‹ L'homme sauvageChapitre 7 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

liuluslrie, ails et langage du premier âge. - Demeures, vêlements, tatouages, danses, etc.

De môme que les vertus sociales, les facultés industrielles ont été atrophiées par la misère chez les peuples enfants et n’ont abouti qu’à des inventions de nécessité absolue. Des lances, des harpons, des assommoirs de pierre ou de bois, des lignes grossières, un tronc d’arbre creusé par le feu ou le temps, une peau de cétacé ou une écorce d’arbre arrangée en manière de pirogue, forment tout leur arsenal de guerre, de chasse et de pêche. L’usage de l’arc et des flèches n’a pas encore aujourd’hui pénétré dans toutes leurs peuplades, cl celui de la voile et du balancier, 'sms lequel il

n’est pas de longue navigation possible, est toujours ignoré de la plupart d’entre elles. L’emploi des matières textiles leur étant également inconnu,

Armes primitives : pointe de lance et poignard en silex.

ils n'ont pour vêtements que la dépouille des animaux qu’ils ont dévorés ou la feuille des bois qui protègent leurs demeures.

* Dans la construction de celles-ci, quelle que soit la matière que le climat leur ait fait adopter,

LES ClUSSEURS.

terre battue ou blocs de glace, peaux de bôtes ou nattes de roseaux, ils ne se sont jamais élevés au^ dessus d’un type commun à leurs tribus les plus

Hache en silex

avancées, la hutte ronde ou conique; et leurs conceptions sont, dans d’immenses espaces, demeu-

1 Cette hache, dessinée d’après l’ouvrage de M. Boucher de Perthes, est composée d’un tranchant en silex monté dans un morceau de bois de cerf, lequel est lui-même muni d’un manche en bois de chêne.

Tatouages d’un Australien et d'une Ausitalienne.

LES CHASSEURS

colorée de chaux ou d’ocres de teintes diverses, des lacérations aussi dégoûtantes que douloureuses, défigurent leurs traits déjà hideux ; de profondes et longues entailles gravant sur leur derme, en bourrelets charnus, le blason national de leur tribu, sont les seules conceptions de peinture et de dessin qu’ils ont pu ébaucher.

Non contents des maux inhérents à leur genre de vie, les sauvages paraissent prendre un triste plaisir à s’infliger des souffrances. Outre l’habitude très-géqéralc du tatouage, ils emploient les moyens les plus extraordinaires pour se défigurer et se torturer eux-mêmes. Les uns se coupent le petit doigt, les aütres pratiquent un trou énorme dans leur lèvre inférieure, ou se percent le cartilage du nez. Les habitants de l’ile de Pâques élargissent leurs oreilles jusqu’à ce qu’elles descendent sur leurs épaules. Les Chinooks et beaucoup d’autres tribus américaines se déforment le crâne, et il est certain que cette coutume a régné aussi sur le vieux continent. Plusieurs peuples de l’Afrique se cassent les dents de différentes manières, chaque tribu ayant son procédé à elle. Les Nyambanas, nation cafrc, se distinguent par une rangée de boutons ou de verrues obtenus artificiellement, qui ont environ la grosseur d’un pois et qui s’étendent de la partie supérieure du front à

l’exlrémité du nez. C’est de quoi ils tirent vanité. Ceux des Bachapins qui se sont signalés au combat ont le droit de se laire à la cuisse une

'lalouage d'un chef Maori.

longue cicatrice, rendue indélébile et de couleur bleuâtre au moyen de cendre de bois dont on frotte la plaie toute fraîche. En Australie, le capitaine King vit un indigène orné de cicatrices horizonta-

LES CHASSEURS

les qui lui traversaient la partie supérieure de la poitrine. Elles avaient au moins un pouce de diamètre et dépassaient la peau d’un demi-pouce. Dans certaines parties de l'Australie et de la Tasmanie, tous les hommes s’extraient une dent, et

Déformation de la lèvre et des oreilles chez un Botocudos.

cela, par un procédé aussi maladroit que douloureux. Les habitants de Tanna ont sur les bras et le ventre des cicatrices en saillie, représentant des plantes, des fleurs, des étoiles et divers autres objets. On les fait en coupant d’abord la peau avec

I/IIOMME SAUVAGE.

un roseau de bambou aiguisé, puis en appliquant sur la blessure une certaine plante qui fait lever la cicatrice au-dessus du reste du corps. Les naturels de Tazavan, ou Forrnosa, par une opération très-cruelle, impriment sur leur peau des ligures variées d’arbres, de fleurs et d’animaux. Voilà l’art des sauvages.

Dans le délire de leurs passions brutales, comme dans leurs heures de repos, ils s'essayent à la danse et au chant.; mais rien n'est triste autant que ces manifestations de leurs joies sauvages.

Dans la musique rhylhmée ou la danse, leur idéal est l’imitation aussi exacte que possible des gestes frénétiques ou burlesques des animaux avec lesquels la chasse les met en relations journalières. Ainsi l’Australien imite le kangourou, l’Esquimau le phoque ; le Peau-ltouge des prairies se modèle sur le bison et le Kamtehadale a la danse de l’ours.

Partout où on a pu observer leurs chants, on s’est assuré qu’ils demeurent empreints d'un caractère de monotonie identique. Ils débutent en général par des notes élevées comme un cri de triomphe pour retomber par degrés dans un ton grave et sourd et s’éteindre insensiblement dans une long murmure, semblable à un gémissement d’impuissance, écho sombre et trop réel de la destinée de ces fils ainés de la terre.

LES CHASSEURS. '7

Enfin, bien que le langage, qui est à la pensée ce que celle-ci est à l’intelligence, ait dû être, ait dû rester fort borné parmi eux ; bien qu’il s’y divise en une foule de dialectes, sans liaisons saisissables, sans règles fixes, variant de tribu à tribu et soumis aux modifications quotidiennes que lui impose le caprice des jeunes générations abandonnées à elles-mêmes et sans culture, pendant les longues expéditions de chasse et de guerre de leurs parents ; bien que l'enfant, appliquant aux objets qui frappent son imagination les mots qu’il apprend à bégayer, nous donne une image assez fidèle de la manière dont se sont formés et se transforment chaque jour les argots sans nombre des Endamènes de la Mélanésie, des Bushmens, des Ballalas de l’Afrique, des Pécherais de la Terre de Feu et de tant d’autres peuplades du nouveau continent ; malgré tout cela la parole des temps primitifs est encore de nos jours représentée par une classe de dialectes qui, si différents qu’ils soient par les vocabulaires, relient, par une étrange concordance de règles et de lois grammaticales et en dépit d’immenses intervalles de terres et de mers, de nombreuses populations koushites en un vaste groupe ethnologique. Nous voulons parler des langues Abunda, Caribe et Guarani et des idiomes Samoïdo-Groënlandais, qui

sont pour l’Afrique méridionale, pour les bassins de l’Orénoque et de l’Amazone et pour les régions circumpolaires ce que les langues indo-germaniques sont pour l’occident du vieux continent.

Si l’on admet d’un côté la nature monosyllabique de la parole humaine à son début, et que de l'autre on considère le caractère polysynthétique des idiomes que nous venons de citer, c’est-à-dire la faculté qui les régit de composer des mots par contraction, en supprimant une ou plusieurs syllabes des radicaux combinés, et d’intercaler dans le verbe les parties les plus variées du discours ; si de plus on réfléchit aux innombrables combinaisons que ces causes premières ont pu créer, ne devra-t-on pas s’étonner, non du peu de concordance que présentent les vocabulaires résultant de ces combinaisons, mais de ce qu’ils ont pu garder encore, de loin en loin, quelques racines communes, quelques réminiscences du commun berceau échappées au naufrage des traditions et du temps?

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