‹ L'homme religieuxChapitre 7 sur 31 · S II · texte numérisé non relu

S II

De la charité fraternelle.

Saint Bernard expliquant encore ce mot eiprit sociable (2) , dit : Pour vivre comme il faut en communauté , il feut aimer ceux avec qui vous vivez , et tâcher de vous faire aimer d'eux ; pour cela être gracieux et a^ble ^ supporter, je ne dis pas seulement avec patience , mais volontiers, les faiblesses spirituelles et corporelles de vos frères.

Si beaucoup de vertus sont nécessaires à la vie sociale , il est certain que la plus importante de toutes est la charité, comme Notre Seigneur nous la commandée et recommandée, comme il l'a pratiquée, selon le témoignage de ses Apôtres. Saint Pierre , le chef de tous , nous dit : Avant tout , entretenez en vous continuellement une charité mutuelle {3). Efforcez-vous par dessus toutes choses^ dit saint Paul , de posséder la charité qui est le lien de toute perfection (4). Saint Pierre dit avant tout ; saint

(1) Ad Yiliora qaasque opéra confugîens i laborem homilitale compensabat. IHd,

(2) Sociabiliter.... ut sludeai amari et amare , blandum te et affabilem ezhibere , supportare noo solùm patienleri sed et libenler, infirmi* tates fralrum luorum , lam morum > quàm corporum.

(3) Ânte omnia mutuam in vobismelipsis charitatein continuam habentes. 1. Pe<. 4. 8.

(4) Super onmia eharilateni habete , qood est ▼ioculum perfeciionis. Coloês. 3. 14.

Pavl par dessus toutes choses ; parce que c*est le lien de la perfection ; Toilà le grand point ; parce que la charité lie toutes les vertus en l'homttie pour le rendre parfait» Dans un navire , dit saint Ghrysostôme , il y a un grand nombre de pièces , dand une muraille il 7 a plusieurs pierres , dans le corps humain il 7 a divers membres ; mais s'il n'7 avait pas des nerfs , des muscles et des tendons pour unir les membres du corps , s'il n'7 avait pas du mortier pour lier les pierres de la muraille , si les pièces du navire n'étaient pas attachées avec des clous et scellées avec du goudron , bientôt le corps serait disloqué , la muraille tomberait en ruine , et le navire n'offrirait que des débris. La charité est de même le lien qui unit les vertus ; elle est pour elles (Sé que notre ame est à notre corps. C'est notre ame qui unit nos membres, qui embellit , fortifie et perfectionne notre corps ; elle lui donne la vie , le mouvement et la beauté ; si elle s'éloigne , le corps meurt , les membres sont biaitôt dissous. Ce sont les mêmes avantages que la charité procure aux vertus quand elle est dans l'ame , et les mêmes malheurs quand elle n'7 fait pas sa demeure. La charité', dit saint Thomas , est par son essence un lien qui unit celui qui aime à celui qui est aimé.

La charité est un lien de perfection, dît l'Apôtre, parce que , dit saint Thomas , elle unit l'homme à Dieu , qui est sa fin , et cette union le rend nécessairement parfait , puisque la perfection d'une chose consiste dans son union avec sa fin première. La perfection de l'homme, dit le cardinal Gajetan , consiste dans la charité qui l'unit à Dieu et à son prochain. La charité est un lien de pourpre , une chaîne d'or qui lie et serre les fidèles entr'eux étroitement , saintement , parfaitement. H 7 a sans doute les liens de la naissance , la S7mpathie d'humeur, d'àge|, la similitude des emplois , delà demeure, de la nourriture ;

mais ces liens ne sont pas indissolubles : il est tant de parens , d'alliés , de personnes qui demeurent ensemble , qui ont les mêmes emplois , qui ne s'aiment pas , il en est même qui se haïssent. D'ailleurs quand elles s'aimeraient, cette affection serait une affection naturelle, ou raisonnable , et souvent même elle n entraine que des désordres ; mais l'amour de la charité est toujours pur, saint et parfait : c'est pour cela que la charité est le lieu de la perfection. C'est le Saint Esprit , lien d'amour, qui unit le Père et le Fils ; ce lien est le plus parfait. Eh bien ! nous ne pouvons être unis que par le même Saint- Esprit qui unit le Père et le Fils , dont nous sommes les images , par la charité qu'il répand dans nos cœurs , comme le dit saint Paul (1). Il faut donc que la charité lie et unisse tous ceux qui vivent dans une communauté , qu'elle soit l'ame qui les anime , et le premier mobile de tous leurs mouvemens.

Saint Jean , le disciple bien aimé de Notre Seigneur, disait : Mes très chers Frères , aimons-nous les uns les autres (2). II avait toujours dans la bouche les mêmes paroles dans toutes ses exhortations : Mes petits enfans^ disait-il à ses disciples , aimez-vous les uns les autres (3). On lui demanda un jour pourquoi il répétait toujours les mêmes paroles , il répondit par cette célèbre sentence qui pénétrait si vivement saint Jérôme (4) : Cest le précepte du Seigneur, seul il suffit (5). Celui qui aime son prochain , a accompli la loi (6).

Saint Dorothée raconte qu'étant au monastère de l'abbé

(1) Rom. 5. 5.

(2) Carissimii diligamus nos inviccm. 1. Joan, 4. 7.

(3) Filioli , diligite allerulruin.

(4) ComiD. in Episl. ad Gai.

(5) Quia praeceptum Domini est , et si soluni fiât sufficit.

(6) Qai diligit proximam , legem implevit. Rom. 13. 8.

Î)È LA VlË DE COMMUNAUTÉ. 81

SéridOD , on lui donna pour quelque temps le soin do labbéJean; tous, les soirs, après lui avoir rendu ses petits services ^ il prenait congé de lui^ se mettait à genoux et lui demandait sa bénMictibiib Le saint vieiUard la lui donnait , lui disait quelque chose pour son instruction^ et avait coutume de lui dire avant tout : Qu'il plaise Q Dieu j mon fils , de conserver entre nous la charité (l)^ Saint François disait presque à tout propos, par charité^ par charité ^ pour Montrer laffection ardente qu'il avait pour cette vertu et pour en imprimer l'amour et l'estime à tous ses Religieux (2).

L'abbé saint Evroux , étant au lit de la niort j ses Religieux bien affligés de le perdre , lui dii^nt : Hélas ! mon Père , où nous laissez-vous ? Que deviendrons-nous après votre mort? Il leur fit cette réponse remarquable : Ayez soin seulement , mes frères , de Voua aimer les uns les autres , que la charité fraternelle vous tienne unis en-, semble , et ne craignez pas, rien ne pourra vous nuire (3).

« Le Dieu de paix , dit saint Grégoire de Nazianze , «^ qui d'ennemis que nous étions , nous a faits ses amis « et ses enfans par la Croix , qui a approché ceux qui « étaient éloignés , c'est-à-dire , les Gentils ; ce Dieu de « la paix 5 nous a donné un commandement nouveau de « nous aimer comme il nous aime ; c'est le Père de la « charité , et la charité même , car il prend plaisir à « porter ces noms pour inculquer en nous la loi de cha- « rite mutuelle (4)^ » Voyons quelles sont les raisons que nous avons de nous aimer.

1 ^ Nous sommes hommes , nous participons tous à la

(1) IdbUl 4*

(2) En THistoire générale des Minimes , liv. 1,5^*

(3) In ejusviia apud Sur. 29. Decemb.

(4) Orat. 6. ' ,

S'2 l'homme religieux.

même nature , et cette nature nous porte à nous aimer ; car nous sommes Semblables. Nous nous aimons nousmêmes , notre première affection doit donc se porter sur ce qui nous ressemble le plus. Les animaux mêmes , dépourvus de raison , s'attachent à Thomme , et lui montrent leur affection jusqu'au péril de la vie; cela ne devrait-il pas nous couvrir de confusion ! L'homme sans doute a bien plus de raison d'aimier son semblable , dont il connaît Texcellence et le mérite ; et s'il y manque , que peut-on penser de lui ?

Saint Augustin remarque que tous les hommes tirent leur origine d'un^seul ; que la première femme elle-même a été tirée d'une de ses côtes ; tandis que pour les autres animaux il a fait à la fois les deux sexes ; pour nous montrer, dit le saint docteur, combien doivent être resserrés les liens de la charité mutuelle , l'union qui doit régner entre nous , non seulement par la ressemblance d'une même nature, mais l'unité d'une même tige(l). Hugues de Saint-Yictor dit dans la même pensée : Afin que tous les hommes, connaissant qu'ils descendent d'un seul , et ne sont qu'un par nature, s'aimassent comme s'ils i^'étaient qu'un (2).

2^ Pour hoûê exciter à nous aimer les uns les autres , il faut nous rappeler que non seulement nous sommes hommes et semblables par nature , mais encore que nous sommes chrétiens , que nous croyons les mêmes vérités, que nous participons aux mêmes mystères , que nous avons la même espérance , et que nous devons être réu*

(1) Uteo modo vehemenliùs ei comniëndarefur ipsius societatis unifias , TiDCulumque concordis , si ikmi laolùm ioler se naturae similitaditie, verùin etiam cognationis alTcctu boraincs Dectercntur. Lib, 12 de viv, cap. 21.

(2) Ul onmes dum se ab uno el qpum esse cognoscerenl , omnes se quaçi uoum aniarent. Lib. 1. de Sacram. p. 6. cap. 34.

rm t\ VIE DE COMMUNAUTÉ. 85

V11S ensemble dans le ciel. Cette ressemblance, bien plus noble et plus excellente que la première , nous oblige bien plus étroitement à la charité mutuelle et doit allumer dans nos cœurs comme ua seul feu qui £ait de tous ies chrétiens , comme le dit saint Augustin , une seule ame et ua seul homme. Nous sommes tous liés par les liens d'une seule foi , et si intimement unis ensemUe , que toutes nos âmes ne sont iqu'une ame , et tous les fidèles qui croient en Jésus-Christ étant les membres d'un même corps, ne font qu'un corps (1).

de plus, si nous sommes chrétiens^ nous devons nécessairement nous aimer , parce que la loi chrétienne recommande cet amour par dessus tout. Lé Verbe incarné , Souverain légiskteui* , en a fait son commandement principal , il le commande avec des termes si formels, des expressions si fortes, qu'il est bien facile de comprendre que c'est le commandement auquel il tient le plus. L'amour du prochain est donc comme l'ame du christianisme , la marque à laquelle on distingue ceux qui sont véritablement chrétiens de ceux qui ne le sont qu'en apparence. On connaitra que vous êtes mes disciples , dit Jésus-Christ , sî vous vous aimez les uns les autres (2). La charité fraternelle , dit saint Augustin , €8t le symbole propre et particulier des chrétiens ; c'est ce qui fait connaître ceux qui le sont et qui ne le sont pas (3). Saint Chrjsostôme dit à ce sujet : « Si nous « voyons le roi couvert d'habits précieux , nous ne le

(1) Oranittin nostram attima per unam fidcm uot anitna est, et omnes «os qaicaroquc in Chrislo credimus , propter onitalem corporis ejus , tiBus homo sumus. Aiiytut. in PsaL 103^ conc» 1.

(2) Id hoc cognoscent omncs quia DiscipuU mei eslis si dileclÎQoem habucrilis ad invicem. Joan. 13. 33.

(3) Charilas symbolum pecuHare et proprium fidelium esU Tracts 5ù l» Jatm,

« reconnaissons pas pour cela pour roi ; il fajut qu'il soit «, revêtu de la pourpre royale , qu'il ait le diadème sur M la tète; ces ornemens nous annoncent dé suite sa di- « gnité. De môme le diadème de la charité suffit pour « montrer le véritable disciple de Jésus-Christ et le faire .« connaître ; c'est par là , dit notre Seigneur , que tous « apprendront que vous êtes mes disciples ; il dit tous ; « parce que la charité du prochain est la marque infaiU « lible pour indiquer un vrai chrétien. Que ceux qui « portent ce nom fassent des miracles , si vous voulez , « s'ils ne s'aiment pas, s'ils vivent en mauvaise intelli- « gence , les payens eux-mêmes en feront peu de cas , ils « leur paraîtront ridicules; s'ils ne font pas de miracles, .« et qu'ils s'aiment sincèrement , ils sont vénérables aux « yeux de tous (l). » Les chrétiens de la primitive église avaient une charité si parfaite , qu'au rapport de TertuUien , les payens disaient : Voyez comme ils s'aiment et comme ils sont disposés à mourir les uns pour les autres (2).

L'amour , dit saint Augustin , est le caractère propre de la loi nouvelle , de la loi de grâce ; comme la crainte était le caractère de l'ancienne : c'est pour cela que la loi de grâce est appelée par Moïse une loi de feu (3) , symbole de l'amour qui doit unir et consumer tout. Cette loi fut donnée le jour de la Pentecôte par le Saint-Esprit, amour par essence sous la figure du feu.

3^ Mais les Religieux , vivant dans la même maison , ont une troisième ressemblance qui les oblige à s'aimer les uns et les autres ; c'est qu'ils suivent le même institut,

(•1) Hom. 31. in 1. ad Cor.

(2) Vide ut inviccm se diligaùt , cl ut pro altcrulro mori siot parati. TertuH, Apolog. c. 39.

(3) Deui. 32. 2.

et ont le même genre de vie. Si la charité fraternelle est la marque essentielle et distinctive du chiétien, elle Test bien plus encore du Religieux qui faisant profession d'accomplir exactement non seulement les commandemens , mais les conseils , n*est autre chose qu'un excellent chrétien , qui se pénètre bien plus profondément de l'esprit du christianisme et s'y applique plus parfaitement.

Si les Religieux de tous Jes ordres sont obligés de s aimer , à plus forte raison ceux qui sont tenus par vœu de se consacrer au prochain , et d'aller au milieu de mille dangers et de mille travaux aux dernières limites du monde habitable, chercher un homme pauvre, inconnu , infidèle pour exercer envers lui la charité ; car il serait bien ridicule , ayant près de soi des frères envers lesquels on peut remplir les devoirs de la charité , de refuser de le faire , tandis que nous allons au bout du monde , vers des personnes qui , à beaucoup près , ne nous touchent pas autant , çt qui ne doivent pas nous être si chères.

Nous devons conclure de toutes ces vérités combien est étroite l'obligation qu'ont les Religieux de s'aimer ; car , si la charité ne règne pas entre eux , bien loin d'être des Religieux , ils ne sont pas même de vénérables chrétiens. Puisque Dieu est charité, comme dit saint Jean , il ne peut être dans les maisons où la charité ne règne pas ; et si Dieu n'y est pas , c'est donc le démon qui y règne. Les Religieux n'étant pas les enfans de la charité, n'ont pas Dieu pour père ; alors c'est le démon qui devient leur père , suivant la doctrine de. saint Jean , qui dit , en parlant de la charité ; CeM par là que les hommes font connaître s'ils sont les enfans de Dieu , ou les enfans du démon (I). C'est à ce texte que se rappor-

^1) (nhoc maDÎfesli suDt filiiDci, el tihi diaboU. Ibid. enp* 3. 10.

S6 i.'ho»H£ religieux.

tent ces paroles que Ton attribue à saint Jérôme : Sans la charité y les maisons religieuses sont des enfers , et ceux qui les habitent des démons (1).

Que tous ceux qui "vivent dans les maisons religieuses^ s'ils UB veulent pas être des démons ^ comme dit saint Jéréihe y ou comme des enfans du démon , comme dit saiol^Jean , fassent donc tous leurs efforts pour avoir ^ Ckva^flt^ut et par dessus tout, une vraie charité fraternelle ; parce qu^ils sont les membres d*un même corps ; que Tunique moyen de se conserver est une union parfaite , comme nouslavons dit plus fasMit. Puisque chaque membre recherche %oa bien et sa conservation y et qu'il ne peut obtenir tout cela que par le corps ^ il faut qu'il se tienne inthnément uni au tout et à chaque partie qui forme le tout. C'est ainsi que doivent vivre les Religieux •Q communauté.

S IIL Effets de la charité fraternelle.

La charité fraternelle , je veux ^re la charité vraiment chrétienne y n^est pas commune ; elle est plus rare qu'on ne pense ^ même dans les communautés; parce que souvent l'affection que l'on a les un» peur les autres ne prend sa course que dans des principes purement naturels , comme la parenté y. les perfections de l'esprit et du corps , ou quelque intérêt particulier. La charité chrétienne qui doit régner parmi les Religieux , et même parmi les chrétiens , ne fait point attention à toutes ce» choses y les motifs sont bien dif f érens et bien plus élevés.

(1) Sine Cliaritale ««nobia suai is^iaaa, el babilatores sunl d«moA«ft.

Tout ce qui a de Tédat n'est pas d'o^ , parmi les pierrea précieuses , il en est beaucoup de fausses ; de même , dans la charité fraternelle y souvent il n'y a que Tappa-' rence et peu de vérité. Voyons quelles sont les marques auxquelles nous pourrons, reconnaitre celle qui est réelle,

l^otre SeigndUr nous a donné la première marque lorsqu'il nous ^ ait : Le commandement, que je vouê donne est que vous vous aimiez les uns les autres , comme je vous ai aimés {{). Si vous vous aimez d'une autre ma-^ nière , ce n'est pas un amour chrétien y ce n'est pas oelut que je vous ai commandé. Or , comment notre Seigneur nous a-t-il aimés ? Saint feàik nous l'apprend : Après avoir aimés les siens , qui étaient dans ce monde , il les a aimésju^qu*à la /in (2). Que veulent diçe ces paroles. jusqu'à la fin? EUes veulent dire 1^ que son amour a été effectif , qu'il nous en adonné de véritables témoignages^, en faisant et en souffrant tout pour nous , jusqu'à mourir de la mort la plus douloureuse et la plu3 ignomi-* nieuse. 2^ Il a fait tout cela pour une fin très pure , poul;^ nos intérêts et wv^ pour les siens ; car , quoi que l'oi^. puisse donner à Dieu , iln'en est pas plus riche , ni plus heureux ; il n'en est pas moins comblé de gloire , quel4ue injure qu'on lui fasse. 3^ U nous a aimés jusqu'à la fia ,. avec fermeté , constance , en tout temps , en tous lieux ^. dans toutes les positions , sans jamais se séparer de nous, que lorsque nous nous en sommes sépairés nous-mêmes., les premiers ^ ne laissant pas de nous aimer encore malgré nos défauts de l'ame et du corps. V^ H nous a aimés ,.

(1) Hoc est praeceptuiB raeum ut diligaiis invicero , sicul diJeii vos. Joan. 13. 12.

(2) Cam dilexiasct suos , qai eraqt îii mundo ; io finem dilcxit eo&. Jfiai^* 13. 1.

S6 l'homme religieux.

tent ces paroles que Ton attribue à saint Jérôme : Sans la charité , les maisons religieuses sont des enfers , et ceux qui les habitent des démons (1).

Que tous ceux qui "vivent dans les maisons religieuses» s'ils «e veulent i>as être des démons ^ comme dit saint Jérôiiie , ou comme des enfans du démon , comme dit saint Jean y fassent donc tous leurs efforts pour avoir y avc^ltffàut et par dessus tout, une vraie charité fraternelle ; parce qu^ils sont les membres d'un même corps ; que Tunique moyen de se conserver est une union parfaite , comme nous lavons dit plus fasMit. Puisque chaque membre recherche sou bien et sa conservation y et qu'il ne peut obtenir tout cela que par le corps y il faut qu'il se tienne intknémeut uni au tout et à chaque partie qui forme le tout. C'est ainsi que doivent vivre les Religieux en communauté.

Effets de la charité fraternelle.

La charité fraternelle , je veux ^re la charité vrsû* ment chrétienne y n'est pas commune ; elle est plus rare qu'on ne pense, même dans les communautés; parce que souvent l'affection que l'on aies uns peur les autre» ne prend sa course que dans des principes purement naturels , comme la parenté y les perfections de l'esprit et du corps , ou quelque intérêt particulier. La charité chrétienne qui doit régner parmi les Religieux , et même parmi les chrétiens , ne fait point attention à toutes ce» choses , les motifs sont bien différens et bien plus élevés.

(1) Sine Cliaritale ««nobia suai t^laiâ; el babilatores sunl d«moA«s.

Tout ce qui a de Téclat n'est pas d'or , parmi les pierrea précieuses , il en est beaucoup de fausses ; de même , dans la charité fraternelle j souvent il n'y a que l'appa-' rence et peu de vérité. Yayons quelles sont les marques auxquelles nous pourrons, reconnaître celle qui est réelle.

l^otre SeigndUr nous a donné la première marque lorsqu'il nous a dit : X« commandement, qiie je vous donne est que vous vous aimiez lesuns les autres , comme je vous ai aimés (i). Si vous vous aimez d'une autre ma-^ nière , ce n'est pas un amour chrétien , ce n'est pas celui que je vous ai commandé. Or, comment notre Seigneur nous a-t-il aimés ? Saint f&m^ nous l'apprend : Après avoir aimés les siens, qui étaient dans ce m^onde, il les <i aimésjusqu*à la /in (2). Que veulent dii;e ces paroles jusqu'à la fini Elles veulent dire l^ que son amour a été effectif y qu'il nous en adonné de véritables témoignages^, en faisant et en souffrant tout pour nous , jusqu'à mourir de la mort la plus douloureuse et la plujs ignomi-* nieuse. 2^ Il a fait tout cela pour une fin très pure , pour nos intérêts et nQVk pour les siens ; car , quoi que l'oi^. puisse donner à Dieu , il n'en est pas plus riche , ni plus heureux ; il n'en est pas moins comblé de gloire , quelque injure qu'on lui fasse. 3^ Il nous a aimés jusqu'à la /Sii ,^ avec fermeté , constance , en tout temps , en tous lieux y dans toutes les positions , sans jamais se séparer de nous, que lorsque nous nous en sommes sépairés nous-mêmes., les premiers ^^ ne laissant pas de nous aimer encore malgré nos défauts de l'ame et du corps, i^ Il nous a aimés ,,

(1) Hoc est praeceptuiB raeum ut diligalis învicero , sicul diJeii vos. Joan. 13. 12.

(2) Cam dilexiasct suos , qai eraqt ki mundo ^ in fioem dilcxit eo&. JjDaj^, 13. 1.

non à cause de nos perfections intérieures on extérieures, à cause de notre bon esprit , de notre grand jugement , de notre science, de notre beauté, de notre noblesse , dç nos richesses , de nos charges et de nos dignités , mais pour la gloire de Dieu et notre salut , pour nous affranchir du péché , nous purifier de nos vices , nous faire acquérir la vertu , nous rendre parfaits et nous faire arriver à la béatitude étemelle. Yoilà comment et pourquoi notre Seigneur nous a aimés ; il veut que nous nou» aimions de la même manière , que nous ayons les mêmes vues , et que notre amour produise , autant que possible ,, les mêmes effets.

Saint Paul explique cela dans deux endroits différens de ses £pitres , il dit aux Golossiens : Vous qui avez le bonheur d'iire les élus de Dieu , ses Saints et ses bien aimés, revétez-vous , avec des entrailles de miséricorde, de la doiu:eur, de Vbumilité ^ delà modestie , de la pa-tience, vous supportant les uns les autres, vous pardon^ nant mutuellement If s injures, comma Notre Seigneur vous a pardonné {[), Il dit aux Corinthiens en décrivant les caractères de la vraie charité : Za c^art^é est patiente y elle est pleine de douceur, elle ne s'irrite pas , elle n^esf pas ambitieuse, elle ne tient pas à ses intérêts ^ elle ne s'aigrit pas , elle ne se réjouit pas du mal , elle souffre tout , elle ne croit pas le mal , elle espère tout pour le prochain , elle est disposée pour lui à tout souffrir (2).

Voilà les vrais effets de la charité fraternelle , ce que doivent bien savoir et bien pratiquer ceux qui vivent en communauté , mais la pratique offre de grandes dif ficul-»

(1) Induite vos, sicul elecli Dei, sancii et dilectl, viscera misericorUiae , benigoilatem , humilitaiem , modestiain , patienliam supportantes invicem, et donantcs vobismetipsis , si quis advcrsus aliquem habel querelam, sicul clDajoiniUs donavit vobis, iia el vos. Co/os4.3. 12.

(2j 1. Cor. 13. 1.

tés 5 il faut faire tous ses efforts pour les surmonter. Voyons les moyens d'en venir à bout.

La plus grande étude de l'homme pour la conduite de sa vie , consiste à bien régler son entendement , à le dé^ gager de toutes ses erreurs , de toutes ses idées fausses , afin de ne lui laisser que les idées justes et vraies sur chaque chose. D'abord , parce que notre entendement est, sans aucun doute, la plus noble et la plus impor-i tante faculté de notre ame. Il est certain, ensuite , que c'est l'opinion que nous nous sommes formée qui gouverne tout en nous , c'est le premier mobile de toutes nos opérations , la source de nos af fectioniï , de nos paroles et de nos œuvres. Pourquoi un avare aime-t-il et désire-t-il si passionnément les richesses ? Pourquoi les recherche-t-il avec une ardeur si grande , qu'il ne craint pas de s'exposer à toutes sortes de dangers , à parcourir toutes les parties du monde pour les acquérir? Pourquoi les conserve-t-il avec tant de soin et de parcimonie ? Pourquoi éprouve-t-il une si grande peine quand il les perd ,que la douleur lui cause quelquefois la mort? C'est Topinion qu'il a que les richesses sont le plus grand bien , qu'elles seules peuvent le rendre heureux , que sans elle s il sera misérable. Il en est de même de l'ambitieux pour ce qui tient aux honneurs , du volupteux pour les plaisirs, de l'homme de lettres pour la science. Pour que l'homme passionné pour les richesses ne les désire plus avec tant d'ardeur , ne les recherche plus avec tant d'empressement,-qu'il en supporte la perte avec moins de peine, qu'il devienne plus libéral envers les pauvres , que fautil faire? il faut seulement ôter de son esprit l'idée fausse qu'il a du mérite des richesses , et lui donner l'idée vraie que l'on en doit avoir; car tant que son esprit sera imbu çle cette opinion erronée, il pensera toujours de même des richesses, et se donnera la même peine pour les acquérir.

Epictète disait que le premier soin de l*hoEime , qui \oulait devenir sage et vertueux , devait être de bannir de son entendemenl les opinions fausses , et de purifier son esprit de ses erreurs (1).

Malheur à vous, dit Isaïe, qui jugez faussement des choses, qui appelez mal le bien, et le bien mal; qui changez les ténèbres en lumière , et la lumière en téné-^ bres; l'amertume en douceur, et la douceur en amertume ; il est impossible que vous ne soyez pas accablés de maux (2). Le Boi-Prophète avait dit avant lui : Les en fans des hommes sont vains, légers, vicieux , parce qu'ils se servent de fausses balances pour peser les choses, et ont par conséquent de fausses opinions (3). Il dit ail* leurs : Enfans des hommes, jugez selon l'équité; vos erreurs ont nourri l'iniquité de votre cœur, c'est pour cela que vos main& ne trament que des iniquités (4j.

Hais revenons à notre sujet , je veux dire la charité envers le prochain. Pour nous corriger des fautes que nous commettons contre cette vertu , allons à la source du mal. Ceux qui étudient une science ne la posséderont jamais s'ils ne remontent ^ux premiers principes ; celui qui étudie les langues doit s'attacher à la racine du mot. Faisons de même pour la cb^^rité. Pour qu'elle soit vraie^ pure et constante , il faut réformer notre entendement en ce qui touche le prochain , le débarrasser de toutes

(1) Âpud Arrian. lib. 2. c. 17.

(2) Vae , qui dicilis malum boQum , et bopum iQâlum : ponentes te.-, nebras in lucem , et lucem in tenebras , ponentes aDiarum in dulce , cL. dalce in amarum. Isai, 5. 20.

(3) Verumlaine9^ani filiihominam; mendaces filii hominum in sta-. «eris. Psal, 61. 9.

(4) Kecla jndicate , filii hominum : etenim in corde iniquilates operamini , in torra injusUtias manus veslrs concinQ^uil. P9q,1, 87. t.

}es fausses opinions qu'il peut en avoir y afin qu'il n'en ait plus que de justes et véritables.

Pour cela , il ne faut pas faire attention à l'extérieur^ mais aux choses précieuses qui sont cachées. Ne jugez pas les choses d'après les apparences , nous dit Kotre-Seigaeur , mais portez-en un bon jugement ( I ). Jésus-ChrisI adressait ces paroles aux juifs , qui se trompaient lourdement à son sujet » parce qu'ils en jugeaient selon ce qui paraissait extérieurement en lui : ils te voyaient pauvre^ fils d'un artisan , n'ayant fait aucune étude, et c'était sur cela qu'ils fondaient leur jugement sur lui; ils s'arré* talent opiniâtrement à ces dehors ; ils ne voulaient paa aller plus loin ; ils ne faisaient attention ni à ses vertus ^ ni à la pureté de sa doctrine , ni à ses miracles , ni aux Ecritures qui rendaient témoignage de lui^ ils ne le voyaient que conune un homme ordinaire , comme un fourbe qui voulait acquéru: du crédit , dont il fallait se défier et se débarrasser. Voilà ce qui trompa les juifs et fut la cause de leur malheur ; c'est pour cela que notre Seigneur leur disait : Ne jugez pas selon les apparences^ viais soyez justes et équitables dans vosjugemens.

On tient tous les jours la même conduite envers le pro^ chain. Les jugemens sont différens selon ses richesses pu sa pauvreté, ses honneurs ou sa bassesse, ses prospérités, ou ses afflictions ; c'est-à-dire on juge par ce qui est hor& de lui, et non parce qui est en lui; de là les injusticea envers le prochain et les faux jugemens que Ton en porte Les imperfections du corps et de l'esprit , les fautes qu'il commet servent de bases aux opinions que l'on s'en forme. Il faut obvier, à ce désordre de l'entendement, suivre le conseil de Notre-Seigneur , ne jamais juger par l'exté-

(1) Noliie judicare secandàm faciem , sed jusluni judicium judicale» ijuoii. 7. 24.

rieur. Mettons notre prochain dans une autre balance, et nous aurons des idées plus justes. La foi, qui est une participation de la connaissance que Dieu a de tout , doit nous guider , nous donner des idées véritables , assurées, infaillibles sur ce que nous devons penser du prochain. Que nous apprend-elle?

Elle nous apprend que tout homme , de quelque condition qu'il soit , est digne d'une très-haute estime et d'un très-grand honneur. Vous Vavcz, pour un peu de temps y placé au-dessous des anges, dit David , vous l'avez couronné de gloire et d'honneur, et vous lui avez donné l'empire sur les oeuvres de vos mains (1). 1*^ Tout homme, dans quelque position qu'il soit , est l'ouvrage de Dieu et le chef-d'œuvre de ses mains.

2® Il est créé à son image , personne ne peut lui refuser cette glorieuse qualité ; Dieu a créé l'homme à son image j dit Moïse (2). U y a en quelque sorte dans l'homme deux images de Dieu : une que Ton peut appeler naturelle et substantielle, car Tame, dans une certaine proportion, est comme Dieu un esprit pur, doué d'entendement et de volonté , libre dans ses opérations ; l'autre, surnaturelle et accidentelle , je veux dire l'image que forme en nous la grâce , qui commence dans cette vie de la manière la plus admirable , mais qui ne pourra arriver à sa perfection que dans la gloire. Puisque l'homme est ftdt à l'image de Dieu , nous devons sans doute lui rendre honneur. !Nous honorons les images des rois , des saints et de notre Seigneur , quoiqu'elles ne soient que de pierre , de bois ou de papier ; nous avons bien plus raison d'honorer l'homme , image vivante de Dieu , et

(1) Minuisli eum paulo minus abÂngelis ; gloria et honore coronasll eum I çl çQosiituisli euni super opéra manuum luarum. Psal, 8. 6.

(2) Creav^t Deus lioiiiincm ad imaginem suaru. Gènes, l^i^r

i)E LA VIE DE COMMUKALTÉ. 93

faite de sa propre main. C'est pour cela que saint Ignace, martyr^ écrivait aux Philippiens : Aimez-vous mutuellement comme les images de Dieu. Nous respectons les images de notre Seigneur, non parce qu'elles sont d or ou d'argent , mais à cause de celui qu'elles représentent, qui mérite un respect et un honneur infini ; nous ne méprisons pas celles qui sopt de bois ou de papier , lors même qu'elles sont malfaites , parce que nous ne faisons point attention à la matière ou aux défauts, nous ne voyons que Jésus-Christ. Eh bien ! c'est ainsi que nous devons considérer l'homme , image de Dieu , quoiqu'il soit pauvre, ignorant, imparfait de corps et d'esprit, parce qu'il porte toujours gravé au fond de son ame cette admirable beauté et ces traits ravissans des perfections divines. Pour montrer la beauté extraordinaire de l'ame, il suffit de penser , comme dit sainte Thérèse , que Dieu l'a faite à son image. L'image d'une chose très belle ne peut être que très belle , autrement elle ne serait pas son

image.

3° Tout homme , et encore plus celui qui est en grâce, est fils de Dieu, et il peut dire, toutes les fois qu'il veut,, selon l'instruction même de notre Seigneur : Notre Père qui êtes aux Cieux; si tout homme est Fils de Dieu, on ne peut pas plus mettue en doute sa, noblesse que celle du fils du plus grand monarque de la terre. C'est ce qui fait dire au prophète Malachie ; Est-ce quun seul père nesl pas à nous tous? N'est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés? Pourquoi donc chacun de nous méprise-t-il son frère {{)7

4^ Nous savons que Dieu aime l'homme d'un amour

(1) Nuinr^uid non paier unus omnium nosirum , numquid non Dcus unus crea-vit nos ? quare ergo despicit unasquisqiie nostrum fratrem suum ? Malach, 2. 10.

infini, quec*e8t ponr lui qa*ila créé runiyers, que toutra les créatures sùtà à sou usage et doivent le servir ; qu'il lui a donné un de ses Anges , un des princes de sa cour}, pour être toujours à ses côtés , raccompagner partout , l'assister et le défendre ; qu'il lui prépare , après la mort, la béatitude éternelle , qu'il veut le foire jouir à jamais de ses biens , de sa gloire et de lui-même. Placé dans cette position sublime, l'homme ne mérite-t-il pas la plus haute estime? N'est- il pas élevé au plus haut degré d'honneur.

5^ Mais c'est' surtout par le mystère de l'Incarnation et son alliance divine avec l'humanité, et que le fils de Dieu a infiniment ennobli tous les hommes. La foi nous

apprend que Jésus-Ghrit est devenu leur Aédempteur et leur Sauveur ; qu'il les aime avec tant de forcé qu'il s'est fait homme pour eux , et pour eux il a consacré toute sa vie , qu'il a souffert la mort la plus douloureuse et la plus infâme pour leur salut. Par l'Incarnation , tous les hommes lui appartiennent de droit , il les a acquis , non avec de l'or ou de l'argent , mais par trente-trois ans de travaux continuels , et eh répandant jusqu'à la dernière goutte de son sang. Ce sont ses conquêtes , ses dépouilles et ses lauriers. De plus , tous les hommes , et surtout les justes , sont les frères et les cohéritiers de notre Seigneur, et leiirs âmes sont ses épouses ; il a fait un commandement exprès , qu'il appelle son commandement , pour nous montrer qu'il l'avait particulièrement à cœur , et qu'il voulait qu'il fût observé avec une affection toute nouvelle. Il nous oblige , par ce commandement , à aimer les hommes , et à les aimer comme nous nous aimons , et , ce qui est encore bien plus , comme il nous a aimés; il veut que nous fassions et que nous endurions pour eux ce qu'il a fait et enduré pour nous ,. et avec les mêmes intentions. Il nous a défendu de dire jamais à notre pro-

chain une parole qui puisse l'offenser ; il prononce la peine de k mort et de Fenfei* contre celui qui l'appellera fou ou insensé par l'emportement d'une mauvaise coUre^ ou le sentiment d'une haine formelle ; il regarde comme fait à lui-même ce que Ton fait au moindre des siens : Je vous dis , en vérité , qu*autant de fois que vous avesi fait quelque chose à Vun des moindres de mes frères que vous voyez, vous l'avez fait pour moi (1). Remarquéss combien ce mot frère élève l'homme ; on peut donc bien dire que les délices du Fils de Dieu sont d'être avec les enfàns des hommes (2). Nous ne pouvons donc lui faire un plus grand plaisir que de l'aimer pour l'amour de lui. Nous devons les regarder comme des vases de cristal remplis de la liqueur très précieuse du sang de Jésus- Christ 5 qu'il ne faut toucher qu'avec grande circonspec-^ tion et grande délicatesse de peur de les briser.

11 faut bien connaître toutes ces vérités que la foi nous enseigne sur le prochain , les graver profondément dans son esprit, les repasser dans sa mémoire, afin de disposer aisément l'âme à une excellente et parfaite charité clirétienne. Quand nous savons qu'un homme est le Bei, nous n'avons aucune peine à lui montrer notre respect et à lui parler d'une manière toute différente que nous ne le ferions à d'autres , par la seule idée que c'est leroî ; de même , quand nous aurons de notre prochain l'opinion que la foi nous en donne , que nous vivifierons cette foi , il nous sera facile , en le voyant si noble , comblé de tant d'avantages , couronné d'une si grande gloire , et par suite si digne d'estime , de respect et d'amour , de l'estimer , de le respecter et de l'aimer ; et il nous sera difficile de le mépriser et de lui faire outrage.

(l) Amen dico Tobis quamdiu fecislis uni ex bis fralribus meit minimis mibi fecislis. Maith* 23. 40.

' (2) Deliciae meae esse cum Qllis bominum. Prov, 8. 31.

Vous direz peut-être , si d'un côté le prochain mérite Testime et Famour , de lautre , ses imperfections et ses Tices le rendent digne de mépris et d'aversion. Je ré-^ ponds qu'il ne faut pas plus regarder le prochain de ce côté-là qu'on ne regarde une tapisserie à l'envers. Les princes et les grands de la cour ne méprisent point un roi petit enfant qui ne fait que bégayer , ils lui rendent j au contraire , tous les honneurs dus à sa dignité royale ; parce que , quoique enfant et malade , il ne laisse pas d'être roi , ce qui impose à tous ses sujets l'obligation de l'honorer et de le respecter , quelles que soient ses infirmités : de même , quoique le prochain soit imparfait et vicieux , et , si vous voulez , tout couvert de fautes , il est toujours l'ouvrage , le chef-d'œuvre et l'image de Dieu ; il est son fils , il est chrétien , le frère , le cohéri^ tier , ie bien et l'acquisition de notre Seigneur ; et , s'il est juste , son ame est son épouse ; on ne peut lui ôter tout cela , lui ravir ces titres de gloire qui le rendent digne d'amour , de respect et d'honneur.

Il faut donc que les Religieux , pour avoir une véritable et sincère charité avec tous ceux avec qui ils vivent , ne les voient qu'avec des yeux éclairés par ces pensées , qu'ils croient fermement tout ce que nous venons de dire , qu'ils en fassent intérieurement des actes de foi ; alors , imprégnés de cette doctrine , ils s'aimeront tous , ils se parleront avec honneur et respect , ils agiront toujours avec douceur , affabilité et charité ; ils souffriront avec patience et bonté les défauts du corps et de l'esprit les uns des autres , et vivront en grande paix et en grande union. En regardant ainsi le prochain avec les yeux de la foi , la charité aura toutes les qualités dont parle saint Paul. Si nous regardons avec les yeux de la chair et avec ses imperfections , nous aurons beaucoup à souffrir, et nous ferons beaucoup de fautes.

^uand nous sommes assurés que celui que nous voyons est le roi, nous lui portons sans difficulté un grand res-^ pect ; et , si nous le perdons de vue ^ nous n'avons plus le même respect et la même déférence : ainsi nous agi-» roDS avec le prochain ^ selon la manière dont nous le eonsidérerons;

5 iV.

Effets de la charité fraternelle,

^our bieii comprendre les effets de la charité frater-

faelle nécessaire dans les communautés , nous nous servi-» irons d'une comparaison que nous avons déjà employée* tomme dans un seul corps , dit saint Paul, nous avons plusieurs membres, et que tou$ ces membres n'ont pas le même emploi; ainsi, quoique nous soyons plusieurs, nous ne sommes tous qu'un seul corps en Jésus-Christ^ el tes membres les uns des autres (1). Or, qu'y a-t-il de plus admirable que l'union qui existe entre les membres d*un corps ? que ne font-ils pas les uns pour les autres ? ils s'aiment sans feinte , ils ne se nuisent jamais ; ils s'entr'aiment 9 se soulagent , ^e défendent mutuellement* L'union est si parfaite, quoiqu'il y en ait un grand nombre , qu'ils ne font absolument qu'un , excepté dans les frénétiques chez lesquels la nature est dans ie désordre. ,

les membifes ne se nuisent jamais : ceux qui vivent en communauté , étant les meml)res d'un même corps ^ doivent apporter le plus grand soin à ne pas se nuire les

(l) Sicùt în oDo corpoiré miilta membra hàbemus omnia aulem mcin-> branon eumdem aclum habent ; ita multi unam corpus sumus in Christoi èinguli autem aller aliénas mémbra. Rom. 12. 5.

TOMi II. 7

T)8 l'homme religieux.

uiis aux autres , ni par pensées , ni par paroles , ni par

act^n.

Prenez bien garde , dit saint Dorothée (1) , de ne faire aucune chose qui puisse causer du déplaisir à irotre prochain , soit par paroles , soit par actions , soit par gestes , soit par votre extérieur , ou de quelque manière que ce puisse être. En voulant montrer ailleurs que la charité fraternelle est préférable à tout , et que pour rien au monde il ne faut la blesser , il dit : Mes frères , quelque affaire qu'il se présente , quelque nécessaire et bonne qu'elle soit, je ne désire pas que vous la fassiez avec inquiétude d'esprit et si elle peut porter le trouble dans votre prochain et blesser la charité que vous lui devez. Je vous le dis encore , quittez tout ce que vous faites , si vous ne pouvez le faire sans vous inquiéter et sans offenser les autres ; il vaut mieux que la chose périsse que la charité. C'est pourquoi , si vous voyez votre frère affligé ou troublé , même légèrement , arrêtez-vous là et n'allez pas plus loin ; je vous l'ai déjà dit , et je ne me lasserai pas de vous le dire , quand je vous le dirais mille fois , laissez tout là : il est plus expédient d'en user ainsi que de vous molester mutuellement. Avez-vous perdu le souvenir de cette sage parole d'un des ancien» Pères ) que notre vie et notre mort dépendent de notre prochain»

Saint Paul disait aux Ephésiens : Bannissez d'entre vous toute amertume de cœur, toute aigreur , toute aversion contre votre prochain , tout sentiment qui vous inspire de la peine à le voir, à lui parler et à lui faire plaisir ; ne donnez pas entrée à la colère qui porte à se venger, à ne pas faire le bien quand on le peut , et même quand on en est prié, mais à faire du mal. Evitez toute

(1) iDslit. 4.

querelle 9 toute contestation 9 toute dispute; fermez la bouche aux médisances , aux paroles piquantes et inju^ rieuses ; en on mot , abstenez-yous de toutes les actions qui blessent la charité et qui ressentent la malice (1).

Tous les manquemens contre la charité prennent naissance dans les pensées de mésestime et de la mauvaise opinion que Ton a du prochain ; parc€ que tout dépend de là ; il faut donc les bannir entièrement , éloigner de notre esprit et de notre cœur tout ce qui peut rendre le prochain vil et abject , ne nourrir que les pensées qui nous le font estimer et aimer, comme nous l'avons dit dans le paragraphe précédent. Quand une imperfection, un vice paraîtront, qu'une action mauvaise aura été faite, si votre esprit est frappé et vous porte à parler mal de celui qui est coupable , soutenez cet assaut qui , il faut l'avouer, est très dangereux , et cause ordinairement la perte d'un homme s'il ne veille beaucoup sur lui-même. Ne précipitez pas votre pensée , réprimez votre langue, arrêtez- vous tout court , et suivez le sage conseil d'Epictète (2). Dites à la' tentation qui vous attaque : Attends un peu ; avant que je pense , que je juge , que je méprise et parle mal, laisse-moi examiner, afin que je sache qui tu es , d'où tu viens , ce que tu veux , et où tu vas. Ayez aussitôt recours , comme à votre refuge assuré , aux grandes considérations de la dignité du prochain ; tenez ferme jusqu'à ce que le combat soit terminé à votre avantage , et que vous soyez sorti victorieux. Ne vous arrêtez pas à ce qu'il y a de vil et de méprisable dans le prochain. Faites ce que vous faites en considérant Jésus -Christ dans le très

(1) OfDDis amariludo, ira et indigoalio , et clamor et blasphcmia toUatur à vobis cum omni maiiûa* Ephea» 4. 31.

(2) Arrian. lib. 2. c. 18.

saint Sacrement de Tautel ; vous ne faites pas attention à la couleur, à la figure , à ce qui frappe yos sens , mais yous allez plus loin , et , avec les yeux de la foi , vous voyez la personne de Jésus-Christ , voilée par les apparences : pénétrez de môme jusqu'à l'ame du prochain, voyez-y l'image de Dieu , les traits éclatans de ses perfections, la gloire admirable dont elle est ornée ^ et les trésors qu'elle renferme.

De plus , pour vous empêcher de nuire à votre prochain , de vous mettre en colère contre lui , de lui dire des paroles piquantes ou d'en médire , figurez- vous que c'est à Jésus-Christ que toutes ces paroles s'adressent ou au moins quelles aboutissent. « Béjouissons-nous ^ dit « saint Augustin , et rendons grâces à Dieu de ce que « non seulement il nous a faits Chrétiens , mais de ce « qu'il nous a encore faits Christ. Comprenez-vous bien , « mes frères , la grandeur de celte grâce de Dieu? ad- « mirez et tressaillez d'aise de ce que nous sommes Jé- « sus-Christ ; car si Jésus-Christ est la tète du corps ^ < nous en sommes les membres , lui et nous composons «tout ce corps et cet homme (l). » C'est dans cette pensée que le saint abbé A polio de la Tbébaïde , avait coutume de dire à ses Religieux , qu'ils devaient adorer les Frères qui venaient les visiter ; parce que , leur disait-il , ce n'est pas eux que vous adorez , votre vénération ne se porte pas sur eux , mais sur Dieu qui réside en eux; et il ajoutait : « Avez-vous vu votre frère? « Yous avez donc vu votre Seigneur et votre Dieu (2). *

(1) Gralulemur el agarous gralias non solùm nos Christianos factos 0686 , scd eliam Chrislum. Intelligilis , Fratres, graliam Dei super dos? admiramini, gaudele, Christus facii sumus ; si enim ilie caput est ; aos membra , tolus ille bomo el nos. Aug, trqft, 21 in Joan,

{!) Pallad. in bist. Laus.

« Puisquenous sommes tous membres de Jésus-Christ, « dit saint Augustin , que nous ne faisons qu'un même « corps avec lui , comment pourriez- vous ne pas offen- « ser Jésus-Christ quand vous offensez un de ses mem- « bjes (l)? » Jésus-Christ lui-même le déclarera haute-> meut devant tout Tunivers au jour du jugement , comme il le dit dans l'Evangile. Saint Dorothée avait gravé profondément dans son cœur ce noble et utile sentiment. Lorsque son cher disciple , saint Dosithée , infirmier de la maison, avait , par fragilité, commis quelques fautes légères envers un de ses malades , qu'il avait manqué de lui rendre un petit service , qu'il lui était échappé une parole un peu rude , il se retirait fort affligé dans sa cellule pour pleurer sa faute , sans vouloir recevoir au-f cune consolation. Les autres frères qui servaient avec lui à-rinfirmerie, après avoir fait en vain tout ce qui était en leur pouvoir pour le consoler, étaient contraints de prier saint Dorothée d'aller le voir pour apprendre de lui la cause de sa tristesse et y apporter remède. Saint Dorothée allait à la cellule de saint Dosithée , il le trouvait assis à terre , le visage baigné de larmes ; eh bien l Dosithée , qu'avez-vous , lui disait-^il? quel est le sujet de vos larmes? Ah! mon père, lui répondait ce saint jeune bomme , je vous demande pardon , je pleure la faute que j'ai commise , j'ai éprouvé un mouvement d'im-t patience contre un de mes frères , je ne lui ai point parlé avec toute la douceur avec laquelle je devais lui parler. Est-il vrai, Dosithée, lui dise^it alors le bon vieillard, que vous êtes en colère, et que vous avez parlé avee émotion à votre frère ? P^'avezrvous pas honte de vou»

(1) Quia membra Chrisli omnes faclisumas , quomodo non pcccas io Cliristum , qui pcccas in menibrum Ch.risli? /Itiy. ser?n. 16. de rerb.

emporter ainsi envers lui? Savez-vous qui il e^t? c'est Jésus-Christ; en l'affligeant , vous affligez Jésus-Christ. .Dosithée ne répondait rien, tenait les yeux baissés et pleurait avec grande amertume de cœur. Si , après avoir repris sa charge , il retombait dans la même faute , il allait de nouveau se cacher dans sa cellule et pleurait. Saint Dorothée allait encore le visiter, et se contentait de lui dire : Qu y a-t-il de nouveau , Dosithée ? avez* TOUS encore affligé Jésus-Christ? vous êtes- vous impatienté , avez- vous parlé trop rudement à quelques frères ? C'est avec cette vue continuelle de Jésus-Christ dans le prochain , avec la pensée de son excellence et de sa dignité , que nous pourrons étouffer et anéantir tout ee qui serait contraure à la charité.

• sv.

Des soupçons et des jugemens téméraires.

Bien n'est plus contraire à la charité envers le prochain que les mauvais soupçons et les jugemens téméraires ; et cependant rien ne semble plus naturel. Quand on entend dire quelque chose à quelqu'un, on est aussitôt porté à le tourner en mal; on donne une interprétation maligne à toutes ses actions , on pense et on juge qu'il n'agit que par des motifs d'ambition ou d'intérêt ^ et souvent on fait un homme coupable d'un crime auquel il n*a pas seulement pensé . Saint Dorothée appelle celui qui est sujet à ce vice , menteur dans son cœur et sa pensée (1); et il dit : Il est prompt à faire des jugemens téméraires ; il ne saurait voir deux frères parler ensemble qu'il ne soupçonne et ne dise qu'ils parlent de

(1) Tnsliu 9.

lui ; s'ils refusent de parler en sa présence , il croit qn'ils se taisent à cause de lui ; si , sans y penser, en laisse^ échapper quelque petit mot , il juge aussitôt qu'on l\ fait pour l'offenser ; enfin , on ne saurait rien faire devant lui qu'il ne le tourne en mal et l'interprète en mau* vaise part ; il ne craint point d'assurer que telle personne agit ainsi à cause de lui , que c'est pour telle ou telle raison, ou tel motif.

11 y a long-temps , dit le même Saint y en parlant de lui-même , qu'étant encore dans le monastère , il me prit envie de connaître par la figure , les gestes ^ le naturel e\ la disposition iijiténeure des hommes , et voici ce qui m'arriva : Une femme passait un j ouï devant moi portant une cruche pleine d'eau; je ne sais comment je me laissai aller à la regarder fixement entre les deux yeux ,. et à soupçonner ensuite que c'était une femme de mauvaise vie. J'éj^ouvai bientôt après une grande peine d'esprit que j 'allai déclarer à l'abbé Jean, mon père spirituel : mon père , lui dis-je , s'il arrive qu'en voyant une actioi^ extérieure d'une personne, ou^eiVi considérant sa figure ,. il me vienne , quoique malgré moi , un soupçon ou même un jugement sur l'état intérieur de sa conscience , que faut-il (pie je fasse? Eh quoi ! mon frère , me répondit-il ^^ si cette personne a quelques défauts , ne peut-elle pa& s'en corriger ? Quel rapport certain peut-il y avoir entre son ame et ce que semblent montrer ses gestes. Puisque vous ne pouve? tirer aucune conjecture de ce qu'elle a,^ dans l'âme par son extérieur, gardez- vous bien de ja-^ j^iais vous arrêter à ces pensées, d'ajouter foi à vos i^upçons , qui sont le plus ordinairement faux ; une fausse règle , quand on s'en sert , fait gauchir les chosea tes plus droites. Cette instruction fit une telle impresijion sur mon esprit , que depuis lors je me défie extrèmeijient de toutes les pensées qui se portent sur le prochain.

Il n'est rien de plus dangereux que les soupçons, sups fout quand ils séjournent quelque temps dans notre es-^ prit ; alors nous nous persuadons que nous voyons des choses qui véritablement n'existent pas ; en voiei un exemple que j'ai vu de mes yeux : Etant encore dans le monastère (c'est toujours saint Dorothée qui parle) , il y avait parmi nous un Frère fort entaché de ce vice y et tellement livré à ses soupçons et à ses jugemens que , quand il s'était mis quelque chose dans l'esprit , et qu'il avait chaussé une fois une opinion, il n'y avait pas moyen de l'en faire revenir. Etant ainsi mal disposé , et son mal faisant tous les jours de nouveaux progrès , il entra un jour dans le jardin dont il av£^it soin , pour voir, comme son humeur l'y portait continuellement , s'il ne découvrirait pas quelque faute dans les Frères. Le démon lui persuada^ qu'il voyait un Beligieux qui cueillait des figues à la dérobée, et les mangeait. Yous remarquerez que c'était à deux heures du matin et un jour de communion. Assuré d'avoir vu commettre cette faute ^ il sort sans b^-uit du jardin de peur d'être aperçu de celui qu'il pensait être où il n'était pas ; à l'heure où tous les Beligieux s'assemblaient pour communier , il épia pour voir ce que ferait celui que son imagination trompée avait vu prendre et manger des figues ; il le vit se laver les mains pour approcher plus décemment des maints autels. Alors il va promptement au Père Abbé dire ce qu'il croyait avoir vu , afin qu'il empêchât ce Frère de communier. L'Abbé fait appeler ce Frère et l'interroge, et après beaucoup de questions découvre la' vérité; alors il ordonne à tous les Beligieux de s'assembler, leur raconte ce qui est arrivé , donne la communion à ce Beligieux injustement accusé , et fait une sévère réprimande à l'accusateur soupçonneux et le prive de la communion. U agit sagement , car il confondit le démon , instigateur

du mal , blâma celai qui l'avait commis , et le guérit des soupçons qu'il avait contre ses Frères. En le réprimandant hautement devant tous , il lui fit obtenir , par la honte qu'il éprouva , le pardon de son péché et la grâce * de ne le plus commettre ;* de plus , les autres apprirent , par cet exemple , à ne s'arrêter jamais à leurs soupçons. Après avoir dit beaucoup de choses sur ce sujet, il nous recommanda à tous de veiller exactement sur nos pensées , de ne laisser naître dans notre cœur aucun soupçon, de ne jamais juger mal de personne; car rien n'est plus contraire à l'esprit de charité. Quoique ce vice soit très pernicieux, il ne laisse pas cependant d'être fort commun parmi les hommes ; il n'y a rien de plus ordinaire que d'avoir bonne opinion de soi et mauvaise opinion du prochain ; de juger en sa faveur et de condamner autrui ; de s'excuser et d'accuser. Cependant il feut se corriger. Quels sont les moyens que nous devons prendre?

Considérons, d'abord, qu'en jugeant de l'intérieur d'une personne , nous blessons les droits de Dieu et sa suprême autorité. Juger autrui, dit saint Jean Climaque, c'est ravir impudemment à Dieu son pouvoir souve-. raîn (1).

On lit dans la vie des Pères du désert, qu'un certain solitaire , portant un mauvais jugement d'un prêtre qui était venu consacrer une hostie et lui donner la communion, entendit une voix qui disait : les hommes m'ont ôté le pouvoir de juger (2). Ce soUlaire apprit par là qu'il ne faut pas , dans les saints mystères, s'arrêter au démérite du prêtre, parce que son indignité n'en diminue ni le mérite , ni l'excellence ; il apprit aussi qu'il ne faut point

juger son prochain et usurper ce qui n'appartient qu'à

(1) Grâdu 4.

(2) Tulerunt sibi homÎDcs judicium meam. /4pud Roswetjd» lib^^ 5. UhèlL 9. n.. 11.

lOG LUOMMË RELIGIEUX.

Dieu seul. Considérons encore que cette facilité à soupçonner et à juger mal du prochain, est la source. d où découle un très grand nombre de maux : de là Tiennent les mauvaises opinions, les mépris, les défiances, les colères , les haines , les yengeances ; et pour celui qui s*y livre , les troubles , les inquiétudes , les sentimens d'orgueil et de vanité qui le portent à se préférer aux autres^ L'abbé Mâches , raconte dans Cassien : qu'il jugeait mal de ses Frères en trois choses : La première , de ce qu'ila se faisaient couper dans la bouche une petite peau qui incommode beaucoup dans ces climats ; il pensait qu'ils prenaient trop de soin à ce que rien ne leur fit peine; U seconde, de ce qu'ils se servaient d'une espèce de man^ teau dans leurs maladies ; la troisième de ce qu'ils bénis-; saient de l'huile qu'ils donnaient aux séculiers qui leur en demandaient , pour leur servir de préservatif ou de remède. Je fus puni de Dieu , dit-il , en ces trois choses : atteint du mal que cause cette pellicule , je fus contraint par la violence de la douleur et l'exhortation des anciens,, de la faire couper ; dans cette indisposition je fus obligé de me servir du manteau dont j'avais condamné l'usage dans les autres ; enfin , ce que je blâmais le plus , je veux dire la bénédiction de l'huile , que j'attribuais à une haute vanité et à une grande présomption , m'est arrivée ; je fus un jour assiégé tout-à-coup par une foule de séculiers qui me demandèrent de cette huile et me forcèrent de leur en bénir ^ J'ai connu évidemment par là que, par un juste châtiment de Dieu , le Religieux tombe dans le&. mêmes fautes qu'il condamne dans les autres, suivant cet arrêt de notre Seigneur : Tfe jugez points afin quevom ne soyez point jugés; car on portera contre vous le même jugement quevous aurez porté contre les autres (1)..

(1) Quibusmilil manifesic comperlum est iisdem causis ac vitiis iiio«.

Nous trouvons encore un exemple frappant de cette véiité , qu'il ne faut pas juger témérairement le prochain, et que souvent ceux qui jugent sont eux-mêmes punis. Saiut Cyoar, prêtre, gentilhomme d'Aquitaine, après avoir édifié son pays pendant quelques années par sa haute vertu ^ prit la résolution de quitter le monde pour se retirer dans la solitude. Il alla dans Tévêché de Trêves où il mena une très sainte vie et fit beaucoup de miracles ; quelques méchans esprits , comme il y en a partout, interprétèrent mal ses actions et surtout sa charité et son hospitalité, parce qull recevait, le mieux qu'il pouvait, ceux qui venaient le visiter , buvait et mangeait avec eux. Ils le dénoncèrent à l'archevêque , nommé Bustique , comme un homme de bonne chère , et qui n'avait* que l'apparence de la vertu. L'archevêque , homme de peu de vertu , croit ce qu'on lui rapporte , sans examiner davantage , parle mal du saint , le persécute , attribue ces miracles h la magie , et lui donne ordre de venir rendre compte de sa vie. Le saint se rend à cet ordre avec une grande humilité et une grande soumission; il se pré-* sente à l'évèque qui lui parle avec beaucoup de hauteur en présence de plusieurs membres de son clergé qu'il avait ressemblé pour cela. Il lui déclara que les miracles qu'on rapportait de lui étaient plutôt l'ouvrage du démon que de Dieu ; que , sous prétexte d'exercer la charité envers ceux qui venaient le voir , il ne songeait qu'à se livrer à son intempérance ; que les Saints n'en avaient pas usé ainsi en affligeant leur corps par les jeûnes et l'abstinence. Le saint répond avec modestie en se justifiant toujours du crime de magie ; au même moment , un

nachum obligari » in quibus alios judicare prxsuropscrit, sccundùm illud : Noliie judicare ut non judicemioi , in quo coiin judicio judicaveri- \'\s , j[udicabiinini« /ipud Sur, 6. Jui,

clerc , nommé Léobigie , entre dans la salle portant entre ses bras un enfant trouTé qui n'avait pas plus de trois jours; il venait à Tévêque, selon la coutume de cette église, pour qu'il ordonnât par qui il voulait que fût élevé et nourri cet enfant. L'évêque saisit cette occasion, et dit devant tous : nous verrons maintenant si les miracles de Cyoar viennent de Dieu ou du démon ;. pour mar'que de sa sainteté, qu'il obtienne de Dieu que cet enfant de trois jours parle et nous dise quels sont ses parens^ Le Saint déconcerté du commandement de son évéque ; mais se confiant en celui qui aide toujours les siens, surtout dans les grandes nécessités, lui demande avec instance son assistance , et commande à l'enfant , au nom de la très sainte Trinité , de déclarer son père et sa mère ; alors cet enfant étend la main vers l'évêque , et le montrant au doigt, dit hautement et intelligiblement, de sorte que tous purent l'entendre : L'évêque Rustique est mon père , et ma mère se nomme Flavie (l). Tous les assistans furent effrayés de cette révélation , et l'évêque encore plus. Il se jeta aux pieds du Saint et connut , mais trop tard, qu'il ne devait pas mal juger de lui. Le bruit de cette affaire se répandit bientôt ; le roi Sigebert fit chasser Rustique de son évêché , au grand contentement de tous , et offrit sa place à saint Cyoar , qui ne voulut jamais l'accepter. Il vécut encore sept ans , toujours mar lade et priant toujours Dieu pour Tévèque Rustique qui l'avait tant persécuté.

Un jour saint François faisant voyage , rencontre ua pauvre couvert de mauvais haillons, son compagnon lui dit : Ne pourrait-il pas se faire , mon Père , quoiqu'il pa|*aiss^pauvre , qu'il soit riche? Le saint, qui avait

(1) Iste est ps(lor meas Rasticus Episcopus , et mater mea Flavia, nuncupatur.

i)E LA VIE DE COMMUIVAUTÉ. 109

bien d'autres seutimens sur le prochain , entra en une sainte indignation et lui commanda d aller se mettre à genoux devant ce pauvre pour lui demander pardon de son mauvais soupçon , de sa parole indiscrète , et de lui donner sa propre robe pour le couvrir; c'est ainsi qu'il le punit.

Il faut considérer , de plus , qu'il n'y a rieti de pluà sujet à l'erreur que les mauvais soupçons etles jugemens téméraires ; on se trompe tous les jours , d'abord parce que l'on ne voit point l'intérieur de la personne , ce qui serait cependant nécessaire pour en bien juger ; ensuite ^ parce que l'homme soupçonne et juge ordinairement des choses , non d'après la vérité , mais selon la disposition de son esprit.

Saint Dorothée (l) donne un exemple de cette vérités Un homme , dit-il , s'est arrêté pendant la nuit à un coin de rue, trois autres passent^ le voient et en juge diversement : l'un croit que c'est un débauché qui attend quelqu'un pour commettre une mauvaise action ; l'autre le prendra pour un voleur qui épie une occasion favorable à son dessein; le ti*oisième jugera que c'est un homme de piété qui a donné rendez-vous à tin de ses amis pour aller remplir ensemble des devoirs de charité. Tous trois ont vu le même homme , dans le même lieu et en même temps; cependant ils n'en ont pas la même idée, parce que chacun a jugé selon son inclination, et*selon l'état de sa conscience. Il est certaines maladies qui gâtent tout ce que peut prendre le malade , et le changent en quelque sorte en leurs principes ; il en est de même d'une ame malfaite et qui a de mauvaises habitudes , elle tourne tout en mal , même les meilleures choses; au contraire^ une ame vertueuse et bien disposée convertit tout en

(1) laslit. 46.

bien , même les choses les plus mauvaises. C'est ainsi qu'un corps robuste et bien composé ne mange rien qui lui fasse mal ; il tire de tout un bon suc et une Ixmne nourriture.

L'homme , ne suivant donc pour Forditaire , dans ses jugemcns , que les préoccupations de son esprit et les affections de sa volonté, s'éloigne fort souvent de la vérité et se trompe presque toujours ; voici un exemple : L*abbé Jean Moscb raconte , dans le Pré spirituel , que le saint vieillard Etienne , prêtre , étant forcé par les médeeins , à cause de quelque infirmité, de manger de layiande, reçut la visite de son frère, homme séculier, mais très vertueux. Gehu-ci fut scandalisé de voir la conduite da Religieux , et un si grand relâchement après une silongae et si rigoureuse abstinence ; en même temps , il entendit une voix qui lui dit : Pourquoi vous scandalisez-vous ? ne savez-vous pas que ce que fait votre frère , il le fait par nécessité et par obéissance? Si vous voulez reconnaître son mérite , regardez derrière vous ; s'étant retourné, il vit notre Seigneur crucifié, et son frère crucifié avec lui (I).

De plus , cette tendance à juger , en nous ouvrant les yeux pour voir les actions d'autrui , nous les ferme pour les empêcher de voir les nôtres. Ceux , dit saiDt Jean Climaque (2), qui sont si curieux pour observer, si prompts à reprendre les défauts de leur prochain , ou- • blient facilement les leurs et mettent peu de soin à s'en corriger. Au contraire , celui qui examine attentivement ses péchés , ne croit pas avoir assez de temps pour les pleurer, et ne s'occupe pas de ceux des autres. J ai vn de véritables pénitens , mais je n'en ai jamais vu un

(1) Cap. 65.

(2) Gradu 10.

DE lA VIE DE COMMtWAUTÉ. 1 I 1

seul en çui j'aie remarqué la moindre trace de médisance ou de jugement dé^savantageux au prochain. Le démon nous excite à pécher, et, quand il n*en peut venir à bout 5 il s'efforce de porter à juger mal ceux qui pèchent, afin de nous faire tomber par ce jugement dans le péché. Le sage vigneron mange seulement les grains de raisin qui sont mûrs, et laisse les verts sans y toucher; ainsi lame sage s'arrête seulement aux vertus qu'elle voit dans son prochain , sans prendre garde à ses vices. Il ne cherche , dit David , que les iniquités , et se tourmente^ et se tue dans ses vaines recherches (1). C'est pourquoi ne condamnez jamais personne , lors même que vous verriez la faute de vos propres yeux , car souvent nos yeux peuvent nous tromper.

Pensez h vos fautes , laissez celles des autres dont vous n'êtes pas responsable , tenez-vous à ce qui vous est utile. Pourquoi vous amusez-vous à éplucher inutilement les actions de vos frères, même à votre préjudice, puisque cela vous est formellement défendu ; ne vaudrait-il pas mieux veiller sur vos propres actions , ce serait votre avantage. Les péchés, d'autrui vous importent fort peu , et ne vous sont connus que par l'attention que vous apportez à les connaître ; les vôtres , dont vous devez être puni si vous n'y apportez remède , vous sont caché» par votre négligence.

Les Pères du désert de Scéthè, s'étant réunis pour délibérer sur ce qu'ils feraient d'un Frère qui avait commis une lourde faute ; chaqun dit son avis. Quand le tour de l'abbé Pior arriva , il ne dit mot , mais sortit du lien ; il alla prendre un grand sac et un petit sachet , il les remplit de sable , puis mit le sac sur ses épaules et le sachet devant lui , il rentra ainsi dans l'assemblée. Les

(1) Scrulalisunl iniqutialcs, dcfcccrunl scrutantes scrutinio. Psal.6^,

112 l'homme ÉELIGIEUX;

Pères , bien étonnés de le voir dans cet état , lui en de^ mandèrent la raison , il leur fit cette sage réponse : Ce grand sac rempli de gracier , que je porte sur les épaules ^ représente mes péchés qui sont en grand nombre et que je jette derrière mon dos pour ne les pas Yoir , pour n'en pas avoir de regret et ne les \)lus pleurer ; ce petit sachet , que je porte sur mon estomac , représente les péchés de mon frère que je tiens devant moi pour les r^arder, les juger et les comdamner; ce n'est pas ce^ fendant ce qu'il faudrait faire ; je devrais mettre tou^ jours mes péchés devant moi pour m'en souvenir^ m'humilier et demander pardon à Dieu , et les siens derrière pour m'en ôter la vue et le soin. Les Pères , ayant entendu ces paroles , dirent tous : Il est vrai ^ c'est ainsi qu'il faut faire ^ et voici le vrai chemin du salut (1).

Un de ces anciens solitaires avait raison de dire : Nous avons assez de quoi pleurer chez nous sans chercher chez les voisins. Un homme ne passerait-il pas pour foii si , ayant perdu son frère ,^ il abandonnait son corps pour aller pleurer sur un mort <pii ne lui serait rien^ Lorsque Dieu frappa les premiers nés des Egyptiens ^ chacun pensait à pleurer son mort et non un étranger (2) ^

Mais peut-être encore avez-vous l'imperfection ou le vice dont vous soupçonnez votre frère. Examinez- vousf bien, dit Sénèque, vous vous trouverez peut-être souillé du vice dont vous blâmez un autre ; vous êtes injuste de vous aigrir contre une faute que commet un grand nombre , et bien mal avisé de juger un défaut que vous partagez (3).

(1) ApHd RosTveyd. lib. 3. n. 136.

(2) Apud Rosweyd. lib. 4. Ubell. 6. n. 7.

(3) Portasse vîlium de quo quereris , si le diligcDler excusseris , in sÎDu tuo est : inique publico irasceris crimini; stuitè tuo. TAl, 1. de Bênef» cap. 28.

DE LA VIE HE GOMMUHrÀlïTE. 113

Saibt Paul disait , avec une bien plus grande autorité t O homme, qui que vous soyez y tfous êtes inexcusable ^ parce qu'en les condamnant vous vous condamnez vous-" même, puisqwe vous faites les mêmes choses que vous tondamnez (I).

Le meilleur et le plus puissant de tous les remèdes ^ est la charité^ qui ne pense pa>s le mal, comme dit saint Paul (2)^ elle inspire toujours au contraire de bonnes pensées sur le prochain , et explique tout en bien. L'ennemi tourne tout en mal , il convertit en poison les meilleures choses dans la personne qu'il hait ; l'indifférent ^ par la corruption de notre nature , est aisément porté à juger mal , l'ami prend tout en bien et interprête favorablement tout ce qu'il voit en son ami ; l'amour que nous nous portons à nous-mêmes en est la preuve;

La charité chrétienne va même -jusqu'à nfe pas s'inquiéter beaucoup d'être trompée ; « la charité a des in- « clinations beaucoup plus fortes^ dit saint Augustin^ « pour bien juger d'un homme que pour en juger mal^ A et ne se tourmente pas si elle se trompe en formant « une bonne opinion d'un inéchant , elle dit quelle perte <c fais-je si je le juge bon (3)?» On assura au célèbre bienheureul Jourdan , second général de l'Ordre de saint Dominique , qu'il s'était trompé en faisant donner une robe à un pauvre qui, selon toutes les apparences, n'était qu'un fourbe : j'aime mieux j dit-il , perdre une robe que la (Charité (4). Le chrétien , dit saint Macaire , doit pren-

(1) Ineicusabilis es , 6 homo, oronis qui judicas ; io quo enim judicas alieram , leipsam condemnas , eademenim agis qus judicas. Rom, 2.1. • (2) Noù cogitât malûm.

(3) Proclivior est , ad bene crcdendnm de liomine quàm ad roalc sjispicandum ; non se multum dolet errare cùm bene crédit eliam de malo ; quid perdo, si credo quia bonus est? August, in PsaU 147.

(4) Malo perdere togam quhm cbarilalem* Kn sa vie»

114 L'HOmiE RELIGIBXX.

(Ire garde de juger mal pergonne, pas même les pédieors publics ; il faut les regarder tous avec une intention simple et innocente , et avec Toeil de la pureté ; il faut tâcher d'acquérir une si grande facilité à bien juger et à ne mépriser personne , que cela devienne comme naturel. On n'est cependant pas obligé de se laisser tromper , mais la prudence , qui doit régler toutes les vertus dans leurs opérations , doit apporter toute la circonspection requise (1).

Prenons donc une résolution ferme et inébranlable de suivre ces avis ^ ne soupçonnons jamais, ne jugeons jamais mal sans des fondemens bien raisonnables , interprétant tout en bonne part y imitant ce saint Religieux dcmt parle saint Dorothée. Si y en visitant les Frères y il entrait dans une cellule en désordre et pleine d'ordures y il disait en lui-même : Oh! que ce Frère est heureux de tenir si peu de compte de l'extérieur , de mépriser ainsi les choses de la terre , d'avoir l'esprit si attaché à celles du ciel , qu'il ne pense pas même à mettre de Tordre dans sa cellule et à la nettoyer. S*il entrait dans une ceUule bien en ordre et fort propre , il disait : Oh ! que ce Frère à soin de la pureté ; en voyant sa cellule si bien en ordre , on sent bien qu'il aime grandement la pureté de l'ame , et que tout est en ordre dans son intérieur. De cette manière , il ne jugeait jamais mal de personne; il ne disait pas : celui-ci est sale et négligent , celui-là a trop de recherchfl, cet autre est étourdi et babillard (2). Un autre Religieux dont il est fait mention dans les Chroniques des Frères Mineurs (3) , disait qu'en entrant en Religion , Dieu lui avait fait la grâce, entr'autres , de ne jamais juger mai,

(1) Hoœil. 15.

(2) [nsiii. 16.

(3) 2. part. liv. 7. ch. 18. S 2.

de ne murmurer contre persomie, de tourner tout eu bien. S'il voyait dans uu monastère une grande et belle église^ des cellules commodes pour les Religieux, s*il leur voyait en abondance des livres, des robes, etc. , quoique cela parût blesser la pauvreté de l'Ordre, il en louait Dieu, les en estimait dignes, sans s'occuper d'autre chose. Mais il est un autre exemple, bien plus ancien et plus authentiques, c'est celui des premiers Chrétiens qui vivaient presque toujours ensemble en communauté de biens et de sentimens , parce qu'ils n'avaient qu'un cœur et qu'une ame; ils faisaient leur salut avec joie et «implicite d'esprit, sans aucun soupçon et aucune défiance (t).

S VL De l'envie.

Puisque la charité doit être l'ame et la vie des Gomimunautés , il est certain que l'envie est un vice extraordinairement pernicieux ; car il est la peste et le poison de la charité. La charité étant de sa nature essentiellement amour, veut et fait du bien. L'envie, au lîeu d'en vouloir et d'en faire , l'empêche autant qu'elle peut ; quand elle voit le bien , ce n'est qu'avec peine et déplaisir , et elle cherche à le détruire de toutes ses forces ; c'est de là qu'elle a pris son nom ; voyant avec regret , avec déplaisir le bien d'autrui (2). L'œil de l'envieux est méchant, dit le Sage (3) , il ne peut voir qu'avec peine la prospé-

(1) Eraot pariler et habcbant omnia communia , cum exaitatione et simplicilate cordis. Act. 2. 44 et 46.

(2) InnduB... invilè videos.

(3) Neqtiara est ocoius invidi. Ecch 14« 8.

Ild t'HOMME RELIGIEUX.

rîté du prochain ; 8emblal)le à Toeil atteint d'ophtalmie / ([ui est offensé par la vue de la lumière et des choses qui jettent de Téclat. Il fait nuit dans Fautre hémisphère lorsqu'il est jour dans le nôtre ; ainsi le bonheur d'un liomme sert de sujet de tristesse et de malheur aux en- > ieux. L'objet de l'envie est le bien d'autrui dont elle fait son tourment. L'envieux , dit un ancien , sèche de dépit en voyant le bonheur des autres (1).

Les frères de Joseph furent horriblement travaillés p£ir ce malheureux sentiment : voyant , dit l'Histoire sainte , que leur père Jacob l'aimait plus qu'eux , qu'il était vêtu d'une bellç robe de diverses couleurs , ils le prirent en aversion et en haine, et ne pouvaient consentir à lui dire un seul mot avec douceur , ce qui leur fit prendre ensuite l'horrible résolution de le tuer (2). De même , Moïse raconte que les habitans de la Palestine , envieux et jaloux de la prospérité d'Isaac et des grandes bénédictions que Dieu versait sur lui , bouchèrent tous les puits qu'Abraham avait creusés , et dont il se servait pour abreuver ses troupeaux. Ils ne nuisaient pas seulemait à Isaac , mais encore à eux-mêmes , puisqu'ils se privaient d'une chose extrêmement utile que ce saint homme avait rendue publique : c'est là le propre de l'en vieux et son juste châtiment; il ne peut porter du dommage à autrui sans s'en faire à lui-même; il est blessé par les mêmes traits qu'il dirige sur les autres. Il est vrai que la gloire du siècle ^ les plaisirs des sens, les richesses , tous les biens extérieurs sont pour les gens du monde des sujets d'envie; mais toutes ces choses ne laissent pas d'entrer à leur manière dans les Communautés. L'envie et la jalousie portent à croire que les

(1) Invidusallerius macrescit rébus opimis. Horat, lih. 1. epist, 2»

(2) Videntes fralres ejus quôd à paire plus cunclis filiis amarelary oderaGil eum , nec poierant et quidquam paciftcc loqui. Gènes, 37. 4«

autres sont plus considérés et plus aimés , mieux partagés ; souvent on croit, par une imagination trompée par Tamour de soi-même que , sans mérite et sans raison , on les fait avancer et qu'on nous fait reculer, qu'on les produit et qu^on nous cache , qu'on parle d'eux et qu'on ne dit pas un mot de nous , qu'on loue et approuve tout ce qui vient d'eux , et qu'on blâme tout ce que nous faisons ; voilà ce qui nous pique. Le Religieux atteint d^e cette funeste maladie, voit d'un œil louche le crédit; l'autorité de son frère , l'estime qu'on fait de lui , les emplois qu'on lui donne , qu'il désirerait avoir , parce qu'il les trouve plus doux et plus honorables que les siens^ tout cela le fâche et le blesse. I>e là une foule de sentvmens déréglés , de paroles inconsidérées, de plaintes , de murmures, de mélancolies, de découragemens et de beaur coup d'autres misères. Il ne fait plus attention que les supérieurs , les personnes sages et désintéressas nç le croient pas capable.de cet emploi ; il ne se rappelle plus que lors même qu'il aurait la capacité suffisante» il n'a été reçu en Religion qu'avec la condition formelle qu'il serait sous ce rapport dans la plus parfaite indifférence.; il a accepté; s'il eût vqulu être employé selon sa fantair sie , à des emplois élevés et cclatans , il n'eût point été reçu. Ainsi quand on le laisse où il est , qu'on ne l'applir que qu'à des emplois qui lui paraissent vils, on ne lui fait point de tort , et la Communauté dans laquelle il vit peut lui adresser ces paroles que notre Seigneur fait adresser à un envieux par la bouche d'un sage père de famille qui rappelait les conditions convenues : Mo^ ami, je ne vous fais point d*inj\AStice, nêtes-vous pas d'accord avec mot? Prenez ce qui vous appartient et re-r tirez-vous sans vous plaindre (1).

(1) Âmicc , noo facto libi iojuriami noooe ex dcnario convenisli' ipQQUin? içllç quod^laum eç)j, el xade. Hatih^lQ, 13.

. C'est le Religieux lui-même qui a fait la loi ^ qui a rendu ce jugement ccmtre lui , il est pris par ses propres paroles (1).

Hais il est encore d*autres cboses auxquelles Fenvieux s'attache j qui lui causent quelquefois de très grandes peines : ce sont les biena de la grâce , les dons de Dieu et les Yertus , lorsqu'il Yoit que quelqu'un fait de grands progrès et avance à grands pas vers la perfection, et que Dieu verse à pleines mains ses bénédictions sur lui. Cette sorte d'envie tente particulièrement les personnes spirituelles qui n'estiment que les biens de lame , et elle est d'autant plus méchante et plus dangereuse , qu'elle s'attaque à de plus grands biens , et que , sans vouloir s'en rendre digne y èÛe voudrait en dépouiller les autres. Sainte Euphrasie^ princesse douée de toutes sortes de perfections , et proche parente de l'empereur Théodose^ le- Jeune , avançait d'une manière étonnante en vertu et en sainteté dans le monastère de la Thébaïde , où elle était BeUgieuse. Une de ses compagnes , nommée Germaine, fille d'une basse naissance , ne cessait de la tourmenter et de la persécuter ; elle parlait mal d'elle aux unes et aux autres , elle lui disait à elle-même que toute sa dévotion n'était que grimace ^ que toute sa vertu n'était qu'hypocrisie, qu'elle ne faisait tout cela que pour être un jour abbesse ; mais qu'elle ne le serait jamais. La Sainte , au lieu d'être blessée d'un tel outrage , par une personne de cette condition , se mettait à genoux devant elle , lui parlait avec grand respect , la suppliait de lui pardonner et de prier Dieu pour elle (2).

Cassien raconte une chose vraiment diabolique , de la part d'un Religieux paresseux qu'il avait connu ; il ne

(1) Hoc estjudiciomtuum, quod decreTisti. 3. Beg. 20. 40.

(2) Apud Sur. 13. Mart. etRosveyd. lib. 1. in ejas vit. cap. 20.

pouvait souffrir que les autres fissent mieux que lui et travaillassent davantage : il allait les visiter pour les d^ tourner de leur travail, et tâchait, par des plaintes et des murmures , des paroles artificieuses et de mécbans conseils , de refroidir leur ferveur , et de les retirer du chemin de la vertu; il allait même jusqu'à leur persuader , par beaucoup de raisons fausses et malicieusement eontrouvées , que y pour leur contentement et leur salut^ ils seraient beaucoup mieux dans un autre monastère qu'il leur nommait; il leur disait que lui-même avait conçu le dessein d'y aller pour la même raison ; il liait partie avec celui qu'il avait abusé, prenait le jomr et l'heure pour exécuter leur dessein , lui assignait le jlieu où il devait Tattendre , en l'assurant qu'il ne manquerait pas de se rendre à point nommé; mais le trompeur et le méchant ne sortait pas du monastère , et le pauvre fuyard y honteux et confus de sa sortie , n'osait plus y retourner (1). Il faut être bien méchant pour ep venir là, et c'est pourtant jusqu'où l'envie peut pousser un homme. Voyons maintenant quels sont les moyens^que nous avons à prendre pour ne pas tomber dans un vice si détestable.

Il faut se rappeler que la charité n'est pas envieuse » comme dit saint Paul (2). Bien n'est plus opposé k l'envie : la charité ne s'applique qu'à faire du bien , et l'envie ne s'applique qu'à Tempécher et à le détruire. U faut considérer ensuite que ce vice est si hideux , cause tant de dommages qu'il inspire l'épouvante quand on le regarde un peu de près. C'est un de ces vices qu'on cache le plus qu'on peut , qu'on ne veut ni reconnaître , ni avouer > parce qu'on sent que c'est la marque d'un

(i) Cats. Hb. 10. cap. 20.

(2) CbariUs non aBmalaUu.

120 'l*homm£ religieux.

esprit tU et abject, qu'on ne trouve jamais dans une «me noble et généreuse ; c'est un yice qui porte toujours sa peine airec lui, et qui se punit lui-même. L'en\ieux ne peut jamais jouir d'un sommeil tranquille , son ame , tourmentée et agitée, YcUle toujours ; il Toit les succès des hommes , il lui semble qu'on lui a dérobé ce qui lui appartenait ; cette vue contracte tous ses membres , irrite toutes les facultés de son ame, il veut saisir sa victime, il veut en quelque sorte lui infiltrer le mal , mais il est saisi lui-même et devient son propre supplice (1).

L'envie, dit saint Bernard , est la teigne de Famé (2) ; elle la ronge comme la teigne ronge le drap et la rouille le fer ; ce vice est son propre bourreau ; il se déchire dès cette vie en atten4ant l'horrible punition qui lui est ré-* servée dans l'autre ; car si la charité est oe qui mérite le plus la récompense et la gloire des bienheureux au ciel , û elle est sur la terre la marque du christianisme , la vertu particulière des chrétiens , celle qui leur est commandée par dessus tQutes les autres , il faut en conclure que l'envie , qui est sa plus grande ennemie » est de tous les vices le plus horriblement châtié dans l'enfer. Nous allons citer des exemples bien capables d'inspirer la terreur.

Saint Benott , au rapport de saint 6régoire-le-6rand , entraînait toute l'Italie par la force de sa sainteté et de ses miracles ; l'odeur de ses vertus se répandait partout ; une grande multitude de personnes voulait suivre le genre de vie qu'il avait embrassé ; mais comme il arrive prdinairement que les méchans envient aux bons les

(1) Non fruitur somi^o vigiianlibus excita çaris , Sed videt iogratos, intabescilque videndo Succcssus hominum , carpitqae et carpitur anà , Suppliciumque suum est. Ovid* 2, Bfeiam»

(2) Est apimi lioca. S. Bern. de iniêr, cfomo cap, 42.

DE LA VIE DE COMMUNAUTÉ. 12 i

vertus qu'ils ne peuvent avoir , un homme nommé Florent , devint jaloux de la réputation et des succès de saint Benoit. Entraîné par cette passion, il chercha de toute manière aie traverser et à le persécuter : il parlait mal de lui , décriait sa conduite et empêchait , autant qu'il pouvait, qu'on le visitât. Voyant que, malgré ton? tscsi efforts , il ne pouvait réussir dans ses desseins , que la renommée du Saint et le nombre de ceux qui se rangeaient au service de Dieu sous sa direction , croissait de jour en jour, son envie s'irrita davantage, il ne '{tut supporter cette gloire éclatante et le pouvoir de saint Benoit ;- il pensa que son autorité était la ruine de la sienne , et prit la résolution de le faire mourir ; et pour cela il lui envoya , comme par aumône , un pain empoisonné. Le Saint le reçut avec action dé grâce ; mais connaissant le danger par une inspiration divine , il commanda à un corbeau , qui venait tous les jours d'une forêt voisine à l'heure du diner pour recevoir delà main de saint Benoit sa nourriture , de porter ce pain dans un lieu où aucun honune ne pût le trouver. Le corbeau ouvrit le bec , étendit les ailes en croassant autour du pain , comme pour dire qu'il voulait bien obéir , mais qu'il craignait le danger *, le Saint lui donna courage , lui dit de le prendre sans crainte , et de le porter où il avait dit. Le corbeau obéit et revint trois heures après auprès du Saint qui lui donna sa nourriture accoutumée. Saint Benoît fut plus affligé de la malice de Florent que du mal qu'il av^it voulu lui faire ; mais l'envieux n'en demeura pas là, et voyant qu'il n'avait pu ôter à saint Benoit la vie du corps , il voulut attenter à celle de son ame et à celle de son disciple. Il exposa dans un jardin qui répondait aux fenêtres de leurs cellules , des filles débauchées qui , par des postures indécentes , les provoquaient ^u mal. Saint Benoit pensa alors qu'il fallait çédeiç à

122 l'uomm£ religieux.

I envie et se retirer ailleurs ; il sortit avec quelques Be- Jigieux et en laissa d'autres pour conserver ce qu'il avait Mti. Il n'avait pas fait quatre lieues que Haur, son disciple , lui envoya un serviteur pour lui annoncer qu'il revint au plutôt , que Dieu se montrait visiblement son protecteur , qu'il avait tiré vengeance de celui qui le persécutait y qui avait été écrasé par le plancher de la chambre où il était. À cette nouvelle , ]e saint homme fut touché d'une vive douleur et versa des larmes , soit parce que ce malheureux était mort dans la disgrâce de Dieu ^ soit parce que son disciple s'en était un peu réjoui , il lui imposa même une pénitence pour lepunirde cette faute(l). Nous lisons le second exemple dans la vie de sainte Elisabeth 9 reine du Portugal. Son mari , le roi dom Louis y conçut quelque soupçon sur sa vertu , à cause des rapports que lui avait faits un gentilhomme , son confident ^ qui portait envie à un gentilhomme sage et vertueux ^ officier de la reine. Le roi , ajoutant trop légèrement foi à la calomnie de ce méchant, prit la résolution de faire mourir secrètement ce gentilhomme accusé ; il monta le même jour à cheval j et passant dans la campagne par un lieu où on allumait un fourneau , il appelle les chaufourniers et commande de jeter dans leur fourneau , pour le faire brûler tout vif , celui qui viendrait leur parler de sa part, parce qu'il méritait bien ce châtiment , les chaufourniers promirent d'obéir. Le lendemain , dè& le grand matin , le roi leur envoya le gentilhomme de la reine ; mais Dieu qui est un juge équitable et qui n'a-> bandonne jamais les justes , prit soin de l'honneur de la reine et de l'innocence du gentilhomme. Celui-ci , pasT saut devant une église , prit la résolution d'entendre le reste d'une messe qui se disait et deux autres après.. Lf3

(1) Lib. 2. Dialog. eap« S.

roi , désirant ardemment savoir si son ordre avait été exécuté, envoya le gentilhomme accusateur et envieux pour demander des nouvelles. Celui-ci part en diligence et dit aux chaufourniers qu'il vient de la part du roi. Sans écouter d'autres paroles , ceux-ci le prennent et le jettent dans le feu , où il fut bientôt réduit en cendres. Peu de temps après , le gentilhomme de la reine arrive et leur demande s'ils avaient exécuté les ordres du roi. Oui, répondirent-ils , et si vous fussiez venu quelques instans plus tôt , vous l'eussiez vu de vos propres yeux. L'officier de la reine revint rendre compte de sa commission ail roi , et lui dit où il s'était arrêté. Dom Louis , ouvrant les yeux à cette assistance particulière et miraculeuse de Dieu , perdit toute la mauvaise opinion qu'il avait con^çue de sa femme et de ce gentilhomme » et conçut la plus haute estime de leur vertu. C'est ainsi que leur inno-< cence fut protégée et l'envie punie ( l ) .

Mais que faut-il faire pour guérir une ame tourmentée contre soi par l'envie? Il faut considérer d'abord que celui qui est tourmenté par ce malheureux vice est comme un malade atteint d'une maladie qui peut devenir mor^ telle, pour lequel il faut avoir une grande pitié; il faut ensuite prier pour lui , lui faire tout le bien qu'on peut ; de cette manière on amasse des charbons ardens sur sa tête (2) qui brûleront sa malice , et par le sentiment intélieur que vous aurez montré à Dieu , vous ramènerez l'envieux à la charité» Mais il est des personnes qui font tout le contraire ; elles se glorifient d'être l'objet de l'envie et suivant ce faux principe , qu'il vaut mieux être l'objet de Tenivie que de la pitié , elles prennent plaisir à faire

(1) Chron. des Mio.^ tom. 2. liv. 8. ch. 28. $. 1.

(2) Hoc enim facieas , carbooes ignis congères super caput ej us. flm, 12 20.

paraître ce qui blesse les envieox , pour leur faire plus de peine et les irriter davantage.

Nous ayons tu ce que sainte Eupbrasie fit à Germaine» saint Benoit à Florent ; saint Grégoire de Nazianze céda de même à Tenirie des évèques d'Orient , quitta le si^ de Gonstantinople pour se réduire à la yie privée et donner quelque repos aux esprits mal faits que troublait sa présence. L*abbé Pasteur étant yenu babiter l'Egypte, établit sa demeure près d'un solitaire fort renommé ejt qui recevait beaucoup de visites. Tout le monde aban^ donna ce solitaire pour suivre l'abbé Pasteur, qui acquit bientôt un très grand crédit. Ge solitaire , vivement piqué et transporté d'envie , commença à parler mal de lui , et à faire tout ce qui était en son pouvoir pour loi ôter sa réputation. Ayant appris cela, l'abbé Pasteur homme très saint , dit à ses Religieux : Que ferons-nou8? notre présence donne de la peine à ce bon vieillard qqi est un saint personnage , et le monde qui le quitte pour venir à nous , nous met mal dans son esprit ; prenons avec nous quelques provisions, allons le trouver pour nous réjouir avec lui ; ce témoignage d'affection étouf*fera peut-être la mauvaise bumeur qu'il a contre nous. Ils arrivent à sa cellule , frappent à la porte ; le disciple du solitaire vient au bruit et demande qui frappe ; on répond que c'est l'abbé Pasteur qui demande la bénédic-r tion du saint Abbé. Le disciple répond que le solitaire n'avait pas le temps de la lui donner, et qu'il ferait bien de s'en retourner. L'abbé Pasteur tint bon et dit qu*ij ne s'en retournerait pas qu'il n'eût obtenu cette grâce de lui. Gette humilité, et cette patience touchèrent le soli<r taire ; il fit ouvrir à l'abbé Pasteur et à ses disciples , les reçut avec affection et leur donna le baiser de paix, pasteur fit décharger les provisions qu'il apportait , les ^lontra ^u solitaire , et ils firent ensemble leur petit (ei9>

DE LA VIE DE COMMUA AUli. 125

tin avec joie. Le solitaire dit alors à ses hôtes : J'avais entendu dire beaucoup de bien de vous ; mais d'après ce que je vois , On ne m'a pas dit la centième partie de ce qu'on deyait me dire. Ils contractèrent entr'eux une étroite amitié , et C'est ainsi que Tenvie de ce solitaire fut guérie (l).

Gésarius raconte qu'un Religieux de son Ordre, se Yoyant poursuivi par l'envie qu'un autre lui portait , prit la résolution de prendre soin de lui : il faisait son lit , nettoyait ses habits , faisait sa chambre et lui rendait toutes sortes de services. Par cette conduite , il vint à bout de le fléchir et d'en faire son ami (2).

G est ainsi que les justes se rendent vainqueurs de leurs ennemis : Ne vous laissez pas vaincre par le mal , dit saint Paul, mats triomphez du mal par le 6ten(3).

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