‹ L'homme religieuxChapitre 27 sur 31 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

Du Silence intérieur.

Quoique le silence extérieur, dont nous venons de parler , soit si profitable et même si nécessaire à notre salut et à notre perfection , le silence intérieur Test bien davantage; car sans lui le premier perd une grande partie de sa force , et ne produit pas à beaucoup près d'aussi grands effets. A quoi sert la solitude du corps , dit saint Grégoire, si Ton n'y joint la solitude du cœur (2)? Saint François disait à ses Religieux : En quelque lieu que nous allions , nous portons toujours

(1) ApudRosweyd. lib. 5. libell. It. n. 26.

(2) Quid prodest solitude corporis , si solitudo defuerit cordis ? Liù, 30. Moral, cap. 12.

OE LK VIE DE COMMUIfÂliTE. 401

avec nous notre cellule, c'est-à-dire notre corps ok notre ame est solitaire , pour j^enser à son isalut et s'appliquer uniquement à Dieu. Si notre ame n'est point eu repos dans cette cellule, la cellule du monastère servira peu(i). L'auieor de VlmitcUion de notre Seigneur Jèsm- Christ nous dit : Celui qui désire servir Dieu , doit chercher et aimer la solitude intérieure : sans elle la solitude extérieure devient une nii]àtitude (2). Il faut done avonr encore plus de soin de la soHttide del^-ame et du silence intérieur que du silence extérieur. Mais quel est ce silence intérieur? Nous allons répondre à cette ques* tioH.

1® C'est un des plus nobles exercices de cette vie su- Bliméqni conduit à la perfection; ct^'est par le silence intérieur que Tame fait de grandes choses , lorsqu'il semble qu'elle ne fait rien ; elle dit beaucoup lorsqu'elle ne dit pas un mot ; en s'éloignant des créatures , elle s'approche davantage de Dieu , et s'unit à lai de la manière la plus intime.

2^ Il en est du silence et de la parole de l'ame comme du silence et de la parole du corps. Le corps parle quand il fait entendre des paroles sensibles et articulées à ceux à qui il parle ; il se tait quand il ne dit mot. De même Famé parle quand elle s'entretient avec quelque créa'^ ture , et elle garde le sUence lorsqu'elle ne communique avec aucune. Mais lorsqu'après les avoir toutes perdues de vue elle pense uniquement à Dieu , qu'elle ne s'occupe que de lui seul , comme s'il n*y avait au monde que

(1) ChroB. (lesFfèr€s Min., IW. l , eliap. 31 ; et Opusc. S. Franc. ^ . loin 3 , collai. Z2.

(2) fnteriorcm solitadinem quaerere et amare dcbet quisquis yivcre Dcocupit ; lixc ODim nisi menti insederit , corporis ciiam solitude muU iiludo fil.

402 tHOMMK nEfJGlKl^X.

Dieu et elle , qu'elle ne Toit ni anges ^ ni arbres , ni éiémens > ni aucune créature quelle qu'elle soit , dont elle pût se former une idée ; alors règne ce silence universel que nous appeloi^ le silence intérieur de Famé.

3<^ Cependant le silence de Tame diffère de celui du corps. Quant au corps y nous ne pouvons parler qa'aveo la langue ; mais Famé ^ tait et parle par l'^tendemeat y la volonté , Fimagination et la passion. Elle parle par Tentendement à une créature , quand elle produit un acte de souvenir ou d'affection envers elle ; elle lui pùie par l'imagination , lorsqu'elle se la représente , qu'elle voit son image; elle lui parle avec passion, lorsqu'dle est domina par une passion quelconque. C'est ainsi que Vame parle aux créatures. Elle se tait quand elle ne fait rien de semblable , que son entendement ne s'ocôupe point d'elles , que sa volonté ne s' j attacbe par aucune affection y que son imagition évite de se les représenter , qu'elle ne ressent pour elles aucune passion. L'aoïe ainsi débarrassée s'occupe de Dieu seul, le loue, le bénit, Vadore , le glorifie , le remercie , s'élance dans son sein par des actes intérieurs de vertu , et surtout des vertus de foi , d'espérance et de cliarité !

Mais ce silence intime est parfait lorsque l'ame , ne parlant à aucune créature, ne parle pas même à Dieu, et qu'elle l'écoute intérieurement avec la plus grande attention et le plus profond respect. Elle le voit en ttle comme dans son temple ; eUe entend en elle les paparoles de bonté, de miséricorde et de sagesse; il lui semble entendre une voix qui lui dit : Écoutez ^ ma fille, voyez et prêtez une oreille attentive (1). Elle répond alors avec le Prophète : Puisque mon Dieu veut me faire l'honneur de me parler, fécoulerai ce que me

(1) Audi , (ilia , et viJe , ei inciir>a aurem luam. PsaL 44. 10.

dira le Seigneur; je sais qu'il ne dira à son peuple, aux âmes choisies, à ses Sainis, que des paroles de paix (1) qui apportent le bonheur et la joie. C'est alors que Tame fait Toraison qu'on appdle du silence; elle est comme Madeleine aux pieds de notre Seigneur , attentive à le regarder et à l'entendre^ à s'écouler et à se transformer entièrement en lui avec toutes les affections de son cœur. «

Ce silence vaut mieux que toutes les paroles que nous pourrions dire : c'est un des plus grands hommages qu'on puisse rendre à la Divinité. Le silence est votre louange, ô mon Dieu, dam Sion (7)1 Que peut faire l'homme devant votre Majesté infinie en contemplant vos infinies perfections, que de se taire? Lorsqu'une chose surpasse nos pensées, dit saint Denis (3) , nous ne pouvons l'exprimer par des paroles , et nous gardons le silence. Bien ne convient mieux aux mystères de la Be» ligion, dit saint Àmbroise^ que de les méditer en si" lence (4).

Ce silence intérieur procure à l'ame des biens immenses : il l'arrache aux créatures pour l'attacher à Dieu,^^ qui est l'unique principe de sa pureté, de sa sainteté, de sa force, de sa perfection et de tous les biens. Le Solitaire, dit Jérémie, se tiendra assis en silence, et par là il s'élèvera au-dessus de soi (5), de ses inclinations et de sa nature corrompue.

(1) Âwliaa quid loquatur in me DosBiaus Dcos , quoniam loquetur pacem îb pteben Mttm , et super saoctos suos , el in eo8 qui convertunlur ad cor. Psal. 84. 9.

(2) Tibi silcntiuiR iau« , Detis , io Stoii.

(3) Do divin. Nom. «cap. 1.

, (4) Ineffabilibus anlla res magis qoadral quàm silentitim. LU, 6 dé Sacram,

(5) Sedebit solilarins e4 (acebît , qiûa levavît saper se. Thren, 3. 28.

Ce sileiiee et comparé dans le Cantique au sommeil de rÉpouse. Le divin Époux défend expressément à ses compagnes de l^éveiUer avant qu'elle le veuille, ou qn'eiie s'éveille d'elle-même. Saint Grégoire, saint Bernard et plusieurs autres Pères appliquent ces paroles à la contemplation et à Toraison du silence , parce que celui qui dort, ne parle à personne, ne voit personne, n*entend personne. Il en est de même du silence intérieur , oCi Ton n'a pas plus de commerce avec les créatures que si elles n*existaient pas. Dieu a donné le sommeil à rtiomme pour la conservation de son corps : après avoir travaillé tout le jour il a besoin de ne pas voir, de ne pas entendre, de ne pas parler. .Quand les facultés intellectuelles se reposent , le corps est alorç livré à lui-même, ses forces s'augmentent; digérant mieux, il est mieux nourri ; tandis que le bruit des créatures , l'agitation 9 troublent toutes ces fonctions. II en est de même du sommeil de l'oraison et du silence intérieur nécessaire à l'ame qui, occupée au dehors du soin du prochain , cesse de parler , de voir et d'entendre , de se livrer à une foule d'actions même bonnes; elle u besoin de se reposer pour soutenir la faiblesse que lui causent ses derniers emplois , et acquérir de nouvelles forces pour agir d'une manière toute spirituelle. Alors elle digère les paroles de Dieu et les vérjtés chrétiennes; elle devient forte et courageuse, et avance à grands pas dans la vertu. Quoiqu'un homme mange des viandes fortes , s'il ne dort et ne prend le repos nécessaire , il devient lâche, pesant et abattu. De même que celui qui est livre à des occupations extérieures , quelque bonnes et saintes qu'elles puissent être, deviendra faible et languissant, et courra risque de se perdre si le sommeil de l'oraison lui manque et s'il ne dort point.

Quand Dieu, dit David, aura donné ce sommeil mys--

DE LA VIE DE COMMtl^ALT£. 405

lèrieux à ses bien-aimés, son héritage les suivra bientôt {\). Or quel est Théritage de Dieu? C'est en ce monde la grâce, la vertu, la perfection et la sainteté; et àar\fi lautre la gloire et la jouissance de la félicité éternelle. Yoilà les biens et les richesses qne ce sommeil et ce silence procurent à Tame. Le Për^ Baltbazar Alvarez ayant reçu Tordre du Général de la compagnie de Jésus de rendre compte de la manière dont il faisait son oraison , dit entre autres choses : Quelquefois je médite en repassant dans mon esprit quelques paroles de TÉcriture; d'autres fois je raisonne et ne médite pas, mais je demeure en silence et en repos devant Dieu. Ce silence et ce repos sont un riche trésor (2).

Nous devons comprendre par là Testime profonde que nous devons avoir pour le silence intérieur, et le soin que nous devons prendre pour le bien pratiquer. Mais , hélas ! nous faisons ordinairement tout le contraire : nous nous occupons des créatures; notre amc cause, badine et folâtre sans cesse avec elles ; elle s'occupe, tantôt d'une personne, tantôt d'une affaire ou d'un emploi , d'une chambre , d'un meuble , d'un livre, d un mot qu'on nous aura dit, d'une affaire de rien; une paille arrêtera cette grande ame, cette substance divine , image vivante de Dieu , créée pour se nourrir éternellement dans son sein. Elle ressemble alors à ces petits enians qui jouent dans les rues avec matant d'ardeur que s'il s'agissait d'une affaire de grande importance, ou à ces petites filles sans cesse occupées de leurs poupées, et qui pleurent quand on les léu^ ôte.

(1) Cum (lecleril dilectîs suis somnufn , ccce kcrcditas Doiniui. Ps. 126.4.

(2) Quod silenlium cl requios mognus esl ibcsaurus» hi ejus v*ita ^ r. 13.

W6 L'floiiffE mxiûieuî.

C'est ainsi que noas parlons aux créatures, tandis que nous devrions rompre tout commerce avec elles pour flous livrer à Toraison du silence. Nos oraisons ne sont souvent que des oraisons de causeries. Faisons tarrre le» créatures pour écouter Dieu qui nous parle , et qni en «ne seule parole nous fera plus de bien que tout ce que nom pourrions lui dire^ Si Dieu nous dit : Écoute, Israël ^ et ne dis mot ( 1 ) , répondons-lui avec Samuel : Parlez , Seigneur, parce que votre serviteur vous écoute (2)^

De V Exercice du Silence.

n faut en cooeevoir une haute estime , fondée sar son utilité et sa nécessité. Il fout l'avouer, cette estime et cet amour nous porteront à prendre une ferme résolutîou de le garder avec grand soin , et de ne parler que lors-' que la parole vaudra mieu:i que le silence.

Dans plusieurs occasions on rencontre certaines per-' sonnes auprès desquelles il semble que la langue démange^ avec lesquelles on est tenté de parler; c'est alor» qu'il faut veiller plus attentivement sur soi , et se faire violence pour ne pas manquer à ses résolutions.

11 faut demander la grâce du silence à Dieu par Tintercession des Saints qui ont été ses plus grands observateurs, et dire à notre Sauveur : 0 Parole muette î qui vous êtes retenue si lon^-temps, sagesse infinie qui avez daigné vous incarner pour nous , qui pouviez parler si bien , si utilement et sans vous tromper, et qui

(i) Atïdi , Israël , cl isrce.

(2) Loquerc, Domine, quia audit scrtus luus. Eecîi, 31, ex D* Hier, in tita sanviœ Paultt.

DE UL YIB BB CiQMMUlfAUT£. 407

néanmoins avez parlé si pe« , imprimez en moi t'estime et Tamonr du sileaee, donnez-moi la grâce de le pra-. tiquer à votre exemple et iielon votre esprit. Lorsque, dans l'adorable sacrement dei'Eucliaristie , vous aurez rineffable bonté de toucher mes lèvres , purifiez-les %9 sanetifi^ mon ame , afin que je ne parle jamais que quand et comme il le faut. Seigneur, mettez une garde à ma bouche et une porte à mes lèvres (1).

Persuadons-nous que notre langue est un des plus dangereux enn^nis de notre salut et de notre perfection, prenons contre die toutes nos précautions pour garder extérieurement le silence. Il faut garder inviolablement la résolution qu*on a prise de ne jamais Le rompre ; il faut que cette résolution devienne plus particulière^ et que Ton considère en quel temps, en quel lieu et avec quelles personnes il y a plus de danger.

Mais c*est surtout lorsqu'on is'enteud dire des paroles piquantes, des injures, ^u'il ne faut pas répondre un mot, à l'exemple de notre Seigneur calomnié, outragé, condamné^ et se rappeler ces paroles de David : Vous m'avez rmâu Vopprobrè de rinsensé ; fai gardé le silence, je n*ai pas ouveri la bouche : vous Vavez voulu^ vous m* avez donné la grâ4:ei c'est vous qui avez tout fait(i).

Ayant la connaissance de votre fadlité à parler, de votre caractère complaisant , qui n'a pas assez de force pour râtister à la tentation , quand une personne qui vous aime et que vous aimez, qui est ancienne ou qui a du pouvoir dans la maison, vous parl^a, arradiez-vous

(1) Pone cuslodiaiu ori ineo cl ostiutii circunislanliac lahiis meis. Psal. 140. 3.

(2) Opprobrium iosipienli deJidli me : obmului -cl non apcrui ot ineum , quoniain lu rccisti. PsaL^% . 9.

408 L'hOMHE BELiGtEUX.

adroitement au danger et fayez Toccasion , sans avoir Tair de vous en apercevoir; Si cette personne tous parle sans qn*il y ait moyen de loi échapper, répondez aussir brièvement que vous le pourrez; élevez votre cœnr Ter» Jésns-Gbrist , auquel vous avez promis fortement de pratiquer le silence ; rappelez-vous ces paroles de saint Paul : Si je cherchais à plaire atiâp hommes , je ne serais' pas serviteur de Jésus^Chrisi (1). Il faut avoir plus de crainte d'offenser Dieu que d'offenser les créatures.

Quand on paile , il ne faut pas sans nécessité multi-^ plier les paroles ^ en * dire dix fois plus qu'il n'en faat^ En tenant cette conduite , on se rapproche i^ns du silence; et d'ailleurs tout le monde sait que ce qui est au-dessus du nécessaire^ est nuisible*

Il &ut donc être sobre de paroles 5 même pour lea choses bonnes ; ne pas dire tout ce qu'on sait ni tout ce qu'où peut. G'étsdt la pratique de David , qui dit : J'ai gardé ie silence^ même pour l^ bonnes choses (2). C'est ainsi que pour, s'abstenir plus aisément des plaisirs il-^ licites , il est bon parfois de se priver de ceux qui sont légitimes ; de même pour avoir la facilité de m pas dire ce qu'il faut garder sous silenca, il est expédient quel-* quefois de ne pas dire tout ce qu'on peut dire. En s'ac-' coutumant ainsi à pratiquer le silence dans ce qui n'est pas défendu , il devient plus facile de ro4)server dans ce qui est commandé.

Gomme la chaleur du bain s'évapore et se perd , si l'on ouvre souvent la porte , dit saint Diadoque ; de même la chaleur spirituelle de Tame se refroidit , quand on parle beaucoup , même de belles et bonnes choses (3) C'est

(1) Si adhuc hominibus placercm, Chrisli scrvus non cssera. GaL 1.

(2) Silui à hoAis. Psal. 38. 3.

(3) Lîb. de Porfcc!. spiril. , cap. 70*

D£ LA Vl£ D£ GOliMfJBAVTé. 409

pourqom, si elle teut profiter de la vertu, demeurer recaeillie , se disposer à recevoir les opérations du Saiut;<« Esprit, il faut qu*elle parle peu,- lors même qu'elle ne pourrait rien dire que de bon et de saint. Notre Seignepr peut noas servir d'exemple : il ne pouvait se tromper dans ses paroles; elles eussent. été toutes pour nous d'excellentes instructions, et cependant il a bien peu parlé (I), .

Saint Benoit recommande ce genre de silence dans sa règle {9^, Théodoret raconte que plusieurs illustres évéqaes : Havien, patriarche d'Àntiocbe , Eusèbe, évéque de Gbalcide , Isidore de Cyr , Tbéodore d'HiérapoUs , vinrent, accompagnés de quelques-uns des premiers magistrats, visiter saint Marcien, célèbre solitaire.. .I}a étaient tous assis et attendaient en silence que le Saint leur dit quelque chose; mais il demeurait san^ parler. Un des assistans, de haute qualité, et qui avait avec le Saint une cataine familiarité, parce qu'il s'était mis sous* sa conduite , lui dit : Mon Père, ces illiistres prélats et ceux que vous voyez ici ,«altérés des eaux de votre sainte doctrine , attendent que vous les fassiez couler sur eux ; ne les privez donc pas , s'il vous plaît , du rafraîchissement qu'ils en espèrent, et ne retenez pas les ruisseaux du bien que vous pouvez leur faire. Le Saint lui répondit , après avoir jeté un profond soupir : Le Dieu de l'univers nous parle tranquillement par ses créatures ; il nous instruit par ses livres saints ; il nous apprend quelles sont nos obligations, et nous enseigne ce que nous avons à faire et ce que nous devons éviter pour notre salut ; il nous épouvante par ses menaces ; il nous encourage par ses promeses , et néanmoins tout cela est

(1) /iiW. cap.9&.

(2) Cap. 6. Reg.

inQtUe : nous n'en profitons pas. Commeat donc Marden , qui abuse de ses moyens ans si bien qae les autres » qui s'en sert avec lAdietë pour son salut , pourrait-il vous être utile par «(es discours (1). Ce saint homme aTuit raison ; car il est bien certaia que très souvent les discours des personnes dévotes sur Tes dioses spirituelles n'aboutissent à rien ou à fort peu de choses : le silence leur serait beaucoup plus profitable ; mais il est certains temps , certains lieux où il faut observer le silence d'une manière bien plus-sévère.

Cassien parle du silence que les Religieux de l'Egypte gardaient à l'Eglise , au chœur et pendant l'office : Ils observent un si grand silence , dit-il , que dans cette multitude innombrable d'hommes on dirait qu'il n'y a que celui qui chante le psaume debout au milieu du chœur. On n'entend ni toux , ni bâillement , ni soupir ; et toujours une punition sévère est infligée à ceux qui manquent à ce silence (2). Saint Jean Glimaque dit , en parlant d'un monastère près d'Alexandrie, où iit demeura pendant long-temps : Lorsque nous étions en oraison , et que le saint abbé apercevait quelques-uns des Pères qui causaient ensemble , je l'ai vu souvent leur imposer pour pénitence de demeurer toute une semaine h la porte de Téglîse pour demander pardon à tous ceux qui y entraient ; il n'exemptait pas de cette peine les plus anciens de la maison. Saint Pacôme va plus loin, et dit dans le premier article de sa règle : Si pendant l'oraison, la lecture ou le chant , un Frère^parle , ou rit , il déposera sa ceinture , et viendra devant l'autel , la tête baissée

(1) Theod. inPhilolh., c. 3.

(2) Tanlum à cunclis prasbelur silenltum, ulcùin in unum tamiiiiiiimerosa fralriim muliiludo convciiial , praeter illum , qui consurgens psalmum docanlal in mcdio; nullu? liomioum pcnitus adcssc credalur. Lib, 2. c. 10.

DE LA VIE DE GOMMUI4Al)T£. 41 (

et les mains pendantes^ pour recevoir du supérieur la punition qu'il mérite , et ^ présentera de même devant tons les Frères quand ils vlmidront au réfeotoire.

Le Silence au réfectoire est exigé aussi avec beaucoup de rigueur. Les moines d*£gjpte, et particulièrement œnx de Tabenne , dit Gassien, obs^^vent un silence si profond dans le réfectoire , qu'au milieu d'une si grande multitude , il n'en est pas un qui ose parler à son voisin, et presque même souffler ; celui qui préside à la table , lorsqu'il fait apporter ou emporter quelque chose , le dit plutôt avec un petit bruit sourd , qu'avec des accents articulés (f). S'il arrive à quelqu*un pendant le repas, dit Saint Pacôme , de parler ou de rire , il faut qu'il se tienne debout pendant que les autres mangent , et jusqu'à ce qu'ils se lèvent (2). Saint Isidore dit dans la sienne : Pendant que les Frères prennent leur nourriture , que personne ne dise mot, pour obéir à ce précepte de l'A* pôtre : Mangez voire pain en silence (3). Saint Jérôme dit , en parlant des Beligieux de son temps , qu'on n'entendait «ucun bruit au réfectoire , que le silence le plus exact y régnait (4).

Les Esséniens qui demeuraient à Alexandrie , allaient au réfectoire avec autant de modestie et de retenue qu'au

(1) Apad .£gjpti08 Tel maxime Tabennetiolas tanturo silentium ab omnibus exhibeluri ut cura in unum tanis naroerositas firalrom reCcctionis obtenla consederit , naiias ncc rouiire qttidem audeat , prxter eum f qui sus dccanis praeest ; qui lamen si quid mcnsas superinferri Tel aafcrriDecessariam esse perviderit , sonilu potiùs quàm voce sigoificat. Lib, 4, cap, 17.

(2) Nom. 11.

(3) Tempore convescenlium frairum çmncs disciplinas gérant silentium , Aposlolo obtempérantes qui dicit : Cum siientio opérantes , suum panem manducenl (2. ThêM, 3. 12). Cap. 9..

(4) Nullus in cibo slrepilus , ncmo comedens loqullur. Epist, 22. ad Eusioch.

412 L*HOMMC RELIGIEUX*

temple, et y observaient un silence inviolable (1). Les Perses , les Hèdes et les Gbaldéens ne parlaient jamais à table : ils regardaient cela conùne nne honteuse inconvenance; s*ils avaient besoin de quelque chose, ils ne le demandaient que par signes (2).

Josèphe dit encore qu'on n entendait chez les Essé* nieus ni ris , ni bruit , ni clameurs , lors même qu'ils causaient ensemble; c'est toujours un très grand bien pour les Religieux de suivre de pareils exemples, et an bien grand pour les séculiers ; ces derniers , pour Fordinaire prennent une mauvaise opinion de ceux qui n'observent pas les règles auxquelles ils se sont soumis.

Le silence du soir et de la nuit a toujours été recommandé dans les communautés bien réglées. L'office divin achevé , et les Frères congédiés , tous se retirent dans leur cellule ; il n'en est pas un qui ose s'arrêter un instant et parler à un autre (3). Saint Benoit dit, dans sa règle , que tous doivent se taire après Gomplies (4). Les Beligieux de cet Ordre doivent garder en tout temps le silence , mais surtout pendant la nuit ; c'est pourquoi on l'appelle le grand silence, qui dure depuis Compiles jusqu'à Prime du lendemain. Pendant ce temps, il ne faut avoir de la langue que pour parler à Dieu dans la retraite , soit dans sa chambre , soit en présence du très saint Sacrement, pensera son intérieur , faire sa lecture , se préparer, à l'oraison du lendemain et examiner sa conscience ; il ne faut penser à aucune affaire extérieure ou

(1; Joseph , lib. 2 , de bcllo judaic , cap. 7 -, Philo, de \ila conlemp.

(2) Xenonh.lib. 4; Amminn. Marc. \ïh. 23; Origen. , lib. 3. in Job.

(3) Finilis psaimis et quolidfana congregalione absoluta , niillus coruin \cl ad modicum subsisterc vel scrmocinari cum altero audcl. Lih. 2. cap 15.

(4) Cap. 42.

temporelle , à moins qu'elle \iê soit très nécessaire, qu'on n*aitpula prévoir auparavant ou la renvoyer à plus tard. Ce n'est pas même alors le temps de parler avec les supérieurs des affaires de conscience. Sans doute ceux-ci doivent ^tre disposés à écouter avec charité et en jtout temps leurs inférieurs quand ils ont besoin de consolation ; néanmoins il faut qu'ils s'efforcent à leur donner d'autres instans , afin qu'ils puissent joiïir eux-mêmes du bien de la retraite et du recueillement , et en donner l'exemple aux autres ; les inférieurs doivent assez d'^rds poui* ne point troubler les supérieurs dans ces momens-là. Il faut encore veiller soigneusement sur le silence en hiver , quand on est auprès du feu hors du temps de la récréation ; car la nature , que le froid avait conune engourdie , se réveiUe par la chaleur , et l'on se laisse facilement aller à parler ; c'est pourquoi dans plusieurs Ordres , comme celui de Saint-Benoit , au mont Gassin , et celui des Clercs r^liers , on recommande particulièrement de ne point parler dans ce lieu(l). Il y avait écrit à la porte du chauffoir de Glairvaux : Que le Religieux se chauffe ici en silence , et fasse tout d'une manière convenable (2). Il faut faire d'autant plus attention sur soi, quand on est aaprès du feu , que naturellement on y garde peu de retenue. Gest une chose ordinaire au démon , notre ennemi , dit saint Bonaventure , que de tenter et de tromper les hommes quand ils sont poès du feu : ce fut dans cette position qu'il porta saint Pierre à renier notre Seigneur (3).

(1) Cassin. in cap. 52 reg. S. Bern. g 6; Cler. reg. p. 2. Consti!. cap. 7.

(2) \n calcfactorio monachus se caiefacial sine voce , scd cam sileniio el Jecorc omnia faciat. ^nnal. Cisterc, anno Chn'sli 1140, cap. 8, n. 10.

(3) El usiiafum est kosli homines ad prunas sciuccre : ibi Dominum iiega\ilPclrus.5o«ar., p. 1; spcc.p.^, cap, 6.

414 l'homme reugiecx.

£nfin , il est une autre «spèce de sileoce qu'il faut garder en communauté ; il ne faut faire aucun bruit , non seulement avec la langue , mais même avec les pieds et les mains , marcher doucement , fermer les portes sans fracas , etc. , parce que , disent les constitution^^ des Camaldules , le silence ne se rompt pas seulement par la parole , mais par tout bruit qui se fait sans nécessité ( I ] . Lorsque Marthe appela Marie, au moment où Jésus venait ressusciter son frère Lazare , elle l'app^ en silence, dit saint Jean, c'est-à-dire sans bruit (2). Isaïe dit, en parlant de notre Seigneur : Il ne crierapoint, et sa voix ne sera point entendue au dehors (3). Imitons-le , et gardons le silence pour Tamour de lui en toutes ces maiâères ; mais surtout travaillons au silence intérieur ^ qui est I^ gHrincipal.

s VI.

De V Exercice d# la Parole.

Nous avons dit comment il faut se taire, voyons maintenant comment il faut parler.

Un rabbin alla un jour sur une place publique, et annonça avec emphase qu'il avaijfc chez lui de véritable or potable , capable de réparer les forces perdues , et de donner une vie longue et bienheureuse. Le lendemain, une grande multitude accourut; le rabbin, ouvrant sa Bible, leur lut ces paroles du Psaume 33 : Quel

(1) Quoniam siienlium non solùm ioquendo frangitur, sed eliam aliquo sonitu, rumore, vcl slrcpitu. CamalduLt lih, 1 constil,^ cap. 42.

(2) Abiit elTocavit Mariam sororcm suam siicnlio, dicens ; Magister adesl el vocal le. Joan, 11. 28.

(3) Non clamabit.... ncc audielur vox cjus furia. hai, 42. 2.

est V homme qui veut la vie, qui soupire après les jours de bonheurP^ S'il en est un qui le désire,- qu'il empêche à sa langue de dire des paroles mauvaises , et apprenne à en dire de bonnes (\). Voilà quel est mon or potable. Saint Augustin disait de même à son peuple : Quel est ThoimaM qui y%iA k TÎe^ c|«i désire avoir des jours heu* reux.? Nous répondons tous : Tf^mm ki étendons. Mais écoutons ce qui suit : Retenez votre langue , ateifiit'dte ne dise pas le mal ; que vos lèvres ne' s'ouvrent pas è httromperie* Dites maintaiant ; C'est Aiôi ; et je vous ré* ponds : Si vou& le faites, attendez avec assurance une bonne et longue vie (2). Saint Marc dit : Quand notre Seigneur eut touché la langue du muet qui lui fut présenté près de la mer de Galilée , sa langue fut déliée , et il parlait bien (3j. Pour bien parler, il faut donc que notre Seigneur touche et délie notre langue , et nous donne la grâce de bien faire cette action , qui sans cela serait très difficile.

1^ ï\ faut pour cela prendre la résolution de parler pen. Le Saint-Esprit nous le dit si clairement, et en tant d'endroits y qu'il est impossible de ne pas suivre son conseil , vu les grands biens que son silence nous procure, et les grands maux dont il nous délivre. Il dit que Thomme intelligent modère ses paroles , qv?e la bouche

(1) QaÎ8 est homo qui vull vitam? diligit «lies vidcre boDos ? prohibe linguam luam à malo , et labia tua ne loquaotur dolum (v. 12 et 14.) Doctr, Hebrœor,, c. 12.

(2) Quis est boroo qui vult vilain ? diligit dies videra bonos ? RespondeiDus omnes , nos Toiumus. Quod sequilur, audiamus. Cohibe Koguam tuam à malo , et labia tua ne loquaolur dolum : piod6 die , ego. Eia, respondeal mihi aliquis , ego : cùm hoc feceris, secunis cipecla vitam et dies bonos. Serm. 39 de verh, Dom. •

(3) Solutum est vinculum liogu» ejns, et loquebatur rectè. Marc, 7. 33.

416 l'homme fiELIGIEUX.

du juste enfante la sagesse^ qa*il la laisse tomber goutte à goutte; tandis que Vinsensé multiplie ses discours. C'est poar cela qa'il dit : Que vos paroles soient en petit nombre (1). Un Religieux d'un monastère rénommé près d'Alexandrie, dît à saint Jean Glimaque : Mettez un frein à Totre langue, de peur qu'elle ne s'emporte, et combattez mille fois le jour pour ne point tous assujétir à son insupportable tyrannie (2).

" 29 II faut parler considërément. La différence qa*il y a entre le sage et le fou, c'est que le fou parle beaucoup , et le sage fort peu. Le fou parle sans réflexion et sans jugement, et le sage ne dit rien sans y avoir mûrement réfléchi. Lhomme juste, dit David, réglera toutes ses paroles par la prudence (3). La bouche du juste an-noncera la sagesse , sa langue publiera la justice ; la loi de Dieu est dans son cœur (4). Le cœur du sage^ dit Salomon, répandra des paroles de vie (5). Et en effet, puisque nos paroles sont Timage et l'expression de nos ^pensées , que nos pensées sont le résultat de notre entendement et de notre raison; nos paroles, pour être comprises, doivent être raisonnables. C'est pour cela que dans la langue grecque, le mot qui signifie paro/^, signifie encore raison (6j, parce que nos paroles doivent ôtre animées par la raison, se montrer comme la raison, mise en évidence et exposée au jour , et rendue extérieurement sensible; et pour nous élever encore plus

(1) Sint pnuci scrmones lui. Prov. 17, 27, juxfa quand, vers. ; Prov. 10, ^ifjuxta Sepiuog, ; Eccle» 10, 14 i ihid^ 5, 1.

(2) Gradu 4.

(3) Disponet scrmones suos in juJicio. PsaJ. 111, 3.

(4) 0« jusli mcJilabilur sapicnliam cl lingua cjtis loquctur judiciuni. Lc\ Dci ejus in cof Je ipsius. Psal, 36, 30.

(tî) Cor sapientis erudicl os ejus. Prov, 16, 23. (C) Lûyos,

DE LA VîE DE COMMUNAUTE. 417

haut, le FUs de Dieu s'appelle Verbe ^ qui veut dire parole, et cette parole est la raison première et la sagesse essentielle.

Ainsi, lorsque tous voudrez parler, faites une balance pour vos paroles, et un frein solide pour votre bouche (ï). Souvenez-vous que les paroles sont les miroirs de l'esprit ; il s'y reflète ; on voit comment il est , s'il est sage ou s'il ne l'est pas , s'il est prudent ou léger, s'il est capable ou ignorant ; car la sagesse se montre par la pa-^ rôle et le jugement; la science et la doctrine paraissent dans les discours du sage (2); car l* honneur et la gloire sont dans les discours du sage; mais la langue de Vimprudent est sa ruine. Ne mérite pas le nom d'indiscret; ne sois pas surpris dans tes paroles, et confondu (3).

Socrate dit à un jeune homme qui désirait être connu de lui : Mon ami» parlez, afin que je vous connaisse. Mais il n'est pas aussi facile qu'on le croit de régler sa langue et ses paroles; il faut y apporter le plus grand soin ; car, comme dit saint Bernard , il est bien rare de trouver un homme qui parle avec jugement et prudence (4).

3^ Il faut parler à temps. L* homme patient ^ dit le Sage, attendra jusqu'au temps marqué pour parler {^). Les sages renferment leurs secrets; et la bouché de Tm-

(1) Verbis tuis facilo slaleram et frenos oriluo rcclos. Eccli. 28, 29.

(2) In Hngua sapienlia digooscilur : et sensus et scientia et doctrina in verbo sensati. Eccli, 4^ 29.

(3) HoDor et gloria ia sermooe sensati; Ifngaa yero imprudentis sub- Tersio est ipsius. Non appelleris susorro in ^ila tua / cl lingua taa ne capiaris et confundairis. Eccli. S. 15 et 16.

(4) Rartis est qui sermones suos in judicio disponere TÎdeatiir. Ser. de» tripl. ctis<. manûs, ling, et cord.

(5) Bonus sensus usque in tempus abscondei verba. Eccli, 1, 29.

418 L*HOliM£ RELIGIEUX.

9e9Mé M toujours prêle à le.ù9Uii>rir de joonfuêUmXâ). L homme sage se taira jusqu'au temps eompenaUe; mais Vhomme léger et imprudent n'observera point les temps (2) . Une parole sage sera réprouvée dans la bùudu de Tinsensjà:;cf^ il ne la dit pomt doê^ son temps (3) ; car les paroles dites à propos sont des pommes d'or dans un vmse

d'argwi{iy

. Majb» quand faut-iL parler? quand la nécessité , la charité, Tobéissance ou qadqae antre joste raison vous yoWge. P jthag(Hre , dans Stobée, va encore plus loin : TaUez-Yoas , dit-il , Jusqu'il ce que tous ayez quelque chose, à dire qui vaiUe mieux que le silence (5).

. Oa reprenait Caton d*Utique , fort jeune encore , sur sa trop gnuade tacitumité* Il répondit îoet sagement : Je parlerai quand je pourrai dire qudque chose dent je jugerai que mon silence ii^eçt paf digQe;(6}. ...

Saint Gr^oire de Naaanse dit la même chose dans le discours qu*il a fait suy* la modération qi|*oa doit observer dans les disputes. Parlez , dit-il , si vous aves quelque chose qui yaille plus que le silence; mais gardez le silence quand il vaut mieux que la parole : ne savezyous pas que le silence est un grand don de Dieu, et que c'est un bonheur de n'avoir aucune nécessité .de parler (7). U écrit à Pallade : J*ai voulu avoir une lan-

(i) Sapienlcs abscondunt scieoliam ; os aulem stulti confuMoni proxirnum est. Prov. 10, 14.

(2; Homo sapiens tacebit usque ad lempns : lascivus et imprudcns non servabunt lempus. Eccli. 20, 7.

(3) Ex ore fatai reprobabilur parabola , non enim dicil illam îd tempore 8UO. Eccli, 20, 22.

(4) Mala aurea in leclis argenteis , qui loquitur Terbum in tempare suo. Pnm. 23. H.

(3) Stob. serm. 34.

(6) Plut, in ejus vila.

(7) Oral. 26.

^€ morte pour m'àbstenir de parler, d*àprè8 l'exemple de Jé»as*Ghrîst ; le secret de mon sileiiee est que, eomme je lui sacrifie au esprit qui n'est poiut causeur, je lai offre de même une parole pure ( 1 ). ' 4^ Q faut encore, en suivant les instructions du Saint- Esprit , ne point interrompre celui qui nous parie ; ce qui arrive cependant très souvent. Les sauvages de la ITouvelle-France , qui observent inviolablement cette mesure^ s'étonnent de la promptitude cte nos Français à parler tous à la fois : Ne réponds pas avant d^avoir mUmiUf et ne parle pas au milieu des discours (2). Le Sage dît ailleurs : Écoute avec dotêceur, afin de eom* prendre et 4e rendre avec sagesse une réponse véritable^ Si tu as compris^ réponds à ton prochain; sinon que la main soit eur ta bouche , de peur que tu ne sois surpris dans une parole indiscrète, et que tu ne sois confondu (3). Celui qui interrompt la parole d'une personne commet quatre fautes : d'abord , une faute d'orgueil , parce qu'en faisant une réponse précipitée , il veut se montrer eapablé de oomprradre une diose avant qu'elle soit dke; ensuite, une faute de légèreté, en répondant plus tôt qu'il ne le faut; dé plus» une faute d'imprudence , puisqu'il s'expose à répondre hors de propos , puisqu'il ne s'est pas donné le temps de bien concevoir ce qu'on disait ; enfin une faute d'incivilité ; car arrêter celui qui parle , c'est montrer qu'on le méprise , ou qu'on méprise ce qu'il dit; on le regarde alors ou comme trop long, ou

(1) Epist. 230.

(2) Priusquam aodias , ne respondeas verbum ; et in medio sermooum non adjicias loqui. Eccti, 11, 8.

(3) Esto mansuetus ad audiendnm Terbum ut inlelligas'j.et oun» saptentia proferas responsam verura. Si est libi inteliectas , respondc proximo : sin aulein , sil maous tua super os luum , ne capiarts ia verbo iadisciplinato et coarundaris. Ecclû 5 , 13.

iûO l'hoiimb religieux «

eomme ne méritant pas d*ètre écouté. Or , celui qui ri^ p(mi anant d'atnnr écouté , mérite la honte et la canfn^ sion^ dit le Sage (1). Prépare tes discours, et tu serein écouté , dit*ii ailleors ; acquiers la science , et après cela réponds (2). Il faut donc, pour ne pas répondre trop brusquement ni trop précipitamment , âever son cœur vers Dieu, le prier de nous accorder sa grâce; alors nous répondrcms d'une manière convenaMe.

5^ Il ne faut pas parier trop vite. Yoici quelles sont. les instructions que le Saint-Esprit nous donne à ce sujet : Ne sois point prompt à parler (3). Les paroles de Vif^ensé sont toujours précipitées (4). Elles sont comme la roue d'un char^ et sa pensée agit comme Vesprit en mouvement (5)..*. Le Saint-Esprit nous donne ces coa« seils, parce qu'il est très difficile de parler, vite sans le faire inconsidérément ^ de dire beaucoup de choses sans s'en repentir. Ordinairement ce sont ceux qui ont les idées les plus étroites, qui donnent aisément leurs a^is^ et qui sont les premiers à décider (6).

6^ Le Saint-Esprit veut non seulement q[ue rhomine sage et vertueux ait une langue retenue, mais il veut que ses paroles soient douces et gracieuses. Les lèvres du Sage, dit-il, mêleront la grâce à la vérité; mais la bouche des méchans dévaste; le méchant se met fort peu en peine

(1) Qui prias rcspondet quam addiat , stuTlurn se esse demonslrat et •onfusione digoum. Pror. 18, 13-

(2) Qui inlerrogalionem maDifeslal , parabit verbum ; et sic dcprccaïus exaudielur, ei conservabic disciplinam. Eccle, 33, 4.

(3) Neii cilalus esse in liogua tua. EccH. 4, 34.

(4) Labia insipientis praecipitabunt eum. Eccle» 10 , 12.

(3) Piecordia (alu; quasi rota carri , et quasi axis versalilis cogiiatus JIUus. Ecclû 33 , S.

f6) Ailendcnlcs ad pauca e facili pronuDciant.

si 5^5 paroles peuvent blesser (l). La parole douce multiplie les amis et apaise les ennemis^ et la grâce abonde sur les lèvres de l'homme de bien (2). La flûte et la harpe forment une douce mélodie ; mais une langue pleine de douceur sur Vune et Vautre (3). L*Époux des Cantiques dit, en parlant du son de voix de l'Epouse : Tes /èvrcs sont commeune bandelette de pourpre^ et ta parole est douce.. . . Tes lèvres, mon épouse, sont le rayon que distille le miel; le lait et le miel sont dans ta bouche (4). L'Epouse dit de rÉpoux : Tout en lui est désirable (5).

Saint Augustin recommande fortement cette douceur dans sa règle; et il veut que , s'il échappe parfois quelques paroles un peu rudes , on cherche aussitôt à les adoucir. ISe dites point de paroles aigres et piquantes , dit-il; s'il vous arrive d'en dire, hâtez-vous de faire sortir le remède de la bouche qui a fait la plaie (6).

7® Le Saint-Esprit veut que nos paroles soient profitables : La bouche du juste est une source de vie (7) , d'où découlent des eaux salutaires. La langue des sages guérit les douleurs de V esprit et du cœur (S) ; elle instruit les ignorans ^ fortifie les faibles , console les affligés ,

(1) Labia justi oonsiderajot placita ; et os împiorurn perversa. Prov. fO, 32.

(2) Verbum dalce multiplieat amicot , et mltigat inimicos , et Hngaa eucharis in bono homine abundat. Eçcli, 6 , 3.

(3) Tibiae et psalterium suavem faciuDt melodianii ^t fituper ulraquf iingua suavis. Eccli. 40, 21.

(4) SiculTÎtta coccinea labia tua , et eloquium luuin dalce.... Favas dUiilians labia tua , sponsa ; mel et lac sub Iingua tua. Cant, 4, 3 et 11.

(5) Gutlur illias suavissimum , ettotus desiderabilis. Ihid. 3, 16.

(6) Vobis à Terbis durioribus parcite : quœ si emissa fuerint ex ore vcslro, non pigeât ei ipso ore proferre medicamenta , unde facla sunt. vulnera. Regul., c. 39.

(7) Vena vit» os justi. Prov. 10, 11.

(8) Lingua sapientum sanitas tsl. Jhid, 13, 10«

422 l'HOMH£ RELIGIEUX*

et produit une foule de biens. C'est pour cela que le Saii|^£sprit l'appelle une langue de misérkorde, de douceur et de guérison (1); pctr elle , il qppaise l€$ dou-leurs ; par elle se préparent des breuvages déliçieua) , des potions salutaires ^ qui changent suivant les malctdies (2).

IL ne faut point parler des choses mauvaises , mais toujours des bonnes*^ Xes mauvaises ne doivent jamais souiller une boudie faite pour louer Dieu , une bouchç purifiée et sanctifiée par la sainte Eucharistie ; il ne faut aucune parole qui offense Dieu , blesse le prochain , oa souille notre ame. Si quelquefois on est forcé de parler de certaines choses , il faut que ce soit avec une grande pureté de paroles et une extrême retenue.

Les pardes J>onnes doivent être honnêtes , chrétiemies et religieuses ; il faut qu'elles respirent toujours labqiime odeur de Jésus-Christ. La bouche du juste annoncera la sagesse y c'est-à-dire , selon l'explication d'Origène , de saint Ambroise, etc. , le ^age prend ordinairement pour sujet de ses entretiens Jésus-Christ , la sagesse incarnée (3). Saint Luc dit, au sujet d'Apollon , dont saint Paul parle avec tant d'éloges en écrivant aux Corinthiens : Il parlait avec un zèle ardent ^ et enseignait avec soin ce qui regardait Jésus (4). Il dit en parlant de tous les Apôtres : Et tous les jours ils ne cessaient , dans le temple et dans chaque maison, d'enseigner et d'^annoncer Jésus-Christ (5) .

(1) Lingtta curalionis , mitSgationis el misertcprdiae. Eccle. 36, 25.

(2) In bis curraas mitigabit dolorem , el unguentarius faciet pig. men4a suavilatis , et uncliones conficiet sanitatis. Eccli. 38, 7.

(3) Os justi meditabitor eapienliam. Psal, 36, 30. Apxtd Larin^

(4) Loquebalur el docebat diligeoter ea qaœ sant Jesu. 1. Cor. 1, 12, et 3, 6; AcU 18, 23.

(5) Omni die non cessabant in (emplo et circadonosdocenies el CTaogdiiantcs Cbrislum Jcsuin. /écl, 5, il2.

DE LA VIE DE GOMMUIfAUTE. 423

Enfin , dans nos paroles , imitons Jésos-Cbhst , la Pa- Vole première , qui produit le Saint-Esprit dans les âmes et 7 opère des fruits de salut.

' Notre Seigneur , revêtu de nôtre nature , en parlant aux hommes , nous a appris la manière de leur parler. Il faut remarquer trois choses dans les paroles que notre Seigneur a dites aux hommes : la matière , la forme et la force. La matière était toujours bonne, puisque, dit saint Luc , il parlait du royaume de Dieu ( 1 ) . Il ne disait pas une parole qui n'eût pour but la gloire de Dieu ou le salut des hommes : Je dis ces choses ainsi que mon Père me les a enseignées (2). Je n'ai point parlé de moimême; maismon Père^ qui m'a envoi^, m'aprescrit luimême ce que je dois dire , et comment je dois parler (3). ^i^ n'^^alait la force de ses paroles. Les deux disciples d'£q[iaûs loi dirent , sans le eonnaitre , que Jésus était puissant eu œuvres et en paroles (.4). Saint Pierre lui çht : Vom avez les paroles de la vie éternelle (^). Saint Lue dit que ses discours étaient pleiius de force et de puissance^G). Il dit de lui-même s Les paroles que je vous dis sont esprit et vie (7). Voilà quel doit être le modèle de nos paroles ; donnons-leur le fonds et la forme de bonté ; la puissance suivra aisément avec la bénédiction de Dieu.

(i) Loquebatar iWis de regno Dei. Lue, 9, 11.

(2) Sicat docoit me Pater, h»e loqoor. /oan. 6, 25.

(3) Ëx me ipso iiep;foiB Ipcutut, sed qui mitit jae Pater , ipaemibi mafàd^um deftit quid d^cam, el q^ûd loqaar«... Qiu» «rgo egoloquér^ •icut dizit mihi Pater , sic loquor. fbi4' 12* 49 «^ ^0.

(4) Potens in opère et sermone. Luc. 24, 19. , (9) Verba vitae lotenns habes. Joan. 6, 68.

(6) In polestate erat sermo ipsius. Luc, 4, 32.

(7) Yecba qu^B.ogo leçutus.aiim Tobis^ spiritus et vila luot. /«an. ,64. .

424 L*HOM1fE RELiGIEUlt.

Socrate'difMiit que la bouche de l'homme sage et vertueux était comme la porte d'un temple , qui , étant ouverte, montre des choses belles, saintes et divines. Nous pouvons encore ajouter cpie c'est un vase de parfums précieux qui exhale des odeurs suaves et exquises»

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èQAPITRE Z,

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