FRAGMENT COSMOGONIQUE
A l’origine <les choses, les hommes n’ont eu .qu’un couple d’ancêtres ; ils sont nés du vaste ciel qui se développe au-dessus de nous, et de la terre qui s’étend sous nos pieds...
Alors, le ciel et la terre n’étaient pas séparés et les ténèbres les enveloppaient de toutes parts... Et les enfants qui étaient nés d’eux se demandaient en eux-mêmes quelle pouvait être la différence entre l’obscurité et la lumière. Ils s’étaient multipliés, ils avaient crû et cependant nul rayon n’avait jamais brillé sur leurs fronts : la nuit pesait continuellement sur eux...
Et faligués de ces éternelles ténèbres, ils se consultèrent entre eux, disant : Que faut-il faire de nos parents? Faut-il les tuer ou les séparer?...
L’HOMME SArVAGF..
Parmi ces rudes premiers-nés de la création, il y avait le père des foréls et de tous les êtres qui en font leur demeure, le père des vents et des tempêtes, le dieu et le père des poissons et des reptiles, les dieux et les pères de la nourriture cultivée et des plantes alimentaires qui germent sans culture, et entin le dieu et le père de la farouche humanité. El tous ensemble, ayant délibéré, arrêtèrent de séparer à jamais l’époux de l’épouse ; de laisser le ciel s’arrondir au-dessus de leurs têtes, et la terre s’étendre sous leurs pieds...
« Que le ciel, dirent-ils, nous devienne étranger, et que la terre demeure auprès de nous comme notre mère nourrice... »
Et ce qu’ils avaient conspiré, ils l’exécutèrent violemment. Et le ciel ne fut pas plutôt séparé de la terre que les ténèbres furent rendues visibles et que lu lumière nuquit...
Depuis ce temps le vaste ciel est resté séparé de sa compagne la terre. Mais leur mutuel amour dure encore. Du cœur aimant de l’épouse, de doux et passionnés soupirs s’exhalent toujours vers celui qu’elle regrette ; on les voit s’élever le long des montagnes boisées et des profondeurs escarpées des vallons, et les hommes leur donnent le nom
LES CH ASSEE US
de brouillards. De son côté, le vnslc ciel, quand il vient à penser, durant les longues nuits, à sa séparation d’avec sa bien-aitnée, laisse tomber de fréquentes larmes qui parviennent jusqu’à elle... et les hommes appellent cela rosse.
COMMENT LA GUERRE S'ÉTEIGNIT ENTRE LES TRIBUS OE TARANAKI ET OE NGATI-AWA
La tribu de Taranaki, sous son chef Rangira- Runga, possédait, il y a plusieurs générations, un pâli renommé pour la solidité de ses fortifications. On l’appelait Whaka-Rewa ; c’était un très-grand pah. Si Rangira-Runga en était fier, il pouvait l’être aussi de son unique enfant, une fille nommée Rau-Mahora, dont la réputation de beauté était telle qu’elle s’était répandue au loin dans Ika-Na- ‘ Mawi et dans les îles environnantes.
En ce temps, Te-Rangi-Apitiroua, chef des A’gati. Awa, qui avaient leur pah principal sur le sommet qui domine New-Plymouth, là où se trouve aujourd’hui la résidence du gouverneur de la province, Te-Rangi-Apitiroua avait un fils nommé Takarangi. C’était le héros de sa tribu ; lui aussi, naturelle-
LES CHASSEURS
ment avait entendu parler de Rau-Mahora, et il se pouvait bien que parfois, à travers ses rêves de guerre et de renommée se glissât, comme un rayon de l’aube sous une nuée nocturne, la vague image de la jeune fille.
De vieilles querelles, aigries depuis longtemps, ayant tout à coup fait éclater la guerre entre les tribus de Te-Rangi-Àpitiroua et celle du père de Rau-Mahora, l’armée des Ngati-Awa marcha contre le pâli de Rangira-Runga, investit là forteresse, lui livra assaut sur assaut, mais ne put toutefois s’en emparer.
Alors les assaillants, changeant de tactique, bloquèrent hermétiquement le pah, dont la garnison, par le manque de vivres et surtout par la priva- < tion absolue d’eau, fut bientôt réduite à toute extrémité.
Enfin, le vieux chef, Rangira-Runga, vaincu par la soif, vint s’asseoir sur le baslion le plus élevé des défenses du pah et, s’adressant aux assiégeants, il leur dit à haute voix : « Je vous prie de me donner une goutte d’eau. »
Touchés de cet appel du vieillard, quelques guerriers ennemis lui répondirent : « Qu’il soit fait selon tes désirs !... » et l’un d’eux courut vers lui avec une calebasse pleine d’eau ; mais d’autres, en plus grand nombre, s’élevèrent coat:ec t acte
«le générosité intempestive et brisèrent la calebasse entre les mains de leur camarade, de sorte que pas une goutte d’eau ne put parvenir jusqu’au pauvre vieillard.
Et cette tentative fut renouvelée plusieurs lois et toujours en vain.
Tandis que le vieux chef du haut de sa muraille contemplai! les ennemis se disputant entre eux, il reconnut, à scs insignes, celui qui commandait les assiégeants.
Alors tout le monde entendit la voix du vieillard retentissant de nouveau du haut de son bastion dans la plaine : « Qui es-tu, toi, dont la chevelure, relevée par un peigne d’os de baleine, porte un panache formé des plumes soyeuses du héron blanc? Ce sont là les symboles du commandement. »
Le chef ennemi, élevant à son tour la voix, répondit : « Celui qui est devant toi est Takarangi ». Et le vieux chef du pah, s’adressant encore à lui : « Jeune guerrier, as-lu le pouvoir d’apaiser le Ilot en courroux, qui bouillonne sur les rochers cachés de l’O-rongo-Mai-ta-Kupe plein d’écueils? » 11 voulait dire : Malgré ton rang élevé, seras-tu assez fort pour calmer le courroux de ces hommes cruels ? Mais le jeune chef reprit avec orgueil ; « Le Ilot en courroux s’apaisera, car ce bras est un de
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ceux que pas un chien n’ose mordre. » Il entendait parla qu’aucune main plébéienne n’oserait toucher à son bras que des actions d’éclat et son rang avaient rendu sacré, et que personne ne contesterait non plus sa volonté. Mais voici ce que Takarangi pensait réellement : Ce vieillard mourant est le père deRau-Mahora, de celte charmante jeune tille. Ah! quels seraient mes regrets si une aussi jeuneetune aussi innocente créature mourait dans les angoisses de la soif!
Alors il se leva et alla avec dignité remplir une calebasse à une fraîche source nommée Founl- Oringi, et il porta cette eau au vieillard et à sa fille. Pas un mot ne fut dit, pas un mouvement ne fut fait parmi cette multitude d’hommes violents et furieux, mais tous, appuyés sur leurs armes , regardaient dans le silence et l’étonnement. Cette mer, si agitée peu d’instants auparavant, était devenue calme; ils étaient tous timides et respectueux en présence du héros. Et l'eau puisée par Takarangi fut offerte par lui au vieux chef. Cependant on entendit de nouveau la voix de Takarangi : « N’ai-je pas dit qu’aucun chien n'oserait mordre cette main? Voilà de l’eau pour toi, vieillard, pour toi et pour cette jeune fille. » Ils burent alors tous deux, et Takarangi contempla avec amour Rau-Mahora et elle aussi leva sur Ta-
karangi des yeux pleins de reconnaissance et de
tendresse. Ils se regardèrent ainsi longtemps, et
quand les guerriers de Takarangi cherchèrent à / t
voir où était leur chef, ils s’aperçurent qu’il avait escaladé les murailles et qu’il ôtait assis auprès du vieillard et de sa fille. Ils se dirent alors entre eux : « Notre chef Takarangi aime la guerre, mais il pourrait bien se faire qu’il aimât tout autant Rau-Mahora. »
Alors une pensée soudaine frappa l’esprit du vieux chef, du père de Rau-Mahora ; et s’adressant à sa fille, il lui dit : « 0 mon enfant, vous plairaitil d’accepter ce jeune chef pour époux? » Et la jeune fille répondit simplement : « Je l’aime ! » Alors le vieillard consentit à ce que sa fille devint la femme de Takarangi, et, fiés ce moment, la guerre fut ter minée. L’armée de Takarangi se dispersa, chaque homme retourna dans son village, et les hostilités cessèrent à jamais entre ces tribus.
Les descendants de Rau-Mahora habitent la province de Wellington. C’est la nombreuse famille de Te-Puni, tous ses enfants et ses alliés. Ils comptent aujourd’hui cinq générations écoulées entre leur chef actuel et leurs ancêtres vénérés, le héros Takarangi et la belle Rau-Mahora.
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Les Sarmates du temps d’Hérodote, les insulaires d’Irlande et de Sardaigne, et même quelques Massagètes, suivant Strabon, donnaient à leurs parents devenus vieux leurs estomacs pour tombeaux. Ce môme fait atroce a été observé, dans le siècle dernier, chez les Baltas deSumatra, et denos jours, parmi les Garrows des forêts du Brahmapoutre. L’abandon ou le meurtre des vieillards, devenus par leur faiblesse un fardeau pour ceux qu’ils ont élevés ; l’exposition des malades, et dans certains cas, des nouveau-nés, à la dent des bêtes fauves ; 1 immolation des enfants en bas âge dans la fosse mortuaire de leur mère ; tous ces produits monstrueux du sommeil de la conscience humaine, existent, à l’état d’usages consacrés, chez les sauvages des régions arctiques comnlc parmi ceux qui foulent les contrées équatoriales.
Les voyageurs modernes qui ont exploré les régions circumpolaires ont constaté que, chez les Groënlandais, les Esquimaux, tous les habitants enfin des landes stériles d’Amérique, les bouches inutiles, les bras faibles, ou trop vieux ou trop jeunes sont, non-seulement sacrifiés, mais dévorés dans les temps de disette.
11 existe chez lesBushmensune coutume d’après laquelle lorsqu’une mère vient à mourir en laissant un enfant qui ne peut encore pourvoir lui-
L’HOJniE SAUVAGE.
même 9 sa subsistance, .celui-ci est enterré vivant avec le cadavre de celle qui lui donna ie jour 1 .
Cet usage a aussi force de loi parmi les tribus de l’Australie :
Aux funérailles d’une jeune femme, dit l’amiral Dumont d’Urvillc, lorsque le cadavre fut descendu dans la fosse, les spectateurs furent bien surpris de voir le père lui-mème placer l'enfant vivant avec la mère ; il jeta dessus une grosse pierre et la tombe lut immédiatement comblée de terre par les naturels. Cela se lit si rapidement que les Européens présents 11’eurent ni le temps, ni la présence d’esprit nécessaires pour l’empêcher.
kol-bi, le père de la petite victime, se justifia en disant que, comme il n’aurait pu trouver personne pour nourrir l’enfant, celui-ci était condamné à mourir d’une mort bien plus cruelle que celle qu’on lui avait fait subir*.
Et cependant, nous devons le répéter, le cœur humain est insondable : le cri qui s’en élève parfois, même chez ces natures sauvages, atteint à l’éloquence la plus touchante. Un autre voyageur, de nos contemporains, rencontra un jour, en parcourant l’intérieur de la Nouvelle-Galles,
1 Moffat, Vingt-cinq an* de séjour dans le sud de l'Afrique. * Yoy. Ic Voijagc de l'Astrolabe, t. 1, p. 479
LES CHASSEURS
une misérable créature en baillons, bàvc, épuisée, se soutenant à peine et cherchant des racines pour prolonger sa chétive existence. Elle portait sur son dos une sorte de paquet informe; c’était le cadavre de son enfant, dont elle n’avait pas voulu se séparer. Chargée nuit et jour, depuis trois semaines déjà, de ce pauvre corps en putréfaction, elle vouait encore à ces restes chéris la même affection que s'ils eussent continué de présenter la jeunesse et la beauté en fleur. Ce qu’elle voyait là, c’était toujours son enfant! Ainsi cette femme, née parmi les sauvages, élevée en sauvage, qui ne savait rien des sentiments raffinés de nos sociétés, déployait, dans sa naïve simplicité tout ce que l’amour maternel peut renfermer de tendresse.
Malheureusement, la réciprocité de ces sentiments, l’affection et le dévouement des enfants pour la mère, n’existe point chez les sauvages.
Écoutons à ce sujet un témoin déjà cité :
« Un matin, m’étant écarté de mon wagon avec un de mes hommes pour aller à la recherche de l’eau dont nous étions privés depuis l'avant- veille, nous découvrîmes, à une certaine distance, une légère fumée sortant du milieu de quelques buissons qui bordaient un ravin. Nous y courûmes, espérant que c’était là l’indice de quelque source
ou mare... En arrivant à l’endroit d’où s’élevait la fumée, nous aperçûmes un spectacle à fendre le cœur. Une vieille femme d’un aspect vénérable était là, accroupie la tète sur ses genoux, devant nn foyer à demi éteint. Son extrême maigreur la faisait ressembler à un squelette vivant. Notre vue, la mienne surtout, parut la terrifier; elle essaya de se lever, mais, tremblante de faiblesse, elle retomba affaissée sur le sol. L’interpellant du plus doux de tous les noms, de celui qui charme jusqu’à l’oreille du sauvage : « Ma mère, lui dis-je, « ne crains point; nous sommes tes amis, nous ne « te ferons pas de mal. » Mais comme elle semblait muette et paralysée par la frayeur: « Ma « mère, lui répétai-je, dis-nous, je t’en prie, qui « tu es et pourquoi tu le trouves dans cet état. » Elle me répondit alors : « Je suis une femme; il « y a quatre jours que je suis ici; mes enfants « m'ont abandonn e pour que je meure! — Tes « enfants! — Oui, dit-elle en portant la main à « son sein desséché, mes propres enfants; trois « fils et deux filles, ils sont partis là-bas, du coté « de cetlc montagne bleue, et m’ont laissée ici « pour que je meure. — Et pourquoi t’ont-ils « abandonnée dans celte solitude infestée de « lions? » Alors étendant ses bras décharnés : « .le « suis vieille, comme tu voi^et je ne pu s plus les
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« servir; quand ils tuent du gibier, je suis trop « faible pour les aider à- le rapporter au kraal ; je « ne puis plus chercher du bois pour alimenter « le foyer, et je ne puis plus porter leurs enfants, «comme autrefois!... C’est la coutume parmi « nous 1 . »
Ainsi, à peu d’exceptions près, les sauvages du premier âge, dans leurs rapports de peuplade à peuplade, d’individu à individu, sont restés ce que la nature a été pour eux dans le début, sans pitié. Dans la rudesse de son contact, ils ont perdu leur libre arbitre et fatalement, dans ses austères leçons , n’ont puisé que le développement de l’instinct personnel aux dépens des germes des instincts généreux. De là l’abus de la force dans toute sa hideur; l’oppression du faible jusqu’à l’esclavage et à la mutilation, jusqu’au meurtre et à l’anthropophagie ; l’exploitation tyrannique de la femme et sa dégradation jusqu’à la bestialité; la vengeance et la cruauté érigées en vertu, les terreurs de l'ignorance en articles de foi; l’horreur de la mort poussée jusqu'à la négation du décès naturel et multipliant la mort violente par des expiations sans tin. De là, pour la foule, le besoin d’intermédiaires entre ses préjugés et les phénomènes
1 Moffat, ouvr. cité, p. 90.
incompris de la terre et du ciel, et cetle attribution usurpée par la monomanic furieuse ou l’imposture adroite, considérées comme puissances
Les premières amies.
i. Couteau en silex. — 2. Poinçon en bois de chevreuil. — 5. Tète de flèche en bois.
mystérieuses. I)e là sont sortis ces cultes sans nom rendus à tout ce qu’il y a d'horrible et d’anormal ici-bas ; ces monstres des eaux et des bois nourris dévotement de la chair et du sang des
LKS CHASSEURS.
cr.
hommes; ces dieux serpents, précipités du sol de l’Inde par les foudres d’Indra, et trouvant encore après cinquante siècles des temples et des adorateurs aux deux extrémités de la zone équatoriale du monde; et ces chefs de peuplades, faits à l’image de telles divinités, trônant sur des ossements, le front, les bras, les pieds chargés de dépouilles humaines, vivant en bouchers dans un abattoir d’hommes, et ne trouvant leur dernier sommeil que dans un charnier incessamment arrosé de sang humain. De là, enfin, toutes ces superstitions inqualifiables, ces pratiques cruelles ou orgiaques qui ont laissé des stigmates flétrissants dans les institutions de l’âge suivant, partout où celui-ci a recouvert un fond khoushite de population, et dont ces paroles, recueillies comme un écho des temps antérieurs par le plus ancien des Vèdas, nous apparaissent comme le résumé métaphysique, la pensée justificative et la sombre genèse :
« Au commencement, il n’existait rien en ce monde, rien, si peu que ce* fût; tout était enveloppé par la mort, par la faim, car la mort c’est la faim 1 !... »
1 Vrihad Aranyaklinm. — ilrilyou Brahmana.