Ibidem
LA VRAIE DÉFINITION DE L'HOMME Cl
sieurs; niais ne voyez-vous pas que ces derniers mots ramènent, bon gré mal gré, les positivistes à la définition classique formulée par Aristote, et sanctionnée par le bon sens comme par la foi? Quelle différence y a-t-il à dire avec le philosophe grec : L'homme est un animal raisonnable; ou avec les savants d'aujourd'hui : L'homme est un mammifère qui se distingue des autres par la faculté supérieure de trouver des vérités de l'ordre abstrait? Ils ne peuvent échapper à cette nécessité logique, qu'en faisant de cette faculté une force essentielle à la matière et déduite des facultés animales inférieures. C'est, en effet, ce qu'ils soutiennent avec un parti pris dont rien ne justifie l'obstination et l'acharnement. Mais, quand ils auraient établi que la force et la matière sont indissolublement connexes, qu'il n'y a ni matière sans force, ni force sans matière, que faudrait-il logiquement en conclure pour ce qui est de l'homme? Rien, sinon que là où surgit une force nouvelle, on doit admettre une matière spéciale et réciproquement. Donc,
puisqu'ils reconnaissent dans l'être humain une force qu'ils nomment la faculté d'atteindre les vérités de l'ordre abstrait, ils sont condamnés par leur système à admettre une matière spéciale. — Nous ne la percevons pas, disentils; nos moyens d'investigation ne nous permettent pas de découvrir les différences intimes qui séparent l'organisation animale de l'organisation humaine. Or, là où nous ne voyons pas de matière nouvelle, nous ne pouvons conclure à une force nouvelle; et comme il n'y a dans l'être humain qu'une matière identique à celle du dernier des mammifères, n'en différant que par le volume, le poids ou la délicatesse, impossible de reconnaître en lui des facultés essentiellement différentes de celles de l'animal. — Permettez : si vous ne trouvez pas, cherchez encore, et si, après avoir cherché, rien n'apparaît, attendez et taisez-vous. Les réalités ont-elles besoin de l'explication de l'homme? N'est-ce pas plutôt l'explication de l'homme qui doit s'appuyer sur la réalité? C'est un fait constaté par vous-mêmes, l'homme
a, de plus que l'animal, la puissance de raisonner et d'abstraire, la faculté d'agir conformément au vrai; tant pis, si ce fait heurte vos systèmes, c'est un signe qu'ils sont d'argile, et qu'une simple pierre détachée du granit de la montagne peut les briser, eussent-ils l'air de colosses.
Mais je vais plus loin, messieurs, et je vous montre que jamais vous ne tirerez une idée d'une sensation, ni une vertu d'un appétit. La sensation ne vous représentera jamais qu'une chose singulière; l'appétit sera toujours un mouvement fatal; et il est de l'essence de l'idée d'atteindre l'universel, comme il est de l'essence de la vertu d'être un mouvement libre et désintéressé. Raffinez, tant qu'il vous plaira, la sensibilité animale; vous n'obtiendrez que des instincts plus ou moins subtils. Ce n'est pas la somme des choses singulières qui fait l'universel, c'est leur essence même et leur loi éternelle. Ce n'est pas davantage la délicatesse d'un mouvement passionnel qui fait la vertu, c'est la liberté de ce mouvement et sa confor-
mité avec la loi morale. Chercher à transformer une sensation en idée, un acte d'appétit en mouvement libre, implique contradiction. Estce qu'un polygone inscrit dans un cercle s'identifie jamais avec le cercle? Tant que le polygone aura des côtés, il restera polygone, et il est de son essence d'en avoir toujours. D'ailleurs, messieurs, je vous le demande, une chose en devient-elle jamais une autre? Sans doute, elle peut se mêler à d'autres, se combiner avec elles, se perfectionner et s'embellir à leur contact; mais c'est tout, elle reste ce qu'elle est. S'il en était autrement, tout se confondrait dans la nature, et il faudrait renoncer à ce principe qui est à la base de toutes choses, et dont nul, je pense, ne contestera jamais la certitude, à savoir que tout être s'aime lui-même et aspire à sa propre perfection.
Ainsi donc, la notion matérialiste de l'homme est absolument inadmissible. Toute notion qui nie, méconnaît, oblitère un ou plusieurs phénomènes essentiels d'une nature qu'elle pré-
tend définir, est, pour le moins, incomplMc; elle peut être outrageante; à coup sûr, elle est illogique, et forcément antiscientifique. Telle est bien la nolion matérialiste. Sous les plus futiles prétextes, ne refuse-t-elle pas à la nature humaine, comme caractère typique, l'intelligence, la moralité et la religion? De ce chef, elle est incomplète. Ces attributs une fois écartés, n'essaye-t-elle pas de nous réduire au cercle étroit de l'animalité pure? A ce titre, elle est outrageante. Enfin, contrainte d'accepter, au moins comme attribut de la collectivité humaine, la faculté de raisonner et d'agir moralement, ne prétend-elle pas la déduire des facultés animales? A ce compte, elle est grossièrement illogique. Pour nous, au nom de la raison qui pense, du cœur qui aime, et de la liberté qui lutte; au nom de l'Infini dont nous avons l'idée, le culte et jusqu'à la passion ; au nom de ce corps lui-même, dont les basses doctrines que je combats n'ont pas su voir la beauté, bien qu'elles l'aient fouillé jusqu'en ses derniers replis; au nom de ce front que la
pensée habite, de ce regard qu'elle éclaire, au nom des moindres de ces molécules qui sont comme les langes et le berceau où l'esprit vient apparaître, — détournons-nous de cette science! car elle blasphème; allons plus haut! car elle croupit; brisons le cadre étroit où elle voudrait nous étreindre! Sortons du rang des mammifères! Ne sommes-nous pas des hommes?
A l'opposé des doctrines que je viens de condamner, d'autres, loin de regarder l'homme par ce qui est inférieur en lui et matériellement visible, l'ont contemplé dans ce qu'il a d'élevé et de spirituel. Au lieu de la poussière dont il est composé, elles se sont plu à considérer l'intelligence, et tandis que les premières n'ont voulu voir que la bête, les secondes n'ont su voir que l'ange. Elles ont dit : L'homme est une intelligence qui a conscience d'ellemême, il suffit de l'interroger pour le connaître. L'essence de l'esprit est la pensée; dès lors, tout ce qui n'est point la pensée, la li-
berlé, ou un de leurs attributs, devient étranger à l'àme, et n'est, pour elle, qu'un accident qui l'entrave plus qu'il ne l'assiste.
Vous avez déjà nommé les spiritualistes exagérés. Pardonnez-moi de les combattre. Il y a, sans doute, en cet auditoire, des intelligences trop éprises de Platon, qui se disent de l'école de Descaries, qui ont lu Malebranche, qui sont enthousiastes de ces génies et émerveillés de leurs trop séduisantes doctrines. Eh bien, Messieurs, ces philosophes ne sont pas dans le vrai, et je vais vous dire pourquoi : ils méconnaissent l'unité de l'être humain. Du moment, en effet, qu'ils ont reconnu l'homme un être intelligent et conscient, et écarté de lui tout ce dont ne témoigne pas son sens intime, qu'arrive-t-il? Ils ne savent que taire de la matière dont nous sommes pétris, de l'organisation vivante à laquelle l'intelligence est enchaînée. Les uns, comme Descartes, ne voient dans le corps qu'un mécanisme automatique, plus ou moins savamment construit, mais toujours gênant pour l'âme. Les autres découvrent
un principe vital d'essence particulière, tenant le milieu entre la matière brute et l'âme pensante, mais, en vérité, non moins encombrant pour l'une que pour l'autre. Quoi qu'il en soit, tous introduisent fatalement dans la nature humaine une irrémédiable pluralité : l'homme n'est plus, d'après de tels systèmes, un être un, c'est une collection d'êtres. Or, Messieurs, rompre l'unité d'un vivant, qu'il soit vermisseau, chêne ou homme, c'est lui ravir du même coup sa force et sa beauté. Que dis-je? c'est le détruire. L'être vivant est un, ou il n'est pas. Comment méconnaître cette unité profonde? Lorsque nous nous interrogeons, lorsque, même avec l'œil du simple bon sens, nous nous regardons vivre, ne voyons- nous pas que nous sommes un? Cela est si vrai que nous exprimons notre unité à notre insu, car nous disons : Je suis poussière de terre, je suis étendu, je suis sensible, je suis intelligent. Ce je n'a pas de sens, s'il ne désigne l'unité du principe qui constitue l'homme, et qui rallie, dans une seule et même personnalité, les multiples phé-
nomènes de notre nature. Il semble, au reste, que la Providence ait voulu nous faire expérimenter d'une manière saisissante notre unité substantielle, jusque dans la diversité et la complexité même de nos fonctions. Avez-vous remarqué, en effet, combien ces fonctions sont solidaires? L'intensité des actes de la vie animale suffit pour déconcerter, suspendre môme le mouvement de la vie intelligente; et les aspirations de l'âme peuvent briser tout à coup la machine animale, malgré la souplesse de ses ressorts délicats. On dirait un fleuve qui, arrosant des mômes eaux plusieurs continents, serait forcé de délaisser l'un, lorsqu'il veut inonder l'autre. Le tort du spiritualisme outré est d'avoir scindé l'être humain; et comme une définition philosophique doit, avant tout, tenir compte de l'unité des natures, les spiritualistes exagérés doivent être écartés et condamnés, quel que soit, d'ailleurs, l'attrait de leurs théories.
Tout se tient dans une nature vivante; tout s'y enchaîne dans la solidarité la plus étroite.
Ne point saisir cette loi essentielle, c'est renoncer à comprendre la vie. Celui qui, pour connaître l'immensité des cieux, voudrait les déGnir un amas d'étoiles, ne se tromperait pas moins : ce qui constitue le cosmos, ce n'est pas la multitude des astres dont il est peuplé, mais la force savante qui préside à l'architecture de leurs constellations, et fait de tous ces soleils, comme d'autant de pierres géantes, un édifice où la variété et le nombre nous étonnent moins encore que l'unité et l'indestructible harmonie.
Ainsi, après avoir, au nom de la science, répudié le matérialisme sous toutes ses formes, j'écarte, au nom de la philosophie, toutes les théories d'un spiritualisme outré, quand bien même elles s'abriteraient sous des noms vénérables, tels que Platon, Descartes ou Malebranche.
Ces deux doctrines repoussées, que reste-t-il pour rendre raison de l'homme? N'y a-t-il pas de milieu entre le système avilissant de l'une et les inspirations mal réglées de l'autre? Som-
mes-nous réduits à opter entre Démocrife ou Épicure et Platon, entre Condillac et Descartes, entre ceux qui ravalent l'homme en le matérialisant, et ceux qui croient l'exalter en le faisant le frère des purs esprits? Non, messieurs; il faudrait alors désespérer de la vérité. Grâce à Dieu, elle existe, et, comme la vertu, elle se rencontre en un milieu où l'on n'exagère rien, mais où l'on embrasse, en les coordonnant, tous les éléments des choses. Ce milieu sobre et plein de lumières, la doctrine catholique l'a choisi, et, en cela, elle a dépassé pour jamais tous les systèmes et toutes les écoles de la philosophie.
11 n'y avait que trois résultats possibles dans le travail de l'esprit humain "appliqué à définir un être complexe comme l'homme :
récuser et falsifier un ou plusieurs des phénomènes essentiels de notre nature, — ce fut précisément le tort du matérialisme; briser l'unité substantielle qui les relie, — ce fut l'erreur de tous les systèmes faussement spiritualistes; ou, enfin, éviter les deux écueils,
et, sans nier aucun des phénomènes ni méconnaître leur caractère propre, sans introduire la moindre dualité dans le principe de l'être vivant, proclamer l'unité de la forme sous la variété des manifestations : telle fut la haute clairvoyance et la sagesse de la doctrine catholique. Constatons-le, messieurs, avec un sentiment de légitime orgueil et tâchons, après avoir exposé en substance une telle doctrine, de découvrir son incontestable supériorité.
En ne récusant aucun des phénomènes humains : mouvements matériels, combinaisons physico-chimiques, phénomènes de vie, de sensibilité, d'art, d'intelligence, de moralité et de religion, la doctrine catholique se pose comme la plus scientifique des doctrines. En rapportant tous ces phénomènes à une cause formelle unique qu'elle nomme l'âme intelligente, elle s'affirme comme la plus profonde et la plus philosophique. Pour nous, messieurs, l'homme est un être constitué dans l'unité de personne et de nature par l'âme et le corps
Bssentiellement unis '. Quant à l'âme, ce principe intelligent qui a pour objet l'Universel et qui peut s'élever jusqu'à l'Infini, elle est substantiellement et par elle-même la forme du corps et sa force 2. Tout ce qui est en nous dérive de l'âme intelligente : à elle de faire tourbillonner cette masse organique; à elle de communiquer à ce vivant tourbillon de poussière la faculté de sentir; à elle d'apercevoir dans les choses visibles le reflet des choses invisibles, dans les choses singulières et contingentes le reflet des choses universelles et nécessaires, dans le créé le reflet de l'Incréé, dans toute la nature le reflet de Dieu.
Voilà notre doctrine, messieurs. Enseignée sans interruption par nos maîtres les plus autorisés, elle est une des plus belles, une des plus profondes conceptions du génie de saint Thomas d'Aquin; et elle a été consacrée par l'autorité infaillible de l'Église, par Clé-
1. Ex anima et corpore constituitwr iii unoquoque nostrùm duplex uuitas, natune et personae. S. Thomas, Summa theoi, III" pars, qua?st. 2, art. 1.
S. Thomas. Summa theoi, P pars, quœst. 76, art. 1.
'REMERE CONFERENCE
ment V, au concile général de Vienne, par Léon X, au quatrième concile de Latran, par Pie IX, en dernier lieu, dans deux brefs célèbres l. 11 me semble qu'elle peut se poser sans crainte devant la science, comme devant la philosophie. Pourquoi s'effrayerait-elle de leur hostilité? "Les plus hardies découvertes de la première ne sauraient nous troubler dans la Foi, puisque nous faisons profession de les accepter toutes. Les exigences de la seconde ne peuvent non plus nous épouvanter, puisque non contents de les partager, nous les poussons jusqu'à leurs extrêmes limites, et que seul notre dogme y répond pleinement.
Une doctrine religieuse ne doit pas se contenter de philosophie et de science, quelque
1. Hanc sententiam, quae unum iu homine pouit vitaa principium, auimam scilicet rationalem, a qua corpus queque et motum et vitam omnem et sensum accipiat, iu Dei Ecclesia esse communissimam, atque doctoribus plerisque, et probatissimis quidem maxime, cum Ecclesia; dogmate ita videri coujuuctam, ut bujus sit légitima solaque vet* interpretatio, nec proinde sine errore iu Fide possit oegari. (Bref à Liévéque de Breslau, 30 avril 1800.)
rigoureuses que soient leurs conclusions. Son divin génie doit l'élever plus haut. Il )ui apprend à contempler toutes choses, non plus en elles-mêmes et à la lumière inférieure de la raison, mais à la clarté de l'Infini et d'après le type souverain qui a présidé à leur formation. Ce point de vue seul donne aux êtres toute leur auréole, si je puis ainsi dire; et, en réalité, on ne les connaît bien qu'à ce reflet religieux. Or, messieurs, où donc est le type de l'homme? A l'image de qui avons-nous été faits? Qui peut nous répondre? La philosophie ou la science? Les sages ont parlé; ils nous ont dit : « L'homme est un petit monde, à l'image du grand univers. » C'est leur suprême oracle. Les savants, à leur tour, après avoir étudié l'homme au tranchant du scalpel, comme s'ils trouvaient plaisir à rabattre un peu de notre orgueil, nous ont dit : <» Homme, tu viens de la terre et de l'animalité; notre science est inexorable; elle te limite à la terre et t'emprisonne dans l'animalité. » De telles réponses, messieurs, ne sauraient nous suffire. Si vous
aviez à connaître Homère, vous contenteriezvous de savoir le nombre de ses vers et le titre de ses poèmes? S'il vous fallait étudier les chefs-d'œuvre de la sculpture antique, vous borneriez-vous à connaître Apollon, Vénus ou Minerve, et à savoir simplement d'où leur vient tant de grâce ou tant de majesté? Si vous vouliez vous rendre raison des Pyramides, vous suffirait-il de compter les pierres qui les composent et d'admirer le prodige de leur entassement? Non; pour entendre les merveilles sculpturales du génie grec, il faut deviner comment ce même génie instruisait le ciseau de Phidias à fouiller le marbre, et à graver, en reliefs immortels, l'idéal de l'humaine beauté. Si je veux comprendre les Pyramides, c'est au génie de la religieuse Egypte que je ferai appel. Lui seul m'iniliera au symbolisme profond de ces constructions gigantesques; lui seul me rendra compte de cette imposante architecture dont l'immobilité défie les siècles et semble impatienter l'Arabe, lorsqu'il heurte du bout de sa lance le géant impassible; lui
seul me dira le secret des hiéroglyphes incrustés dans cette pierre muette qui a si longtemps refusé à l'Européen audacieux la clef de ses mystères.
Eh bien, si telles sont les conditions de toute connaissance intégrale, qui donc, je vous le demande, pénétrera assez avant dans le chef-d'œuvre qui est l'homme, et s'élèvera jusqu'à sa cause suprême, afin de nous révéler son type vrai?
Je ne vois qu'une doctrine douée d'une telle puissance, une seule qui ait su nous montrer, au-dessus de la poussière dont nous sommes faits, l'Idéal sur lequel nous avons été modelés : c'est la doctrine de l'éternelle religion dont Moïse n'a été qu'un précurseur, et Jésus- Christ le maître souverain. A elle l'honneur insigne de nous avoir dit : Tu as été fait, o Homme, à l'image et à la ressemblance de Dieu '.
Rien de plus grand, rien de plus beau n'a