‹ L'homme sauvageChapitre 5 sur 26 · I.ES CHASSEURS · texte numérisé non relu

I.ES CHASSEURS

sa volonté, être disséminé par les vents et les courants sur la surface du globe, d une manière analogue à celle qui, encore aujourd’hui, propage au loin un grand nombre d'espèces végétales et animales.

« 11 n’y a entin aucun motif de s’étonner ou de douter que, pendant la série des siècles requis pour que certains groupes de la race humaine atteignissent à ce haut degré de civilisation qui permet au marin de traverser, avec sécurité et dans toutes les directions, l’étendue de l’Océan, — le reste du globe ne soit devenu la demeure de tribus errantes de sauvages, vivant de chasse eide pèche. »

Un autre rameau, détaché vers l’Occident, semble avoir fourni à notre Europe ses premiers habitants.

De loin en loin, dans les plaines immenses qui se déroulent des flancs de l’Oural à ceux des Alpes et des Pyrénées, un tombeau de gazon mis à jour, un repaire caverneux fouillé, révèlent par les ossements trapus, les crânes ravalés, les armes de quartz ou de silex qu’ils renferment, l’antique existence d'une race éteinte sans laisser d’héritiers sur le sol où elle a passé. Ainsi se trouvent confirmées les traditions conservées parmi les nomades du Lapmark, qui racontent à

l’étranger assis aux foyers de leurs tentes enfumées, que leurs tribus n’ont pas toujours erré entre d’àpres rochers et des fondrières glacées ; mais que leurs aïeux habitaient à une époque immémoriale des climats plus doux et des terres plus fertiles, en ont été dépossédés, puis refoulés pied à pied vers le nord par les invasions de peuples plus jeunes et plus puissants.

Quelles que soient les dissemblances que des siècles non encore calculés, les habitudes d’étre, les rayonnements du sol et de l’atmosphère aient creusées enlre les restes des populations du premier âge; qu’ils végèlent sous les brumes glacées des terres arctiques ou sur les gradins brûlants de la haute Afrique ; qu’ils parcourent les plaines altérées de l’Australie ou se glissent sous les voûtes humides des forêts du Malagrosso et du Para, partout la contemporanéité de leurs origines se trahit par des caractères communs.

Partout leur existence est celle du chasseur: ils errent en petits groupes d’un lieu à un autre, le long des cours d’eau ou sur les grèves de l’Océan, dans les profondeurs des bois ou à travers les hautes herbes des savanes, sans autre mobile que la recherche de leur nourriture quotidienne, dont la nécessité impérieuse a pu, dans des conditions favorables, développer leur instinct, mais a dû, à

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la longue et dans des conditions adverses, l’émousser en l’absorbant.

L’homme, à cette époque, vit encore à la manière des animaux ; comme eux il cherche sa proie, la combattant, la dévorant, et, ravalé souvent audessous d’eux par les besoins impérieux et la misère, n'hésitant pas à se faire celte proie parmi ses semblables eux-mêmes.

Le cannibalisme hideux, dont les historiens de l’antiquité ont accusé plusieurs peuplades de l’Europe et de l’Asie, est encore aujourd’hui une ressource alimentaire, aussi bien pour les Cafres ruinés parla guerre que pour les Américains du Maragnonet les Endainènes du Grand Océan. C’est une horrible inspiration de la vengeance et de la superstition pour beaucoup d’autres peuplades des deux continents et du monde maritime.

Des observations irrécusables des missionnaires anglais et français qui résident depuis un demisiècle dans le sud de l’Afrique il résulte que, poulies peuplades depuis longtemps pastorales et agricoles de ces régions (Cafres et Béchuanas), le retour à la vie d’hommes de proie, d’anthropophages enfin, se fait avec une désespérante facilité. Il suffit qu’une tribu ait été dispersée parla guerre, ail ôté dépouillée de ses troupeaux, pour que les groupes épars qui la constituaient se trouvent dans

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l’alternative de mourir de faim ou de vivre de chair humaine. « Aller manger de l’homme! »

est une expression qui remplace parmi ces populations le væ victis de l’antiquité classique.

En 1820, un déplacement violent des populations du bassin du Limpopo amena jusque sur les confins de la colonie du Cap une véritable invasion de barbares, qui peut donner, des premiers grands mouvements de peuples dont l’Europe a gardé le souvenir, une idée plus exacte que celles que nous puisons dans les historiens classiques. Ce torrent dévastateur fut refoulé vers le nord par les armes des colons, mais de son flux et de son reflux il inonda les contrées intermédiaires, qui furent pendant plusieurs années le théâtre de massacres et de dévastations.

' « Les champs restent inculles, dit un témoin

oculaire, et la famine vient ajouter ses horreurs à celles de la guerre. Des populations enlièi es succombent à ce double fléau. Les liens du sang et de l’amitié se relâchent et finissent par être entièrement méconnus. Chacun se livre au meurtre et au pillage. Enfin il se forme dans les montagnes des associations de cannibales qui, n’appartenant à aucun parti, prélèvent sur tous des victimes. Nous avons fréquemment visité les antres où ces misérables s’étaient établis. On y foule une couche

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épaisse de crânes à demi rôtis, d’omoplates, d’os concassés. On observe encore d’immenses taches rouges dans les recoins les plus reculés de ces repaires. C’est là qu’on dépeçait les chairs; le sang a pénétré si avant dans le roc que la trace ne s’en effacera jamais 1 ! »

L’homme, tout le constate, s’est élevé bien lentement au-dessus de l’animalité. On voit par quelle pente rapide il s’y replonge.

Nous trouvons dans le même auteur un récit d’une visite à ces hommes des cavernes, nos contemporains, récit qui pourrait, croyons-nous, élucider l’histoire de ces autres troglodytes, dont la science moderne veut faire les aînés de notre race :

« Je fus député par Makara, le chef de mon

village natal, pour racheter une de ses femmes tombée au pouvoir de ces cannibales. Il nous remit six bœufs pour sa rançon. Nous partîmes à 1 aube du jour et arrivâmes à notre destination comme les ombres des montagnes s’allongeaient dans la plaine. Les cannibales auxquels nous avions affaire avaient établi leurs gîtes dans une immense caverne entourée de fourrés épineux et de rochers éboulés. Quelques femmes qui rentraient à ce repaire, en portant sur la tête des

1 E. Casalis, les Bassoutos. Taris, 1859.

paniers pleins de racines, nous apprirent que la jeune captive que nous désirions Yamcner à sa famille vivait encore, et nous assurèrent que nos bœufs seraient reçus en échange. Ces paroles nous donnèrent un peu de courage. Nous gravîmes, sans trop d'hésitation, la pente rapide qui conduisait à l’antre des anthropophages. Mais à peine fûmesnous arrivés que nos jambes commencèrent à trembler et qu’un froid glacial parcourut nos membres. Ce n’étaient partout que crânes, mâchoires, ossements brisés. Une femme découvrit un pot placé sur le foyer, et nous vîmes s’élever une main gonflée par la cuisson.

« Les hommes, nous dit-on, étaient allés à la chasse. Nous ne tardâmes pas à comprendre ce que signifiaient ces mots. Ils arrivèrent bientôt, armés de massues et de javelines, poussant un captif devant eux’ et lui criant : « Ouali ! ouah ! » comme font les Bassoutos lorsqu’ils conduisent un troupeau de bœufs. Ce captif était un jeune homme grand, bien fait, d’un beau visage. Il marchait d’un pas ferme. On le fit asseoir au centre de la caverne. 11 nous entendit, mais sans 'paraître y faire attention, expliquer l’objet de notre venue. Quelques instants après, on lui passa un lacet autour du cou et on l’élrangla. Je cachai ina tète dans mon manteau, mais lorsque je supposai que

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ce pauvre jeune homme était mort, je me découvris pour ne pas offenser mes hôtes. Le dépècement se fit de tout point comme si c'eût été une pièce de gros bétail. Nous eussions bien voulu repartir aussitôt, au risque de nous égarer pendant la nuit, mais on nous dit qu’il fallait attendre jusqu'au lendemain. Force fut donc de nous résigner. Nous puisâmes quelques poignées de farine rissolée dans nos sacs de voyage, bûmes un peu d’eau, puis nous nousblottîmes dans nos manteaux, aussi près ([ue possible les uns des autres.

«Longtemps a vaut que le coq chantât , nous fûmes réveillés par un bruit affreux. C'était une femme aux prises avec son mari. Plusieurs cannibales étaient accourus. La malheureuse les suppliait d’avoir pitié d’elle. J’entendis répéter plusieurs fois ces mots : « Elle est incorrigible, il faut la manger! — Mes seigneurs, mes pères, criaitelle, ne me tuez pas, je vous serai soumise ! » On se consulta pour savoir s’il fallait l’épargner. Je tremblais de tout mon corps. Enfin on la lâcha, et je ne pus m’empêcher de penser que l’abondance de vivres qu’avaient ces misérables ne contribuait pas peu à les adoucir dans ce moment.

« Le lendemain, après de longs pourparlers, on nous remit notre parente. C’était, au dire des

cannibales, une grande faveur. Six boeufs gras ne valaient pas la jeune personne.

« Makara fut enchanté de revoir sa femme ; mais elle ne larda pas à s’évader et à retourner d’ellemême dans l’antre d’où nous l’avions arrachée. Elle s’y était fait des amis et avait pris goût à la chair humaine 1 ! »

La misère, mauvaise conseillère, ne peut être l’excuse des Yitiens qui habitent l’archipel le plus fertile et le mieux doué, sous le rapport des productions, de tout l’océan Pacifique.

A un repas public, un voyageur moderne vit , une fois « deux cents hommes occupés pendant près de six heures à réunir et à entasser des aliments apprêtes. 11 y avait six monceaux d’ignames, de taro, de vakalolo, de porcs et de tortues : le tout montait à environ cinquante tonneaux d’ignames cuits et de taro , quinze tonneaux de pouding doux, soixante-dix tortues, cinq charretées de yakona, et environ deux cents tonneaux d’ignames frais. A un festin donné à Lakemha, un pouding mesurait 21 pieds de circonférence 5 . » Pourtant le cannibalisme est devenu chez eux si habituel, que tous les mots qui signifient cadavre impliquent une idée de comestible.

1 E. Casalis, ouvr. cite., p. 21-23.

4 Williams, Viti et les Vitiens. Vol. I, p. 213.

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Beaucoup de chefs des Vitis, contemporains des deux dernières générations, se sont rendus fameux comme consommateurs de chair humaine.

Mais les souvenirs qu’ils ont laissés à cet égard pâlissent devant celui de Ra-Undécunde, chef de Rakiraki. Ses sujets le comparaient à un gouffre toujours béant dans l’attente d’une victime.

La fourchette dont se servait ce monstre était honorée d’une désignation particulière. On l’appelait Undro-undro , mol par lequel on dépeint d’ordinaire une petite personne ou une petite chose supportant un grand fardeau. Cet ustensile fut donné en 1819 à un missionnaire anglais par Ra-Yatu, fils et héritier du terrible gastronome. Nouveau converti, Ra-Vatu parlait fort librement <les govits hideux de' son père. Ayant conduit M. Lyth (le missionnaire en question) à un mille environ de l’enceinte de sa bourgade, il lui montra des rangées de blocs de pierres dont chacun représentait un des corps mangés par l’ogre défunt. Il y avait huit cent soixante-deux de ces pierres de témoignage et, en tenant compte des vides que le temps avait faits dans leurs rangs, on pouvait admettre que leur nombre total s’était élevé au moins à neuf cents !

Dans ces mêmes îles, lorsque les infirmités inséparables d’un grand Age ne laissent plus qu’une

existence misérable aux vieillards, le soin d’y mettre un terme est réservé aux plus proches parents et aux enfants. Une fosse est préparée; celui qui doit mourir y descend de lui-méme et son bourreau l’y attend. Lorsque le vieillard s’est assis ou plutôt accroupi à la manière des sauvages, on le frappe d’un coup de massue sur la tête, et s’il ne succombe pas du premier coup, l’exécuteur, toujours inexorable, redouble avec fureur jusqu’à ce que la mort ait étouffé les cris et trop souvent les supplications de la victime \ Un témoin déjà cité, le missionnaire Williams, raconte qu’ayant fait une visite au roi de Somosomo, il fut très étonné d’apprendre trois jours après que Sa Majesté était décédée et qu’on faisait déjà les apprêts de scs funérailles; sa surprise augmenta lorsque s’étant rendu à la demeure royale, il vit et trouva le prétendu défunt bien vivant et avec pleineconnaissance, quoique affligé d’une toux opiniâtre. La première femme du monarque et l’un de ses serviteurs préparaient trèstranquillement les ornements et les rosettes qui devaient parer le corps, suivant l’étiquette prescrite chez les Viliens. Le jeune prince prétendait que si le corps de son père était encore mû par

1 Voy. Dumont d’Urville, 2* Voyage, t. IV, p. 255.

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les ressorts mécaniques, l’esprit était déjà envolé. La toilette funéraire achevée, le roi fut emporté hors de la maison, non par la porte, mais par une brèche pratiquée dans la muraille. Le convoi se mit en marche, et dès que l’on fut arrivé au lieu de l’enterrement, on dépouilla le monarque de ses ornements, on le descendit dans la fosse, on lo recouvrit de terre, et on l’étouffa ainsi, pendant que ses sourds gémissements se faisaient encore entendre sous le tertre qui s’élevait toujours.

Aux Vitis, comme à Dahomey et en Ashenty, l’étiquette veut que le tombeau d'un personnage considérable soit, pour ainsi dire, pavé de cadavres. Un chef important a droit à plusieurs victimes. Il est même naturel que son meilleur ami lui donne une preuve d’affection en s’immolant sur sa tombe. Souvent aussi on enterre avec le défunt quelque gaillard vigoureux, capable de le défendre, au moyen du bâton qu’on lui met en main, contre les méchants esprits. Les parents même et les connaissances du mort ne sont pas exemptés de payer tribut à ce féroce usage. Quelques-uns se condamnent à être marqués d’un fer rouge, tandis que d’autres subissent des mutilations de différents genres. L’ordre fut donné un our d’abattre une centaine de doigts pour les

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« A lu Nouvelle-Zélande, lorsqu’un chef vient à mourir, un ou plusieurs esclaves, suivant le rang du défunt, sont immolés sur son corps. Ce sacrifice a un double but : d’abord, d’apaiser le wai-doua du défunt (ses mânes) et d’arrêter l’effet de son courroux sur ceux qui survivent, ensuite de procurer au mort les moyens d'être servi dans l’autre vie comme il l’était dans celle-ci. L’esclave qui a maudit son maître ne peut éviter d’être sacrifié; car on croit que c’est l’unique moyen d’apaiser l’Atoua et d’échapper à la malédiction proférée par la malheureuse victime.

«Les corps des esclaves immolés à la mort des chefs et en leur honneur devraient être à la rigueur déposés prés de ces derniers et subir le même sort; mais, le plus souvent, les sacrificateurs préfèrent les manger 1 . »

Les chefs zélamlais se croient obligés, par suite de leurs préjugés, de venger la mort de leurs parents tombés sur le champ de bataille ou supposés victimes du poison ou d’un enchantement.

1 DTrviMe. 1" Voyage, t. III e , p. 551.

LES CIIASSEUIIS.

— Un jeune chef de la baie des lies meurt après une visite à la rivière Tamise : son père, ayant sacrifié plusieurs esclaves à ses mânes, porta la guerre chez la tribu soupçonnée, sur les bords de la Tamise ; il la détruisit entièrement, et, quelques mois après, on monlrait comme une curiosité la plage, déserte alors, qu’il avait couverte de cadavres dépecés et dont il avait fait une sorte d’immense étal de boucher *.

A son retour d’Angleterre, où il avait trompé la cour et la ville par la dignité de sa tenue et la réserve de ses manières et de son langage, Shonghi, le chef le plus puissant de la baie des Iles, apprit qu’en son absence un de ses parents avait été tué dans une rixe, à la baie Mercure. Il rassembla sa tribu et se rendit sur ce point du littoral, qu’il dévasta par le fer et le feu ; et on apprit, peu après, qu’il y avait sacrifié un millier d’hommes à sa vengeance, dont trois cents furent rôtis et mangés sur le champ de bataille ! Shonghi immola lui-même le chef des ennemis, lui coupa la tête, en arracha l’œil gauche, puis, après l’avoir baigné avec du sang dans le creux de sa main, il l’avala *.

Homo duplex !... Voilà des hommes ravalés au

1 Voy. Marsden, Voyage à la Nouvelle-Zélande.

* Missionary Register, 182‘2.

niveau des brutes carnassières par la violence de leurs passions el de leurs préjugés. Eli bien, un recueil de leurs traditions de familles et de leurs conceptions théogoniques, colligé parun Européen de tête et de cœur sous la dictée, pour ainsi dire, de leurs derniers grands prêtres et de leurs chefs de clans, montre surabondamment que ces mêmes hommes ne sont étrangers à rien de ce qui constitue rhumanité progressive et prouve qu’au fond de leurs cœurs ils portent le germe des sentiments délicats et chevaleresques, disons plus, delà haute poésie*. Deux emprunts faits à ce recueil nous fourniront les preuves de celle assertion.

1 Pulynesian Mythology and ancient traditional History of lhe 'Sew-Zealand Race, as furnished by llicir priests and chie fs. By sir Georges Grey, governor-in-chief of New-Zealand, 1853.

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