Quand nous sentirons naître dans notre cœur un sentiment de haine ou de colère , que l'envie se saisira de nous, ne lui laissons pas le temps de prendre racine^ représentons-nous de suite notre Seigneur devant Caïphe, devant Pilate et devant Hérode, accusé, injurié et chargé de toute sorte d'opprobres , et répétons souvent ces p^;-
rôles : Mais Jésus se taisait. Appliquons cet appareil de salut sur notre cœur, jusqu'à ce que son mouvement soit apaisé et pleinement guéri; alors nous sentirons naître une disposition à la patience, à l'exemple de notre Seigneur.
Dieu ne garde-t-il pas le silence, quand il entend tous les blasphèmes qu'on vomit sans cesse contre son infime majesté? que dit-il au milieu de tant d'outrages dont on l'accable, de tant de crimes énormes que l'on commet? il ne dit mot , il ne foudroie pas , il supporte avec patience et douceur ceux qui Toffensent; bien loin d'écraser ceux qui font du mal, de les précipiter dans l'enfer comme il le pourrait^ et comme ils le méritent, il les comble de ses grâces et de ses biens.
Yoilà, en général, quelle doit être la conduite du Religieux pour se débarrasser de beaucoup de difficultés; mais, puisque l'occasion s'en présente, nous allons en parler plus en particulier.
Importance de la bonne conduite de la langue.
Quoique la langue soit une (I?3 plus petites parties du corps humain, elle peut toutefois faire de très grands biens et causer de très grands maux : la vie et la mort sont au pouvoir de la parole (1). Quand les Égyptiens sacrifiaient à Sigalion, ils s'écriaient : La langue fait la bonne et la mauvaise fortune (2). Lorsque Pittacus de Mitylène, l'un des sept Sages de la Grèce, fut requis de couper la partie de la victime qui était la meilleure et
(1) Mors Cl vita io maoa lingu». Prov, 18. 21.
(2) Lingaa fortana , liogua daemon. Plut, lih, de Iside et Osirid.
DE LA VIE DE COMMllJ!«AUT£. 375
la plus mauvaise, il coupa la langue sans hésiter. Bias lit de même ( 1 ) .
La langue 9 dit saint Jacques, n'est qu'une petittpar^ de du corps, et cependant combien peut-elle faire de grandes choses (2) pour le bien et pour le mal, pour la vertu et pour le vice , pour le salut et la danmation ! Il la compare au gouvernail d'un vaisseau , petit en apparence, mais dont le mouvement est très important pour la conservation ou la perte du bâtiment : s'il est sagement conduit , il dirigera le vaisseau heureusement au port; s'il est mal conduit, il le jettera contre des écueils et des rochers, où il causera infailliblement son naufrage. Il ajoute : Vous savez qu'une étincelle embrase une grande forêt ; la langue aussi est un feu ; c'est un monde dHniquité, et n'étant qu'un de nos membres^ elle infecte tout le corps ; elle enflamme tout le cours de tu)^ tre vicj enflammée elle-même du feu de V enfer (3). Une seule parole ruine le prochain, lui ôte rhonueur, les biens et la vie ; c'est la source d'une multitude de péchés qui nous souillent , qu'elle commet , qu'elle enseigne , qu'elle persuade et qu'elle commande ; c'est un membre toujours inquiet, qui a peine à se retenir, qui voudrait se remuer continuellement et répandre son venin. C'est pour cela que Satan frappa le corps du saint homme Job d'un ulcère général , et affligea tous ses membres ; mais il ne toucha pas à sa langue , parce qu'il savait que la langue est un principe de péché, et
(1) Idem tract, de Garrul. et in Conviv. 7. Sapient.
(2) Lingua modicuna quidem membrum est « et magDa exaltai. Ca]^, 3 y V. 3.
(3) Ecce quantus ignis quàm magnam siWam incendit ? et lingua igois est, univenitas iniquitatit , quas macalat totmii corpus et inflammat rotam nativiiatis Doslfse...., inqaieiuni malum , plena Teneoo. mortifero. f^t 5— 8.
il espérait que Job, dans rextréme violence de ses douleurs, se servirait de la sienne pour s'élever contre Dieu et pour le maudire.
Qui pourrait compter, dit saint Bernard , la quantité d'ordures qui sortent de ce petit membre, la langue? Qui pourrait nombrer les immondices qui s'amassent sur les lèvres incirooncises , et combien est grand et préjudiciable le dommage que cause une bouche déréglée(l)?
PlfÂsieurs ont péri par le tranchant de Vépée^ dit TEcclésiastique, mais le plus grand nombre sont morts par leur propre langue (2). La langue ressemble à un fer de lance , mais elle est bien plus dangereuse et plus mortelle. La lance ne peut que blesser et tuer le corps; la langue blesse et tue le corps , Tame , l'honneur et tout, et souvent sans espoir de guérison. Leur langue, dit David, est une épée affilée (3); et son fils dit après, selon la version des Septante : Il y en a de qui les pa^ rôles sont des coups d*épée (4).
Puisque notre plus grand ennemi est notre langue, nous devons veiller sur elle avec le plus grand soin.
L'abbé Sisoïs fil cette prière pendant trente ans : Seigneur Jésus, défendez-moi de ma langue, car tous les jours elle me fait tomber (5).
(1) Quis numeret quantas modicum lingua membrum coDtrahat sordes? quàiB multiplex in labiis incircumcisis immundilia coagule tur? quîim ait gravis pernicies o^s incircamscripti ? Semt de tripHci eustod, manus , Itnguœ et cordis.
(2) Multi cecideruot in ore gladii » sed non sic quasi qui interierunt per linguam suam. Eccli, 28. 22.
(3) LÎDgua eorum , gladlus acutus.
(4) Sunt qui loquentes vulnerant ut enses. Prov, 12* 1&«
(5) Domine Jesu Cbrisle , protège me à liogua mea , et usque nunc per singulos dies corrao per ipsam et delioquo. ^pud Rosyûyd Ub» 51, libell. 4 , fi. 39.
Disons encore que notre langue est un véritable démon ; c'était ce qu'écrivait à un prêtre le P. Avila : Veillez avec un très grand soin, lui dil-il, sur la conduite de votre langue ; tenez- vous en gardé contre elle comme contre le démon ; tenez-la attachée conune une béte sauvage et dangereuse ; ne la déliez jamais qu'avec une grande prudence , comme on délie un jeune cheval fougueux qu'on tire de l'écurie , qu'on tient court de bride et qu'on n'abandonne pas à lui-même. Les lions et les tigres sont renfermés dans des cages de fer ; si on les en sort, c'est toujours avec la chaîne qui les arrête et les empêche de suivre le mouvement de leur férocité (1). C'est pourquoi la nature, toujours sage, a renfermé la langue dans la bouche comme dans une prison; les lèvres et les dents lui servent comme de barrière pour la retenir, et elle est encore arrêtée par d'autres liens.
Il faut vivre avec sa langue comme si Ton vivait avec un ennemi avec lequel on fût obligé de parler, de traiter, de boire, de manger, de faire voyage, ou de mener à sa suite un lion. L'homme est capable de dompter y dit S. Jacques, et a dompté en effet les bêtes sauvages , les oiseaux, les reptiles et autres animaux, mais nul homme ne peut dompter sa langue (2). Il faut pour cela un grand secours de Dieu. Que vos lèvres ne vous scandalisent pasj dit le Saint-Esprit par son Ecclésiastique; que votre langue iie soit pas pour vous une pierre d'achoppement qui vous fasse tomber ; soyez attentif à vos paroles , de peur que vous ne tombiez et n'ameniez le déshonneur
(1) 1. Pan. epist. 63.
(2) Omnis natura bestianim, et volucrum , et serpenlium , et ceterorum domantur, el doroita sunt à natura humana ; iioguam autem nallus hominum domare polest. Epist, cap. 3 v. 7.
sur voire ame{i)y en passant pour ua esprit léger et
indiscret.
Tout homme qui désire sincèrement faire son salut , fuir le péché, acquérir la vertu, se garantir de mille maux et devenir sage , dit avec le fils de Sirach ; Qui donnera une sentinelle à ma houchel qui mettra un sceau inviolable sur mes lèvres, afin que je ne tombe pas, et que ma langue ne cause pas m^ perte {2)9
n est certains anneaux de cuivre qui s'ouvrent , mais qui ne s'ouvrent que par la rencontre de certaines lettres qui forment un mot; le Sage semble vouloir dire par le cachet mystérieux dont il parle, que notre bouche ne doit s'ouvrir que par certains ressorts secrets, qu'aux: mots de vertus, de prudence, quand il est question du service et de la gloire de Dieu , selon cette parole de saint Ambroise : Jésus-Christ , le Yerbe de Dieu , doit être le sceau de notre bouche (3).
Pour obtenir ces deux grâces, il faut deux choses : il faut d'abord la demander à Dieu et dire avec David . Seigneur, mettez une garde à ma bouche et une porte à mes lèvres (4); et avec l'Ecclésiastique : Seigneur, mon père et le maître de ma vie, ne m'abandonnez pas au conseil de ma langue et de mes lèvres , et ne permettez pas que je tombe avec elles (5). Avant de parler au roi
(1) Non scandalizeris io labiis luis ; alteode in iliis , ne forlè cadas el adducas animas tuae inhonorationem. Eccli, 1. 37.
(2) Quis dabit ori meo custodiam , et super labia mea signaculum certum... {Juxta grœc. : signaculum astutum..v. f^atah. : sigiilum sapientiae ), ul nsn cadam ab ipsis, et lingua mea {.erdalme. Eccli, 22, 33. Lit), de grat, et liber, arhitr, cap. 16.
(3) Signaculum oris nostri Chrislus sit , verbum Dei.
(4) Pone , Domine , custodiam ori meo et oslium circumslanlisc labiis meis. PsaU 140.
(3) Domine patcr et dominator vit» mes ^ ne derelinquas me in con- «ilio eoram, nec sinas ^ me cadcre in iilis. Eccli* 23. 1.
Assuérus, Ësther demanda d'abord la grâce à Dieu et ] ui dit : Mettez en ma bouche des paroles convenables ( 1 ). L'Église semble faire allusion à ces paroles , quand elle dit : Seigneur , faites-moi parler comme il convient ; mettez dans ma bouche des parDles qui soient proférées selon la raison , votre volciité et vos lois , par le mouvement de votre esprit, et non par celui de la nature, de la passion et du vice (2).
En effet , c'est à Dieu de gouverner notre langue : cest à rhomme de préparer son ame^ dit Salomon; c^est^ au Seigneur de régler ses paroles {3). L'homme sage peut, bien penser à ce qu'il dira, se préparer avec soin ; mais, quand viendra le moment de parler, que la langue vou-* dra exprimer les pensées de Tesprit, il faut que Dieu aide rhomme de nouveau et conduise £a langue ; autrement elle prendra facilement un mot pour un autre , et ne. saura pas énoncer ce que l'expérience a conçu et préparé. L'expérience h montre tous les jours; car la langue est, comme le disait le diacre Agapet à l'empereur Justinien,. un instrument qui glisse facilement (4). Gomme la langue est humide, dit saint Gr^oire de Nice, elle se tourne, et en se tournant se détourne aisément (5). David la compare à la lancette du chirurgien, qui coupe où il ne faut pas (6). Il faut donc d'abord le secours de Dieu.
Il faut, en second lieu, que l'homme fasse une attention
(i) Tribue ) Douiioe , sermonem composilum in ore meo. Esth. c, 14, 13.
(2) Da sermonem rectum etbene sonantem io os meum. Domin. 4. Sept, in offic, Resp, 7.
(3) Hominis est animam prseparare, ec Domioi gttbernare linguant Prov* 16, 1.
(4) Idsi. ad Imp. Justin.
(5) H<»Qil. 1. in Ecd.
(6) Sîcut novacnla acuta , fecisli doittm«
particulière à la conduite de sa langue, et qu*il dise avec Da\id : J'ai pris la résolution de veiller sur toutes mes voies, afin de ne pas pécher par ma langue (i). Il faut qu'il se rapporte encore ces instructions du Saint- Esprit : Celui qui garde sa bouche, garde son ame; mais celui qui sans cesse agite ses lèvres, connaîtra le mal (2). La bouche de Vinsensé est sa perte , et ses lèvres la ruine de son ame (3j. L'honneur et la gloire sont dans les dis^ cours du sage, d'un homme de bon sens qui sait ce qu'il dit; mais la langue de V imprudent est sa ruine (4), parce qu'elle découvre sa faiblesse. Fonds ton or et ton ar^ gent , dit le Saint-Esprit , et fais une balance pour tes paroles et un frein solide pour ta bouche, et sois attentif à ne point pécher par la langue , de peur que lu ne tombes devant tes ennemis qui te dressent des embûches , et que ta chute ne devienne incurable jusqu'à la mort (5). Que l'homme qui désire son bien, s'efforce donc de suivre ces avis salutaires, qu'il exécute ce qu'il a promis avec David; qu'il imite en cela le saint abbé Pambo. Cet abbé, au rapport de l'Histoire Tripartite, vint trouver un Père plus savant et plus avancé que lui , afin qu'il lui apprit quelques psaumes et qu'il lui donnât quelques bons conseils pour son salut. Celui-ci lui lut le Psaume 138, qui commence ainsi : Tai résolu de garder
(1) Dixi : cuslodiam vias meas , ut non delinquam in lingua mca. ^(2) Qui custodit os suum , custodit animam snam : qui aulem incoasideralus eslad loquendum , sentîet mala. Prov. 13 , 3.
(3) Os stuiti contritio ejus, et labia ipsius ruina animae cjus. Prov, 18, 7.
(4) Honor et gloria in serroone sensali ; lingua vero imprudcnlis sub- ▼ersio est illius. EccK, 5,13.
(5) Aurum luum et argenluro tuum confla , et verbis luis facilo slaleram, et frenos ori luo rectos ; et attende ne forte labaris in lingua, et eadas in conspecta inimicorum insidiantium tibi , et sit casus tuus iosatnabilis in niortem. Eccli. 28. 29.
mes wies et de ne point manquer par mes paroles. Pambo ne voulut pas en entendre davantage , et dit qu'il en avait assez (1). L'historien Socrate ajoute qu'il étudia et rumina ce verset pendant dix-neuf ans , et qu'il disait fort long-temps après qu'il ne l'avait pas encore assez bien compris ni assez bien pratiqué (2).