‹ L'homme religieuxChapitre 26 sur 31 · III · texte numérisé non relu

III

Aulres motifs qui doivent nous porter à observer le

silence^

Le silence est le caractère de la prudence , l'effet de la sagesse, et la marque à laquelle on peut reconnaître les hommes vertueux.

L'homme prudent se taira ^ dit le Saint-Esprit (2). Celui qui modère ses lèvres, est très prudent (3). Que vos paroles soient en petit nombre..,, la folie se rencon-^ ire dans les longs discours (4). La folie écume sur la bouche de V insensé (5). As- tu vu V homme qui se préci-» pite dans ses discours? Jl y a plus à espérer d*un insensé que de lui (6). Les discours de Vinsensé précipiteront sa ruine; le commencement de ses paroles est l'imprudence^

(1) Apud Rosweyd. lib. 5. Ijbell. 4. n. 1.

(2) Vir prudeos tacebit. Prov. 11. 12.

(3) Qui modcralur labia sua , prudcntissimus est. Ibid. 10. 19.

(4) Sioi pauci sermones lui... in mullis sermonibus invenielur stul* tilia. £ccle. 5.* 1 el 2.

(5) Os faluorum ebullit sluUitiam. Prov, 15. 2.

(6) Vidisli hominom Yelocem ad loquendom ? stullitia magis sperânda esl qaàm correptio* Ibid, 29. 20«

DE h\ VIE DE GOMMUIHAUTE. 393

et la fin l'erreur; Vinsensé muUiplie ses discours (1). De là le proverbe : Beaucoup de paroles et peu de sagesse ; lleuve de mots, sans goutte de sens commun (2). Théocrite disait de la harangue d'un homme qui parlait beaucoup : C'est une vigne qui met toute sa force à produire des feuilles, et qui ne produit point de fruits.

Le Saint-Esprit nous dit : Lhomme de sens renfermera en lui ses paroles jusqu'au temps propice, et les lèvres de là multitude publieront sa prudence (3). Lhomme sage se taira jusqu'au temps convenable; mais l'homme léger et l'imprudent n'observeront point le temps (4). Il est un homme qui se tait , et qui est reconnu pour sage , et il est un homme odieux par l'intempérance de ses paroles (5). Le Saint-Esprit nous enseigne,, par ces paroles, que le silence est la marque de la prudence et Teffet de la sagesse. Gela est si vrai, que Salomon dit : Le fou même, s'il se tait^ passe pour sage, et pour prudent s*il ferme sa bouche (6). Job disait à ses amis qui lui tenaient de longs discours : Plût à Dieu que vous n'eussiez .pas ouvert la bouche ! vous auriesi pu passer pour sages (7). Le saiât abbé Âgathon, dans sa jeunesse,

(1) Labia insipientis praecipittbant eum : initîum verborum ejus slalti(ia, et noTissimum oris illias , error pessimus. Siallus verba muUiplicat. Eccle. 10. 12.

(2) Loqueotis mullum , sapienti» parum. Verborum flumen , sed mentis gutla. GelL Noct, Aitic, lib. 1. cap, 1.

(3) Bonus sensus usque in (empus abscondet verba , et labia multorum enarrabunt sensum illius. Eccli, \ . 30.

(4) Homo sapiens tacebit usque ad tempus : lascivus aulem et imprudens non scrvabunt tempus. Ihià, 20. 7.

(5) Esi lacens qui invenilur sapiens , et est odibiiis qui ' procaz est ad loqueùdum« Ihii, v, 5.

(6) Stultus quoque si tacuerit, sapiens reputabitur, et si compresserk labia sua , inteliigens* Prov* 17. 28.

(1) Utiuam taceretis , at pataramioi este «apienteat Joh, 13. 5.

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qui est ordinairement TAge de la témérité, portait le nom d*Abbé et de VicillaM, parce qa'il savait bien se taire (1). Eh certes! il est bien difficile à celui qui parle beaucoup, de ne pas faire beaucoup de fautes. L'esprit de l'homme n'est pas une source inépuisable de belles et bonnes choses : pour en trouver quelques-unes dé cette nature , il faut les chercher et bien y penser. La langue se trompe aisément ; l'homme sensé parle peu , parce qu'il veut penser à ce qu'il doit dire. C'est pour cela que saint Diadochus appelait le silenôe là soutce des pensées de sagesse et de vertu (2).

Toutes ces raisons nous obligent à faire une grande estime du silence, et à l'observer exactement : Demeurez dans le silence ^ dit Dieu par Isaïe(3). Le même prophète ajoute : Si vous demeurez en repos, vom serez sauvé; dans votre silence et dans totre espoir sera votre force (4).

Mettez donc là toute votre force; prenez pour arme le bouclier et l'épée du silence pour vous défendre de vos ennemis et pour les attaquer , et aimez à parler peu : par là vous éviterez un grand nombre de fautes devant Dieu et les hommes; vous pourrez bien pratiquer la vertu et faire beaucoup de bonnes œuvres. Quand saint Arsène prit la résolution de s'appliquer entièrement au soin de son salut, il fit à Dieu cette prière : Seigneur, montrez-moi le chemin que je dois suivre pour me sau-> ver ; et il entendit une voix qui lui dit : Arsène , fuis les hommes, et tu seras sauvé (5). Il quitta la cour, s'é-

(1) Spec. exempt. dUlincl. 2^ excMpl. ISO.

(2) Lib. de perf. spirit. cap. 70.

(3) Vide ut sileas. Isa» 7. 4.

(4) Si quiescatiS) salvi crilis; in silentio el spe crit forlitudo veslra. nid. 30. 15.

(5) Arseni, fugc liomincs, e( saWaberis. Âpud Roswe yd, Ub. 3, ». 190; #/ Uh. 7, UUIL 2, n. 3.

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loignà da commerce des hbmmeB et se retira dans le désert. Il demandait toujours à Dieu qu'il lui plût de réclairer et de lui fiare connaître ce qu'il avait à faire pour son salut. Une Toix lui dit : Arsène , fuis , garde le silence et demeure en repos : voilà les principes du salut et les moyens de ne point pécber (1).

Accoutumez^vous à parler peu et à garder le silence, si vous avez le dessein de faire des progrès dans la vie spirituelle, qui est une vie de silenceét de recueiUement. Nous avons dit plus haut que le premier degré de la perfection est le silence : si vous ne savez pas vous taire, vous ne saurez jamais être parfait.

Les personnes les plus saintes , les plus sages , les personnes parfaites ont toujours été Celles qui ont parlé le moins. Dieu ne dit jamais qu'une parole, qui est son Verbe , qu'il a tenue renfermée dans son intérieur pendant toute l'étei^nité) et qu'il a produite au dehors par le mystère de rincarhation. Lorsque le Verbe divin parut parmi les hommes, il leur appril par son eieâiple à parler très peu, puisqu'il a gardé le silence pendant trente ans ; et pendant les trois dernières années de sa mission , il n'a parlé que pendant quelques heures du jour. Cependant c'était la sagesse incréée qui venait sur la terre pour instruire les hommes; étant la vérité même^ il était impoBsiUe qu'elle commit une faute en parlant. Nous avons vu plus haut quelle leçon de silence nous a donnée dans sa Passion ce Verbe incarné. Itarie, saitit Joseph , saint Jean-Baptiste ont marché dans la même voie ; voili^ les modèles sur lesquels nous devons nous former.

Tel a toujôtii'É^ été le grand soin des anciens Beligieni.

(i) Arseni , fage t lao6 , et «(«ieite : hsc sunt prineipia MlatH H radiccs non peccandi. Ibid, • *

Cassien , parlàbt des Religieux de l'Egypte , dit : il n'en est aucun qui ose s'arrêter un instant pour parler à uu autre ; il n'y a entre eux aucune conversation ; chacun .fait en silence l'ouvrage qui lui est commandé , en réfléchissant sur quelques psaumes ou quelques passages de 1 Ecriture. Bien loin de s'amuser à des entretiens pernicieux, même inutiles, ils ont continuellement la bouche et le cœur occupés à des choses saintes (1). L'abbé Agathon porta pendant trois ans une pierre dans sa bouche pour mieux garder le silence.

Un Religieux vint trouver l'abbé Pasteyar la seconde semaine de Carême , pour lui parler de son intérieur , et lui dit , après avoir reçu des réponses qui mirent le calme dans son esprit : Mon Père , peu s'en est fallu que je ne sois pas venu vous voir aujourd'hui. — Eh ! pourquoi, mon Frère ? lui demanda le vieillard. — Parce que je craignais qu'à cause du saint temps de Carême vous ne voulussiez pas m'ouvrir la porte. — Mon Frère , repartit le saint homme, nous n'avons pas appris à fermer nos portes de bois , mais à fermer la porte de notre l)ouche et à bien contenir notre langue (2).

Saint Macaire l'ancien , qui demeurait dans le désert de Scéthé , dit un jour aux autres solitaires : Mes Frères, fuyez aussitôt que les messes seront dites. L'un d'eux lui demanda : Où voulez- vous que nous fuyions plus loin dans cette vaste solitude si écartée du commerce des hommes? Le saint se mit alors le doigt sur la bouche , et

(1) Nullus eorum vel ad modicum subsislere aut sermocinari audet cum altero. NuIIa inter eos sermocinalio : sed sic unusquisque opus e:(cquitur ÎDJunelum, ut psalmum ye\ scripturam quamiibet roemoriler recenseodo non soiùm conspiraiioDi noziae vel consiliis pravis , sed nec otiosis quidem coiloquiis ullam copiam vel tempus imparliat , orispariter etcordisofficioiDmeditalione spiritali jugiieroccupalo. Liù,2. ç. 1^.

(2) Apud Rosweyd. lib. 5. iibell. 13.

dit : C'est cela que j'entends qu'il faut fuir. En achevant ces paroles , il entra dans sa Cellule et en ferma la porte sur lui (l).

Il serait trop long de rappeler tout ce que les anciens Religieux ont dit et fait pour recommander et pratiquer le silence. Ceux qui vivent maintenant doivent entrer dans leurs sentimens et marcher sur leurs traces ; mais surtout ceux qui, par leur règle et l'esprit de leur institut , y sont plus spécialement obligés.

Deux espèces de personnes ont une obligation spéciale de s'adonner à cette vertu : 1° les Religieuses, parce que comme , d'une part , par l'inclination de leur sexe elles aiment à parler , que , d'autre part , elles n'ont pas une assez haute prudence pour savoir bien quand et comment il faut parler , qu'elles n'ont pas toujours un grand fond de choses savantes et bonnes à dire, si elles ne mettent à leur bouche des portes et des serrures , comme dit le saint Esprit (2) , il leur est facile de rompre la règle du silence et de faire en parlant beaucoup de fautes.

Il faut donc qu'elles veillent de très près , et qu'elles se persuadent bien que l'infraction du silence est la plus grande source de leurs misères , la marque la plus assurée qu'elles n'avancent pas dans la vertu , qu'il leur faut tant de temps pour acquérir seulement un degré de la vraie perfection , qu'elles sont sèches , arides, distraites, éprouvent beaucoup d'autres misères dans leurs exercices de piété , et qu'après leur mort ells souffrent de plus rigoureux supplices , et croupissent plus long-temps en purgatoire.

De plus les Religieuses doivent parler fort peu , parce que la modestie et le silence sont l'ornement des filles,

(1) Rosweyd. libcll. 4. n. 21.

(2) Oslia et seras. Eccli, 28. 28.

et plus encore des épouses de Jésus-^Cbrist. G*est pour cela qu'il est dit de TEpouse dana les Cantiques : Vos lèvres sont comme une bandelette de pourpre qui les tient fermées par une sage retenue (1).

Ce n'est pas une vertu mâliocre pour une fille , dit saint Àmbroise, de pouvoir se taire. La pudeur rehaussée par le silence est ce qui rend leur virginité recomman^ dable et lui donne de l'éclat. La gloire et la beauté de l'Eglise est dans son intérieur, et non dans la multitude des paroles (2). Le Saint-Esprit dit, en parlant de l'Epouse : Vos joues sont comme la grenade; mais il y a encore hiem phês de b&auté intérieure (3). j'aime mieux ^ dit saint Ambroise, que ks paroles manquent à uue vierge et qu'elles tarissent dans sa bouche que si elles j abondaient ; car si les femmes mariées ne peuvent pacler dans l'église même des choses saintes , qu'elles soient obligées pour cela d'interroger leurs, maris dans leurs maisons , quelle défense ne devons^nous pas faire aux filles de parler, puisque la pudeur est l'ornenient de leur âge, et le silence l'ornement de leur pudeur (4)? C'est pour cela que le Saint-Esprit , apprenant à l'Epouse comment elle pourra acquérir la beauté qui la rendra digne de l'amour de son Epoux, lui dit ce que l'Eglise répète à la Beligieuse à sa profession : Ecoutez, ô ma

(1) Sicut villa coccinca labia lua. Cajit. 4. 3.

(2) Non mediocris virlus lacère. Virgimlatis dos quxdam est vere- •cundia , quae comniendalur silenlio; itaque Ecclesiae gloria inlus e«t , «on utique niultiloquio. Instit. Virgin» cap. 1.

(3) Sicul fragmea mairpunici, ila genïc tuae, absquc eo quod inirinsecus laleL... extra silentiuni tuum. Ccmt, 4. 3.

(4) Dcssc sermoncm virgini magis quàm supercssc mal© : nam si fnuliercs eliam de rébus divini« in Ccclesiis jubentm' lacère , domi viros siios inlcrrogare ; de TÎrginibus quid çaqlua pulanius , in quibus pii- <l4)rornal aîlalem, lacilurniias commcndal pudorein. Uh 3. de Firijin.

fille ! voilà pour le silence ; car pour èeouter il faut se taire. Voyez , et pour cela prêtez une oreille attentive ( I ). Le premier bijou qu'Eliézer donna à Bébeçca, future épouse de son maitre IsaaC) furent des pendans d'oreille d'or ; il ne lui donna pas des brasselets, des robes précieuses, de la Yaisiselle d'or ou d'argent : il lui donna de& ornemens de l'organe de l'ouïe , pour apprendre à la vierge que pour seieiidre digne épouse , elle doit penser euxx parures de ses oreilles , c'est-à-dire se disposer à ouïr , et par conséquent à se taire.

2^ Ceux encore qui doivent veiller avec un grand soin sur la langue et parler peu , parce qu'ils savent peu de choses , sont les jeunes gens , qui , n'étant que disciples, et par conséquent mexpérimentés , doivent écouter pour apprendre, et pour cela il faut se taire. Le Saint-Esprit leur dit dans l'Ecclésiastique : Jeune homme , ne parle à peine que de ta propre cause ; si tu as été interrogé deux fois y réponds en peu de paroles. En beaucoup de choses sois comme les ignorans : écoute en silence et interroge quelque fois , afin de f instruire; au milieu des grands ne présume point de toi-même y et où il y a des vieillards parle peu (2). Voilà les instructions que le Saint-Esprit donne aux jeunes gens pour parler comme ils doivent. Un ancien Père du désert disait que la bouche ne devait s'ouvrir qu'après l'interrogation ; de sorte qu'un jeune homme ne doit parler que quand il est interrogé. Saint Benoit recommandait si fort le silence aux jeunes Religieux , qu'il ne leur permettait de parler en présence des^

(1) Audi Blia , et vide , et inclina aurem tuam. PsaL 44. 10.

(2) Adolescens , loquere in lua causa vix : si bis interrogalus fueris , habeat caput responsum laam : in mulLîs esto quasi inscius et audi tacens ; simul et qiuBrens , io medio magnatoram non praesumas; et ubi sunt scneS| non multùm loquaris. EccH, 32. 10.

anciens qu'arec leur permission , lors même qu'ils n*é^ taient pas leurs supérieurs (1).

Prenons donc tous , jeunes et yieux , la résolution de parler peu , et d'avoir la plus grande estime du silence. Voyons notre Seigneur Jésus-Christ dans le Saint-Sacrement de Fautel : il se repose d'abord sur notre langue pour la sanctifier et la consacrera son service. Ciomment est-il possible qu'après tant de communions il n'ait pu encore la régler , lui apprendre à se taire et lui imprimer la pratique de son silence , puisque , quelquefois le même jour , quelques instans après l'avoir reçu , nous la laissons aller avec aussi peu de retenue que les autres joors. Puisqu'il nous fait Thonneur de toucher notre bouche, de mettre sa divine langue sur la notre , soyons , par reconnaissance, plus retenus, parlons peu, estimons, aimons et honorons son silence par le nôtre.

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