‹ L'homme religieuxChapitre 24 sur 31 · SU · texte numérisé non relu

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Du Silence.

Deux choses sont nécessaires pour la bonne conduite de la langue : le silence et la parole. Nous commencerons parle silence, comme le fait la nature, puisque l'homme, dans son enfance , est quelques années avant de parler. Nous commencerons ce sujet par les paroles de saint Jean Ghrysostôme, qui dit, avec son éloquence ordinaire, en parlant du silence : Mon Frère, pour vous exciter à observer le silence , je vous dis qu'il vous servira de muraille pour vous mettre à couvert de beaucoup de maux, qu'il vous élèvera au-dessus de vos passions , et vous rendra invulnérable aux traits de vos ennemis. Le silence bien compris , joint à la crainte de Dieu , est un chariot de feu qui emporte l'ame au ciel comme Élie. 0 silence ! bonheur des Religieux , échelle du ciel , chemin du royaume de Dieu; ô silence ! source de la componction, miroir où le pécheur voit ses péchés, principe de lumière y de mansuétude et d'humilité, frein des oreilles, sauvegarde des yeux et lien de la langue; ô silence ! port assuré où se trouve la tranquillité de l'esprit ; école de la lecture , de l'oraison , de la contem-

(1) Lib. 8. cap. 18.

(2) Lib. 4. cap. 18.

plation; aide pour acquérir toutes les vertus, et source de tout bien(l). Ces louanges, que saint Chrysostômc donne au silence, sont bien propres à nous le faire estimer, aimer et observer ; mais arrêtons-nous à quelques considérations.

Le silence a long-temps été regardé comme un des principaux fondemens et un des soutiens les plus forts et les plus nécessaires de tous les Ordres religieux, f.e silence , dit saint Bernard , est notre gardien ; c'est e n lui que réside notre force, suivant ces paroles dlsaïe : Dans votre silence et votre esprit sera votre force; partez peu aux hommes, espérez beaucoup en Dieu (2).

L'auteur de la Yie de saint Dominique dit : Pour ce qui tient au silence, qui est comme le fondement de notre Ordre, il y avait une défense étroite de le rompre ; on y apportait le soin le plus vigilant et une application ex.trême, desortequ'on regardait comme un crilne de parler sans une très graude nécessité (3).

Un auteur de la Compagnie de Jésus lappelle le point le plus important et le plus capital de la Religion (4). Tous les fondateurs d'Ordres de l'Orient et de TOccideut Ton recommandé très expressément et avec une affection toute particulière à leurs disciples. Un autre dit : Le silence est comme la forme et la substance de l'état religieux. Ce n'est pas, ajoute-t-il avec raison, qu'au fond

(1) Homil. de patient., tom. 7. Graec. Ànglic , p. 438.

(2) Silentium esl cuslos religionis , et in quo est fortitudo Doslra : dicit enim Isaias. in silentio et spe eril forliludo vesira (fsai, 30 , 15). Serm 2 , de mutât, aquœ in vinum.

(3) Pro serrando silenlio, quod sacr<e religionis quoddam fundaracnlum €3t, severa quaedara exercebatur censura , cura religiosa , et s'udium ingens : nisi enim grandis urgerel nécessitas , aul ingens pericuiiim immineret , nefas erai silen!iurn frangorc. Apud Sur. 4. auyusli.

(4) C.ipiit religionis. /4nd, Schottus , lib. 1 de hono sihntii , cap. 5.

il le soit, mais c'est qae sans lui la forme de la Beligion ne peut se soutenir, sa substance ne peut le nourrir, son ame Faimer et lui faire produire des actions de vie ( 1).

La vie du Religieux doit n'être compta pour rien sans le silence, est-il dit dans la Yie de saint Odon ; ses actions, quelques bonnes qu'elles soient, ne méritent aucune estime, et, selon la doctrine et les enseignemens des pères, ne comptent pour rien.

Quoique chaque Ordre ait ses règles et ses constitutions particulières adaptées à sa fin , et semble par là se séparer des autres , ils s'accordent tous à recommander ^ à ordonner et à embrasser fortement le silence (2). Le mot silence est écrit en gros caractères en plusieurs endroits de la maison , tant cette vertu est importante à l'état religieux; le nom des autres vertus n'y est pas écrit.

Les Pythagoriciens appelaient leurs écoles , écoles de la taciturnité et du silence , parce qu'ils étaient oUigés de le garder pendant cinq ans , et d'apprendre la doctrine de leurs maîtres sans dire mot. Eh ! certes^, les maisons religieuses ont bien des raisons plus fortes pour porter le nom de maisons du silence. Les païens mêmes ont toujours regardé le silence comme propre aux choses saintes et convenable aux personnes consacrées au ser-^ vice de Dieu. C'est pour cela qu'Eunapi as l'appelle mys-* térieux et pontifical , le regarde comme un ornement particulier aux prêtres et aux personnes appliquées au

(1) Sihealium est Teluii sialus religiosi forma aique sobslanlia. Alvar. de Pas , t. 2 , lih, 2 , j9. 2 , cap. 13.

(2) Sine silentio pro nîhilo ducenda est vita monachi ; qai usquci aJeô est aliquid donee sub silentio stadaerit , co Tero remoto ^quiaquid bcne ve! honestè se agere putaverit, secandùm inslitutionem pairam , nihil cril. J^pud Sur. noreml. Hh, 2, n. 8.

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culte de la Divinité , comme une qualité qui doit spécialement accompagner les choses divines (1).

Les maisons religieuses doivent donc être des maisons de silence, si Ton veut y louer Dieu et le bien servir. Aussi voyons-nous, par une expérience journalière 9 que, dans les maisons religieuses où le silence se garde le mieux les autres règles s'observent plus exactement , Tesprit religieux y règne avec plus de pureté, on y respire une certaine odeur de dévotion , de recueillement et de sainteté qui se répand dans toute la maison , la parfume et l'embaume, à la grande édification des séculiers, à qui elle inspire des sentimens de piété et de vertu ; mais dans les maisons où cette règle est violée, où Ton entend des paroles superflues , il y a bien plus d'indévotion et de dérèglement.

L'abbé de Saint-Thierry , parlant du silence qui s'observait au monastère de Glairvaux du temps de Saint Bernard , dit : Le bruit qui s'était répandu du profond silence qui régnait à Glairvaux, imprimait une telle vénération, une si grande retenue, même aux séculiers qui arrivaient , qu'ils n'osaient émettre , je ne dis pas des paroles mauvaises , oiseuses, mais même celles qui auraient été hors de propos (2). Les quinze cents moines qui vivaient sous la conduite du saint abbé Âmos , dans la solitude de Scéthé , gardaient^ à certaines heures un silence si profond, que les étrangers croyaient qu'il n'y avait personne, jusqu'à ce qu'entrant dans l'enceinte du monastère , ils les voyaient tous occupés , chacun , dans leur cellule , à la prière ou à quelque autre chose , et dans

(1) In iEdcsio.

(2) Silenlii ordo el fama tania eliam apud saeculares homioes supervenienles sui facicbat reverentiain , ul el ipsi non dicam prava et oliosa , sed aliquid eliam quod ad rem non attinerel , ibi loqui vererentur. LU, 1 , viiœ S. Bern,, c. 7.

le plus profond silence (1). De même Ammon , Père de trois mille Religieux dans les monastères de Tabenne , vivait avec eux dans un si grand silence , que le lieu de leur retraite paraissait inhabité , chacun s*occupant à la prière sans parler à personne (2). Je me suis trouvé plus d^une fois dans certaines maisons religieuses , où le si* lencup s^observant mieux qu'à l'ordinaire, on me disait : Tl semble que nous commençons maintenant à pra-> tiquer la vie religieuse : tant il est vrai que le silence sanctifie les maisons , et profite à ceux du dedans comme à ceux du dehors.

Le saint abbé Agatbon disait : Trois choses sont néces-^ saires aux Religieux : l'observation du silence , l'amour de l'oraison et la pratique de la patience. Le silence est mis au premier rang , parce qu'il est le principe de l'oraison comme l'oraison est le principe de la patience. L'apôtre saint Jacques , en s'adressant à tous les Chrétiens , dit ces paroles qui doivent s'appliquer à plus forte raison aux Religieux : Si quelqu*un de vous croit avoir de la piété et ne met un frein à sa langue , mais séduit lui-même son cœur, sa piété est vaine (3).

Le silence n'est pas seulement le fondement de la vie religieuse , c'est le fondement de toute la vie spirituelle, où l'on acquiert la justice et la vertu par le silence, dit Isaïe (4); et saint Jacques vient de nous dire que tout homme qui aspire à la sagesse et à la vertu , n'en aura que l'ombre , s'il ne sait retenir sa langue. Cassien rap-

(i) MaraU lib. 4. c. 6.

(2) Raffio apud Roâweyd. iib. 2, c. 3, et Pallad. in hîst. Lausiac, c« 48.

(3) Si qais patat se religiosam esse non refrsnans lingaam suam , sed seducens cor saam , hajas vfna est religio. Jacob. 1, 26,Iiumbert, Turrecrem, Cathar.j etc., apud lYigr, adregnl. 26, i». 11.

(4) Cultus justiliae , silenlium. Isai, 32. 17.

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porte que Tabbé Nesteroii , le formant à la y ie spirituelle^ lui donna pour premier principe de s'imposer un très profond silence , parce que le silence était la première porte de la morale chrétienne et l'entrée de la vraie science de Tesprit (1), et il apporte pour preuve ces paroles de Salomon : Tout le travail de l'homme eonsisle à bien régler ia langue (2).

Saint Pierre Damien , écrivant à Timpératrice Agnès , lui dit : Quand vous n'entendez plus le bruit des paroles humaines , le temple du Saint-Esprit s'établit en vous par le silence ; l'histoire sainte nous l'assure : lorsqu'on bAtit le temple de Jérusalem , on n'entendit ni le bruit du marteau , ni celui d'aucun autre instrument ; car le tefnple de Dieu doit être élevé par le silence. Lorsque Vame ne s'épanche pas au dehors par les paroles , le temple de la vertu et de la perfection s'élève à Tinténeur (3). L'épouse , c'est-à-dire l'ame qui veut avancer dans la perfection , dit dans les Cantiques que son bien aimé prend son repas au milieu des lis (4). Le lis, au sortir de la terre , jette une grande quantité de longues feuilles; mais à mesure qu'il croît et arrive près de la fleur , il en produit beaucoup moins et de bien plus petites. Les feuilles sont nos paroles ; plus une ame avance dans les voies de Dieu et se rend parfaite , plus elle

(1) Ut indicas summum ori tqo silcnlium ; bic esl cnim primus disciplinas ac!ualis ingrcssus.

■(1) Omnis labor hominis in ore ejus. Eccle* 6. 7.

(3) Dum strepilus bumani cessât alloquti, construitur in (e per silentium teroplum Spiritùs sancli. Hinc est quod de Israelitici lempU coQslrucrione sacra teslatur bistoria, qnia mallcu.s cl securis efomne ferramentum Bon sunt audila in domo Domini ciim aedificarelur. Tem> plum quippe Dei ptr silentium crescil, quia cùm mens bumana per exteriora verba se non fundit , in sublime fa«ligiam spirilualis sedifieii structura consurgit. Ji!pist. 130.

(4) Pascilur inter lilia. Cant, 2, 16.

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retranclie des paroles. Il y a, dit saint Bernard, trqis espèces de circoncision : la circoncision de la cbair pour le Juif, la circoncision du cœur pour le Clu:étien, It circoncision de la langue pour le parfait (I). C'est poqr cela que saint Jacques dit : Si quelqu'un ne fait pas d^ faute en parlant , c'est un homme parfait (2)< La langtie est^ de tous les membres de notre corps , le dernier qqi arrive à sa perfection , et le premier gue l'on perd (3).

Le Saint-Esprit , en descendant sur les Apôtres pour les combler de ^àces et les rendre parfaits , desceofUt en forme de langues de feu , afin de montrer que pour se purifier et arriver à la perfection , 3 faut d'abord ré*former sa langue. Jésus-Christ , dans le très saint Sacrement de l'autel , institué pour nourrir , fortifier , sanctîlier, déifier nos âmes, touche premièrement notre langue.

Mais pourquoi le silence est- il si nécessaire? Il tBlî^-^ €ile de le comprendre : pendant le cours de notre vie nous devons éviter le mal et faire le bien; pour cela 1« silence est absolument nécessaire^

1 ^ Il est nécessaire pour ne point faire le mal ; cigr il est certain que le silence empêche beaucoup de pécl^éSp Le Saint-Esprit nous dit aussi : Le péché abonde dans te multitude des paroles (4). Il dit ailleurs : Celui qui se répand en paroles blessera son ame (5). Parce qu* les mouvemens de la langue sont extraordinairement prompts, dit safint Basile, ils font commettre avec la

(1) Tria sunt prsBpulia qus frœcidantur : carnis preeputium io Ju- «Iso ; cordis praeputîum in Chrisliano ; lingu^e prsputiam in perfecto.

Jn sententâs,

(2) Si quis in verbo non offendit, bic perfectus est \ir. Epist. 32.

(3) Aristot. 2. de gêner, anim. ; Plin. lib. il. cap. 37.

(4) In mulliloquio non deeril peccalum. Prov, 10. 19.

(5) Qui mulUs uUlur verbis , l»det animam suam. Eccli, 20. 8.

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plus grande facilité des péchés de toute espèce. On passe iusensiblement des paroles nécessaires aux paroles inutiles ; des clioses vraies aux choses fausses , des bonnes aux mauvaises (1). Ensuite , dit saint Ambroise , les pa-^ rôles qui sortent en affluence de la bouche, ne sont pas pesées , et il est impossible qu'elles ne soient souillées de quelque tache. Enfin , d'après saint Grégoire , Tame se multiplie en quelque façon dans la multitude des paroles; elle se laisse aller à beaucoup de choses différentes qui l'occupent ; elle empêche d'avoir toute l'attention nécessaire et sur elle , et sur ses paroles , pour ne pas tomber. Retenez , dit saint Ambroise , la profusion dans a'os paroles , de peur que leur trop grand nombre ne soit pas sans péché (2) ; donnez des bornes à vos discours ; retenez dans leur lit les eaux courantes de votre bouche : une rivière qui déborde laisse sur ses rives des eaux infectes (3). Saint Arsène , si remarquable par son amour pour le silence , disait : Je me suis souvent repenti d'avoi r parlé , mais jamais de m'ètre tu (4). Caton avait dit longtemps avant lui : Ne pas parler ne nuit à personne (5).

Puisque la langue , ainsi que nous l'avons montré, est la source de tous les maux et un monde d'iniquité« , comme le dit saint Jacques , le silence doit être le principal remède ; les autres vertus avec toutes leurs forces ne peuvent retrancher certaines paroles mauvaises :

(1) Basil, in Ps. 33.

(2) In mulliioquio , nequaqunm, qui exit scrmo, Inilinalur : Iiinc imprudentcr labitur. Amhros. lib, do Caùi et Abcl , rap, 9.

(3) Alliga scrmonom liium ne luxuriclur, ne lasciviat , el mnltiloquio peccala sibi colligat : sil restriclior el ripis suis coercealur : cilo hilum colligit amnis cxunddDS. LU. i. de offiCf cap. 3.

(4) Me saepe pceniluit locutum esse , numquam lacuissc.. Jn eju.'i vita apud Sur. \0 juHi , cap, 25.

(3) N^m nulli tacuissc nocct; nocet esse loculum.

rfaumilité, les paroles d'amour- propre ; la charité, les médisances ; l'obéissance , les murmures ; la chasteté , les paroles impudiques ; la patience , les paroles aigres ; et les autres vertus, les vices qui leur sont contraires. Mais le silence tout seul sufût , dit saint Jean Climaqne , pour combattre et détruire tout (1).

2° Il est certain que le silence donne une très grande facilité pour faire le bien et s'exercer à la pratique des vertus. Isaie nous a dit que la justice et la perfection s'acquièrent par le silence. C'est dit saint Jean Climaqne, une pente insensible du chemiu de la vertu , une éléVa«» tion secrète vers Dieu ; le silence nous rend attentifs sur nous-mêmes , ouvre notre cœur aux lumières et aux ins-^ pirations de Dieu , nous dispose à recevoir ses grâce* , selon ces paroles de Jérémie : Heureux celui qui attend en silence le salut de Dieu (2). Le silence est encore utile à la pureté de lame, et empêche qu'elle ne se rouille par la communication des créatures. Un Beligieux disait à l'abbé Sisoïs : Mon Père, j'ai un grand désir de conserver mon ame pure , quel moyen faut-il que je prenne? — ^ Mon Frère, vous le pouvez par le silence : comment pourrions-nous conserver notre ame dans la pureté , si notre langue en ouvre la porte à tout ce qui peut la souiller (3)?

De plus, le silence est la meilleure disposition à l'o-r raison , qui sans lui devient très difficile à cause de la multitude des distractions, Aussi Dieu dit dans Osée : Je mènerai Vame dans la solitude , et là je parlerai à son cœur (4); je lui parlerai avec bonté, je la consolerai et

(1) Gradu 11.

(2) BoD'jim est praestolari io silenlio salulare Dei. Thr* 3. 26.

(3) ApudRosweyd. lib. 5. libelLll. n. 27.

(4) Pucam ca in soliludincm et luquar ad cor ejus. Osfiœ 2. 14.

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