LE RELIGIEUX DOIT ÂTRE SOUED
Il faut encore , pour que le Beligieux puisse passer doucemrat sa vie dans la maison où il est, qu'il se bouche les oreilles et se rende sourd pour beaucoup de choses qu'il pourrait entendre. On disait tant de choses de moi et des autres, dit David , que je n'écoutais rien de tout cela; j'étais comme un simrd et un homme qui n'entend rien{\).
Mais en quoi le Beligieux doit-il faire le sourd ? Cassien va nous l'apprendre. Si un homme désobéissant , rebelle , médisant , infracteur des règles et de ce qui est établi dans la maison , vient , avec un esprit passionné , se plaindre à vous des supérieurs , les blâme , condamne leur conduite , les accuse de rudesse , d'indiscrétion et de défaut de soin, de charité et de condescendance; s'il cherche à justifier sa rébellion par des paroles artificieuses ; s'il vous remplit les oreilles des défauts d'autrui ; s'il vous fait de mauvs^is rapports sur le prochain
(1) Ego fapqaam sardos non aadiebam.... Factufi sum sîcut homo non Hudieiis. Psah 31, t4 et 15.
pour TOUS aigrir contre lui , ne tous en offensez pas , ne TOUS laissez aller ni à le croire, ni à Fimiter ; mais soyez comme un sourd à qui l'on dirait tout cela , et à qui rien n'entrerait dans les oreilles ni dans l'esprit (1). Entourez vos oreilles d'épines , dit le Sage , n'écoutez point les pa^ rôles d'une langue méchante (2) ; dites à ce médisant ce que notre Seigneur dit au démon , lorsqu'il voulut le tenter : Retirer-toi, Satan (3).
0 TOUS y dit saint Augustin , qui recevez une bonne doctrine et les instructions d'une vraie piété dans une maison bien disciplinée , environnez vos oreilles d'épines, afin que celui qui voudrait y entrer par de mauvaises paroles, non seulement en soit repoussé, mais même piqué ; cbassez-le loin de vous , et dites-lui ? Vous êtes Chrétien, je le suis aussi; vous êtes Beligieui, j'ai le bonheur de l'être comme vous; nous n'avons pas appris ce que vous me dites dans les préceptes de la Beligion , dans cette école de vertus et sous le Maitre divin dont la dhaire est dans le ciel. Si vous voulez me voir, ne me dites pas cela; si vous voulez me le dire, ne me voyez pas (4).
Les plaintes , les murmures , la facilité de parler avec
(1) Si ioobedientein , si contamacem , si detrahentcm audieris, Tel •ecui quàm tibi tradilum est, aliquid admillentem , non offendaris; nec ad imitandum eum tali subverlaris exeroploi sed ut sardus^ qui haec ne« audierit, universa iransmiltas. Lih 4, c. 41.
(2) Sepi aures tuas spinis , et linguam nequam boH audire. Eacli. 28, 28.
(3) Malih. 4, 10.
(4) 0 qui accipis Terbum sanam in domo discipHnsi sepi aures tuas apinis, ut iile qui importuné inlrare aa«us fuerii» non solùm repellatur, aed etiam compungaiur. Repelle illum à te; die, Cbrittianui es, Chrislianat sum, non hoc accapimat in domo discîplinse, non hoc didicimus si]l)iIlo Hagistro cujut cathedra in cœlo est , noii mihi isia dicere ^^ ant noH accédera. Augu9t, dé doma diêcip, cap, 1,
426 L*UOMMfi RELIGIEUX.
trop de liberté des supérieurs , a'arrive que trop sou^ veat dans les Communautés où la verti^ n'est pas très bien établie. Si un supérieur refuse quelque chose à un inférieur; s'il lui impose une pénitence pour une faute ; si un égal a dit une parc^e offensante à son égal , aassi^ tôt la nature se réveille : au lieu de souffrir en silence ce p^it d^laisir, d'avoir recours à Dieu par la prière ^ par une visite au Saint-Sacrement , d'en faire un bon usage, on ne peut porter ce poids, il faut s'en décharger et parler. Pour cela on ne cherche pas les personnes les plus sages et les plus vertueuses de la maison , mais ceUes qu'on croit devoir entrer plus facilement dans nos fTHitimpna ^ approuver nos plaintes , épouser nos intérêts, nous cherchons un ami, une oreille confidente, ou un esprit mécontent, à qui l'on dit tout ce qu'on ai sur le cœur, avec des paroles outrées, dont la plupart sent jhusses , ou au moins envenimées par la passion ^ Que doit faire une personne à qui l'on vient tenir de semblables discours? Que doit-elle répondre? Il est certain qu'on fera beaucoup de fautes graves, si, au lieu de guérir le mal, de l'adoucir, de mettre un appareil salutaire sur la plaie , on l'aigrit et l'enflamme ; si l'on entre dans les sentimens imparfaits de cette personne ulcérée , si l'on adhère à ce qu'elle dit , cette personne sera encore plus irritée contre son supérieur, ou contre celui qu'elle croit l'avoir offensée; et ce malade s'en retournera encore plus malade.
n faut donc prendre une tout autre méthode poui: traiter ces maladies : il ne faut point d'abord avertir, reprendre, blâmer un esprit mécontent , parce qu'il pourrait se cabrer et devenir incurable; il faut l'écouter avec patience, charité et compassion/ lui dire que dàvk^ cette circonstance il y a à souffrir, à pratiquer lat.vçFtu, à offrir à Dieu, et qu'ainsi il y a mérite et récompense;
DE LA VIJE D£ GOMMUIfAUTE. 427
il faut easuite M dcmner de bons conseils, des avis de salut et de perfection qui le consolent et le fortiâent; S'il ne se rend pus à ces r^nèdes, qu'il persiste dans sa passion et son emportement, il faut se servir du moyen que saint Augustin nous a donné , et résister avec plus de fermeté ; mais il arrive très souvent qu'on n'ose rien dire , qu'on faiblit par timidité ou par une lâche complaisance.
Saint Jérôme, inistruisant une dame sur cette matière, loi dit ; Fu;ez le péché de médisance , de manière, non seiilanent que vous ne parliez point mal de votre pro-^ cbadm 9 maia encore que vous ne croyiez jamais ceux qui en parlent ; n'autorisez point les détracteurs par votre consentement, et ne nourrissez point leurs vices par v<»tre approbation. La sainte Ecritore nous dit : N'ayez point de société avec les médisans , qui détruisent l'estime qu'on 4oit avdr pour le prochain, et ne croyez pas aux pédiés qu'ils disent qu'on a commis. EUe dit ailleurs : Emùronnez d'épines vos oreiUes^ et gardes^ vom d'écouter une htngue méchante. David, après >avoir fût le dénomlH*emeat des différentes espèces de justice, ajoute : L'homme de Uen n^a point laissé entrer dans son e^U ee fti'ij a entendu dire contre son prochain ( 1 ).
On dira pc^t-élre : Celui qui vient se plaindre à moi du isupéneor, Uâmer sa conduite, me rapporter les
(1) Tu hoc malam ila fuge , ut non mod6 îpsa non delrahas, sed ne alii quidem delrahenli aliqaando credas : ne oblrectatoribus aucloritatem àe çonseiMu tribaasj tte-eorufli lûliiMB nolrias annuendo. Noii| inquit soripluni I eonsenUkueMia 99»^ cun deco^olUMis. adTersus .proamisn tmmit «I BODaeGÎpîes ao^r lilani peocaUiin. El alibi: Sept aares toa^ apîliia, e( BoUaudtse Uoguam «ei^uana {EcdU» 28 , 28 ). Unde cl bca'^ tua OâTÎd dWersaa ianoceniiaB ipeeiei jualitiasque dioumerana de hac qwaqoe limite bcmI iaottii diceodo : £l opppobHun ndo accepil adTersiia protiMoa sttoa. { PaslÉii 14^ ^,Vel PauHnus ^pitt, ad C^kmiiau^
défauts des autres, est un des anciens de la mai ton, à qui je suis bien inférieur en âge et en pouvoir; c'est une personne à qui je dois beaucoup de reconnaissance pour l'affection qu'elle me porte et le bien qu'elle me fait : comment puis-je lui fermer la bouche, et mes oreilles pour ne pas l'entendre? Saint Jâ^me répond à cela en écriyant à Népotien et à Rustique : Ce n'est pas une excuse de dire qu'on ne peut reprendre ceux qui médisent, et les avertir; c'est au contraire en cela qu'est le mal, parce que la facilité à entendre donne aux médisans la liberté de parler. Personne ne portera ses médisances ni ses murmures à celui qu'il sait ne les ent^idre qu'à regret; on ne tire pas des flè<Aes contre une pierre, parce qu'elles pourraient , en rejaillissant , blesser Farcher. Que le médisant, en voyant que vous m l'écoutez pas volontiers , apprenne à ne pas médire. N'ayez point de commerce avec les médisans, dit Salomon, parce qu'ils sont sûr le penchant de leur ruine. £h ! qui peut dire combien sera grande la perte de celui qui médit et de celui qui prête l'oreille à la médisance (1)!
De plus 5 le Religieux doit être sourd pour beaucoup de choses qui se disent dans les maisons, sur les affaires d'autrui, sur les nouvelles du monde et les divers ac^ cidens qui arrivent tous les jours? Tout cela n'est propre qu'à le troubler , l'occuper, lui remplir la tête de fantômes, le distraire de Dieu, nuire à ses oraisons et à tous ses exercices de piété, P^otre Seigneur nous dit d'être
(1) Neque verb illa jusia est eicusalio , rcferenlibas aliis injariam iaeere non possum : nemo invîlo auditori libenter refert. Sagilta in lapidem numquam figiiur, interdum resiiiens perculit dirigentem. Discat delraclor dura te videt non libenter audire , non facile detrahere. Cum delractoribus y ait Salomon , ne miscearis , quoniam repente veniet per^ dilio eorum : El ruinam utriusque qnis novit , tam Tidelicet ejas qui de-> trahit , qoàm ilHus qui aurem accommodât detrahenti? EfUt, 2 et 4»
DE LA VIE DE GOMMUlfrAtJTé. 429
prudens comme les serpens. Que fait le serpent^ dit David? // ferme les oreilles pour ne point entendre la voix de l'enchanteur et du magicien dont la parole peut V adoucir (1), Le Beligieux doit imitOT celte prudence, fermer les oreilles aux enchantemens , aux vaiiités , aux grandeurs , aux choses du monde , et à tout ce qui ne le regarde pas, qui ne peut que le distraire , le dissiper et lui ôter la liberté d'esprit. Qu'il se serve pour cela de la pensée de sa première origine, de la pensée de la mort, ou d'autres moyens pour ne pas entendre ce qu'on lui raconte, pour ne pas s'en souvenir.
Lorsque le sage et prudent Ulysse aborda près du lieu où les Sirènes, par la douceur de leurs chants, trompaient les voyageurs et en faisaient ensuite un horrible carnage, il boucha avec de la cire les oreilles de tous ceux qui étaient dans le vaisseau, et se fit attacher au màt du na-vire ; par ce moyen ils n'entendirent point ces voix enchanteresses et échappèrent au péril. Il faut agir de même dans le voyage que nous faisons sur la mer de ce monde^[>our arriver au port de notre salut; nous fermer les oreilles avec de la cire, c'est-à-dire avec la ferme résolution de conserver la pureté de notre ame ; nous attacher à la croix du Sauveur pour ne point entendre les syrènes qui nous chantent les attraits du monde, ni les langues dangereuses qui viennent nous troubler..
Enfin , il faut que le Beligieux devienne sourd sur la plupart des choses qu'on dira de lui , qu'il ne fasse pas semblant de les entendre ni de les savoir, si ce n'est pour se corriger. Oh! qu'il serait bon de se rappeler cette devise de l'empereur Frédéric P"" : « Celui qui ne sait pas dissimuler, ne sait pas régner » , entendue pIusT
(1) Sicul aspidif surds et obturantis aures suas, quae non exaadiet vocem incaolaniium, et venefici incanlaniU sapienter. Psal, 51, 3. .
430 l'homme rbligieux.
chrétieonement que ne rentendait ce prince, noB d'ane dissimulation politique et d'utiè prudence humaine qui, selon saint Paul, est une prudence de mort; mais d'une dissimulation de patience, d'humilité , de prudence spirituelle, qui, selon le même Apôtre, est vie et paix, parce qu'elle dispose à la vraie vie intérieure, et fait }oair d'une grande paix dans toutes les rencontres de cette vie, swtout dans les Communautés où il j a tant d'esprits différens et tant d'humeurs antipathiques!
Linsensi décot*vre soudain sa colère; V homme habite dissimule Vaffront (i). Salomon dit ailleurs : La siagesse de Vhomme retient sa colèrey et sa gloire est d'oublier f injure (2). Il faut être semhlable au voyag^ir qui , trouvant dans son chemin de la boue, de petits fossés ou d'autres empècheinens, passe pur-dessus ; c'est ainsi que fait le Sage : il passe au-dessus de plusieurs petits obstacles qui se présentent dans le diemin du salut; et, dans le fond, c'est une grande prudence de dissimuler de cette manière sur une grande quantité de choses, sans y faire attention et sans s'émouvoir ; c'est bien plus tôt fait. Il en coûte bien moins que de se mettre en colère , de parler et de faire du bruit ; car tout cela ne sert qu'à aigrir, tandis qu'une prudente dissimulation les apaise. Soyez donc sourd, et sachez disisimuler quand il le faut. Seigneur y dit le Sage, vous dissimulez les péchés des hommes pour leur laisser le temps de faire pénitence (3). Si la majesté de Dieu dissimule les offenses dont on se rend coupable envers lui, que doit faire l'homme, quin'est qu'un ver de terre, quand il est offensé !
(1) Fatuus statim indical irara suam : qui autem dissimulai injuriam , callidus est. Prov, 12, 16.
(2) Doclrina viri per patienliam noscitur ; etgloria ejus est iniqua praelcrgredi ( Thid, 19, 11 ).
(3) Dissimulas pcccata Iiominum proptcrpœnitcnliam. tS'ff/). 11, 24.
DE LAVIS D£ COMMUN ACTE. 4^i
I ■ rf