CHAPITRE PREMIER
La primitive Arie. — Les migrations. — Idéal religieux. — Le naturalisme primitif. — L'eau. — Le feu. — Le rite de la coupe. — Le dogme de la chute. — Les bois sacrés. — Les pierres de témoignage.
Dès les débuts de la phase nouvelle, tout prend de'plus grandes proportions, hommes et choses, idées et faits. Nous assistons au lever de cette aube des souvenirs humains qui flotte indécise entre la mythologie et l’histoire, où Yama, le brillant fils de Vivasvat 1 , ou de Vivenghvat*, était reconnu par les Ariens du Midi et par ceux du Nord comme un des fondateurs de leur race et de leurs institutions ; où le mot de Manou qui, dans le Rig-Yéda»
1 Un des noms du soleil en sanscrit.
* Id., en zend.
ne se rapporte guère qu’à rtiurranilé primitive et parfois au premier homme spécialisé, avait le même sens, la même acception, sous la forme rude et aspirée que lui avaient donnée les tribus du nord-est (Pan-Kou) 1 * * * ; où les ancêtres desChinois, des Indous et des Iraniens avaient également droi au litre de Poëriolkaetchanas*, conservé parles derniers à leurs aïeux; avaient pour affinités communes, sous des noms et des modes plus ou moins ditférenciés par les dialecles et les milieux ambiants, le rite de la coupe et le culte du feu; voyaient en celui-ci Pâme du foyer domestique, le génie tutélaire de la famille, et vénéraient en cellelà le lien mystérieux qui unissait les chefs de maisons ou de clans, les maîtres de la terre et des troupeaux à une divinité patronymique, à l’exclusion de la tourbe sans noms et sans dieux des serviteurs et des esclaves ou des sauvages des forêts, vivant en bêles fauves et traités comme tels.
Cette période est celle des Chbuj s , des Sse-yo * de l’extrême Orient; des Richis 5 et des Aiigiras * de l’Asie védique. Revêtus, les uns et les autres, du
1 Forme chinoise du mot Manou.
* Hommes de la première loi. [Zend.) s Les sages.
‘ Les seigneurs des quatre moi.tagr.es (i Chinois .'
s Les chantres sacrés.
ü Les prêtres védiques. {Sanscrit.)
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privilège spécial de la liturgie et des incantations, ils présidaient de droit aux sacrifices, sur les hauts lieux. A l’appel des chefs de famille, ils se rendaient sur la montagne qui dominait les terrains de culture ou les pâturages de la tribu. « Là, sous la voûte du ciel (devant un feu consacré), et , sur un tapis de gazon entouré d’un treillage, ils faisaient entendre ou les chants héréditaires ou l’hymne nouveau; ils invoquaient les grands agents de la nature'pour la prospérité des champs et des troupeaux, pour la guérison des malades, pour la propagation des races fortes et vertueuses. Ils priaient, ils menaçaient même leurs dieux, et, les rites solennels religieusement accomplis, ils se retiraient comblés de présents, et chargés delà port qui leur revenait de droit dans les offrandes consacrées 1 . » S’arrogeant, au nom de la science sacrée qui comprenait toutes les autres, l’interprétation des choses du ciel et leur application à celles de la terre, ils portaient littéralement, suivant l’expression d’un vieil écrivain du Célesfe-Empire*,
« ils portaient le pouls (la responsabilité) du peuple et le peuple les regardait comme des dieux. »
C’est l’époque des initiateurs, des inventeurs dans l’art et l’industrie au berceau; chacun d’eux,
1 Langlois. Rig-véda, introduction.
i Kouan-ste, contemporain ou aîné de Confucius.
concordance remarquable, marqué d’un mêm signe : né d’une vierge mortelle et d’un esprit céleste. Ainsi, dans la tradition chinoise, Fo-hi,
« qui apprit aux hommes à élever les six animaux domestiques; » Chin-nong, « le divin laboureur; » * lloang-ti, « le roi de l’ourse , » qui, dans les luttes acharnées qu’il eut à soutenir contre les noires tribus du Midi 1 2 , inventa la lance et le bouclier. Ainsi , dans la ligne occidentale, les Egrégoris chaldéens, ces êtres puissants qui , de tout temps , ont été en renom parmi les hommes *; ainsi, tant d’autres, dont la mémoire individuelle, éclose par delà l’Imaüs et le Paropamise, devait, aprè des pérégrinations séculaires et des variations de nom et de forme innombrables, trouver un asile dans les panthéons de la Grèce et de Rome.
Les concordances suivantes , recueillies aux deux pôles du monde social de cette époque, sont caractéristiques :
Alors Djerashid, tils de Yi- Alors dans la terre de Kongvenghvat, régnait dans l’A- Sang régnait Chin-nong, qu’une riène - viedjo. Il fut grand vierge avait conçu d’un esprit, devant le chef des Asouras, . sur la colline des fleurs. qui lui mit entre les mains Contemplant un jour un caun poignard dont la lame t ractère symbolique et mysté-
1 (Kieiu-li) sous leur chef, Tchi-yeou, autre forme de Hongkong, le génie du mal.
2 Genèse, chap. vi, v. 4.
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était d'or, dont la poiynée était d’or. Le roi Djemshid le prit, puis parcourut la terre, et la divisa en trois cents parties qu’il remplit d'animaux domestiques, de bestiaux, d’hommes, de chiens, de volatiles, de feux rouges et brillants... 11 s’avança dans le pays de la lumière et fendit le sol avec son poignard d’or, en s'écriant : Que Sapandomad * soit dans la joie * ! . ..
Il allait ainsi prononçant la parole sainte avec des prières (jour les hommes et les animaux, et son passage devint pour tous une source d’abondance et de félicité.
Après quoi Djemshid construisit le Ver, dont une enceinte à quatre faces circonscrivit l’étendue: il y répandit le germe des animaux et des hommes, y mulliplia les chiens, les oiseaux, les feux rouges et brillants; tout y était en abondance, les moissons et les fruits; et là grandissait une jeunesse pudique, respectueuse, robuste et bien nourrie... Ce pays était doux
lieux, il prit du bois et inventa la charrue. 11 apprit aux hommes à s’en servir pour féconder la terre, et le ciel et la terre bénirent sa découverte ; le ciel par une pluie de blé, la terre en faisant jaillir une source de vin à ses pieds... Il est le premier qui qui ait mesuré la terre et l’ait divisée en royaumes, qu’il gouvernait bien moins par ses lois que par ses bienfaits. 11 institua des lêtes et des prières, consacra le septième jour au Seigneur du ciel, composa des cantiques sur la fertilité de la campagne, et lit une lyre merveilleuse, dont il tirait des accords pour fixer l’esprit de l’homme, y éteindre la concupiscence, élever la vertu jusqu’à 1 esprit suprême, et étendre l’harmonie entre la (erre it le ciel.
Au centre des royaumes tributaires, Chin-nong établit le siège de son empire, dont les quatre faces étaient limitées au midi par le mont aux sacrifices , au nord par la cour des ténèbres, à l’orient par la vallée lumineuse, au couchant par la vallée obscure.
Quelque étendu que fût cet empire, il était si peuplé et si florissant que les cris des animaux et les voix des hommes se
1 Le génie de la terre, en parsi.
a Venditlad. — 2* fargard.
et pur, et ne souffrait ni des'i vents glacés, ni des souffles brûlants.
Dans le Ver, riche en toutes sortes de bénédictions, il n’y avait ni maîtres durs , ni mendiants, ni trompeurs, ni prosélytes au service des dews, ni d’ennemis cachés, ni de tyran cruel pour frapper les hommes, ni de dents pour les déchirer.
Ahura-Masda n’a donné à personne la nourriture, l’intelligence et la vie longue comme au pur Djemshid et à son peuple.
Vend UI (ici. — 2° et 20® fargard.
répondaient d'un village à l’autre; et il était tellement favorisé du ciel que la p'uie ou le vent n’y apparaissait que selon ses besoins.
Sous Chin-nong, le peuple n’était composé que de gens vertueux... Ses mœurs étaient pures; il n'y avait ni haines, ni discordes; chacun, content de son lot, se trouvait assez riche. Sans effort, Chin-nong venait à bout de tout, et marchait gaiement devant le père de toutes choses.
Rassasié de jours, après cent quarante-cinq ans de règne, il aspira au repos ; tuais réunissant en sa personne les deux natures, il chercha la mort et ne put la trouver.
[Extrait de l’article Chin-nong, dans les Recherches sur les temps antérieurs au Chou-King, par le P. Prémare.)
Quoique différence que le génie particulier des peuples baclrien et chinois ait mise entre ces deux légendes, on ne peut nier les analogies qu’elles présentent dans leur ensemble, et même dans leurs détails.
Si, en outre, on vient à leur comparer celle qui prit cours longtemps après sur les bords du Nil, au sujet de la personnalité d’Osiris, — qui, lui aussi, a répandu ici-bas les bienfaits de l’agricul-
jo ogie
IES PASTEURS
ture et le culte clés dieux, en initiant les sociétés, jusqu’alors barbares, à la connaissance du blé, de la vigne et des rites sacrés, qui, parcourant ensuite la terre, a adouci les mœurs des hommes, bien moins par la force que par la persuasion, en les attirant à lui par le charme de la parole et de la musique; si l’on considère que ce nom d’Osiris ne diffère pas radicalement de la qualification divine que dut garder longtemps le fils de Vivenghvat dans les régions du Nord ; si l’on se rappelle enfin que le législateur égyptien devint, en quittant ce monde comme YAsura Arien, le juge suprême du mérite et du démérite des mortels, le roi de la justice suprême, infligeant dans le monde inférieur, aux décédés, les peines ou les récompenses dues à leurs actes mortels, — n’est on pas conduit, par celte voie encore, à resserrer de plus en plus le cercle qui vit naître les traditions premières des grandes nations de l’antiquité?
C’est dans la même période aussi que, de ces pentes de l'Asie centrale que les pères des Koushites descendirent furtivement et par groupes isolés, jaillissent et se déversent, dans toutes les directions et pendant des siècles, comme d’un inépuisable bassin, le flot des émigrations.
Alors viennent les tribus patriarcales des pasteurs, entraînant vers des pâturages inconnus les
•Jü
nombreux troupeaux d’espèces inférieures qu’ils ont appris à dompter dans leurs vallées natives, et dont la chair, le lait et la toison remplacent pour eux, par une certitude paisible, les chances incertaines de l’anxieuse existence du chasseur.
Les pas tournés vers le midi, le chameau de Tartarie reçoit chaque matin, sur ses patientes épaules, les tentes des pèlerins que les peuples d’Assour , d’Aram, d’Hvmiar et d’Iektan appelleront leurs pères, alors qu'ils auront conquis une patrie sur les Koushites de ’Nimrod, le fort chasseur, et sur les noirs Ichlhyophages, errant le long des mers Erythrées.
Dans une autre direction, de grands troupeaux de lanigères, de sangliers enlevés à la vie des forêts et d’agiles coursiers bactriens, soulèvent la poussière des bords de l’Euxin et des deux Bosphores, devant les ancêtres de Kimr, d’As-Khènaz et de To-Garmah, qui les poussent sur la route du soleil couchant.
Plus au nord, dans cette zone moyenne du septentrion qui s’étend des hautes plaines où circulent le Sélinga et l’Orkhon jusqu’aux cours inférieurs du Don et du Volga, les chevaux velus des steppes, les aurochs des forêts primitives, môme les rennes au front rameux, se forment à la domesticité sous le lasso des fils aînés dcGog
LES PASTEUR
et de Magog, aussi farouches, aussi sauvages qu’eux.
A l'orient d’hiver de ces derniers, un outre rameau du tronc humain, séparé de bonne heure de ses congénères par des chaînes de glaciers, d’immenses déserts ou des convulsions du sol, poursuit le long des versants orientaux du grand massif asiatique sa marche solitaire; mais parmi de tels obstacles, en soutenant de telles luttes contre le milieu ambiant, qu’il n’échappera à celte période d’épreuves qu’étiolé et meurtri, et que ce caractère de rachitisme originaire se transmettra, par une réversibilité fatale, à la nationalité et à la civilisation qui naîtront de lui : toutes deux précoces, nées avant terme, développées mécaniquement, mais passives, sans élan, sans sève et privées de facultés progressives.
Enfin, fermant le cercle immense des migrations de celle époque, on entrevoit sur les contreforts méridionaux de l’Himalaya une multitude de pasteurs au teint de bronze, groupés sous l’invocation d’Àgny, le dieu du feu. Forts de jeunesse, d’avenir et de foi, ils s’adressent en ces termes à la divinité qu’ils ont suivie depuis le berceau : « Toi dont la flamme irrésistible pénètre en retentissant dans les djungles les plus épais; toi qui te jettes comme un taureau sur les arbres les
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pour la fondation des cités cl l’incubation des peuples.
En s’étendant sur la face du globe, la divergence de leurs directions augmentait chaque jour entre elles les distances premières, et préparait les dissemblances et l’oubli. Bientôt, devenues étrangères les unes aux autres, opposées d’intérêts comme de buts, marquées par le genre de vie, les rayonnements du sol ou de l’atmosphère, par l’ombre ou par le soleil, de ce cachet dissemblable qui constitue les variétés de notre espèce, lorsque, descendant du nord ou remontant du midi, deux d’entre elles viendront à se rencontrer, ce ne sera plus que pour combattre et s’entredétruire; et, pendant tout cet tige et tout le suivant, il en sera ainsi. Bien des siècles d’erreurs cruelles, d’expériences vaines, de leçons chèrement payées, devront passer sur les fils de l’homme, avant qu’ils puissent voir dans des frères inconnus autre chose que des ennemis à vaincre, ou des esclaves à exploiter.
Il devait en être de même des traditions qu’ils avaient puisées dans la haute Asie. Tous n’avaientils pas emporté de ce foyer commun des faisceaux lumineux de souvenirs, d’habitudes d’être et de penser, de croyance et de foi? Soumis aux influences de la direction prise par les émigrants,
ligne droite sous le doigt de Dieu, ou déviations dans les nombreuses vallées d’égarement ouvertes sur la terre, ces faisceaux ont plus ou moins vite cédé à l’action du temps et delà fatigue; ils se sont successivement éteints et brisés dans le désert et dans la nuit. Pendant des siècles, des antagonismes de dogmes et de races ont germé sur leurs débris; pendant des siècles encore, leur poussière a été livrée au vent glacé du scepticisme, aux expériences de l’analyse ; et c'est tout récemment que la science a pu en recueillir les atomes, en reconstituer les fragments épars et les saluer pieusement, comme les points de repère, les signes de ralliement, au moyen desquels l’humanité moderne peut établir sa filiation et, remonter à ses origines.
Rien ne se perd ici-bas : celui qui 11e permet pas que la moindre des graines microscopiques emportée par le vent roule éternellement stérile dans les tourbillons de l’air, mais lui fait toucher terre, à son jour et à son heure, pour y remplir sa fonction de germination et de développement, celui-là n’a pas permis à l’humanité d’égarer, dans sa marche sans repos, un seul des anneaux de la chaîne progressive de ses conceptions ; il n’a pas voulu surtout que son entendement, endurci par l’orgueil ou l’indifférence, ne pût être
Migration^chinoisc.
LES PAS ELUS
frappé au besoin, comme d’une leçon salutaire, par l’écho de ses premiers vagissements.
Ce n’est donc pas en vain qu’à l’heure suprême delà dispersion, les chefs de tant d’hommes prêts à tenter l’inconnu, réunis autour des amas de pierres qui marquaient la couche dernière de leurs pères, l’ont invoqué, Lui , d’après les modes et avec les noms que ceux-ci leur avaient enseignés.
Ce n’est pas en vain qu’aux lueurs mystérieuses des crépuscules, inclinés sur le (apis triangulaire de gazon 1 et se passant de mains en mains, db lèvres en lèvres, la coupe fraternelle du Haôma, ils ont invité par des libations et des prières à la participation du saint breuvage auquel un dieu communiquait sa vertu vivifiante et son nom 5 :
Les jumeaux célestes « toujours jeunes, toujours unis l’un à l’autre, comme le jour l’est à la nuit 5 ; »
V aurore , « dispensatrice des richesses pastorales ; »
Le soleil , « fils de la nuit, le soleil, qui mène
1 Le cotisa des Védas.
* Haôma en zend, soma en sanscrit. — Dans les i Saçkas, comme dans les Vidas, ce dogme domine tous les autres par son antériorité.
s Les Açvins, type premier des Dioscurcs. Ici, ce sont les dieux de l’aube et du crépuscule.
dans les hauteurs des cieux le chœur des astres
régulateurs des saisons et des jours ;
« Et tous les esprits élémentaires qui brillent dans le ciel ou vivifient la terre et les eaux ; les suppliant tous, dieux et déesses, d’écarter de leur voie les artifices de la perfide race à la peau noire et la violence des Dasious, «brigands impurs, à jamais sevrés de la coupe mystique où les hommes pieux boivent la vie, et qui ne rôdent autour des autels que pour en dérober les offrandes l . »
Ce n’était pas en vain non plus qu’un certain nombre d'entre eux avaient pu entendre les anciens de leurs tribus, assis au bord de quelque futaie antique, parler du caractère sacré de certaines forêts, de certains arbres, « de la grande et ténébreuse horreur qui saisit l'homme sous leur ombre, » comme s’il pouvait, d’un moment à l’autre, s’y trouver « face à face avec le seigneur du lieu *; » pas en vain surtout que, de la bouche de ces hommes de la première loi 3 , entraînés par la pente même- du sujet vers un souvenir toujours palpitant dans leur cœur, ils avaient recueilli le récit des merveilles de cette autre forêt qui avait vu la naissance du premier homme, son
* Extraits des premiers chants du Rig-Véda.
* Lucain, Pharsale. chant III.
5 Pocriotkaetchanas
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bonheur si court, et sa faute , née de l'orgueil , réversible comme son châtiment sur tous ses descendants , puis la théorie des expiations impérieusement commandées par cette chute fatale.
Incendie des forêts par les pasteurs indous.
expiations dont l’eau et le feu sont les principaux agents :
« L’eau, pure et sainte, donnée d’en haut pour effacer toute souillure, armure de l’homme pieux contre les mauvais génies 1 ; »
1 Yaçna, II. 09.
« Le l'eu, prêtre divin du sacrifice, qui embrasse de toutes paris les offrandes de l’homme pour les porter aux dieux l . »
Ces dogmes, ces traditions, ces rites mystiques, paraissent sans doute bien puérils à notre époque de critique cl de doute; mais le temps est venu, cependant, où il n’appartieùt qu’à l’ignorance de voir en eux matière à raillerie ou à mépris, car, avant leurs racines dans le berceau de l’humanité,
ils ont grandi avec elle ; avec elle ils ont pris possession de la terre et, pendant des siècles, ils ont suffi à l’alimentation de scs besoins intellectuels.
Sans doute ils sont loin d’avoir gardé partout leur empreinte originelle et naïve d’innocence pastorale ; ils ont varié avec l’esprit et le cœur de l’homme, éléments mobiles d’élévation et de chute. Sans doùte, maintes fois et en maintes contrées, ils se sont altérés au contact des brutalités koushites ; et alors des monstruosités, souillures de l’imagination, opprobres de l’entendement humain, sont nées de ce mélange adultère. Mais dans les lignes où ils se sont développés selon l’ordre logique de leur impulsion initiale, ils l’ont fait avec un caractère d’identité qu'ont revêtu toutes
i Rig-Vfda, II. 1.
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les agrégations d’hommes dont ils ont été l’àme, toutes les institutions qu’ils ont inspirées.
Si dans les ténèbres soulevées par les passions du moment, par les préjugés contradictoires et la mêlée des détails adhérents, l’ensemble de ces affinités est resté ignoré des générations qui le portaient en elles ; si, dans sa gravitation ascensionnelle, la science historique a à peine atteint assez haut pour l’embrasser aujourd’hui tout entier, qui oserait affirmer qu’il n’a pas, à des instants marqués par la providence, tressailli dans l’instinct des masses sociales, et n’a pas été la cause déterminante delà facilité avec laquelle se constituèrent les doctrines et les grands empires de l’àgc suivant? Quant à . nous, nous n’hésitons pas à le penser. Nouscroyons même que si, vers la fin des temps ariens, il suffit à Rome de moins de deux siècles 1 2 pour concentrer sous l'unité de ses lois et de ses mœurs*, et pour s’assimiler, dans l’enceinte de la vieille cité étrusque, cent vingt millions d’hommes répandus dans les profondeurs des immenses contours de la Méditerranée et de ses annexes, ce fut bien moins le résultat des énergies réunies de ses armes et de sa politique, que celui de l’esprit d’ho-
1 De la bataille de Zama à celle d’Actium.
2 Amédée Thierry, Histoire tic la Gaule sous la domination romaine.
mogénéilè qui reliait, à leur insu cl comme en dépit d’eux-mêmes, le Nubien des cataractes et l’ibère des Pyrénées, le montagnard du Taurus et celui de l’Atlas, les Pélasges de l’IIellcspont et ceux des bords thyrrhéniens, les 4 vierges de Sème, de Mona, les vestales du Capitole et les sibylles de l’Orient.
En effet, par les dogmes de la chute et de l’expialion, par la lilurgie du feu sacré et des eaux lustrales, par le rite de la coupe, par le culte voué au soleil et aux astres, par la glorilication des ancêtres et la déification de leurs mânes, les populations que nous venons de citer, et bien d’autres dont elles ignoraient l’existence sous les cieux du Nord et de l’Orient, communièrent pendant des générations sans nombre dans une môme aspiration vers les choses d’en haut. Le mode d’expression de la foi, les formes matérielles des croyances varièrent, mous l avons dit, selon les temps et les lieux. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, une simple mutation géographique dutfaire remplacer le haôma des Poëriolkaetchanas par le gui du chêne chez les Celtes, par le lotus chez les riverains de l’Euphrate et du Nil, par le kava chez les Pélasges jaunes du Grand océan et par le maïs chez les Aslèques ; mais, chez les uns comme ehez les autres, ce n’était pas la plante qu’on honorait,
LES PASTEURS. 113
c’était le symbole religieux qu’on y voyait contenu.
Il en était de même de toutes les parties du rituel primitif. Les eaux consacrées accueillaient partout l’homme à son entrée dans la vie pour le purifier du péché originel, et l’attendaient à sa sortie pour laver son cadavre de ses souillures terrestres.
Le feu sur les autels de Phlah, dans la vallée du Nil, le feu, selon Vesta, sur les pentes de l’Apennin, répondaient à travers les âges et l’espace au feu qui marchait la nuit, dans les déserts, en tête des colonnes nomades des pasteurs, à celui qui devait briller plus tard sur les Téocallis du nouveau continent, et tous ensemble à cette flamme qui, au principe des choses, s’était allumée au nom d’Agny sur les sommets de la haute Asie.
Le respect religieux qù 'éprouvait le druide sous les voûtes de§ forêts armoricaines n’était pas autre que celui qui agitait le Pélasgcdnns les bois de Dodone, et dont frissonnait Abraham sous les les chênes de Mambré, alors qu'il attendait avec une superstitieuse terreur que JéhoVah vînt retentir au fond de son cœur * ; terreur et respect qui dérivent de ceux que la Genèse attribue à Adam , au moment où il sentit Eloliim sous les arbres ! . ,
1 Genèse, chap. xv, v. 12.
* Genèse, chap. in, v. 8.
L’HOMME SAIVAGE.
On peut retrouver, d’ailleurs, l’universalité de toutes ces données mythiques, matérialisée pour ainsi dire en caractères palpables, dans les impérissables monuments dont les générations de cet âge ont jalonné leur passage sur tous les sols et sous tous les climats.
Monceaux de rocs entassés ou puissants monolithes, cairns, dolmens, menhirs, cromlekchs, tumuli des Scythes, des Scandinaves, des Keltcs et des Pélasges ; raerkls, gais, margemalhs des Hébreux et des Araméens ; quels que soient leurs noms, leurs formes et leurs gisements , qu’ils étalent leur base conique ou leur entablement trilapidaire sur les steppes du Nord ou sous le soleil d’Arabie, qu’ils soient battus des vents de l’Océan sur les
LES I’ASTEUItS.
grèves perdues de Waïgiou et de Tinian*ou sur les rochers des deux Brelagnes, qu’ils se revêtent de lianes et de fleurs sous les grands ficus des tropiques ou de mousse humide sous les sapins de la Scanie et sous les chênes des Ardennes, nulle part ils n’ont eu deux sens et deux origines.
Les unes, com me les moraïs de Ta h i t i e l de T onga ,
Dolmen .
comme les obos des Mongols de nos jours, ont servi à la fois de tombeaux et d’autels : tombeau de quelque chef vénéré, arrêté par la mort sur la route de l’émigration; autel du dieu qu’il avait pris pour guide, qu’il appelait son père, dont il était l’interprète ici-bas, et dont il est allé partager la gloire là- haut.
Les autres, tels que les soubourgans des boudhistes modernes, les pierres levées des descendants deSemou de Japhet, se dressent comme les témoins inébranlables d’événements saillants dons l'exis-
tence des populations qui les ont érigés. Ils ont été les marques, les signatures réelles de conventions antiques, arrêtées d’homme à homme et d’homme à dieu.
« Quand'demain, disait Josué à ses compagnons après leur avoir fait franchir le Jourdain, quand demain vos fils vous interrogeront, disant : Que veulent dire ces pierres ? vous leur répondrez : Les eaux du Jourdain se sont taries devant l’arche du Seigneur, à son passage; c’est pourquoi ces pierres ont été déposées en mémorial des fils d’Israël à toujours 1 . »
Reconnaissons donc dans tous ces monuments de piété, de transactions, de victoire ou de deuil des variantes de ce mode, à la fois si simple et si grandiose, d'écrire des témoignages à la surface du sol*, et que l’humanité a propagé avec elle de son point de départ aux extrémités du monde.
Inutile d’ajouter que l’idéal de ces types d’architecture commémorative a grandi avec la pensée humaine, et qu’il est' au moins oiseux, quand, sous les conditions longtemps peu favorables de notre Occident brumeux, ils ont pu s’élever jusqu’aux proportions du Stonehenge et des colonna-
des de Carnac, d’aller chercher hors de ces types
> 1 Josué, chap. iv, v. 6 et 7.
Jean Iteynaud, de l’Espril de la Gc,ulc
LES PASTEURS. 117
eux-mêmes, pour les demander à la métaphysique, l’origine ou le symbolisme des pyramides et des obélisques qui ornèrent les terres d’Égypte et de Clialdée, les péninsules de l’Inde, les forêts de Java et les plateaux de l’Anabuac.
Pas davantage nous ne croyons devoir rattacher aux lois de la métaphysique un fait d’un ordre plus élevé que le précédent, et non moins concluant en faveur de l’unité de la pensée de cet âge. Nous voulons parler de l’évolution par laquelle, à une époque indéterminée, l’esprit humain en vint à dégager des limbes mythologiques Où il s’était bercé jusque-là l’idée de la hiérarchie céleste, et subordonna tout le panthéon issu du naturalisme primitif à un dieu, créateur suprême, fils et époux de la nuit primordiale.
Ce dogme capital que nous retrouvons à la fois au fond dés antiquités védiques et égyptiennes, qui constitua les divers olympes pélasgiques sous Zeus, Iovis et Esus, qui forma la base du • culte en Phénicie et en Clialdée, dont on peut suivre les traces en Chine et au Mexique, chez les sectateurs d’Odinctchez les atlantes des Canaries, florissait hier encore dans la Polvnésie, sous l’invocation de Taarva, et au centre même de l’Inde, chez les Puharrëis, les Santals, et les Abors ; ces peuplades, douées d’une sève inépuisable mais
immobil6, qui sous le souffle incessant des révoluiionç, au milieu de la croissance et de la chute des cultes , des idiomes cl des empires , sont restées debout avec leurs adorations natives au Tout-Puissant et à la nuit, avec leur pulte aux dieux lares et aux mânes, avec leurs autels de pierres brutes et leurs offrandes sur les hauts lieux, avec leurs fêtes religieuses renouvelées périodiquement comine les saisons, semblent n’avoir eu pour mission ici-bas que de conserver à l’anthropologie un anneau indestructible, qui pût rattacher un jour sur la chaîne des migrations les Leuco-Ethiqpicns d’Afrique aux Pélasges jaunes du Grand Océan, et rappeler à ces populations, perdues P une pour l'autre dans l’espace et dans le temps, la fraternité de leurs origines et le point de départ de leurs rameaux divergents.
On connaît l’universalité de l'usage des eaux lustrales. 11 faudrait des volumes pour relater toutes les prescriptions dont abondent sur ce sujet les codes religieux de tous les peuples, anciens et modernes. Nous nous bornerons ici à citer quelques analogies curieuses, relatives à l’un des points les plus importants du rituel des expiations: au bu p té me.
Dans la Grèce ancienne, a la naissance d’un enfant, on le plongeait dans l'eau, tiède ou froide,
. • ' LES l’ASTEUUS. IIS)
suivant les localités, en invoquant les dieux. Cinq jours après, une femme de sa famille le prenait dans ses bras, et, suivie de tous ses proches et de tous les serviteurs de la maison, lui faisait faire, en courant à plusieurs reprises de droite à gauche, le tour du feu sacré qui brûlait sur l’autel domes-
Dolmen de Connéré (Marne).
tique. Purifié par cette cérémonie, il recevait ensuite de son père le nom qu’il devait porter ; presque toujours c’était celui de son aïeul.
Au Mexique, avant la conquête européenne, lorsque tout était prêt pour le baptême, tous les parents de l’enfant se rassemblaient, et l’on appelait la sage-femme chargée de la cérémonie.
L’HOMME SAlAMIh.
Elle avait lieu au point du jour, dans la cour de la maison. « La sage-femme, tenant l’enfant dans ses bras, avait auprès d’elle un petit vaisseau rempli d’eau et quelques ornements préparés pour la circonstance. Dès que le soleil se montrait, elle se tournait vers l’Occident et, aspergeant d’eau la tète de l’enfant, elle disait :
« O mon enfant! prends cl reçois leau du Sci- « gneur de ce monde, l’eau qui nous est donnée « pour accroître et renouveler notre corps ; elle « lave et purifie. Je prie Dieu pour que ces gouttes « célestes pénètrent dans ton corps et y habitent, « pour qu’elles détruisent et qu’elles écartent de « toi tout le mal et tout le péché qui nous ont été « donnés avant le commencement du monde; « puisque nous sommes tous sous son pouvoir, « étant tous les enfants de Chalchivitlycue (déesse « de l’eau). »
« Après avoir lavé le corps de l’enfant, elle continuait ainsi : « De quelque lieu que tu viennes, « loi qui veux nuire à cet enfant, laisse-le et éloi- « gne-toi de lui, car il vient de recevoir une vie « nouvelle et une nouvelle naissance. Il est purifié « et lavé de ses souillures, et notre* mère Chal- « chivitlycue l’a mis au monde de nouveau. »
« Élevant ensuite l’enfant vers le ciel, la sagefemme reprenait : « O Seigneur! regarde ta créa-
LES PASTEURS. - 121
« ture, que tu as envoyée dans ce lieu de chagrins, « de souffrances et de repentir. Àccorde-lui, ô « Seigneur, tous tes bienfaits et ton inspirai ion, « car tu es le grand Dieu, et la grande déesse est « avec toi. » La sage-femme imposait ensuite à l’enfant le nom d’un ses ancêtres, dans l’espoir qu’il ajouterait à l’illustration de ce nom 1 . »
Dans la Nouvelle-Zélande, cinq ou six jours après sa naissance, l’enfant était baptisé par sa mère, assistée de ses amies. Toutes ces femmes aspergeaient le front du nouveau-né avec une branche baignée d’eau, et lui imposaient le nom qu’il devait porter par la suite, en accompagnant cette cérémonie de 1 incantation suivante, qui variait naturellement selon le sexe du nouveau-né :
Que mon enfant soit baptisé !
Comme la baleine, puisse-t-il être furieux ) pour
Puisse-t-il être menaçant j la vie.
Qu'à cet enfant la nourriture 1 pour
Soit fournie par l'Atoua mon père j la mort.
Puisse-t-il se bien porter 1 pour
Être content - . j la vie.
Puisse-t-il recevoir sa nourriture 1 pour
Quand ses ossements seront relevés ) la mort.
On voit que cette prière se compose de deux
1 Sahagun, Hist. de Kuova Esjmna, 1. VI, chap. xxvvn.
l.'HUililE SAIVAGE.
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parlics distinctes, Tune pour l’ctat de vie, l’autre pour le moment où l’individu sera réduit à sa substance spirituelle, moment que ce peuple singulier ne perd jamais de vue 1 .
Enfin, aux îles Canaries, dès qu’un enfant était venu au monde, une femme de la classe des Maguadas était appelée auprès du nouveau-né pour lui laver la tète selon l’usage 2 * .