CHAPITRE Vr
SECOND PRIHOIPE^
Saint Bernard Youlant apprendre à ses Religieux à bien vivre en communauté, leur dit : « Je crois que « vous vivez bien en communauté si vous avez un esprit « ami de la régularité, sociablo et humble. Ami de la « régularité pour vous, sociable avec le prochain, et « humble envers Dieu (4). » Yoilà quek sont les principes de saint Bernard : nous allons les développer.
Celui qui vit en oommunauté doit être intiniémctiit
(t) Reddent ei sicat fratii tao facere co^tavit , et aaferes malam do medio tui , ol audientes csleri limorcm babeant nequaquam taHa i^Hdeanl facere. Deut. 19. 19.
(2) Quae seminaveril homo , h»c et melet. Galat. 6. 8.
(3) Ventom seminabunt , et turbinem metent. Oieœc. 8, 7.
(4) Arbitrer qu6d ta , qui in congregatione es , bene vîvis , ai ytvr'w ordinabiliter, soeiabililer, et humiliter : ordinabiliter tibi , sociabtlil^r |»ro|Liiiip, humiliter Deo. Sêrm. 1. in festo Apo$t. Petxi et Paulin
dodvaincu qu'il est membre d*im corps et partie d*uii toot ; que la communauté est ce corps et ce tout ; que tous ceux qui irivent dans la maison sont les parties qui la composent. Il faut donc que le Religieux y remplissant toutes les conditions imposées au membre par rapport au corps , et à la partie par rapport au tout , agisse comme il doit agir , autrement il ne sera ni membre , ni partie. Tout le bien de la Tie de communauté consiste dans ce prindpe bien entendu et mis en pratique.
Toute la perfection d'un corps consiste dans l'assemblage bien ordonné , et dans Tunion mutuelle et parfaite de tous les membres ; car le corps n'est autre diose que les membres étroitement unis ; il en' est de même d'un tout par rapport à ses parties. Plus l'assemblage est bien ordonné , plus la liaison est étroite ; plus l'union est intime , plus le corps et le tout sont parfaits. Mais si on trouble cet ordre , si on rompt cette union , la beauté disparaît , tout est défectueux. Aussi saint Grégoire de Piazianze disait : C'est sur l'ordre que tout l'univers est établi ; c'est ce qui le conserve et l'affermit , et qui lui donne toute sa beauté.
Le membre est fait pour le corps y la partie pour le tout ; par l'ordre et l'inclination de leur nature , tout ce qu'ils sont y tout ce qu'ils possédât y tout ce qu'ils font est pour le bien du corps et du tout. Si tes membres ne voyaient qu'eux , s'ils ne travaillaient qu'à leur profit particulier , ils ne seraient plus membres , ils seraient tout. Le bien particulier doit toujours avwr pour fin le bien général , dit Aristote , et après lui saint Thomas ; il doit y tendre de toute sa force ; chaque partie intégrante est luite, pour composer un tout y et tous les êtres partiovdiers de la nature pomr former tout ce gnmd miiVers ; e^est pour cela que la dâvine providence a imt)rimé tine inclination si fortie à chaque partie pour
conserver le bien et empêcher le mal du tout ; nous voyons tous les jours des exemples extraordiimires de cette vérité.
Quel n'est pas l'effort de toutes les psu'ties de l'univers contre le vide ? Elles s'unissent et se roidissent toutes pour le combattre , elles ne lui laissent pas la plus petite entrée dans l'univers , parce qu'elles savent qu'il 7 causerait de terribles ravages , détruirait Thar-^ monie etTuiùon qui existent entre elles, que cette oeuvre admirable de la création rétomberait dans te cabas. Et sans sortir de nous-mêmes , ne voyons-nous pas , par un mouvement subit et naturel , le bras et la main couvrir la tête dans le moment du danger , recevoir sans crainte le coup qui la menace; parce que la conservation de tout le corps tient à la conservation de la tête et non à celle du bras ou de la main.
Ces principes posés, nous disons que le Religieux est membre d'un corps mystique et partie d'un tout moral. Ce corps mystique , ce tout moral, c'est son institut. Il dmt donc agir avec l'esprit et la perfection d'un membre de cet institut , ou une partie de ce tout ; il faut alors qu'il vive avec régularité. « Il faut, dit saint ^t Bernard , que vous preniez tellement garde à vous , « que vous marchiez avec régularité devant Dieu , et « devant le prochain , pour ne point offenser Dieu et ne « pas scandaliser le prodiain (1). »
Prenons pour modèle de cet ordre et de cette r^ula^ rite les membres de notre corps : il n'en est pas tin qui ne %(Ât à la place qu'il doit naturellement ooeuper ; ils, ont tons leur mploi particuUer; ils travaillent sous
(1) OrdioabilUer.... Ut in omni conversalione tua sollicitas sis obscrvare ^ias tnas, et in coospectu Domini, et in conspectu proiimi, çavéns et libi a peccale , et iili a scapdato^ Sertn* cit.
la direction de celui qui doit conduire tout Fouvrage ,
ils ne travaillent que pour le bien du corps ; alors tout
est dans l'ordre , le corps croit et se fortifie , et les
membres s'en trouvent bien. C'est ainsi que doit se
conduire le Religieux dans l'ordre auquel Dieu Ta appelé.
l^' n faut qu'il garde sa place sans chercher à en avoir une plus haute qu'il ne mérite pas. Un membre disloqué qui n'est pas à sa place naturelle , fait souffrir au corps de grandes douleurs. Un Religieux qui ne veut pas être à sa place , qui usurpe l'autorité qu'il ne doit pas avoir , remplit toute une communauté de troubles. Tout ce qui est dans notre corps est bon et utile , tant que tout est à place ; tout devient nuisible quand il y a déplacement. La bile est tranquille et profitable lorsqu'elle est renfermée dans sa petite demeure ; elle fait de furieux ravages quand elle se répand au dehors ; le sang qui nous nourrit et nous fortifie se corrompt lorsqu'il n'est plus renfermé dans ses vaisseaux ; l'œil hors de son orbite est horrible à voir. Gardons , dans une communauté , l'ordre et le rang qui nous a été assigné, alors nous contribuerons à sa perfection selon nos forces. Une chose qui est à sa place est toujours de service , et elle contribue toujours à l'ornement de la maison.
Quoi de plus beau et de plus admirable que le temple de Jérusalem du temps du roi Josias : Les chantres , dit l'Ecriture , étaient dans leur rang ; les portiers veihlatent à toutes les portes, sans s'éloigner un seul mor ment de leur ministère (1). La reine de Saba fut ravie d^dmiration en voyant l'ordre qui régnait dans la mai-
(1) Cantojres Qlabant in ordioe suo... janttores verà per portas nngulasobservabant; i(a ut nec puncto quidem disccdereDt à mixiisleiio^ 2. Parai, cap, 35. r. 15.
son de Salomon (1). L'auteur de la vie de saint Bernard dit que , pendant que le Saint gouvernait le monastère de Clairvaux , rien n'était plus digne d'admiration que Tordre qui y régnait. Le bel ordre , dit-il , que la charité bien ordonnée produisait dans cette vallée pleine d'hommes , la rendait à chacun d'eux une solitude : un homme sans ordre devient une multitude à luimême 5 quoiqu'il soit seul , une multitude d'hommes bien réglés , dans l'union de cœur et la pratique du silence , ressemble à une solitude ; c'est un désert intérieur (2). Il faut conclure de tout cela que l'ordre est indispensable à une communauté.
2® Le Religieux ne doit pas être oisif ; il doit travailler comme tous nos membres travaillent , suivant l'emploi qui leur est imposé par la nature. Que tous , dit saint Ignace dans sa règle, quand ils ont assez de santé , s'occupent de choses spirituelles ou extérieures , afin que l'oisivité , qui est la mère de tous les vices , ne trouve pas , autant que possible , entrée dans cet ordre (3). Saint François 4H à ses Bèligieux (4) s Que cjeux qui savent travailler travaillent à ce qu'ils peuvent faire sans offenser Dieu et avilir leur position , selon les paroles du prophète : Parce que vous mangerez le fruit de vos travaux ; vov^ serez heureux et comblée de bien (5).
(1) 3 Reg. 10. 5.
(2) Vallem illam plenam hominibas ordinis ratione charitas ordûiata singalis solitariam faciebat ; quia sicatiinus ordioalus ; eliam cùm solus est , ipse sibi turba est , sic ibi unitate spiriltts et regularis lege silentii in mullitudioe hominum ordinala solitudioem cordis sui aingolis ordo ipse defendebat. Lib, 1. viiœ Bem. cap. 1,
(3) Sum. Gonstit. 44. ex p. 3. cap. i. $ 6.
(4) 1. Regul. cap. ?.
(5) Labores manuum tuarum qui maiiducabis ; beatus es et bene libi fxil. P^ah 127. 2.
L'Apôtre dit : Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger ( 1 ) ; mais il faut rapporter le texte dans son entier , parce que les Keligieui^ oisifs et les paresseux y trouveront la condamnation de leur conduite : « Nous « vous ordonnons , mes frères , au nom de Notre Sei-* « gneur Jésus-Christ , que vous ayez à vous séparer de » tous ceux d'entre nos frères qui se conduisent d'une « manière déiréglée , et non selon la tradition qu'ils ont « reçue de nous. Car vous save^ vous-mêmes ce qu'il « faut faire pouir nous imiter , puisqu'il n'y a rien eu « de déréglé dans la manière dont nous avons vécu « parmi vous. Nous n'avons mangé gratuitement le pain « de personne ; mais nous sommes tous unis jour et nuit « dans les labeurs et les fatigues pour n'être à charge à « aucun de vous ; ce n'est pas que nous n'en eussions « le pouvoir ) mais c'est que nous avons voulu vous « donner ent nous un exemple à imiter. Aussi , lorsque « nous étions avec vous , nous déclarions que celui qui « ne veut f^s travailler ne doit pas manger. Or , nous « avons appris qu'il y en quelques-uns parmi vous , « dont la conduite n'est pas réglée , qui ne travaillent « point, et qui se ipêlei^ de ce qui ne les regarde pas. « Nous ordonnons à ceux-là , et nous, les conjurons , « par Notre Seigneur Jésus^Ghrist de mangei^ leur pain « en travaillant en paix (2). »
(1) Si quis non Tult optrari , nec manducet. 2. Thessal, cap. 3. 10.
(2) Denunliamus Tobis, fratres ^in nomine Domini nostri JesuChristi, ut soblrahatic vos ab omoi fralre ambalanle inordioatè et non secandùm traditioDem quam acceperunt à nobis; ipsi enim scitis quemadoiodum^ oporteat imitari nos, quoniam non inquieti fuimus inler vos, neque gratis panem mandacavimus ab aliquo , sed in labore et in fatigatione , nocte et die opérantes , ne qaem vestrum gravaremus ; non quasi non, habuerimas potoslatem , sed ut nosmetipsos formam darerous vobis âd imitandam nos. Nam et cùm essemus apud vos , hoc denuotiabannts vobiSj quoniam si quis non vull operari nec manducet; audivimus enim.
DE LA VIS D£ COMMU5ALÏE. 27
Il est certain que les paresseux sont graudement à charge à une ccmimunaaté ; ce sont des arbres sans frnits j comme le disait un ancien Père du désert , quoique plantés en bonne terre et ique rien ne leur manque pour en porter ; ils ne contribuent en rien au travail commun , ils ne soulagent point les autres , ils augm^itent au contraire leurs peines , se nourrissent de leurs fatigues , s'engraisj^ent de leurs sueurs , n'est-ce pas une véritable injustice? Ils participent cependant au bien public , ils jouissent aussi bien que les autres de ce qui est dans la maison ; il est donc bien raisonnable qu'ils y mettent quelque chose de leur côté ^ autrement ils méritent d'être punis par la privation de ce à quoi ils n'ont pas voulu contribuer.
Les abeilles qui ne veulent pas travailler sont chassées de la ruche (1). Saint François appelait les Religieux fainéans frères mouches. Un jour il en trouva un qui errait dans le monastère , regardant çà et là , sans rien faire ; il le chassa de la compagftie des autres en lui disant : alle^vous promener , frère mouche , qui , sans travailler voulez profiter du travail et de la peine de vos frères , vous êtes un méchant frelon qui mangez le miel que vous n'avez pas fait (2). 11 en est de cette sorte dans toutes les communautés, qui passenttoute la journée sans rien faire, fondis que les autres sont occupés à leurs emplois , ou a des actions qui sont profitables à la maison , et qui viennent avec assurance au réfectoire manger le pain que les autres ont gagné à la sueur de leur front. Ce sont
iolél* vos qtiosdaii ambalara inquiété , nibii q>eraiite8 , sed curioië argentés, lis autem qui ejasmodi saot, denaniiamas ctobsecramus in Domino. Jesu Ghrislo , at cum silentio opérantes, suum panem mandacent. ^id, a, V, 6, .
(1) i|(fewiram , taeoB , fmcn» k pnBs«pibos arcent. Firg* 4. Gemrg.
(i) Tom. 3. opusc. S. Franc, apopht. 15.
"28 L*UOMME RELIGIEUX.
même ces paresseux qui ont toujours à blâmer , et qui reprennent dans les plus petites choses ceux qui tra^ vaillent. Tous n'ont-ils pas sujet, dit saint Ghrysostôme, de condamner un paresseux , de se plaindre de lui et de dire : à quoi sert cette personne ? C'est un fardeau inutile, ce n'est pas assez , c'est une charge pour la maison , elle se nuit à elle-même, et elle nuit aux autres le plus souTent.
Non contens de manger le travail des autres » ces Re^ gieux f ainéans leur empêchent même de travailler , soit par l'exemplede cette vie oisive , qui ne laisse pas d'avojur ses attraits , parce qu'elle présente plus de douceur et de repos , soit par de mauvais discours , soit par envie , par des importunités ; c'est un véritable fardeau , et celui qui a le malheur d'en être entourré n'en fait pas. mieux sa besogne, il s'en faut.
D'ailleurs il est impossible qu'un Religieux oisif ne devienne odieux à ceux avec lesquels il vit , et il deviendra bientôt vicieux. Il y a long-temps que l'on a dit :- l'oisiveté est la mère de tous Isa vices. L'oisiveté enseigne une grande malice (1). Elle fait naître toutes les niaiseries , dit saint Bernard ; elle est la persécutrice de toutes les vertus (2). L'homme qui ne fait rien doit nécessairement faire du mal : d'abord parce que c'est une espèce de mal de ne rien faire de bon, et que Foisivetié par elle-même est un mal , mais ensuite parce qu'elle est la cause de bien des maux. Un homme oisif est comme une terre de labour ^i se repose , elle portera bientôt de mauvaises herbes et se couvrira de chardons. Un homme désoccupé est capable de commettre toute
(i) MuUam maliliam docuil otiositas. Eccli, 33. 29. (2) Mater est nugaram et noTerca. omnium Tirtulajn. JB$mêlib, ^ i0 Consid, cap* 13.
DE LA VIE DE GOHMUIfÀUTE. 29
espèce de fautes , parce qu'il y est porté , que c'est dans cet état que le démon peut plus facilement le tenter et le vaincre. . C'est alors , disaient les moines d'Egypte, au rapport de Gassien , qu'une foule de démons tentent , tandis que quand on est occupé ^ onr n'est tenté que par un seul ; encore est-il facile de s'en défendre (1). Faites toujours quelque chose, écrit saint Jérôme à Bustique , afin que le démon vous trouve toujours occupé (2).
C'est pour cela que les anciens Beligieux ne restaient jamais oisifs ; on ne permet jamais à un moine , dans toute l'étendue de l'Egypte, de demeurer oisif (3). Après les temps consacrés à la prière^ à la lecture et aux autres exercices de dévotion , tous travaillent des mains , c'est ainsi qu'ils gagnent non seulement de quoi se nourrir , mais encore de bien recevoir les pèlerins et les hôtes qui viennent les visiter , de pratiquer la charité envers les pauvres de la Lybie, et les prisonniers de villes. Saint Jérôme dit , en parlant d'eux , on a pour coutume dans les monastères d'Egypte de ne recevoir que ceux qui peuvent travailler ; non pas tant pour subvenir aux besoins temporels , que pour le bien de l'ame , et leur empêcher de se laisser entraîner à de mauvaises pensées (4).
3® Non seulement le Eeligieux doit être toujours occupé, mais nous ajoutons qu'il doit l'être pour le bien de la communauté , c'est là le but auquel il doit rapporter
(1) Cass. lib. 10. cap. 23.
' (2) Facito semper aliqaid operis ut (e semper diabolus inveniat oc-' capatum. Hier, epUt, 4.
(3) Per tolam ^gyptum nallo modo patiantar esse otiosî. Cass, ihid cap» 22*
(4) .^gypiioram roonatteria banc morem lenent , ul nallum absque operis labore sascipîaDl , non cam propter victus necessitatem , quàin propler anima» salutem , ne vagetur perniciosis cogilalionibus meos. Epist, cii.
30 l'homhe reugieux.
son travail ; parce que la partie n'est pas faite pour elleméme , mais pour le tout. Chaque membre du corps humain a son emploi , mais tout tend au bien-^étre général du corps ; le bien de tous devient alors » par une liaison naturelle et un enchaînement nécessaire , le bien de la partie. Ainsi les yeux condiûsent le G(H*ps , les pieds le supportent , les os le soutiennent / le sang l'arrose et le nourrit , certains viscères l'édiauffent , d'autres le rafraîchissent , etc.. Bien n'est inutile, tout sart au bien commun ; tout ce qui est inutile on nuisible est expulsé. L'oeil est hveia précieux pour tous les membres du corps , dit saint Pierre Chr jsologue , nais , s'il &i est séparé, il ne sert là au corps, ni à lui-même» Tous les membres à la vérité lui doivent la lumière, mais c'est au corps qu'il doit d'être la lumière (1).
Le Beligieux doit donc employer tous ses moyens et toutes ses forces au bien de la communauté ; plus il veilleraiiu bien commun, plus il chercliera à le procurer, plus il méritera d'être membre de ce corps , plus il retirera d'avantages^: Le cœur, le foie, le cerveau sont appelés les parties nobles du corps, parce que ce sont celles qui travaillent le plus.
Et d'ailleurs n'est-il pas juste de travailla pour une maison dont on mange le pain , qui nous nourril^, qui nous donne le toit et le vêtement , qui pourvoit à tous nos besoins , qui nous éloigne des occasions du péché, nous donne tous les moyens de pratiquer la vertu , et nous conduit doucement et sûrement au salut étemel. Puisque notre ordre prend un aussi grand soin de nous,
(1) Esl membrorum commercio salalari preliosus ocalus , sed «i> persévérai in corpore , alioqain ubi oorpori defuerit , sibi non aderît. EvoUas à corpore oec nbi videt : debent iUi membra omnia sa» lacis obseqoium : sed «l ipse oculus sentit se debere corp^^^quod lui est. Serm, 132.
DE LA VIE DE COMMUIfACTE. 31
il est bien juste que nous travaillions pour lui , que nous prenions à cœur ses intérêts avant les nôtres , et plus que les nôtres.
Cependant il est plusieurs Religieux qui se portent avec bien plus d'ardeur à ce qui les touche en particulier qu'à ce qui regarde le bien général , peu leur importe le reste , pourvu qu'ils aient ce qu'il leur faut. Ils sont délicats , ils tiennent tant à leurs petites commodités, qu'ils n'ont pas garde dé ce qui peut en advenir. Ils veulent au temps, au lieu et à leur manière ce qui leur conviait. Ils se garderaient bien de s'incommoder un peu , de se déranger d'un pas , pour se plier à l'ordre de la maison. Il est bien aisé de juger^ qu'outre l'amour passionné qu'ils se portent , et qui met le dérèglement dans leur volonté , il y a encore un grand aveuglement dans leur esprit : ils ne voient pas que la partie est faite pour le bien du tout, que le bien général est plus important que le bien particulier. Ils ne font pas attention qu'attendre un peu , plier sur un point , changer quelque chose avec un autre , n'est qu'une bagatelle ,* que d'autres ne voient pas même, et qui n'excite pas le moindre bruit.
Et lors même que l'incommodité serait réelle , qu'elle serait même grave , ne faut-il pas la supporter pour le bien commun? Le bras ne se met-il pas au dessus de la tête pour la sauver à ses dépens , ne reçoit-il pas le coup pour elle ? N'en est-il pas de même des autres membres ? Voilà ce qu'il faut que nous fassions , autrement nous ne saurions ce que c'est que de vivre en communauté , nous ne serions plus partie d'un tout. Enrecherchantavec ttan de sollicitude son bien particulier, on nuit au bien général de la communauté , on procure sa ruine et la sienne propre. Quand il est une partie du corps qui attire à elle plus de nourriture , ce ne peut être qu'au préjudice des autres qui ne sont pas aussi bien nourries , alors
32 l'uomm£ religieux.
elles deviennent pins faibles, et tout le corps ensouffre* si le foie est trop chaud , Festomac est plus froid et n*a pas assez de force pour cuire les aliniens ; de là les maladies , des maladies la mort , de la mort la destruction du corps ; et tout cela parce qu'une partie est déréglée et a tout absorbé à elle seule.
Quelques uns peuvent faire , sous certains rapports , mieux que d'autres pour le bien de la communauté , mais ils n'y tiennent pas , et oiit toutes les peines du monde à se porter à cette chose particulière à laquelle ils sont propres ; ils font plus volontiers ce qui n'es.t pas nécessaire et qu'on ne leur demande pas , ce à quoi ils n'ont aucune aptitude , parce que cela leur est plus agréable et va mieux à leur caprice. C'est une étrange misère de l'esprit humain qui va jusqu'à l'extravagance et au dernier aveuglement. Vous pouvez faire une chose à laquelle vous réussirez , on la désire de vous , on vous en prie , la maison en a besoin , ce sera son avantage ; et cependant vous ne voulez pas la faire , ou vous la faites par force , après beaucoup de résistances , pour Vous débarrasser ; tandis que vous entreprenez tout le reste avec facilité , que vous y mettez tous vos soins sans réussir, parce que votre propre jugement vous aveugle.
Apprenons donc une bonne fois que puisque nous sommes parties d'un tout , les membres d'un corps , il faut nous appliquer de toutes nos forces au bien de ce corps et de ce tout , en nous servant de tous les talens que nous avons ; car nous ne les avons que pour cela. Si nous ne le faisons pas , les autres membres peuvent se plaindre de nous avec justice , comme les membres du corps auraient raison de se plaindre de l'œil , s'il ne voulait pas les conduire , de la langue si elle ne voulait pas parler, de la main si elle refusait de prendre ce qui est nécessaire , d'appliquer le remède sur la partie malade ,
enfin si tous les membres refusaient de remplir l'emploi que Dieu leiir a donné pour le bien commun et le leur en particulier, chaque membre ayant l'attribution qui lui est propre%
Cela est yrai , dira un Religieux , mais malheureusement je ne puis rien faire dans la maison , j'y suis inutile, je suis accablé d'infirmités qui ne me permettent plus de remplir aucun emploi; je suis toujours malade ; il faut me servir , et j'ai beaucoup de peine de me voir ainsi à charge à la maison. Un fieligieux ne doit jamais s'inquiéter et se troubler de la position dans laquelle Dieu l'a placé; il peut beaucoup ^ et il fait beaucoup, s'il fait bien la volonté de Dieu» Et quand il serait vrai qu'un Religieux dans sa vieillesse ou ses infirmités, ne serait pas utile à la maison , il faut considérer qu'il Fa été dans sa jeunesse , et pendant tout le temps qu'il a eu des forces il les a usées au service de k maison. Mais il n'est pas bien vrai qu'un vieillard décrépit , qu'un malade ne puisse être utile à la maison où il est; parce que s'il ne peut travailler de corps , il peut travailler d'esprit et servir beaucoup par sa vertu et ses bons exemples ; il peut être humble , doux, patient, obéissant , charitable et prier pour les autres. Il faut bien retenir cette vérité , que dans les communautés religieuses ce sont les plus vertueux qui sont les plus utiles : ils gardent mieux les règles , conservent la pureté de l'Institut, et c'est en leur considération que DjLeu verse sa bénédiction sur la communauté. On ne dpit donc pas craindre d'y devenir inutile ; on servira toujours beaucoup , si Ion a beaucoup de vertu.
Nous avons montré que le Religieux doit travailler beaucoup plus pour le bien commun que pour le sien propre , mais ce n'est pas encore assez , il faut de plus qu'il ne suive pas son mouvement , mais celui qui lui
3î l'homme religieux.
est imprimé par Tordre du supérieur. La main et le pied ne se. remuent pas d'eux-mêmes , mais par la direction de la raison et par le commandement de la volonté. Tout doit être conduit par le supérieur qui , par l'obligation de sa charge , connaît mieux les besoins , et doit veiller au bien commun. Si un matelot voulait choisir son emploi dans le vaisseau , il le mettrait peut-être en danger du naufrage ; il doit prendre Ten^loi que lui donne le maître pilote ; dans une armée le soldat ne se met pas où il veut ; c'est à son capitaine à lui donner son rang , son devoir est de le bien garder ; la musique n'est vraiment harmonieuse que lorsque les musiciens se laissent conduire par le maître d'orchestre , et reçoivent de lui leur partiel dans la vie religieuse , c'est au supérieur à partager les charges , à distribuer les emplois pour le bien de la communauté. Quel désordre si chaque particulier veut suivre son inclination et lâon humeur, ou même par sollicitation ou artifice entraîner son supérieur à suivre, son caprice !
SI-
Manière de bien remplir son emploi.
D'après ce que nous venons de dire il faut que le Religieux prenne J'emploi que le supérieur lui donnera , et ne pense ensuite qu'à le bien remplir : mais comment faut- il faire pour le bien remplir?
19 II faut l'aimer ; si vous ne l'aimez pas , il sera fort difficile de le bien remplir, au moins long-temps ; une chose forcée qui se fait avec regret ne peut être de longue durée. Le moyen , dit-Aristote , de faire une chose parfaitement , c'est de s'y plaire et de l'aimer (1). Conduisez
(1) la. Elbk. cap. 3,
ttE LA Vife DE COMMUNAUTÉ. 35
donc tellement \otre esprit , travaillez avec tant de force sur votre cœur, que vous arriviez à aimer votre emploi , que de plus , vous le remplissiez avec respect y le regar-» dant comme nûe disposition que Dieu fait de vous , par laquelle il veut être servi, glorifié et aimé, que vous opériez votre salut , et que vous arriviez à la béatitude qu'il vous prépare. Saint Jean Glimaque raconte (I) que le cuisinier du monastère près d'Alexandrie , religieux d'une haute vertu , était toujours occupé de son emploi , mais toujours recueilli en lui-même ^ et les larmes aux ^eux. Je le conjurai , dit le Saint , de me dire par quel moyen il avait obtenu de Dieu une si grande grâce ; kie pouvant irésister à l'instante prière que je lui fis , il me répondit : Je n'ai jamais cru rendre ce service aux hommes, mais à Dieu. C'est poùi^ cela que je ne me donne aucun repos , et que le feu que je vois continuel-^ lement me rappelle celui qui durera éternellement. Le moyen d'aimer son emploi est donc , comme le faisait ce bon Religieux , de jpénser que c'est Dieu que l'on sert, et no pas lés hommes.
Mais si j'ai dit qu'il &llait aimer son emploi, je n'ai pas dit qu'il fallait s'y attacher. Il n'arrive que trop souvent , au grand détriment du Beligieux , qu'en se portant avec affection à son emploi , il croit lé bien remplir et mériter beaucoup , sians considérer qu'il n'agit qu'en suivant sa nature , sans avoir des motifs assez purs. Grégoire Lopez doiina une importante instruction sur ce sujet à celui qui a fait sa vie , et qui demeurait avec lui (2). C'était François Lora , prêtre , homme savant et vertueux ; après avoir passé quelques mois dans la retraite , dans le seul exercice de l'oraison mentale , w
(1) Gradu 4.
(2) En sa fie chap. 5.
36 t'HOMME RELIGIEUX.
iililieu de grandes peines et de grands combats , il eut roccasion d'aller à la campagne , pour remplir une œu- Yre de charité ; il ressentit dans les chemins une si grande joiie , uiie paix si douce , une telle facilité pour roraison , qu'il lui semblait être en paradis. De retour à la maison, il raconta à Grégoire ce qui lui était arrivé^ et lui dit que son ame s'était fort dilatée, Grégoire plus éclairé répondit : Père Lora , la nature s'est dilatée, parce qu'elle a trouvé son attrait et rencontré son aliment. Je le crus , ajoute Lora , sans toutefois le comprendre , jusqu'à ce qu'aidé par la grâce de Dieu , je reconnus un peu après la vérité , et je vis que cette paix , cette joie , cette facilité venaient de ce que je m'étais appliqué pendant plusieurs années aux œuvres extérieures de charité, ayant été curé de la grande église de Mexico l'espace de vingt ans. Sans doute ces œuvres sont bonnes, mais il y a toujours en elles des choses qui dilatent et soulagent la nature qui y est naturellement portée , et il est difficile qu'il n'y ait pas mélange d'amour-propre. Dans le recueillement pur et dans l'oraison mentale la nature se trouve au contraire captive et gênée , parce qu'elle est dans une position à laquelle elle n'est pas accoutumée , et qu'elle est privée des exercices vers lesquelles elle est entraînée, et pour lesquels elle éprouve du plaisir. Voilà quelle fut la cause de mon changement de disposition . En quittant le recueillement pour me mettre un peu plus à l'aise , et jouir d'une plus grande liberté , en me remettant à la pratique des œuvres de charité que j'aimais , en donnant quelque relâche à mes sens par la vue de la campagne , la nature fatiguée des exercices spirituels , se réjouissait en retrouvant ses anciennes jouissances , et ne faisait pas attention qu'il y avait en cela de Tamour-propre plutôt qu'un mouvement de la grâce. Il ne faut donc pas penser que l'on remplit bien son
emploi parée qu'on éprouve de la satisfaction à le faire ; on le remplit bien quand c'est dans la vue de Dieu , eu suivant le mouvement de la grâce , mais non quand on y est entraîné naturellement. Ce n'est pas que Finclination que Ton éprouve à faire une chose soit mauvaise et nuisible , elle peut être très bonne', pourvu qu'elle soit pu* rifiée par la grâce , relevée par des intentions pures et dégagées de k recherche de soi-même ; car alors elle devient an excellent moyen pour arriver aisémçnt et coqistamment à ce que l'on est obligé de laire^
L'attachement quel'oa a à son emploi cause encore un mal bien plus grand. On éprouva de la peine à le quitter; si on parle de nous l'âtei;, on> emploie différentes personnes , on se sert de petits moyens fomentés par l'amour-proiH^e pour y demeurer. S'il faut absolument le quitter, que le supérieur l'ordonne , alcœs on^ se répand en plaintes et en murmures ; on se laisse aller à l'abattement , on remplit mAt , avec répugnance et comme par dépit 9 l'emploi que l'on donne et tout ce que l'on fait. On va quelquefois plus avant, on désobéit, on fait agir tant de ressorts , ou remue tant de machines que , quelque volonté qu'ait le supérieur d'ôter à ce Eeligieux son emploi , il est forcé de l'y laisser, au grand mécoaten^ment et au grand scandale de toute une maison , qui juge qu'il serait expédient pour beaucoup de raisons de l'en sortir. La chose va même quelquefois si loin , qu'elle produit entre les Religieux la jalousie , la haine et l'anfmosité.
Il suffit pour connaître les malheureuses suites de ces fausses positions de se rappeler l'envie de Caïn contre son frère Abel , quand il le vit plus favorisé de Dieu que lui ; l'aversion que les enfans de Jacob conçurent contre Joseph leur frère , quand ils crurent qu'il était plus aimé et destiné à avoir l'autoité sur eux. L'un tua son frère ,
3B L*UOMM£ RELIGIEUX.
les autres veûdirent le leur. Apprenons par là combien de crimes et de malheurs entraînent ces jalousies , quand on Toit une préférence, lorsque plusieurs teiràent au même but. Il faut se souvenir du châtiment de Dieu sur Coré , Dathan et Abiron , lorsqu'ils voulurent s'ingérer dans Tof fice de Dieu et de Hoïse ; sur le malheureux Saiil qui voulut retenir Tempire lorsque Dieu*eut résolu de le faire passer à David. Que de haines , de murmures , de sacrilèges, de meurtres et de massacres ont produit ces envies de charges et de prérogatives que Dieu ne voulait pas , soit pour y arriver, soil pour les conserver? Que! est le Religieux qui ne tremblera pas à la vue de ces ter-, libles exemples , et ce que peuvent produire les désirs des emplois , quelque petits qu'ils soient , quand ils ne $ont'pas réprimés. En voilà assez sans doute pour nous donner pour les emplois une grande indifférence et un entier abandon à la conduite de nos supérieurs.
2^ Pour bien remplir son emploi , ^w qu'i) soituti e au bien commun de la maison , il faut le remplir dansi l'esprit et pour la fin de l'institut ; avec un esprit intérieur, des intentions pures , qui n'ont pour but que l'amour de Dieu , son honneur, sa volonté ; alors il travaillera avec nous. 11 faut unir nos actions et nos intentions à celles de notre Seigneur, élever doucement notre cœur vers lui pour diriger notre intention , et lui demander l'assistance de sa grâce, ce qu'il faut renouveler de temps en temps pendant le cours de l'action.
Si vous n'avez pas cet esprit intérieur, vous pourrez être extérieurement un bon officier dans la maison , mais vous ne serez pas bon Religieux. C'est ce que disait saint Dorothée à son cher disciple Dosithée ; celui-ci était chargé de l'infirmerie , et comme il faisait fort bien les lits des malades , il lui vint une pensée de complaisance ; iH iQi semblait c(u'il serait bien difficile à un autre de le%
mieux faire que lui ; il découvrit cette pensée avec grande sincérité : Vous avez raison , Dositliée , lai répondit le iSaint ; vous laites bien les lits , vous êtes devenu un bon valet, et au besoin vous pourriez servir de valet-dechambre à quelques grands ; mais vous n*étes pas pour cela un bon Religieux ( l). En effet il arrive souvent que , faute de cet esprit intérieur, il y a fort peu de différence pour la bonté et le mérite des actions , entre les Religieux qui remplissent leurs emplois , et les artisans [séculiers , les serviteurs et les servantes. Qulls veillent donc avec grand soin , aûn d*agir d'une manière plus noble , et «^lon la perfection que leur état demande.
3^ Pour bien s'acquitter de son emploi , il faut s'y appliquer entièrement , parce que d'abord la communauté vous l'a donné , s'en est déchargée sur vous en vous le confiant ; si vous lui manquez , vous lui causez du dommage , vous troublez le bon ordre de la maison ^ la discipline domestique et l'observance régulière qui dépend de là en grande partie. D'ailleurs ceux avec lesquels vous vivez s'attendent à ce devoir de vous , doivent l'exiger , puisqu'il vous a été donné pour leur utilité; si vous ne le faites pas comme il faut , ils ont droit de se plaindre de vous , comme d'une personne qui les fait souffrir , qui ne leur rend pas ce qu'elle leiir doit , et dont un autre pourrait tenir la place et pourvoir à leurs besoins selon ses obligations et ses pouvoirs. Enfin Dieu désire cela de vous , il vous le commande ; si vous êtes fidèles , vous travaillerez à sa gloire et à votre salut , et vous acquerrez des trésors immenses de mérite ; il vous interrogera sur ce point , et ce sera un des premiers articles du compte que vous rendrez^ au jour du jugement. l\ faut faire tellement les choses, dit saint Ambroisc,
(I) Eo la vie de S. Dosiihce.
qu'elles ne nuisent à personne, et profitent à fbns (I).
Appliquez donc toutes les forces de votre corps à bien vous acquitter de votre emploi : Considérez , dit saint Paul , l'emploi que votts avez reçu du Seigneur , afin de le remplir (2). Jl dit à Timotliée : Remplissez avec soin votre ministère... Mettez^vous en état de paraître devant Dieu comme un ministre digne de son application, et qui ne fait rien dont il ait à rougir (3). Faites doucement et sans bruit , sans vous mêler des affaires des autres et sans TOUS ingérer dans leurs emplois. Le même apôtre dit ailleurs : Nous vous conjurons , mes frères , de vous appliquer à vivre en paix et à faire tout ce que vous avez à faire (4).
Nous voyons dans les communautés des esprits entièremait opposés à cette conduite qui , par une trop grande activité, ou par un mouvement de curiosité , ou par une charité indiscrète , ou par une trop haute opinion de leur capacité, n'apportent pas tout le soin qu'ils doivent à leur emploi , et se mêlent inconsidérément de celui des autres, La règle de la Compagnie de Jésus dit expressément (5) : Que personne ne se mêle de l'emploi des autres , et n'entre dans le lieu destiné à cet emploi sans la permission du supérieur , ou , en cas de nécessité , celle de celui qui est chargé de ce lieu. D'abord parce que le
(1) Ofâciqm a^b elficiendo dictum patanius • quasi efticium , sed proptçr dccorem sermonis, una mulata litlera ofBcium nunc,upari ; vel ccrl4 ut eaagasqusB nulli officiant , omnibus prosint. Lib, 1. offic. cap. 8.
(2) Vide ministerium quod accepisti in Domino , ut illad impicas* C0Ï088. 4. i?.
(3) Ministerium tuqm impie... çollicitè cara teipsum probabilem ex>^ (libère Deo, operarium inçonfusibilem. 2. Tim. 4. 5. «12. 15.
(4) Rogamas vos fratres... ut operam detis ut quieti sitis , et ut tcs*tjrum negotium agaiis. i. Thessal. 10 et 11.
(5) Reg. cymm.. 32'
DE LA VIE DE GOMMUIfAUTE. 41
supérieur ne tous a pas donné cet emploi ; pourquoi TOUS mèleriez-YOus d'une chose dont tous n'êtes point chargé , et dont tous n'êtes pas responsable? Ne wus mêlez pas de ce qui ne vous importe pas , dit le Sage (t). D'ailleurs , en tous ingérant dans l'office d'un autre , c'est en quelque sorte le condamner, comme s'il n'était pas capable de le remplir ; tous montrez que tous êtes plus entendu que lui. Dans le premier cas, c'est une atteinte à la charité , et dans le second , une marque de Tanité et de la bonne opinion que tous aTez de tousmême. De plus , si tous aTez un emploi , tous en aTez assez pour tos forces , si tous Toulez le remplir au contentement de Dieu et des hommes ; ils ne tous demandent que cela ; appliquez-Tous-y ^donc entièrement pour le faire comme ils le désirent. Plusieurs Pères de la solitude de Scéthé , s'étant assemblés , mirent en question la prêtrise de Melchisédech , mais ils s'aperçurent bientôt qu'ils n'aTaient pas appelé l'abbé Goprev ; ils euToyèrent aussitôt pour le prier de Tenir ; on le mit au courant de la discussion , et , lorsqu'on l'interrogea pour saToir ce qu'il en pensait , il frappa trois fois du doigt sur sa bouche , en disant : Malheur à toi , Goprez , tu laisses les choses que Dieu t'a commandé de faire , pour penser à d'autres dont il ne te demandera pas compte. Ces paroroles touchèrent si TiTcment ces solitaires , qu'ils laissèrent la question indécise et retournèrent à leur cellule (2). Cependant il faut bien distinguer entre s'ingérer dans l'emploi d'un autre et lui aider. Les membres de notre corps s'entr'aident et se prêtent un secours mutuel sans se nuire et s'embarrasser. La main détourne de Vœil ee qui l'empêche de Toir ; elle approche de la lumière pour
(1) De re quas te non molestât ne certeris. £cGli» 11. 9.
(2) Apud Rosweyd. lib. 5. Ubell. M. n. 24.
42 L*UOMM£ RELIGIEUX.
lui en donner le moyen : le pied porte la personne près d'une chose immobile pour la voir plus facilement ; cependant , la main , le pied ne s'ingèrent pas dans l'office de l'œil , et ne veulent pas l'inquiéter et le troubler dans son action ; au contraire , ils l'aident tous , afin qu'il fasse ce qu'il doit faire plus facilement , plus doucement , plus parfaitement et plus tôt. Ainsi , on aide quelqu'un dans son emploi quand il a besoin de notre secours , qu'il nous le demande , que nous lui serrons de second , et que nous ne faisons pas les maîtres. Mais c'est s'ingérer dans remploi) lorsque sans nécessité tous louiez aider une personne qui n'a pas besoin de tous , qni ne tous en prie pas et que Touâ embarrassez souTcnt plus que TOUS ne l'aidez ; surtout lorsque , sans ordre et sans autorité , TOUS trouvez à redire i ce qu'elle fait , et h contrôlez dans son ouTrage.
U faut encore assimiler à ces sortes de Religieux ceux qui , dans leur communauté , négligent leur emploi par une certaine démangeaison d'esprit, et une certaine curiosité fort préjudici£tble à leur salut , et fort importune aux autres. Us s'informent 4e tout , veulent savoir toutes les choses générales et particulières 4e la maison , tout ce qiai se fait et tout ce qui se dit. Ce sont des esprits curieux et qui furètent partout , qui usent de mille ruses et de mille artifices pour savoir ce qu'ils désirent , qui ne pensent qu'aux moyens de découvrir les secrets et de connaître ce qui regarde les autres , et qui ne font pas attention à ce qui les regardé. Semblables à certaines femmes qui voient fort bien dans la maison de leurs Toisines , et ne Toient rien dans la leur. La cusiorité est un grand Tioe et qui apporte de grands dommages ^ dit saint Grégoire , parce qu'en ouTrant les yeux sur les. défauts des autres , elle les ferme sur nos propres défauts. « On sait toutes les affaires des autres, et l'on ap
<c connaît pos les siennes ; plus on est instruit les choses « étrangères, plus on est ignorant sur les siennes (1), » C'est pour cela que le Sage nous dit : Ne t'applique point à rechercher curieusement une multitude de choses inutiles (2) ; et suivant une autre version : Ne songez (fu'à vos propres affaires (3).
Mais il faut remarquer un autre défaut : il est des esprits délicats et pointilleux pour tout ce qui regarde leur emploi , si jaloux de leur petite autorité , des pou-< yoirs que leur emploi leur donne , que pour peu qu'oa $'ea mêle, qu'on s'en approcha, ils prennent de l'ombrage , se piquent , se formalisent , et ne veulent pas , pour quoi que ce soit , qu'on y touche. Ils vont même si loin quelquefois , qu'ils trouvent mauvais que les supérieurs surveillent et fassent le plus petit changement. Ils montrent certainement par là le trop grand attachement qu'ils ont pour leur emploi et leur profond aveuglement , puisqu'ils veulent empêcher au supérieur de ^e servir de son autorité dans une chose où il a tant de pouvoir. Il est vrai que le supérieur doit donner à un officier toute la liberté raisonnable pour agir dans sou emploi, quand il juge qu'il a la capacité nécessaire pour le remplir ; mais il doit toujours garder le pouvoir ; c'est le droit inaliénable de tsa charge dont il ne peut se dépouiller, n est le premier officier dans tous les emplois de la maison ; il doit veiUer sur tous , afin que tout se fasse pour le plus grand bien. Il est même bon qu'il le fasse quelquefois Isans nécessité pour conserva son auto-
(1) Gràtè curiositatts tst Titium qaae dum cujuslibet mentem ad io- Tdêtigatidam Tiiani prôtitoiî iBxteriùs ducit , «emper ei soa iotiina abscon- ^it , ul aliéna sdùns se neaciati et curiosi animus qaanlo perilus fuerit ^ieni meriii , iani6 fiât ignanis sui. Hom. 35. in Evang.
(2) In supervacttis rébus noli scrutari inuUipliciler. Eccli. 3. 24.
(3) Plii^ra^ ncgoliis luis ne cura. TiguHn,
rite , et tenir eeux qui ont des charges dans sa dépendance.
U est encore une chose à remarquer sur cette délicatesse d'esprit pour les emplois. Quand il est deux personnes dans le même emploi qui n'ont pas le même pouvoir, qu'une est subordonnée à l'autre, il arrive souvent que celle qui a le plus d'autorité en abuse , veut trop de déférence , et tient l'autre dans un trop grand état de subordination. On ne peut rien faire sans ses ordres , et il faut rendre compte de tout : sans doute y celle qui est en sous-ordre doit suivre ce que la première commande ; mais aussi il ne faut point agir avec elle et lui parler avec hauteur : toutes deux doivent vivre dans la plus parfaite charité , bien s'entendre afin de s'entr 'aider ; autrement il y aura sujet de peine pour l'une et pour l'autre , et l'emploi en souffrira.