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De la paresse.
Celui qui veut bien vivre en communauté doit donc s'efforcer de bien remplir son emploi ; il doit être toujours occupé à quelque chose d'utile, n'être jamais oisif , et avoir en horreur le vice de paresse et de fainéantise.
Si dans tous les royaumes les lois déclarent infâmes les paresseux, si même ils étaient punis de mort à Athènes , il y a bien plus de raison de les chasser des maisons religieuses où ils sont nourris et entretenus , non à leurs dépens , mais aux dépens de Dieu , pour . lequel il est juste de travailler. Il faut combattre tous les vices , pratiquer les vertus ; il faut donc travailler ;
d ailleurs les, récompenses du travail sont assez grandes dans cette vie , et infiniment plus grandes en l'autre. Les gens du monde nous donnent eux-mêmes la leçon ; ils s'occupent sans cesse , travaillent jour et nuit , pour des choses purement terrestres , que souvent ils n'acquièrent pas , qui ne les contentent jamais parfaitement], et qui , pour l'ordinaire , nuisent grandement à leur salut éternel.
Le célèbre abbé saint Théodose , au rapport de Théodoret (1) , disait à ses Beligieux , pour les animer au travail : Ne serait-ce pas une chose ridicule de voir les séculiers travailler avec tant de peine , non seulement pour nourrir eux , leurs femmes et leurs enfans , mais encore pour payer les impôts et assister les pauvres selon leur pouvoir , tandis que nous ne gagnerions pas ce qui nous est nécessaire par notre travail , [que nous demeurerions assis , les bras croisés , à jouir du travail des autres. C'est ainsi qu'il les excitait à fuir l'oisivçté , à employer ce qui leur restait de temps , après leurs exercices de piété, aux occupations extérieures, et à joindre , selon leur obligation et leur pouvoir , les travaux du corps à ceux de l'esprit. Celui qui ne veut pas travctillery dit saint Paul, ne doit pas manger (\).
Buffin raconte qu'un Beligieux, étant allé visiter l'abbé Sylvain sur le mont Sina , dit aux Beligieux qu'il vit occupés du travail des mains : Pourquoi travaillez- vous ainsi pour une nourriture périssable ? Madeleine a choisi la meilleure part. Le saint vieillard , ayant appris cela , dit à Zacharie , son disciple : Donnez un livre à ce frère pour s'occuper , et mettez-le dans une cellule où il n'y ait rien à manger. A l'heure de None , le solitaire at-
(1) Tn Philolli. cap. 10.
(2) Si quis non tuU operari , nec mandiicel.
46 L'homme AELiGiÈuk.
tendait qaeFabbé le fit appeler pour aller au réfectoire ; mais rheure étant passée sans qu'il reçût cette invita-* tion 9 il alla le trouver et lui dit : Mon Père^ ne mange-
t-on pas dans cette maison? Les frères ne sont-ils pad
allés aujourd'hui au réfectoire? Ils y sont allés, répon« dit le saint homme. Pourquoi donc m'avez- vous oublié ^ dit le Religieux? Parce que vous êtes un homme tout Spirituel , répondit le saint ; vous n'avez pas besoin de cette nourriture matérielle ; mais nous , qpi sommes plus grossiers , nous ne pouvons nous en passer ; c'est ce qui nous oblige de travailler ; vous avez choisi la meilleure part y il faut vous en contenter. Ces paroles ouvrirent lés yeux au solitaire , il vit qu'il s'était trompé , et dit à l'abbé : Pardonnez-inoi ^ mon i?ére , je vois bien que j'étais dans l'erreur* Je suis bien aise que vous le compreniez par l'expérience^ répartit Sylvain, Maddeine ne saurait se passer de Marthe ; Marthe^ par ses services, fait estimer et louer Madeleine (1) t Si , dit une règle de la Compagnie de Jésus , personne ne doit être tellement surchargé de travail corporel , que l'esprit en soit accablé , il est aussi bien convenable que tous aient quelque occupation corporelle ; l'ame et le corps doivent s'entr'aider ; il faut en tout une grande modération (2).
Pour bannir l'oisiveté , il faut encore considérer qu'il n'y a rien de plus vil et de plus bas que ce vice. Une ame noble est toujours en action ; elle ne saurait demeurer en repos. L'acte est la perfection de celui qui agit ; dès qu'il cesse d'agir , il y a défaut. Dieu , qui est infiniment parfait , est un acte pur , c'est-à-dire , toujours action . c'est pour cela que notre Seigneur dit : Mon Père agit toujours, fagis de même toujours (3). Les Anges , qui
(1) Apad Rosweyd. lib. 3. n. 55.
(2) Sum. Const. reg. 47.
(3) Pater meus usque modo operatur, et ego operor. Joan. 5. 17.
DE tA ^lE DE COMÀIUNAUTE. h1
sotit , àprèd Dieu, les créatures les plus parfaites , sont toujours en action < Lorsque Dieu créa Thomme, il lé plo/ça dans un jardin de délices pour le cultiver et le garder (t)4
Il faut encore remarquer que Dieu a créé toutes les créatures par sa parole. Que la lumière soit faite.... que le firmament soit fait (2) ; mais quand il forma Thomme ^ il se servit de ses mains t Ce sont ses mains qui m'ont formé, dit David (3). Pourquoi voulez^vousm'acxabler, dit Job , ne suis-je pas V ouvrage de vos mains (4)? Dieu Toulait nous apprendre qu'il nous avait créés pour trai-' vailler : L'homme est né pour le travail , dit positivement Job (5). Si rhomme , dans un lieu de délices ) dans un état de félicité , n'ayant aucun besoin , a dû travailler^ ne doit-il pas le fair^ , à plus forte raison , dans cette vallée de larmes et de misères , où tout lui manque j où tout doit lui coûter?
. De plus, l'oisiveté nuit an corps, à Tame^ atout. Saint Ghrjsostôme disait , pour faire comprendre cettcr vérité : « Quel est le cheval que vous croyez le plus « utile? Est-ce celui que vous laissez sur la litière, « ou celui que l'on monte et qui porte son maître? Pré- « férez-vous un vaisseau qui est en rade à un vaisseau « qui fait voile , et va chercher des marchandises pré- « cieuses? Une eau dormante qui n'engendre que des « reptiles, ou une eau tive et coulante? Une épée qui
(1) Posuit eam ia paradiso voluptatis urt operarelur et cuslodcrel lU lam. Gen. 2. 13.
(2) DixitDeas, fiât lux.... dixit Deuft, flat firmainmilum. Gen. 1. r. d 6< 6.
(3) Manus la» fecenint me et plasmaterunt me. Pudm, 118. «. 7J. (3) Numqaid bonam tibi videtur si opprimas me | opus manuum tua-
rvm. Joh. 10. V. 3. cl 8.
(5) Homo nascUttr ad taborem. '/oft. 3. c. 7.
« se rouille dans le fourreau ^ ou l'épée entre les mains < du soldat qui s'en sert pour vaincre ses ennemis? « Jugez par là de la différence qu'il y a entre une ame « paresseuse et une ame agissante; quels sont les maux « que produit Toisiveté et les biens que procure le tra- « vail(l)?»
Mais cependant il faut y mettre de là modération et un juste tempéraments Quand nous disons qu'il faut travailler , nous ne disons pas qu'il faut s'accabler , et se tuer de travail. Un homme travaille toujours assez quand il ne demeure pas sans rien faire , qu'il craint Toisiveté et qu'il emploie ses forces. U ne faut pas en prendre plus qu'on en peut porter, et les supérieurs doivent veiller avec soin à une sage distribution des travaux, afin que le corps ne soit pas accablé, que Tame ne soit point abattue sous la pesanteur de la charge, et noyée dans une multitude de choses. Souvent il arrive, quand on est trop occupé , que les exercices de piété en souffrent , que la dévotion s'éteint , au grand préjudice du Religieux surchargé , qui devient alors indévot , impatient , chagrin , fàcheur , difficile à conduire , désobéissant ; il ne remplit plus son emploi qu'avec un esprit dissipé et tout extérieur. Il faut donc bien veiller à ce que chacun ait le temps convenable pour remplir ses devoirs de piété, vaquer à l'oraison, à la lecture, à Texamen , à tout ce qui tient à Fintérieur , afin que l'esprit soit nourri et fortifié, et que Ton puisse se livrer aux exercices extérieurs avec un esprit vraiment religieux.
Il faut donc bannir l'oisiveté de toutes les commu* nautés religieuses. Il faut que tous emploient utilement leur temps , en réfléchissant souvent sur les raisons que
(1) lloro. 38. io Âct.
DDUS venons de donner. Faites de suite ce que peuvent faire vos mains ^ dit le Sage^ parce que lorsque vous serez arrivé à la mort vers laquelle vous murrez; il n'y a plus moyen de travailler^ il ny a plus de projets à former, la science et la sagesse ne servent plus àn^(l).
Considérez qu'à diaque minute youèt pouvez acquérir des trésors immenses de richesses et d« gloire dans la possession de Dieu , que l'oisiveté vous ferait perdre. L abbé Âchiilas répondit à un Religieux qui lui demandait pourquoi il s'ennuyait dans sa cellule et éprouvait un si grand d^ût du travail : C'est, mon frère , que vous n'appliquez pas assez votre esprit à considérer la récompense qui vous est préparée dans le ciel , et aux tourmens de l'enfer dont nous sommes menacés. Si vous y pensiez sérieusement, la paresse fuirait bientôt, et vous ne vous ennuyeriez point dans votre cellule ^ lors même qu'elle serait remplie de reptiles (2).
Si vous demandez ce qu'il faut foire pour chasser la paresse, je vous dirai qu'il faut toujours avoir une ocëlpation prête , et mettre dans son travail une agréable diversité qui éloigne le dégoût. Le changement soulage resprit« Un ange apprit ce secret à «aint Antoine , qui était tenté de paresse dans sa cellule. £n sortant il aperçut un Ange sous la figure d'un homme qui était assis et travaillait; un instant après , il se levait et priait, il se remettait ensuite au travail , et revenait ensuite à la prière. Faites comme cela , dit l'Ange à saint Antoine (3). C est ainsi qu'en diversifiant son travail on évite l'ennui.
Oa me dira peut-être : Mais je suis forcé d'être oisif ,
(1) Quodcttmque facere polesl manus tua» instaDter operare : quia tiec opu6, ncc ratio, nec sapieolia , nec scienlia erunt apùd inferos , quo la properas. EccH» 9. 10
(2) Apud Rofweyd. lib. 3. o. 107.
^) Apud Resweyd. ibid. n. 103. et Kb. 5. libell. 7. n. 1. T01I« lU 4
M l'homme religieux.
on ne me donne rien à faire , on me laisse sans emploi , c'est ce qni m'ennnie , je ne demanderais pas mieux que d'avoir une occupation. Je sais que l'on fait quelquefois cette plainte , mais on a tort ; un homme est toujours occupé quand il le veut bien. Yous n'avez point d'emploi, dites-vous , c'est que vous n'avez pas voulu celui que vous destinait le supérieur, il ne vous plaisait pas , vous croyiez qu'il était au-dessous de votre mérite , qu'il était trop pénible à remplir , vous en vouliez un autre qui fût plus selon votre humeur , qui eût plus de douceur et d'édat ; voilà pourquoi vous n'êtes pas occupé. Un Religieux plein de bonne volonté» à qui il importe peu quelle occupation il ait , n'est jamais oisif , il j a toujours beaucoup à faire dans la maison. S'il ne fait pas une chose , il en Ml une autre ; s'il n'en fait pas une grande , il en fait une petite ; s'il n'a pas assez de capacité pour des choses relevées , il en a pour de plus basses ; s'il ne peut prêcher devant les grands auditoires , il prêchera dans les bourgs et les villages. D'ailleurs , les hôpitaux sont toujours ouverts , il peut toujours visiter les malades et les prisonniers ; le supérieur lui en donnera facilement la permission. La charité , le zèle , la ferveur trouvent toujours à s'occuper ; il y a toujours plus de travail qu'on en saurait faire.
Il faut seulement pour cela déraciner de son esprit ridée fausse que l'on a de Tinégalité des emplois , qui peut devenir très nuisible , et se bien persuader qu'une chose , quelque petite qu'elle soit , peut devenir très grande , si elle est faite pour Dieu ; et que les choses les plus relevées , si elles ne sont pas faites pour lui , deviennent très viles. Sainte Radegonde , reine de France, abandonna la pourpre pour se faire simple religieuse dans le monastère de Saiute-Croix-de-Poitiers , qu'elle avait fait bâtir ; là elle faisait sa semaine dans les diffé-
DE LA VIE DE COMMUNAUTE. 5t
f érens emploisi de la maison eomme les autres : elle servait k k cuisine ^ balayait , portait du bois , allumait le feu, emportait les ordures ; et son histoire dit qu'elle se trouvait très ennoblie de la bassesse des services qu'elle rendait (i); parce que le motif de l'amour de Dieu qui la portait à s'abaisser ainsi, la relevait infiniment) et donnait un caractère de grandeur à ces actions qui pa* raissent viles et abjectes.
Ne dites pas non plus que vous n'avez pas assez de forces pour vous occuper, que vos infirmités et vos ma^ iadies ne vous ôtent pas la bonne volonté ^ mais le pourvoir. Dites plutôt que vous avez assez de forces , mais que votre paresse et votre lâcheté vous ôtent k volonté. On sait bien qu'étant d'une faible c(»nplexion, on ne dpit pas vous demander des travaux pénibles , et ce que peut faire une personne vigoureuse ; mais vous n'êtes pas encore réduit à cet 'état d'impuissance que vous soyez obligé de demeurer inutile toute k journée à roder dans k maison 9 et que vous ne puissiez faire quelque chose.
On peut dire de ces Beligieux ce que l'on dit des gens du siècle , qui ont assez de bien pour fournir aux dépenses inutiles et à k vanité , et qui n'ont rien à donner aux pauvres et à employer aux bonnes œuvres. Le temps n'est pas encore venu , nous ne sommes pas assez ridbes encore pour penser à rétablir le temple du Seigneur, disaient les Juifs; Dieu leur répond par le I^ophète : Le temps est venu où vous êtes assez riches pour habiter sous des lambris dorés ; et ma maison demeure déserte (2) ; vous avez des habits magnifiques, des xneuUes somp-
(1) NobiliUtî serfitii vilitate. Saro». ann, Christi 5^1. 9t FortuH, ■ofiud Sur, 13. /4ug. in ejus vita.
{%) JH^mt^M tempus TobU est al habiletis in donibus laquealis d i4«Hiiii9isla deserla. /égy, 1.
52 l'homme religieux j
tueûx ; vous faites tous les jours des festins ; et yom n'avez rien quand il faut donner aux pauvres , délivrer un prisonnier, secourir rinnocenee dans le danger, arracher une pauvre famille à la misère ; n'est-K^e pas une injustice honteuse et une malice détestable aux yeux de Dieu et des hommes ? On peut adresser ces mêmes paroles aux Bdîgieux lâches et paresseux dont je parle : ils ont assez de force et de santé quand il tie s'agit que de suivre leur propre volonté ; mais quand il s'agit de faire quelque chose pour le bien de la communauté qui n'est pas selon leur idée et leur goût , ils sont aussitôt infirmes et manquent de forces.
Vous n'êtes pas entré en religion , dites- vous , pour vaquer à des exercices corporels ; votre principal emploi est la dévotion et le recueillement , toute occupation extérieure , tout travail corporel vous en détourne. Alors ce n'est pas la force qui vous manque , mais la vertu ; le mal n'est pas dans le corps , mais dans lame ; et il est d'autant plus dangereux qu'il est intérieur. « Jamais « la charité, dit saint Léon, ne manque de pouvoir « pour bien faire ; on a toujours quelque chose à don- «c ner quand on a la bonne volonté de le faire (i). » De même on n'a pas assez de forces pour pratiquer l'obéissance et la charité y pour vaincre la paresse et la lâcheté qui persuadent à plusieurs qu'ils sont malades quand ils se portent bien , qu'ils sont incapables de travailler quand ils sentent quelque incommodité ; ils prennent souvent les chimères de leur imagination pour des réalités , et des atomes pour des montagnes. La religion ne demande pas de vous l'impossible ; elle ne vous charge pas comme les officiers de Pharaon chargeaient les Israélites en
(1) El numquam est Tacaa maous à munere , si non sH Tacuas animus k bona volunute.
Egypte, Si vous ne pouvez supporter de grands travaux , il en est de plus petits pour vous. Sunnontez seu* lement , et vous aurez fait ce que la religion demande de vous ; la Providence pourvoira au reste , l'ouvrage ne demeurera pas à faire.
Pour nous encourager, considérons l'affection que les anciens Religieux avaient pour le travail; nous trouverons dans, leurs exemples une grande force. Saint Jérôme écrit à Rustique qu'on ne recevait personne dans les monastères d'£gypte qui ne travaillât (1). Les Pères de l'Egypte y dit Gassien , ne souffrent en aucune manière , que les Religieux demeurent oisifs , et surtout les plus jeunes , il doivent toujours être occupés (2).
Pallade , témoin oculaire , raconte qu'il y avait un monastère dans la ville de Pane de plus de trois cents Religieux qui travaillaient tous de leurs mains. Ces Religieux y dit cet historien , se lèvent de très grand matin ; chacun à son tour fait la cuisine, prépare les tables , y met le pain , les berhes sauvages , des olives , du fromage et quelques débris de viande. Les uns labourent la terre , d'autres cultivent le jardin , il en est qui font le pain , travaillent au moulin , à la forge , au foulon ; les uns sont corroyeurs , les autres cordonniers ; il en est qui copient des livres , qui font de grandes ou de petites corbeilles ; et tous généralement apprennent l'Ecriture-Sainte par cœur comme ils peuvent (3), L'abbé saint Thierry dit qu'on faisait de même au monastère de Clairvaux du temps de S. Remard. Dans cette valléepleine d'hommes , il n'est pas permis à un seul d'être
(1) ^gyptiorum monasteria hanc morem tenoisse, olnuUum absqae ^peris labore suscipcrent. Eptst, 5.
(2) Per ^gyptum Patres nullo modo oliosos esse monachos, ac pra^çipuè juTenes , sinnnt. Lib. 10. cap, 22. Gasan ihi,
(3) h hislor. LainS. cap. 39.
oisif , tous traTaillent à Touvrage qui leur a été assigné. Le silence y est si profond , que les étrangers qui y vienneut , soit pendant le jour, soit pendant la nuit , n'entendent que le bruit des outils , ou les Frères qui chaulent les louanges de Dieu à r£glise (1).
Gassien donne les raisons de cette assiduité au tra- Tail. On oblige , dit-*il , le Beligieux au travail , afin que , suivant les paroles de FApôtre, il gagne de quoi vivre pour lui et pour ceux qui arrivent dans la maison, et aussi pour faire oublier les délices de la vie passée , si Ton était de quelque condition dans le monde , et apprendre l'humilité de cœur par l'humiliation du travail(2). Une autre raison était la pauvreté dans laquelle vivaient ces Religieux qui n'avaient ni possessions , ni revenus ; qui n'apportaient rien de ce qu'ils avaient dans le monde.,, et qui , à cause de leur grand nombre , n'avaient pas assez d'aumônes , et étaient obligés de travailler pour gagner leur vie. Il fallait aussi , par des actions viles et mécaniques , abattre les idées de grandeur, de vanité ^ étouffer la pensée des plaisirs dans lesquels ils avaient été nourris , acquérir l'humilité qui est le fondement du salut, mortifier leurs sens , assujétir leurs corps à la loi deBieu(3).
Mais une grande raison , c'est qu'il fallait fuir l'oisi-
(1) In vatle ilfa pîeoa bominum , îa qua Demini oliostun esselicebat , omnibas Uboraolibas et singulis circa iDJuoela occupaiis , média die , mediœ Dociis tileatium saperTenieDiibus inYoniebaïur, praeter laboru» 8onitu8| vel si Iratres in laudibus D«i occuparentur. Lib. 1. vita S, Bem. cap, 1,
(2) Ut propriis manibus , juxta Aposloli praeceplum , qaolidiaoum viclnm Tel suis usibus, vei advcDienlium necessilalibus praeparans el ftslus Tit» praslerita possil et delicias oblivisci , et humiiiialem cordis coBlritione laboris acquirerc. L%b, 1. cap. 3. Gasaus ibi,
(3} Cassian. lijb. 4. cap« 4. Bellar. lib. 2. de Donac. cap. 42..
veté et fermer la porte aax maayaises pensées, dit saint Jérôme (1). D ailleurs ces Religieux , excepté le supérieur et quelques autres en petit nombre , n'étaient pas clercs, ni hommes de lettres , il leur fallait donc des occupations extérieures , autrement ils auraient été livrés à l'oisiveté et à la paresse. De plus ils devaient pratiquer la charité et faire des aumônes. Non seulement , dit Gassien , ils se nourrissent de leur travail et les Frères ârangers qui viennent les visiter, mais ils secourent ceux qui sont dans la Ljbie , pays sec et stérile ,^ qui éprouvent de grands besoins ; ils envoient des ^res aux prisonnierA. qui croupissent dans les cach^ des villes , et font à Dieu un vrai et agréable sacnfice de Touvrage de leurs mains (2).
Ruf fin raconte , et Sozomène le confirme dans son histoire , que dans la province d' Arsinoé en Egypte , uu prêtre , nommé Sérapion , était supérieur de plusieurs, communautés, et avait sous sa conduite environ dix mille Religieux qui travaillaient tous de leurs maina, surtout pendant le temps de la moisson. Us mettaient la plus grande partie de ce qu'ils avaient gagné entre les. mains du supérieur pour le soulagement des pauvres^. C'était une coutume parmi ces Religieux, et presque parmi tous ceux de l'Egypte , de se louer pour couper les blés ; ils en gagnaient beaucoup de mesures pour leur salaire , dont ils donnaient une grande partiç aux pau-
(i) Propter anitn» talutem ne vagetar perr^îciosis eogitationibiu, mens. EpUt. 4. cU*
(2) De laboribus suis non laotùm supervenientes ac peregrinos reft-' ciunl fratres , sed etiam per loca Libyi'^ ^ qax sterilate ac famé laboranty neeooii etiam per civitates bis' ^qî tqualore carceram coniabescunt , immanem conférantes dirigr^Qt alîmonis victnsque substantiam , de froeta nuumarn ftoarum rainonabiU ac Teruni sacrificiam Dooiino UU oblaliooo se offerrc crede.^tes. Lih^ 10 c. 22.
5R l'homme religieux r
Très. Non seulement les pauvres des environs étaient nourris par ce moyen, mais on chargeait encore des vaisseaux qui en portaient à Alexandrie pour être dis* tribué aux prisonniers , aux étrangers et aux autres personnes qui se trouvaient dans le besoin» L'Egypte n'avait pas assez de pauvres pour les aumônes qu'envoyaient ces Religieux , tant Taffluence était grande (1). Yoilà le» raisons qui rendaient ces Religieux si affectionnés et si assidus au travail , et si agréaMes à Dieu , parce qu'ils le faisaient par un esprit intérieur et de bonnes et saintes intentions. C'est pour cela que saint Epiphane les compare aux abeilles qui fbist la dre avec leurs pâtes et portent dans leurs bouches des rayons de miel ; puisqu'en travaillant ils bénissaient Dieu et chantaient des hymnes. Tout en s'appliquant au travail , dit Gassien , ils n'oublient jamais de méditer les psaumes ou qne^ue passage de l'Ecriture (2). Entre tous les versets des psaumes y d'après Gassien (3) , ils avaient coutume de dire : Mon Dieu , venez à mon aide , Seigneur, hâiez^vous de me "Recourir (4) ; paroles si belles que l'Eglise les a mises à la tête de toutes les heures canoniales. Gassiodore, ex-^ pliquant ce célèbre verset , et rapportant le sentiment de Gassien , dit que les Religieux ne commençaient rien sang avoir récité trois fois ce même verset (5). Ceux qui travaillant des mains , dit saint Augustin , peuvent aisé-
(1) Àpud Rosw'^yd.lib. 2. cap. 18. Sozom. lib. 6. cap. 28.
(2) Ita ab ois inces'^anter operatio manuam privalim per eellulas exercetUTi ut psalmoram quoique vel caetcrarum scriplurarum medilatio nun^ qi^m peoilos omittatur. Lt% 3. cap, 2.
(3) Collai. lOl. cap. 10.
(4) Deus io adjutorium meum Amende ; Domine ad adjoyandum m», feslina. P^al. 69. 2.
(3} Quicquid mooachi assumpserint' \ sinfi iiiijus ▼ersicuU IriM iten Talione nihil inchoeanl, fy illum p^»lm.
DE lA VIE DE COMMUNAUTÉ. &7 •
ment chanter des cantiques spirituels , à Texemple des ouvriers qui chantent ou parlent en faisant leur ouvrage (1). Le saint prêtre Philorome qui , par le salaire de son travail y pourvoyait à tous seç besoins et à ceux des pauvres, disait : Je ne me souviens pas d'avoir jamais en travaillant détourné mon esprit de la pensée de Dieu (2).
Tous ces exemples doivent nous porter à l'amour du travail , selon nos forces , notre capacité et les ordres de notre supérieur. Ceux; qui dans les communautés sont employés aux offices domestiques et au travail manuel doivent , d après l'exemple de ces saint&Religieux , remplir leur emploi avec grand soin ^ non comme des servi- . tçurs séculiers ^ mais comme des serviteurs de Dieu et de vrais Religieux, avec un esprit intérieur^ des intentions saintes , en élevant comme les anciens leur cœur à Dieu , en lui offrant leur ouvrage, en récitant quelque» versets des psaumes , en méditant quelque parole de l'Ecriture. Ils doivent se proposer pour modèle saint Josepb, la sainte Vierge , et encore plus noixe Seigneur dans leun» occupations extérieures , s'unir à eux afin que toute» leurs actions soient des actions de grâce , de salut et de perfection.
(1) CjanticadiTina decanlarç manibos opérantes facile possuat , exesK plo opificum, qui fabulis linguas dam, cùm tamen manibus ab opère non recédant. Lib, de opère monach, cap. 17.
(2) Non memini me iinquam animo à Dec meo recessisse. /ipud fiqsweyd, lih, 8. cap* 113.
58 L HOMBU: BELIGIEUX.