‹ L'Homme selon la science et la foiChapitre 16 sur 31 · Summa theol., I» pars, qusest. \, art · texte numérisé non relu

Summa theol., I» pars, qusest. \, art

rapports généraux avec les autres êtres, nous envisagerons tour à tour l'homme dans la série de ces graves aspects.

Tel sera notre plan.

Quant à la méthode, j'ai hâte de vous le dire, il importe à la grandeur du sujet, non moins qu'au caractère exigeant de l'esprit contemporain, qu'elle embrasse tout ensemble les procédés de la science qui observe les phénomènes, de la philosophie qui cherche les causes, de la Foi qui écoute Dieu. Je ne veux donc rien négliger des découvertes de la science, ni rien récuser des hautes et fortes spéculations de la philosophie; mais, profondément pénétré des enseignements de la Foi, il me sera bien permis d'ajouter aux lumières des sciences humaines et de la philosophie, celles d'une doctrine qui est la sagesse même de Dieu. Ne vous en effrayez point, messieurs; en présence de telles clartés, on n'a pas à rougir d'être croyant et catholique. Que dis-je? Il faut plutôt redresser la tête, et, en regardant de haut les sciences et la philosophie, on est en droit

LA VRAIE PI-FINITION DE L'HOMME i3

de proclamer, en tout honneur et en toute vérité, que la Foi divine les dépasse, puisqu'elle les complète et les harmonise.

Monseigneur,

Les hommes qui interrogent leur temps et qui comprennent la réponse, sont rares. Une telle clairvoyance, un zèle aussi attentif, ne sont donnés, suivant le mot de l'Écriture, qu'au sage et à l'homme de cœur l.

En rétablissant ces conférences, Votre Grandeur a compris que le premier besoin d'un âge en proie au doute et de chrétiens qui résistent à leur siècle pour ne point mourir et pour le sauver, c'est la Foi. En nos temps de lutte, le sentiment le plus religieux ne suffît guère, il faut des convictions; car le sentiment est fragile, et la conviction seule est indomptable.

Je souhaite, Monseigneur, que l'œuvre des

1 Tempus et responsionem cor sapientis intelligit. Eccl., \nr, 5.

conférences de Marseille, reprise aujourd'hui, inaugurée, il y a plusieurs années, par un de vos prêtres dont le clergé de France connaît le mérite, dont Marseille s'honore et dont elle applaudit l'éloquence, ne soit pas iûdigne de ses origines et compte parmi les plus fécondes et les plus opportunes de votre épiscopat. Pour ma part, je suis heureux de mettre ma parole au service d'une autorité dont l'affection m'est à honneur, d'une ville où la sympathie m'a été si fidèle, et où, j'aime à le dire à la gloire de Dieu, mon apostolat a reçu d'en haut les meilleures bénédictions.

jQu'est-ce que l'homme? Une telle question, messieurs, ne saurait être évitée. Elle se pose d'elle-même à tout esprit qui pense, et à toute conscience qui s'examine. Lorsque, parvenus à l'âge viril de la conviction, vous voudrez vous rendre compte des dogmes de votre Foi, des théories de votre science, et des mouvements de l'opinion qui mène un siècle en souveraine, la première interrogation qui sur-

gira en votre pensée et vous tourmentera sera celle-ci : Que sommes-nous? Elle est impérieuse; il faudra y répondre. Toute doctrine religieuse, philosophique ou scientifique, qui se déclarerait incompétente sur ce point, serait à l'instant même condamnée; et vous ne la jugeriez pas digne d'une « once de peine ».

Or, il semble que, pour trouver la réponse, nous n'ayons qu'à regarder simplement en nous-mêmes, à nous voir et à nous écouter vivre. Détrompez-vous. Quand on veut connaître ce qu'est l'homme, il faut regarder nonseulement en lui, mais encore au dehors de lui. 11 faut tout interroger : les sciences, aussi bien que les philosophies, et les philosophies comme les religions. Il faut consulter l'expérience, sonder sa raison, prêter l'oreille à tous les bruits qui nous viennent des rivages de l'éternité, et savoir recueillir tous les échos épars de la grande voix de Dieu. L'homme a quelque chose d'insondable et d'illimité; il touche à tous les mondes, et ce n'est pas trop qu'un tel concert de témoignages divins et

humains, pour nous révéler sa nature, et nous raconter le drame vivant, où s'entremêle tant de grandeur et tant d'infirmité.

11 est vrai, les sens trompent, l'observation s'illusionne, la conscience s'aveugle, l'esprit se perd dans le vide de ses abstractions, les religions s'égarent en des rêves creux et de bizarres légendes. Cependant, gardez-vous de croire qu'à travers ces aberrations ou ces défaillances, il soit impossible d'arriver à la connaissance exacte de la nature humaine. Non certes ! il ne tient qu'à nous de recueillir avec discernement les découvertes positives de la science, les données du sens intime, les conclusions certaines de la philosophie et les traditions authentiques de la Religion, pour nous former une notion vraie de l'homme, digne de lui et digne de Dieu.

Telle est précisément, messieurs, la notion catholique. Je vous montrerai qu'elle est, tout à la fois, la plus scientifique et, dès lors, la plus irréfutable, — la plus philosophique et, par conséquent, la plus profonde, — la seule

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religieuse et, par là même, la seule sublime. Vous devinez ainsi l'objet et le plan de ce discours. Je vous demande votre plus sérieuse attention.

Définir un être, c'est le révéler. Un être se révèle par son activité et les phénomènes multiples qui, en témoignant de ses énergies latentes, manifestent son essence invisible. Il résulte de là qu'une définition complète doit embrasser dans leur totalité les phénomènes d'une nature qu'elle veut mettre en lumière. Aussi est-il impossible de connaître l'homme et de pénétrer le secret de sa constitution intime, lorsque, peu attentif aux phénomènes d'ordres divers dont l'homme est le théâtre, on les néglige ou on les confond, au lieu de les harmoniser tous dans la plus profonde et la plus indissoluble unité. Je dis qu'il n'en faut négliger aucun ; car, si vous oubliez celui-ci ou celui-là, vous n'aurez qu'une notion insuffisante et vous mutilerez, par cet oubli, l'être que vous deviez saisir dans sa plénitude. Je dis,

éphémère, à laquelle ne tarde pas de les arracher le tourbillon de la vie. Et puis, il a la singulière puissance, pour se perpétuer, de choisir, de discerner par la sélection, une portion de lui-même et de lui transmettre l'étonnante faculté de vivre à son image, en dehors et indépendamment de lui.

Est-ce là l'homme, messieurs? pas encore. L'homme n'est pas seulement un merveilleux alambic, un chêne plein de vitalité, il est un être qui sent. Il peut se dédoubler lui-même, il a, pour ainsi dire, la faculté de se mettre devant lui. Il ouvre les yeux, et il voit ce qu'il a nommé la lumière. Il prête l'oreille, et avant d'entendre les bruits de l'extérieur : flots des mers, clameurs des vents, harmonies de la nature, il est ému par le murmure incessant et les palpitations de sa vie propre. Il perçoit, aux rayons du jour, les linéaments des choses; il en retient, gravées au dedans de lui, l'empreinte et l'image. Il a des instincts qui l'entraînent et d'autres qui le retiennent. Il désire, et il hait. Qu'un obstacle barre son mouve-

ment, vous le verrez se dresser contre l'obstacle avec colère ou s'enfuir avec épouvante. Qu'il atteigne l'objet de sa convoitise, vous le verrez en jouir replié sur lui-même; et si cet objet vient à lui être violemment ravi, vous l'entendrez souffrir et pleurer.

Voici de plus grands phénomènes : l'homme parle, l'homme pense. Au-dessus de la seDsation et de l'image, en lui rayonne l'idée. Ce n'est plus un cri animal et inarticulé, vague expression d'un mode d'être et de sentir, c'est la parole qui sert de ses lèvres, pour traduire une pensée ou manifester un vouloir. Au-dessus de l'imagination qui perçoit simplement, et, tout au plus, combine les formes individuelles, voilà l'intelligence qui pénètre l'essence des choses. L'homme ne connaît pas seulement tel ou tel être, il saisit l'être même; il n'imagine pas seulement, il conçoit. Il généralise, et il a la puissance d'abstraire; il compare et il juge; il remonte aux causes, et déduit les conséquences de leurs principes; il raisonne enfin, et, pour tout dire en un mot,

tandis que l'animal ne connaît que le singulier, l'homme s'élève à l'universel. Être prodigieux! D'abord, il calculait à peine jusqu'à dix; maintenant, par la science, il mesure l'immensité! Lui, si infirme à ses débuts, ayant peine à se tenir debout sur cette terre, maintenant, il la domine en maître. Il en fouille les entrailles, y déchiffre l'histoire de mille siècles peut-être depuis longtemps éteints; et, après n'avoir été qu'un grain de poussière, il finit par prendre, en quelque sorte, les mondes dans sa main, et il pèse les soleils dans la tranquillité de sa pensée.

La science, messieurs, n'est que la moitié de l'homme. En même temps qu'il connaît, il veut aussi et il aime. S'il tressaille sous un rayon de l'idée universelle, on le voit aussi, sous le feu de l'amour, s'embraser comme un volcan. Et ne croyez pas que la passion résume toute sa puissance de vouloir ou d'aimer. La passion a quelque chose de fatal et d'égoïste ; or, l'homme est juste, bon, désintéressé; il peut l'être du moins. La liberté lui donne la

maîtrise de lui-môme. Grâce à la liberté, il peut dire à tout ce qui voudrait l'asservir : non! et il n'est pas une force au monde, ni au ciel, ni sur la terre, qui, s'il ne le veut pas, puisse le dompter et lui faire dire : oui!

Mais ce n'est pas tout. Dépassant par l'intelligence les lois universelles des choses dont la lumière abstraite ne saurait suffire à son besoin de connaître, s'élançant à force d'amour par-delà tous les mondes, au-dessus des beautés créées qui ne sauraient combler le vide immense de son cœur, l'homme atteint l'Infini; et, au même titre qu'il se proclame intelligent et libre, le voilà un être religieux. Il pressent, il aime, il adore Celui qui résume toute Vérité, toute Beauté, toute Force et tout Bien : il s'agenouille devant Dieu.

Voyez avec quelle richesse et quel éclat cette vie intime déborde et témoigne sa puissance.

Par son industrieuse activité, l'homme commande à la nature ainsi qu'à un esclave. Poète, il rêve l'idéal, et le chante en des vers immor-

r.A PREMIÈRE CONFERENCE

tels. Artiste, il le peint sur la toile, le grave et le sculpte dans le bronze et dans le marbre. Savant, il arrache au sphinx de la création le secret de ses énigmes; et, donnant des ordres à la lumière jusqu'à des distances incommensurables, il ne craint pas de lui dire, sûr d'être obéi : « Lumière, étoile de l'immensité, fille aînée de Dieu, viens à mes pieds et raconte-moi les mystères de l'infini. » Penseur, il confesse le principe, la loi et la destinée suprême de l'univers. Homme enfin, il aime Dieu, il l'appelle et il le prie.

Quel être étrange, messieurs! le connaissezvous? Nous le portons cependant tous dans notre poitrine; mais qui donc se connaît soimôme? Aussi, j'éprouve un charme singulier à vous raconter la gloire de ce sublime inconnu. Et, maintenant, éblouis, vous croyez peut-être le tenir, le mesurer, l'embrasser, et sans doute vous vous écriez : Voilà l'homme ! Vous vous trompez, ce n'est pas lui encore. Il manque au tableau un dernier trait. Ignorezvous que l'homme est par-dessus tout un être

progressif] Ne savez-vous pas qu'irrésistible parce qu'elle est illimitée, sa l'orée n'a pas de terme assignable, qu'elle peut s'accroître indéfiniment, en extension comme en intensité, aujourd'hui, demain, toujours! Les individus s'unissent aux individus; les familles s'accroissent par les familles; les peuples apparaissent; les grandes races se fondent; les civilisations fleurissent; la planète se couvre peu à peu et se remplit comme une vaste pépinière où les intelligences sont semées par Dieu pour s'en aller ensuite peupler le ciel. L'homme va toujours : au-dessous de lui tout est limité; lui, ne l'est pas. On peut fixer la mesure de ton les choses, on ne peut déterminer la sienne. Ries ne l'emprisonne, lui; il est maître de monter sans relâche, et appuyé sur le bras de Dieu, il peut prétendre à tout, même à devenir jiarticipant de m divine nature '.

Oui, messieurs, sous cet espace étroit que dessine la forme humaine, et qui, comparé à

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