Terre et Ciel, Jean Reynaud
On sauve ainsi, vous le voyez, les éléments essentiels de notre nature : la personnalité, l'indestructible besoin de vivre, l'amour du vrai, du juste, du beau, la responsabilité morale et une certaine félicité. Mais ne sentezvous pas vous-même qu'il y a là un terrain mal affermi? En vous interrogeant dans la sincérité du cœur, ne voyez-vous pas qu'en présence de ces conceptions attrayantes, la raison hésite encore? Qu'est-ce donc qu'une solution à laquelle manque la première des qualités, la certitude? Et puis, trop de vague se mêle à ces belles perspectives; or, notre âme, en une telle recherche, veut la précision. N'est-ce pas, d'ailleurs, condamner l'homme à un vrai tourment que de le faire voyager ainsi, toujours, sans arriver jamais? Quoi! toujours travailler et souffrir, toujours être à l'épreuve, toujours être menacé de déchéance et de mort! Ce n'est point là fixer un terme, mais bien plutôt le nier, en le reculant à l'infini. Que d'esprits accablés par le fardeau d'une vie déjà longue vont demander
grâce, aux portes de cette décevante éternité!
Aussi, messieurs, éclairée d'une meilleure lumière, la raison a rendu de plus consolants oracles. Elle a compris non seulement que l'âme était immortelle, que, responsable et libre, elle devait trouver, au delà de la tombe, un sort proportionné à ses mérites ou à ses fautes; mais que l'état d'épreuve finirait pour l'homme, et qu'il trouverait en Dieu, auteur et fin de la nature, son repos glorieux, sa perfection et sa félicité. Rien ne traduit mieux ces mâles espérances de l'esprit humain que le cri d'Aristote devant la mort : « Cause des causes, je te recommande mon âme! » Mais, est-ce là tout? l'homme est-il satisfait? Interrogez-le, messieurs, dans l'ensemble de ses aspirations, étudiez-le au grand jour de l'histoire. N'ambitionne-t-il que d'atteindre Dieu dans ses effets, dans son rayonnement, et point en son foyer? Celte béatitude naturelle, promise par la philosophie, est-elle aux dimensions de l'homme tel que l'Infini l'a créé, de cet être qui est de la
INCOMPÉTENCE DE LA SCIENCE, ETC. loi
race de Dieu, suivant le mot de saint Paul '? Képond-elle aux tendances surnaturelles que, dans l'ordre présent, l'homme subit en luimême 2? Non; et les philosophes qui ont eu, comme Platon, l'oreille plus ouverte à Dieu, n'ont pas craint d'avouer que l'homme veut voir Dieu en lui-même. 11 ne lui suffit point d'apercevoir la frange de son vêtement, qui est la création, de contempler, par derrière, comme Moïse, son ombre et le reflet de sa gloire 3, il aspire à être ravi jusqu'en lui-même et dans son essence. Toutefois, comprenant que l'Infini est inabordable, que nulle intelligence créée ne peut, par ses propres forces, le voir en son inaccessible lumière 4, Platon sentait, le premier, et n'a pas craint de proclamer le besoin de la raison humaine de consulter Dieu sur la destinée totale et sur les chemins qui peuvent nous y conduire.