‹ L'homme religieuxChapitre 8 sur 31 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Des paroles contre la charité.

Nous entendons par des paroles contre la charité toutes celles qui peuvent blesser cette divine vertu , et surtout la médisance par laquelle on porte atteinte à la réputation du prochain , et on le blesse dans son hoiftieur . Ce vice ne règne malheureusement que trop dans les communautés ; c'est un défaut des plus conunmuns ; on croirait qu'il y a une certaine liberté de parler des défauts des autres , de ne cacher aucune des fautes qu'on voit commettre , on en parle en particulier, on en parle en public , secrètement d'abord avec une personne, et

(1) Apud Roswejd. Hb. 3. n. 93.

(2) Lih. 4. mirac. cap. 26.

(3) Noli iiiDcik malo , sed vince in bono malum. JRom, 12. 21.

sans retenue avec plusieurs. Ce serait une.ehose vraiment miraculeuse , si , dans une communauté , une personne avait échappé aux morsures de la médisance , si elle n'ayait donné sujet à quelques plaintes , ou s'il se trouvait une personne qui n'ait jamais commis quelque faute, ou grave ou légère sur cette matière.

Saint Bernard traitant ce sujet , dit : Je trouve presque partout , dans les communautés religieuses , des personnes qui s'appliquent à étudier avec curiosité les actions des autres, même les bonnes , non pour les imiter, mais pour les blâmer ; elles se lient entr 'elles pour le faire plus aisément , et contractent de très mauTaises amitiés pour apporter la discorde dans la maison ; elles se rassemblent pour parler des autres , se communiquent mutuellement leurs idées , tant est grande la démangeaison de médire et d'entendre ceux qui médisent (l). Le même Saint distingue deux sortes de médisans : ceux qni médisent ouvertement et sans crainte , et ceux qui le font avec déguisement et artifice , préparant d'abord les esprits à entendre plus aisément et à croire plus sûrement le mal qu'ils yeulent dire d'une personne , par quelques paroles de louanges , ou d'une affection simulée. Les premiers , dit saint Jean Climaque (2) , ressemblent à une fiUe débauchée , qui pèche sans aucune honte , et les autres à une fille qui ne vaut pas mieux , qui commet le crime en secret et avec quelque retenue en apparence.

La médisance prend souvent sa source dans la haine

(1) Ubique peoè in choro adolescenlularum taies inveoio i quae acla sponsae curîosè observent , derogandi , non imilandi causa : ineunt familiaritatcm ad maledîcendam , concordes ad discordiam conciliant in- 1er se inimicissimas amicitias , et pari consentane» indigniiaiis affecta celebratur odiosa coiiatio. Tania est libido delrahendi audiendive de- Irahenlem. Serm, 24. in Cani.

(2) Gradtt 10.

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qa*oii a pour une personne ,' dans Tenyie qu'on Ini porté, plus souvent encore dans Torgueil ; car en faisant connaître les fautes d'autrui , on a toujours un sentiment secret que Ton n'est pas coupable ; on s*élève d'autant de degrés sur le prochain qu'on cherche à l'abaisser en faisant connaître ses défauts. Quelquefois ce penchant à la médisance vient d'une certaine facilité à parler, d'une intempérance de langue à laquelle il semble qu'on ne peut pas résister, et , comme notre nature corrompue est plus portée à voir le mal que le bien , il échappe toujours une foule de paroles qui blessent et souvent déchirent» Mais de quelque côté que vienne la médisance , elle est toujours l'ennemie de la charité (1). Elle attaque la reine des vertus , dit saint Bernard , bien plus particulièrement et avec beaucoup plus d'àpreté que les autres vices. D'abord celui qui parle mal de son frère montre qu'il ne l'aime pas et qu'il n'a pas la charité ; et ensuite que peut-il prétendre par sa médisance ? Attirer la haine ou le mépris sur ceux dont il médit. La langue médisante blesse donc la charité, l'anéantit, autant qu'il est en son pouvoir, dans ceux qui écoutent et même dans ceux qui sont absens , auxquels ce qui a été dit peut être rapporté (2). J'ajoute que la médisance offense Dieu qui est la charité par essence , et a quelque chose de l'impiété et du blasphème. Si l'on parle mal de quelque défaut du corps ou de l'esprit où il n'y a pas de péché , on condamne Dieu, on contrôle son ouvrage, on l'accuse d'ignorance ou d'impuissance, ou de défaut de bonté. On ne comprend pas qu'il est impossible de juger les desseins de Dieu , que tel homme doit être disposé

(1) Graducît. 10.

(2) Ferit ergo charitatem in omnibus qui sa audiunt, lingua maledica, et quantum in se est, necat fundilns et exiinguit.

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de telle manière de corps et d'esprit , afin qu'il en tif6 sa gloire et qu'il élève cet homme au degré de béatitude qui lui est destiné ; nous ne voyons que des détails j Dieu voit Tensemble.

Il faut donc apporter tous les soins possibles pout* extirper des communautés ces deux petites racines de la médisance , et bannir à jamais cette funeste liberté malheureusement si commune de parler des défauts d'autruii Voyons quelles sont les raisons qui doivent nous faire concevoir la pins grande haine de ce vice.

Le péché de médisance est mortel de sa nature; il attaque directement la principale de toutes les vertus du christianisnie , celle qui en est Famé , je veux dire la cha-^ rite ; c'est pour cela que Dieu a ce vice en horreur » et qu'il le punit avec la plus extrême rigueur ^ parce qu'il ne veut pas le voir dans ses enfàns. Ta langue , dit Dieu^ prépare tous les jours l'injustice ; c'est un rasoir tran* chant qu'aiguise la fraude; tu as préféré le mal au bien^ le langage de l'iniquité aux paroles de la justice. Langue perverse, tu n'as aimé que les paroles de ruines j que les paroles de désolation ( l). Ce vice demeurera-t-il impuni? Dieu n'en tirera-t-il pas vengeance? Ecoutons le Pro-» phète i Le Tout-Puissant te détruira pour toujours , il t'enlèvera , il f arrachera de ta demeure , il te dèraci^ nera de la terre des vivans. Quelle sera ta récompense? quel fruit recueilleras-tu ^ langue de mensonge? mes flè-^ ches sont perçantes^ elles dévorent comme la flamme (2)*

(1) Tola die injuslitiam cogiîavit Uogua laa ; sicat novacola acula fe« cisli dolum. Diiexisti malitiam saper benignitalem , iniquitatem magîs qaàtii loqui aequitalero , dilexisli omnia verba pracipitalioois , lingua dolosa. Psal. 51. 3.

(2) Propterca Deus destruel te io finem. Qui Jelur tibi , aut qirîd apponaïur tibi ad linguam dolosam ? sagiltae potentis acat» cani carbo- Dibus dcsolatoriis. Psah 116. 3.

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Dien verse sur les médisans le vase de sa fureur. lis mangeront leur langue , dit saint Jean, de douleur et de rage (1).

La médisance est la source d'un très grand nombre de maux, et des maux les plus affreux. Interrogé sur ce qu'il pensait de ce vice et de cette liberté que Ton prend de parler mal du prochain , Tabbé Âgathon répondit , qu'il comparait ce vice à un furieux embrasement qui fait fuir tout le monde et tomber tous les fruits des arbres voisins (2). Il n'y a rien, ajoutait-il, de plus dangereux dans une communauté que cette licence désordonnée de parler les uns des autres ; c'est une source boueuse d'où découle une très grande quantité de vices et de péchés. Le vice de la médisance » disait saint François à ses frères , est l'ennemi de la charité , il est abominable devant Dieu , parce que le médisant se nourrit du sang des âmes, et qu'il tue d'un coup de langue comme d'un coup d'épée (3). La méchanceté du médisant est beaucoup plus grande que celle du voleur , parce que la loi chrétienne, qui s'occupe si fortement de l'amour du prochain, a bien plus soin des âmes que de la bourse. Les médisans qui parlent mal de leur supérieur , de leurs Frères , ou de la religion , sont de la race de Gham , troisième fils de Noé , qui , au lieu de couvrir la nudité de son père , s'en moquait; il en fut maudit. Les médisans sont maudits de Dieu. Le médisant qui ne se plaît qu'à voir et qu'à parler des défauts des autres , ressemble à des pourceaux qui n*ont pas de plus grand plaisir que de se vautrer dans la boue et de manger des ordures.

Saint Bernard les compare aux petits renards dont

(1) Coromanducaverunt Hnguas suas prae dolore. /4poc. 16. 10,

(2) Insiit. 4.

(3) Opusc. S. Franc, (om. 3. coUat. 19.

il est parlé dans le livre des Gantiqaes, qai gâtent leê vignes , et que FEpoux veut qu'on détruise (1 }. Le médisant artificieux et secret est un renard très méchant qui cause beaucoup de ravages dans une maison (2). Charlesle-Gros disait, avec beaucoup de raison : un médisant brouille tout. Et le Saint-Esprit nous le dit encore dans l'Ecclésiastique avec bien plus de clarté et de force : le médisant est terrible dans une ville (3). U dit ailleurs : Celui qui médit en secret, ou V homme à deux languê$ sera maudit ^ parce qu'il troublera une multitude de personnes qui ont la paix. La langue d'un tiers en a ébranU plusieurs , et les a dispersés de peuple en peuple. Elle a détruit les villes fortes et opulentes , elle a renversé U$ maisons des grands^ elle a détruit la gloire des peuplée, elle a dissout les nations les plus fortes. La langue d'un tiers à fait bannir les femmes fortes, et les a privées de

leur labeur La plaie que fait le fouet est une meur^

trissure ; mais la plaie que fait la langue brise les or. Plusieurs ont péri par le tranchant de Vépée ; mais le plus grand nombre sont morts par leur propre langue. Heureux celui qui est à couvert d'une langue perfUls, qui n'a pas attiré sur soi sa colère, qui n'a pas subi son joug et n'a point été chargé de ses liens. Car son joug esi un joug de fer, etses liens sont des liens d'airain.... Elle sera déchaînée contre eux comme un lion ; elle les déehi' rera comme un léopard. Environne tes oreilles d'une haie d'épines; n'écoute pas la langue perverse ; mets à ta bou* che une porte et des verroux; fonds ton or et ton argent , et fais une balance pour tes paroles, et un frein solide pour ta bouche. Et sois attentif à ne point pèche** par la

(1) CaDl. 2. 13.

(2) Pessima vulpes , occullus delraclor. Serm. 63. in Cani.

(3) Terribiiis est in civilale sua homo linguosus. EccH. 9. 25.

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