‹ L'Homme selon la science et la foiChapitre 23 sur 31 · I. 8. Thomas, Summa tkeol, V ;2r part., quœst. I'. ai · texte numérisé non relu

I. 8. Thomas, Summa tkeol, V ;2r part., quœst. I'. ai

14i TROISIEME CONFERENCE

l'antre muet où se blottit la science positive, il s'adresse d'abord à la raison. Il lui dit : « Toi qui dépasses le cercle de cette terre, toi qui devines les principes secrets et augures les conséquences; toi qui as sondé l'abîme de notre nature, lu dans le fond du ciel et dans le fond de l'âme les hiéroglyphes que l'Infini a tracés, raison humaine, qui as des ailes pour tout franchir et des lèvres pour tout dire, parle-moi ; puisque l'expérience bornée se tait, enseigne-moi ma route et mon destin. Quelque triste qu'il soit, j'aime mieux le connaître : s'il est désespérant, je m'y résignerai; s'il est heureux, bien qu'escarpé, je le poursuivrai avec acharnement. »

Savez-vous ce qu'a dit la raison humaine, en réponse à la question émouvante qui lui était posée? Elle aussi, parfois, s'est troublée, elle a hésité, elle a eu peur, n'osant que rarement affirmer Fimmortalité de l'être humain, ignorant plus souvent encore quelle pouvait être, au delà de la tombe, la vie réservée à ceux qui en avaient franchi le seuil. De fiers

esprits, soit aux beaux jours de la Grèce, soit dans un temps agité comme le nôtre, ont connu ces tortures de la raison aux prises avec des difficultés dont ils n'ont pu s'affranchir. Ils sont tombés vaincus, désolés, ne comptant guère sur la mort, pour apprendre ce que le plus opiniâtre travail de la vie ne leur avait point révélé. Ils ont, en face de la destinée humaine, malgré leur vigueur, rebroussé chemin, comme un cheval qui se cabre devant l'abîme, regimbe sous l'éperon et refuse d'avancer. Certains même ont lutté toute une vie, et vainement, messieurs. Ils sont partis, comme ce pauvre Jouffroy, disant à ceux qui croyaient : « Oh ! que ne puis-je croire comme vous! » Ils sont morts, accablés, non résignés, mais désespérés, tombant, les yeux ouverts, dans ce gouffre que creuse la mort et qu'elle referme silencieusement derrière nous.

N'attendez pas de moi que je les réfute ou les anathématise, ces dévoyés et ces vaincus. Sans méconnaître la gravité et les causes de

leur égarement, j'aime mieux les plaindre et

les pleurer. Les réfuter est inutile : a-t-on besoin de combattre ce qui git à terre? Les maudire serait impie : on n'a le droit de rien maudire. L'homme tombé ne peut qu'être dédaigné ou pris en pitié : dédaigné, s'il s'enorgueillit; pris en pitié, s'il demande grâce. Le positiviste s'enorgueillit : il mériterait qu'on le dédaigne; le sceptique confesse douloureusement son impuissance : il inspire plutôt la tristesse et une profonde commisération.

Mais des esprits plus décidés se sont résolus à trancher le problème. Suivant la doctrine qu'ils professaient sur la nature de l'homme et sur l'ensemble des choses, ils n'ont pas craint d'imposer des limites à notre éternelle destinée. Vous vous étiez complu, peut-être, à la croire d'une durée sans bornes, vous regardant comme fiancés à la vie pour toujours? Ce sont, paraît-il, de belles illusions : il faut en faire votre deuil ; les matérialistes, d'une part, et les panthéistes, de l'autre, vous les défendent et les condamnent à l'envi. Pour les premiers, la mort est la loi de tous les vivants.

Elle s'applique à l'être humain comme à tous les autres, sans distinction : elle est inexorable. Produit éphémère de la matière et de ses forces, l'homme retourne à la matière, comme il en est venu. Il s'élève ainsi que la fleur et il se flétrit comme elle; il grandit comme l'arbre de la montagne et il tombe comme lui, sous la cognée du bûcheron, ou déraciné par la tempête. Les éléments seuls subsistent et rentrent dans la masse commune, d'où ils émergent, à nouveau, sous l'influence de l'esprit de vie qui remue la matière, la soulève à toute heure et l'emporte dans le caprice aveugle de ses tourbillons. Ainsi parlent les matérialistes. — N'invoquez point contre nous, disentils, la personnalité et ses droits prétendus. Ce que vous décorez d'un si beau nom n'est, à nos yeux, que le résultat des forces générales, et le fruit de combinaisons aussi fugitives que fatales. La personnalité s'évanouira comme le reste, car la destruction, voilà l'unique loi. Il faut que l'homme s'y résigne. — C'est dur. — Nous n'y pouvons rien. — C'est désespérant.

— Prenez-en votre parti. — Ma nature se révolte. — Écoutez : il reste une consolation. La personnalité s'efface et sombre ; mais les éléments de ce qui fut tel ou tel homme ne se détruisent point. La matière reprend les atomes dont nous avions composé le fragile édifice de notre corps; mais l'humanité bénéficie des produits d'idée ou de vertu que l'ingénieux mécanisme cérébral avait distillés. Tel est le dernier mot des individualités humaines : anéantissement! L'œuvre se continue, l'ouvrier disparaît. On a l'effet, qu'importe la cause? On jouit du rayon, on pleure le soleil éteint. L'individu meurt, l'espèce ne meurt pas. Platon n'est plus; mais l'humanité persiste, et en garde, comme un arôme, le souvenir et les idées sublimes. Enfin, de quoi vous plaignezvous? l'esprit s'évanouit; mais la matière est éternelle !

Pour les panthéistes, même conclusion, messieurs. Ces deux doctrines funèbres, par d'autres points très distantes, et ici très unie*, ont enseigné à l'homme cette effrayante so-

lution du problème. Le matérialisme athée prétend que tout est matière; le panthéisme soutient que tout est Dieu. L'un et l'autre s'accordent à reconnaître une substance unique dont les formes variées sont l'inconstante et nécessaire manifestation. Ce que les matérialistes appellent la matière, les panthéistes le nomment, par un terme moins significatif et moins compromettant, l'Être en soi, la Force; mais les uns et les autres arrivent logiquement à méconnaître le caractère de la personnalité, et le reproche qu'aucun d'eux ne saurait éviter, sous lequel tous les deux succombent, c'est qu'ils vont jusqu'à l'anéantir.

Vous qui avez un cœur qui palpite et tressaille sous les plus généreux sentiments, devinez-vous dans ces doctrines la vérité qui satisfait et apaise? Lorsque le vrai rayonne dans l'âme, on dirait un baume, une lumière, une harmonie : il calme, il éclaire, il enchante. Remarquez-vous, à l'absence de tels signes, la fausseté révoltante de ces systèmes qui font la nuit, poussent au désespoir, et sèment la

mort? Laissez-moi les flétrir, ou plutôt les prendre comme un anneau d'acier mal trempé, mal soudé, et les rompre à l'endroit faible. Si fortement liés que puissent être les dogmes d'une théorie erronée, il y a toujours un point faible par où le lien se brise. Dans la doctrine matérialiste ou panthéiste sur la destinée, ce point vulnérable, c'est le moi.

Comment! la personnalité se détruirait? Par quelle opération? Est-ce que rien s'anéantit dans la matière et dans la force? Ne savezvous pas que ni le plus petit atome ne s'égare, ni le mouvement, le plus délicat ne se perd? Les groupements peuvent varier, les mouvements se superposer; l'être ne s'annihile jamais. La science en acquiert à chaque instant la preuve expérimentale. Si donc l'atome matériel ne retourne pas au néant, si vous pouvez à votre gré le retrouver au milieu des combinaisons les plus mystérieuses où il semble disparu, de quel droit proclamez-vous la destruction de la personnalité? Le moi n'est-il pas l'atome spirituel, le principe de nos sensations,

INCOMPÉTENCE DE LA SCIENCE, ETù 151

de nos volontés, de nos idées, de nos jugements? iYest-il pas essentiellement simple, et plus un que la parcelle de matière dont vous laites l'élément premier des choses? Ce moi, ou vous le méconnaissez dans sa nature : alors, vos conclusions n'ont aucune portée; ou vous l'acceptez pour ce qu'il est : en ce cas, il est impossible d'admettre son anéantissement. L'être simple ne peut disparaître que par une annihilation; et comme, aux yeux de la consciencela moins exercée, le moi est aussi simple qu'indivisible, il en résulte que, pour le supprimer, il faut l'annihiler. Et vous qui proclamez que rien ne se crée, ne se détruit dans la nature, vous forg-eriez à plaisir ce procédé de mort, afin de condamner et de pousser au néant cette humanité dont l'invincible instinct

réclame partout la vie et l'immortalité]

L'atome inerte conquerrait, en échange de la vie, le privilège, le monopole d'être éternellement; et nous n'arriverions à palpiter un instant, nous, que pour avoir non pas le rêve ni l'avant-goût, mais le cauchemar de la vie

immortelle! C'est un cauchemar, en effet, et de tous le plus horrible, si la fin de ce songe qu'on nomme la vie est dans le néant. Peuton concevoir un être plus mal fait que ce premier des chefs-d'œuvre de Dieu? 11 est à rebours; c'est une aiguille désorientée. 11 se tourne vers l'Infini, quand il ne devrait chercher pour pôle que le tombeau.

Eh quoi! nous entrevoyons dans notre pensée la Vérité immuable et éternelle, nous en faisons la nourriture de notre esprit affamé ; et nous, qui vivons de ce froment incorruptible, nous passerions comme un rêve? Nous aimons, nous sentons dans l'amour une force sans limites, nous rêvons, dans l'enthousiasme d'un cœur épris, des joies sans fin; et cette éternité que le cœur prophétise serait un mensonge? Nous croyons à la justice; elle nous demande notre sang, nous le lui donnons sans calcul; nous la servons jusque dans la mort, et la justice serait un vain mot qui n'a plus de sens au delà de cette terre où elle est, à toute heure, niée et martyrisée? Toute cette vie

humaine, si opprimée par le mal, si insuffisamment expliquée, lorsqu'on ne regarde ni plus haut ni plus loin que son triste ciel et ses sombres horizons, serait le terme qu'on nous propose, pour y emprisonner notre activité et limiter notre âme.

Les panthéistes auront beau invoquer la variabilité et, par suite, la destruction des formes fugitives sous lesquelles se témoigne l'éternelle et unique substance, nous ne saurions nous rendre à leur désespérante théorie. 11 est faux, même d'après leur axiome, que toutes les formes soient dans un perpétuel changement. L'étendue demeure, la pensée subsiste; pourquoi pas le moi? Le moi est-il moins que l'étendue ou la pensée? Pourquoi alors les individualités humaines, se multipliant ;i l'indéfini, à travers l'immensité des mondes, ne seraient-elles pas, au même titre que la pensée et l'étendue, une loi et une forme de leur fameuse substance unique?

Non, non, messieurs, ce n'est pas là résoudre le problème d'une destinée comme la

nôtre. Ce qui choque les croyances générales est faux; ce qui blesse les plus généreux instincts est faux; ce qui va contre la nature d'un être est faux; ce qui désespère l'amour, renverse la justice, outrage la vérité, est impie et sacrilège. Quel argument invincible pour arracher l'esprit à la fascination dont il a peine à se défendre contre certaines doctrines erronées! Il semble que Dieu ait pris en pitié la iaiblesse de notre intelligence si prompte à s'égarer, et l'infirmité de notre cœur si facile à séduire. Tandis qu'il a mis du côté du vrai la splendeur, la fécondité de la vie, il a voué l'erreur aux ténèbres, à la stérilité, à la flétrissure, et, finalement, à la mort.

Vous voyez où nous mènent les égarements de la raison philosophique. En vérité, messieurs, l'âme humaine ne se rassérène guère en ces chemins dont le néant est l'issue. C'est chose facile, me direz-vous, de prouver l'incompétence de la philosophie, en s'adressant à ses représentants les plus bas, à ses enfants perdus, au lieu de ses fils bien nés. Vous

ne nous avez présenté que la raison qui se désespère avec tous les sceptiques, s'abaisse avec le matérialisme, ou s'évanouit dans le rêve insensé du panthéisme; mais, en dehors de ces écarts malheureux que nous déplorons comme vous, en les condamnant avec une égale indignation, ignorez-vous qu'il existe une raison saine, défendant avec une victorieuse énergie la permanence de l'être humain, en dépit de la mort et du bouleversement de la matière au sein de laquelle il se voit engagé? Ne savezvous pas qu'il existe une forte philosophie spiritualiste, invinciblement armée pour soutenir les grands intérêts de l'âme immortelle? Celte philosophie, nous l'invoquons pour résoudre le problème, et c'est à sa lumière que nous prétendons lire les pages mystérieuses du livre scellé où est écrit notre sort d'outretombe.

Dieu me garde de déprécier la grande philosophie dont vous parlez. Le chrétien serait mal fondé, en la traitant comme une ennemie ou une étrangère, puisqu'elle a été, dans des

hommes tels que Platon, la préface humaine de l'Évangile. Je reconnais donc volontiers ses œuvres de génie et ses représentants illustres. Je ne suis point de ceux qui, pour exalter la foi, croient opportun d'infirmer la raison, et qui, pour ajouter au prestige de la révélation surnaturelle, s'efforcent de réduire à néant la vigueur naturelle de l'esprit. Je proclame volontiers — et c'est la doctrine de l'Église — la valeur de l'intelligence humaine, en ce qui touche les vérités mathématiques ou artistiques, et pareillement en ce qui concerne les vérités de l'ordre intellectuel et moral, ces bases immuables de la raison, de la conscience et de la société. L'erreur et le sophisme peuvent amonceler à l'envi contre elles tous leurs flots; la tempête ne fera que montrer la solidité de ce granit éprouvé. Rien n'est plus beau, peut-être, au milieu du choc des doctrines, que ce règne souverain des vérités premières, fécondant tout ce qui se rallie à elles, et frappant d'impuissance tout ce qui les altère ou les nie. Toutefois, malgré l'in-

contestable mérite de la raison et son efficacité réelle, même dans les questions les plus ardues, vous me permettrez de récuser sa valeur, quand il s'agit de la solution complète du problème qui nous occupe. Je ne crains pas de l'affirmer, la plus sublime des philosophie* rationnelles, eût-elle toute la rigueur de la méthode aristotélicienne, les inspirations du génie de Platon, la perspicacité d'un psychologue tels que Descartes, l'envergure d'un vaste esprit comme Leibnitz, cette philosophie ne saurait atteindre à la solution de notre destinée. Remarquez, d'abord, qu'en fait cette philosophie ne l'a point donnée. Lorsqu'elle n'a point été la plagiaire un peu trop naïve et pas assez reconnaissante de l'Évangile, lorsqu'elle a voulu ne s'appuyer que sur ellemême, et voler avec ses propres ailes, un des plus hauts points qu'elle ait pu atteindre, c'est le progrès indéfini des individualités indestructibles. L'homme s'élève ou s'abaisse dans la vie, suivant ses mérites ou ses démérites. Il déchoit ou grandit, selon l'usage qu'il a fait

de ses facultés. La douleur le corrige, l'harmonie joyeuse de ses facultés le récompense, et l'Infini toujours entrevu, jamais atteint, le stimule à monter sans relâche. Excehior! voilà sa devise. Pour cette doctrine, « le ciel n'est point une demeure, il est un chemin, et les esprits qui s'y rencontrent s'y élèvent comme une coloDne d'encens. l »

Ces rêves éthérés sont empreints, je l'avoue, de grandeur et de séduction; il y a, ce semble, en eux de quoi satisfaire et ravir l'homme qui cherche avec angoisse le dernier mot de sa destinée. On lui dit : « Mon ami, sois sans trouble. La mort viendra te prendre, elle te conduira doucement où ton mérite t'appelle. Parfait, tu monteras plus haut; imparfait et coupable, tu descendras en de nouvelles épreuves qui te rendront digne d'une région où la vérité est plus rayonnante, l'amour plus ardent, l'activité moins laborieuse et la joie sans déclin. »

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