CHAPITRE III
PREMIER PRIIMGIPE POUR BIElf VIVRE EN COMMUNAUTE.
Tout ce qui tient à cette question importante peut se réduire à trois ou quatre principes ; nous donner rons le premier ; saint Bernard nous fournira les trois autres.
Il faut d*abord savoir et s'inculquer profondément dans l'esprit que, si Ton veut avoir du contentement dans une communauté , il faut en donner ; c'est une chose naturelle , l'un ne peut pas aller sans l'autre. Si vous donnez du contentement dans la maison où vous êtes y vous en aurez : rien n'est plus juste , on doit vous donner ce que vous donnez , vous traiter comme vous traitez les autres.
Il n'est pas difficile de montrer la justice de cette conduite , il suffit de se rappeler la loi du Talion , presqu'aussi ancienne que le monde. La nature et la loi qui l'expliquent , veulent que celui qui fait du mal souffre le même mal ; que celui qui a offensé soit offensé et puni d'un châtiment semblable au crime commis. Aussitôt après le déluge , Dieu dit à Noë : Quiconque aura répandu le sang de l'homme, son sang sera ré-pandu (1). Moïse confirme cette loi dans trois endroits différens , il dit dans l'Exode : Œil pour œil , dent pour dent , main pour main , pied pour pied , brûlure pour brûlure , plaie pour plaie , meurtrissure pour
(1) Qutciimque effudcril humanum sanguinciQ > fundelur sanguis il- Iiu8. Gen. 9. 6.
meurlrissure (1). Dans le Lévitique il dit : blessure pour blessure , œil pour œil , dent pour dent; de même qu'il aura (mirage^ ainsi il ura outragé (2). Il répète la m^e chose dans ie Deatéronome(3).
Ce n'est pas cependant , dit saint Augustin , qge cette loi ait été faite pour nourrir la Tengeance et la fureur , mais pour lui donner des bornes raisonnables (4). La raison et la justice demandent que le mal fait injustement entraine le même mal en châtiment; c'est pour cela que la loi du Talion a été établie , afin que la crainte du même mal retint le bras qui voulait frapper. Cette loi a été sagement établie, dit Tertulien, parce qu'elle va au devant du mal et retient la mauvaise volonté par la peur (5). Il dit ailleurs : l'apprâieusion d'un mal qui est permis empêche de commettre celui qui ne l'est pas (6).
Puisque la loi du Talion est une loi naturelle, divine et humaine , que Dieu l'a établie ou permise chez les Juifs pour de bonnes raisons ; il faut en tirer la conséquence que si vous voulez être heureux dans une communauté , il faut rendre heureux les autres; faites aux autres ce que vous voulez qu'ils vous fassent. Dieu peut permettre que
(i) Oculum pro oculo , denlem pro dente , manum pro mana , pedeni pro pede ; adustionem pro aduslione , vulaus pro vulncre , livorem pro liTore. Exod. 21. 24.
(2) Fractaram pro fractura , oculum pro oculo , deoiem pro dcuie restitaet : qualem inflixerit maculam ^ lal«m susiinere cogetur. LevU, 24.20.
(3) Deut. 19. 21.
(4) Vindictae et furoris non fomes , sed limes est justus. Au(jusL Uh, 12. contra Faustum cap. 25.
(5) Ut unusquisque respiciens licentiam secundie injuriae^ a prima sen>6tipsum contineret. Tertull. ad Marcion, U 4. c. 16.
(6) Ut sic improbilas astuta cessaret , dum secunda injuria permissa prima terretor, et prima deternta nec secunda commitlilur. Ub, 2^c, 16.
cela Tousarriveii alors vous n'aurez que ce que tous aurez thérité ; si cela n'arrive pas , ce sera par un sentiment de oompassiou que Ton aura pour vos faiblesses. Tout ce que vous voulez que les hommes vous fassent y dit Jésus- Christ ; faites-le leur aussi , car c'est la loi.ei les prophètes (1) ; il dit ailleurs plus amplement : comme vous voulez que les hommes vous fassent, faites leur aussi de même..*. Ne jugez point, et vous ne serez point jugé ; ne condamnez pas , et vous ne serez pas condamné ; remettez 9 et il vous sera remis ; donnez , et il vous sera donnée.,. ^ car on se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servi (2). Nadab et Abiû, flls d'Aaron, furent brûlés par le feu étranger dont ils avaient voulu se servir pour les sacrifices contre la défense de Dieu (3). On coupa au roi Adonibésec l'extrémité des mains et des pieds , et il avoua au milieu de son supplice qu'il avait fait souffrir cette cruauté à soixante et dix rois (4). David commet un adultère, il est déshonoré par son fils (5). Goliath a la tête tranchée avec la même épée dont il voulait se servir contre les Israélites (6)é Aman est pendu à la potence qu'il avait fait élever pour Mardochée (7). Les pierres.qui devai^t servir à lapider Susanne , servent à lapider les deux vieillards (8). Daniel ne reçoit aucun dommage dans la
(1) Omnia quiecumque vultis itt faciant Tobis homines , et tos facite illis, est enim Icx et Prophel». Maith. 7. 12.
(2) Proat vuliis ut faciant vobis homines , et vos facite illis simililer : Nolile judicare et non judicabimini, noiite condemnare et non condem nabimini , dimitto et dimiUemini , date et dabitur Tobis.... eadem quippe mcnsura qua mensi fuerilis, remelielar vobis. Luc. 6t v. 31. 37 et 38.
(3) Levit. 10. 1. — (4) Judic. 1. 7.
(5) 2. Rcg. 16. 12. — (6) 1. Reg. 17. 51. (7) Eflher. cap, 7. 10. — (ft) Daniel. 13. 61.
DE LA VIE DE COMMUNADTÉ. iV)
fosse aux lions, ses accusateurs sont dévorés (l).L^Aomf?fe a ouvert un précipice , dit David : tl Ta creusé et il eet ttmibé dans le gouffre qu'il a préparé ; son injustice descendra sur lui y et son iniquité pèsera sur sa tite (2). Ce n'est pas qu'il faille supposer aux autres de ti mau« vaises intentions; car la vengeance est défendue aux ebrétieus par la loi nouvelle , et les moindres ressehiimens sont interdits aux Bdigieux qui , par vocation , «ont obligés de tendre à la perfection. Ce serait un grand péché de croire témérairement que nos frères sont assez imparfaits , assez peu dispesés à supporter nos défauts , pour qu'ils ne comprissent pas ce qu'à dit saint Paui : Portez les fardeauob les uns des autres, et vou>s accompli-' réz ainsi la loi de Jésus-Christ , qui est la loi de la <^arite (3) ; ou ces autres paroles : Si quelqu*un , par surprise, est tombé dans le péché, vous qui êtes spirituels , instruisez-te en esprit de douceur, en pensant que vous pouvez aussi être tentés. Mais ce que nous disons n'a pas rapport à la vertu des autres , mais à ce que nous méritons ; nous parlons de ce qui arrivera , si Dieu exerce envers nous sa justice , et ce que nous éprouverions si tes autres n'étaient pas meilleurs que nous. On peut dire souvent ce que Saiil disait à David : Tu es plus juste que moi , car tu ne m* as fait que du bien , et je ne t'ai rendu que du mal (4). Quelle obligation , disait saint François avec toute sa douceur et sa patience , ont vos frères de souffrir vos vexations et vos insultes? comment prouverez-vous qu'ils sont tenus de supporter vos caprices , ,
(1) Daoiel. 14. 40el41.
(2) Incidit in foveam quam fccit. Convcrletar dolor ejus in caput ejoB et invecticem ipsias iniquitas ejus descendet. Psnl. 7. 16.
(3) Galat. 6.
(4) JuftlitiOr ta es ^ukm ego : tu enim tribaisti mihi bona y ego aitlem reddidi libi mala. 1. Reg. 24.
la froideujr de votre visage , Tâpreté de vos paroles , Findiscrétion de vos avertissemeûs , rinjostice de vos ac-* tions? Qui vous a donné cette autorité? D'où teitez-^voter le pouvoir légitime de prendre cet ascendant sur eux ? Etes-vous leur supérieur ? Si vous voulez faire un peu de réflexion , vous verrez que c*est votre peu de vertu , votre mauvaise humeur y la rudesse de votre esprit , le désordre de vos passions qui vous font prendre ces libertés. Quand vous donnez aux autres des mécontentemens ot de la peine > vous méritez d'en recevoir. Ecoutez ce que vous dit Isaîe : Malheur à toi qui portes partout le ravage! ne seras^tu pas jravagé à ton tour? Tu méprises les autres, ne seras-tu jamais méprisé (i)?
De plus 9 si les personnes auxquelles vous causez de la peine ont assez de sagesse et de vertu pour vous supporter, et ne point user du droit qu'elles auraient de rér sister à vos mouvemens d'humeur, le supérieur est obligé par le devoir de sa charge , comme père et comme juge , de s'opposer à ce désordre , de défendre ceux qui sont injustement attaqués , pour vous corriger, conserver la paix et le repos des autres , suivant ces paroles que Dieu , dont il tient la place , dit dans Tsaïe : Il rendra la justice aux pauvres , il sera le vengeur des hommes sans défense (2) ; il reprendra avec une sévère justice ceux qui molestent les humbles et les débonnaires qui , pour éviter les discussions , aiment mieux se taire et garder le silence. Moïse a déclaré en termes exprès ce principe de justice dans le Deutéronome : Ses supérieurs le traiteteront comme il a voulu traiter son frère , et vous ôterez
(1) Vas qui prsedaris , nonne et îpse prsdaberis ? et qui spernis t nonne et ipse sperneris ? Isa, 33. 1.
(2) Judicabit in juBtitia panperes, et arguel in aequitate promaniae- Us terrae. Isa» cap, 11. 4.
le mal d'au milieu de vom, afin que le» autres entendant soient dans la crainte , et qu'ils n'osent rien faire de semblable (i)^ Us n'auront aucnne pitié; ils demanderont ame ponr ame , yie pour yie , dent pour dent , main pour main , etc.
Concluons avec saint Paul , d'après ce premier pnor cipe de la vie de communauté , que le Religieux moissonnera ce qu'il aura semé (2)^ S'il sème la paix et le contentement pour les antres , il aura paix et contente^ ment ; s'il jette le trouble , il recueillera le trouble ; s'il $ème le vent , il recueillera la. tempête (3),.
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