DEVANT LE PROBLÈME DE LA DESTINÉE
Monseigneur, Messieurs,
Il est impossible d'arriver à la notion intégrale d'un être vivant si, après en avoir étudié la nature et sondé les origines, on ne détermine avec certitude et précision sa destinée totale; car la vie est un mouvement, et tout mouvement reste inexpliqué, tant qu'on ignore le terme auquel il aspire, et dont la pleine possession lui donnera l'équilibre et le repos. Nous sommes donc logiquement conduits à nous poser le problème de la destinée suprême
de l'homme. L'homme, nous savons ce qu'il est, nous avons vu d'où il vient; il faut encore nous demander où il va. Oui, cet être prodigieux qui résume en lui toutes les forces matérielles et jouit, en même temps, de l'intelligence et de la liberté, cet être qui est tout à la fois poussière de terre et âme vivante, qui touche au néant par l'une et à l'Infini par l'autre, qui contracte, dans ses fiançailles avec la matière, des instincts et des passions, comme il emprunte au souffle de Dieu la raison et la vertu, ce vivant insatiable dans ses désirs et ses rêves, aussi bien qu'en ses visions et ses
extases, l'homme enfin pourquoi a-t-il été
créé, où va-t-il, et quelle est sa destinée? Estelle éphémère ou éternelle, limitée ou sans bornes, terrestre ou céleste? Le globe que nous habitons, la mesure-t-il tout entière de ses pâles et courts soleils, ou bien, plus grande que lui, va-t-elle se continuer sans fin audelà de la terre, sur des rivages inconnus que, seule, la pensée peut pressentir et Dieu nous montrer?
Autour de nous, tout passe, tout finit. La matière subsiste dans l'immutabilité de ses
lois, mais ses formes sont emportées dans un tourbillon irrésistible. Les soleils s'éteignent, les planètes se brisent ou se tondent, les constellations se troublent, se replient sur ellesmêmes et s'effacent. La vie est plus tourmentée ; il n'est pas d'heure où son peuple, innombrable et bruyant, ne soit menacé, ravagé et fauché par la mort. Les fleurs se fanent, les forets se dessèchent, le animaux meurent, des générations entières sont anéanties; des faunes et des règnes, tout à coup, surpris par le froid ou calcinés par le feu, sont ensevelis sous des glaces éternelles ou pétrifiés pour jamais dans leurs sépulcres de porphyre. Et l'homme, estil un privilégié dans ce funèbre empire? La mort qui atteint tout le reste s'incline-t-elle devant lui? Elle qui n'épargne aucun des sujets, abaisse-t-ellc du moins sa puissance devant leur souverain? L'homme meurt-il comme tout ce qui l'entoure? Son corps n'est qu'une ombre, il vit peu de jours; les arbres qui l'ont vu
naître ombragent sa tombe, les impassibles montagnes qui abritaient son berceau, voient défiler à leurs pieds des civilisations et des siècles plus pressés que l'eau mugissante de leurs torrents ; mais le corps est-il tout l'homme, et, une fois détrait, ne reste-t-il plus rien de nous? Le marbre sculpté par nos mains demeure; il raconte d'âge en âge la pensée qui lui donna la vie. — 0 Phidias, le marbre est-il plus durable que toi? Les Pyramides sont encore debout après des milliers d'années. — 0 Pharaons, est-ce que ces pierres empilées par vos esclaves sont plus immortelles que vous? La voix des orateurs de génie ne s'éteint pas. — 0 Démosthène, ô saint Paul, le cri de vos âmes est-il donc plus fort contre le silence du tombeau que l'âme vibrante d'où ce cri s'est échappé?
Encore une fois, qui nous dira le dernier mot de notre destinée? Est-ce la mort ou la vie? Si nous allons à la mort, c'est donc au fond d'une tombe qu'il faut apprendre le secret de notre existence; si nous allons à la vie,
dans quel livre en lirons-nous les derniers arcanes? Hors de nous tout passe; à l'entour et au-dessous, tout meurt; et nous, mon Dieu! et nous? Sentez- vous, messieurs, ce qu'il y a de poignant dans ce problème? Eh bien, je vous le pose tel qu'il est, formidable et lugubre.
Trois puissances en ce monde peuvent nous répondre : la science expérimentale, la philosophie rationnelle, la révélation. La première observe et classe les faits; la deuxième s'élève aux causes, contemple les principes nécessaires et déduit les conséquences; la troisième prête l'oreille aux voix de Dieu, et cherche, entre les oracles du ciel et les enseignements humains, l'harmonie qui est le sceau de leur vérité et le secret de leur influence. Qui donc nous répondra? Fils de ce siècle, vous irez, j'en suis sûr, par ce temps d'enivrement scientifique, interroger la science expérimentale, en lui disant : Je ne crois plus qu'en toi, donne-moi une réponse au problème de la destinée. Fils de ce siècle où, dédaigneuses de
toute révélation, les personnalités se révoltent souvent en croyant s'affranchir, et s'égarent dans la vanité de leurs propres pensées, vous consulterez une philosophie quelconque, en lui disant : Je crois en ta sagesse, il faut résoudre l'énigme de ma vie.
Soit. Mais, si je vous prouvais que vos sciences sont incompétentes et vos systèmes de philosophie insuffisants, qu'arriverait-il, messieurs? Dans quelle terrible alternative ne seriez-vous pas resserrés? Il faudrait nécessairement laisser en suspens le problème, ou écouter la doctrine catholique et les enseignements Ce Dieu. Laisser le problème sans le résoudre, c'est impossible : vous en convenez vous-mêmes, et, je vous le prouverai, d'ailleurs, l'homme veut à tout prix savoir où il va. Reste donc à vous dire chrétiens. Permettez-moi de vous forcer sans miséricorde à ce rigoureux dilemme, et de vous faire constater combien la science est petite, lorsqu'elle prétend mesurer la trajectoire de notre destinée, combien la philosophie humaine est courte
dans sa sagesse, lorsque, sans Dieu, elle ose nous dire le dernier mot d'un être avide d'éternité. Tant pis si je renverse l'autel d'une science athée, et tant mieux si je dépasse les dogmes d'une philosophie impuissante. Cet autel est d'une idole, il faut le briser; ces dogmes sont moins grands que nous, il les faut à noire taille. Dieu seul peut nous les donner; car, seul, il possède et a jalousement, gardé le secret de notre destinée, pour ne le révéler qu'à docile entendeur et à bon escient l.
Interrogeons, en premier lieu, la science expérimentale, celle qui fait profession de résumer tout le savoir de ce siècle et de toucher, avec le positivisme, au plus haut point du développement humanitaire. Elle se flatte, peutêtre a-t-elle raison, de compter, aujourd'hui, parmi les lettrés, une foule d'adeptes. Elle se
1. Xt'<v<sarium fuit ad liumanam salutem esse doctriuam quamdam secundum revelationem diviuam praeter philqsophicas disciplinas quae ratione humana iavestigantur, etc. 8. Thomas, Summa TheoL, I" pars, quœst. I, art. J.
donne comme la doctrine de l'âge mûr de l'espèce, dédaignant les esprits attardés dans l'enfance de l'âge religieux ou dans l'adolescence de l'âge métaphysique. Quelle est donc sa doctrine sur la destinée humaine? 11 lui est impossible d'en avoir. Récusant d'avance tout ce qui sort du domaine de l'expérience, de quel droit émettrait-elle un avis en pareille matière? Ce serait une contradiction flagrante avec ses propres axiomes. La destinée est le terme d'un être, sa cause finale par conséquent; et la science expérimentale proscrit comme inaccessible, comme insensée, la recherche des causes finales. En outre, l'expérimentation ne peut atteindre au-delà des faits actuels et présents ; or, la destinée, c'est l'avenir; c'est le rivage inexploré dont l'abord est gardé par des écueils plus effrayants, peut-être, que l'épée du chérubin de l'Éden.
Mais ne croyez pas, messieurs, que cette démonstration d'incompétence absolue embarrasse les partisans de la science expérimentale. Eh quoi ! disent-ils, vous nous prouvez votre
incompétence : vous plaidez notre cause, tout en croyant servir la votre. C'est peine perdue : nous nous proclamons nous-mêmes incompétents, et nous nous en faisons gloire. L'esprit, enveloppé dans les langes, courbé sous le joug des influences religieuses ou attardé dans les vieux préjugés de la métaphysique, se tourmente, peut-être, d'un pareil problème; mais l'esprit viril, entré dans l'âge sérieux du positivisme, ne s'en inquiète plus. 11 a exorcisé ce fantôme. La nature et l'humanité : voilà tout son dogme; connaître l'une et étudier l'autre, assouplir et dominer celle-ci, transformer et servir celle-là; voilà toute la vie? — Comment! voilà toute la vie? Vous vous prononcez donc en ce problème, vous qui vouliez le supprimer? Vous nous fixez donc une destinée? Que dis-je? Vous la limitez à la mesure de votre expérimentation et de vos calculs. De quel droit? Et si mon activité déborde au delà; si la nature ne suffit point à mes connaissances; ^si l'humanité ne répond pas au besoin d'amour infini qui me dévore et à ma soif d'absolu dé-
vouement; si je me sens plus grand que la nature, à l'étroit dans l'humanité?... — N'importe ! il faudra resserrer votre vie, renoncer à vos rêves et rabattre de vos ambitieuses visées. — Êtes-vous donc sûrs qu'il n'y ait rien au delà? — Nous ne nous en inquiétons même pas. La nature est la glèbe sur laquelle nous sommes courbés, et l'humanité, le troupeau bruyant. Nous nous en allons pêle-mêle, ne connaissant et ne voulant connaître que la glèbe et le troupeau. Le reste nous échappe. Nous ne lèverons pas même les yeux pour interroger le ciel orageux ou tranquille qui nous réserve sa foudre ou ses rayons. Nous ne prêterons même pas l'oreille à l'Océan qui vient battre notre rive et nous jeter son écume. Nous ne voulons, nous ne pouvons être que les hommes du temps. Au delà nous ne pouvons, nous ne voulons rien voir. L'éternité est une mer sans fond et sans rivage, pour laquelle nous n'avons ni voile ni boussole!
Ainsi, messieurs, le problème de la destinée n'est pas résolu. Que dis-je? Au nom d'une
raison plus éclairée et d'une âme plus virile, on prétend le supprimer. Mais on ne supprime point l'âme humaine comme à plaisir; on la prend telle qu'elle est, on ne la change pas à son gré, comme le manteau dans lequel on se drape. L'âme humaine !... vous ne l'avez donc pas écoutée, alors qu'elle se demande où elle va? Vous n'avez donc point entendu ces interrogations qui se posent, frémissantes, au plus profond d'elle-même, qui la pressent comme un implacable aiguillon, et sondent son éternel avenir? Vous avez beau dire : Illusion, vaine recherche ! L'âme incorrigible s'obstine en son illusion; elle se consume en sa vaine recherche. Il n'est pas d'âge ni de condition qui tienne. Le jeune homme poursuit ce problème au seuil rayonnant d'un avenir plein d'espérance et même dans l'enivrement que ses vingt ans appellent, et que le plaisir lui prodigue. L'homme qui a vécu de longs jours en est tourmenté, lui aussi, au bout d'une carrière que le travail et l'épreuve ont brisée; il se dresse avec une fierté sombre, comme Job sur
son fumier; il regarde plus haut que lerre, et il s'écrie : « Enfin, est-ce là le tout de ma vie? » Le vieillard retrouve une énergie singulière pour se demander s'il a touché le terme dernier, et si les glaces de la vieillesse sont l'écueil où viennent échouer une âme qui a lutté, un cœur qui a aimé et qui palpite encore. Et l'homme du peuple, croyez-vous qu'il échappe à ce problème? Il s'en préoccupe dans le travail qui l'accable, en face du salaire laborieusement gagné et qu'il trouve si infime, lorsqu'il le met en équilibre avec le poids de sa rude existence. Le savant ne se dérobe pas plus que l'homme du peuple à l'énigme de la destinée; il en est d'autant plus torturé qu'il aspire plus ardemment à la compréhension des choses. Et la femme, messieurs? Elle porte cette angoisse en son cœur agité, elle la sent se raviver dans l'incertitude de sa foi, dans les déceptions de la vie et sous le coup des orages qu'elle soulève autour d'elle, pour y trouver, sinon la joie, du moins l'oubli de ses douleurs. Il n'est personne, non, personne qui
De ?e heurte à ce problème : car tous, n'aimons-nous pas, n'avons-nous point aimé?
Alors môme que tout en nous ferait silence, notre cœur insatiable et plus grand que tout ne nous demanderait-il point, lui, le dernier mot de la vie et le secret de ses battements? Oui, ce problème nous a blessés, en enfonçant son dard au plus intime de notre être. Le dard y restera. Nous l'emportons tous à notre insu. Voyez-la passer, l'humanité impétueuse comme un taureau sauvage. Apercevez-vous, sur ses flancs couverts d'écume, ce trait empoisonné, je devrais dire béni, puisqu'il l'oblige à courir vers Dieu? Ah! la tragédie grecque a rêvé un sphinx qu'elle a placé dans des montagnes, en un étroit défilé, pareil aux Thermopyles. Le vrai sphinx n'est pas celui d'OEdipe; il n'est pas en Grèce, il est ici. 11 est accroupi sur la cime de l'âme; et il n'est pas un homme qui, en gravissant le chemin de la montagne, n'entrevoie, au détour du sentier, la bète, n'aperçoive ses yeux perçants, et n'entende la parole brève et stridente qui tombe de
ses lèvres fatidiques. Il n'est personne qui, devant le sphinx, ne s'arrête et n'ait peur. Son énigme, sachez-le, c'est la destinée; il faut la résoudre, bon gré mal gré; sinon, vous sentirez sur votre échine la griffe du monstre, vous roulerez dans l'abîme; et l'abîme, c'est le doute, la négation, la mort de l'àme.
Ainsi, pas de faux-fuyants : le problème est posé; il faut le trancher. Une doctrine qui se dérobe est, malgré son habileté ou sa perfidie, une doctrine perdue. On peut esquiver la question des origines. Qu'importe après tout? Nous n'avons aucune prise sur elles. En dépit de nos erreurs, elles restent ce qu'elles sont. Le fils de grande race a beau s'abâtardir et s'encanailler; les titres de sa royale lignée ne se perdent point, et le parchemin antique est toujours là qui proteste contre le félon dégénéré. 11 en va tout autrement pour la question de la destinée. Les conséquences sont terribles; c'est affaire de vie ou de mort.
Une force, en effet, tire toute sa valeur de l'œuvre à laquelle on l'applique, et un mouve-
ment se juge d'après le terme auquel il aspire. L;i vie humaine est tout ensemble une force, un mouvement, et la destinée commande tout en elle1 : c'est son objet suprême, son terme absolu. Il en résulte que toute la valeur et la dignité de la vie sont absolument dépendantes de la solution du problème que je soulève aujourd'hui devant vous.
L'expérience, messieurs, prouve assez combien j'ai raison. L'humanité ne se résigne pas à cette abstention à laquelle voudrait la réduire une science d'autant plus perfide en ses réserves, qu'elle a l'air de s'abriter derrière un humble aveu d'incompétence. Cette science a beau creuser son souterrain, le murer pour que le soleil de Dieu n'y pénètre pas : l'homme n'y peut tenir. Au lieu de la lampe de mineur qu'on lui présente, pour déchiffrer péniblement les mystères de sa vie, il réclame la lumière du jour. 11 veut savoir son avenir et sa destinée; et, ne trouvant point de réponse dans