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DU PROBLÈME DE LA DESTINÉE

Oculus non vidit, nec auris audivit, ncc in cor hominis adscendit, quae pra'paravit Deus iis qui diligunt illum; nobis autem revelavit Deus per spiritnm suum. Spiritus cnim omnia scrutatur etiam profunda Dei.

S. Paul, I Episl. ad Corint/t., cap. ir, v. 9 et 10.

Monseigneur, Messieurs,

Le problème de la destinée ne saurait être supprimé, ni demeurer une énigme. On est contraint de le subir, et on reste torturé, tant qu'il n'est pas résolu. Nous l'avons établi : la science expérimentale est, à son égard, incompétente ou systématiquement muette; et la raison philosophique, soit qu'on la suive dans les écarts de ses théories, soit qu'on écoute ses plus purs enseignements, reste au-dessous de la solution totale. Dans le dernier cas, elle est, à tout le moins, insuffisante à nous révéler la

volonté précise et suprême de Dieu; dans le premier cas, nous la voyons se récuser avec les sceptiques, nous mener à la mort, en nous désespérant, avec les panthéistes, et en ajoutant la honte au désespoir, avec les matérialistes. Alors même que, plus sereine, elle nous ouvre les chemins séduisants, mais hasardeux et sans terme, du progrès indéfini, elle n'en demeure pas moins frappée d'impuissance, radicalement vaine et remplie de désolation. La science expérimentale et la philosophie rationaliste écartées, il ne reste que la révélation de Dieu. Écoutons-la.

Mais, direz-vous, Dieu a-t-il parlé? L'artiste qui nous a formés s'est- il révélé à l'œuvre de ses mains? A-t-il fixé à l'homme le terme vers lequel il eût à se mettre en marche, sans regarder en arrière et sans demander pourquoi? Bref, à quelle fin l 'a-t-il prédestiné? L'interrogation est grave, messieurs, et je ne puis passer outre, ce me semble, sans y avoir répondu. De deux choses l'une : ou Dieu nous a parlé, et il nous faut accepter sa parole infaillible; ou

Dieu n'a rien dit, et à quoi bon, alors, examiner cette solution de la doctrine chrétienne qui se donne à faux comme tombée des lèvres divines elles-mêmes? Je récuse le dilemme. On peut aborder de deux manières une vérité révélée : par la méthode théologique ou d'enseignement, par la méthode philosophique ou de recherche. L'une suppose les croyants. L'autre les fait. L'une dit : Dieu a parlé, adore; l'autre dit : on prétend que Dieu a parlé, écoute et examine. Je choisis la seconde, persuadé qu'elle vous plaira davantage. Au reste, je me réserve de traiter une autre année, s'il plaît à Dieu, la question du Révélateur, et je suis convaincu que, de la solution catholique telle que je vous l'apporte, la vérité divine se dégagera, comme des entrailles d'une victime sainte le parfum s'élève vers Dieu. La vérité révélée, jusqu'en ses plus hardies affirmations, possède une force intrinsèque qui la manifeste et l'impose à tout esprit sincère. Lorsque le centurion vit les prodiges qui rendirent témoignage au Crucifié et l'escortèrent dans la mort, comme pour

signaler au monde distrait ce divin incompris, le soldat se frappa la poitrine, en disant : C'était bien le Fils de Dieu ! De même quand la vérité divine resplendit, l'intelligence humaine imite le centurion, et, l'eût-elle comme lui méconnue, blessée à coup de lance, elle se repent, comme lui aussi, et elle se prosterne en disant : C'est bien la parole de Dieu.

Je prétends, et j'espère vous montrer que la doctrine catholique sur la destinée est, logiquement, la seule absolue, et, de toutes, la plus sublime; qu'elle est, par surcroît, la plus grandement humaine, et, à ce titre, la plus consolante; qu'elle est, enfin, la plus morale et, de ce chef, la plus virile. Que vous faut-il de plus? Lorsque la sublimité de notre foi aura éclairé votre esprit, et son harmonie avec vos plus généreuses tendances apaisé votre âme justement exigeante; lorsque sa moralité, poussée jusqu'à l'héroïsme, aura donné satisfaction à ce qu'il y a de libre et de mâle en vous, comment hésiter plus longtemps à reconnaître en elle le signe de Dieu?

Pour la doctrine catholique, la fin suprême de l'homme et de l'humanité entière, c'est Dieu. A celui qui l'interroge, elle répond : Homme, de même que tu es sorti du souffle de l'Infini, de même qu'émergeant de terre à sa voix tu t'es dressé devant lui dans la beauté de ta nature et la gloire de ta divine adoption, pareillement tu vas à l'Infini. La même voix t'appelle, elle te dit comme à Abraham : Sors de ta terre, de ta race et de ta parenté; viens plus haut, où je te convie et où mon amour t'attend. Il y a plus : non seulement l'homme et l'humanité entière, mais l'innombrable famille des esprits, ont Dieu pour destinée. Toutes les intelligences disséminées à travers les mondes ont été ou sont encore comme un grand peuple exilé, eu migration vers le divin rivage cù elles viennent, à l'heure marquée, prendre terre, et pour jamais jeter l'ancre. Il n'en peut être autrement, messieurs : telle est la grandeur incommensurable de l'être intelligent, si rudimentaire soit-il, que rien de créé, de variable, de fini, ne saurait répondre à la pléni-

tude de ses désirs, ni combler la moindre de ses insatiables facultés.

Vous en doutez peut-être? Il faut donc, alors que je vous interroge et vous surprenne dans le mouvement de votre vie; hommes qui m'écoutez, il faut donc vous faire entendre et sentir que la seule destinée réelle, pcssible, que disje? nécessaire de l'être intelligent, c'est Dieu ! — Comment! Dieu? l'Infini? — Oui, l'Infini lui-même, et, pour vous en convaincre, faisons votre autopsie morale. Vous verrez ainsi, sur le vif, que rien, en vous, ne peut s'arrêter, se rassasier dans le créé et le fini, mais que tout, même à votre insu, cherche, veut absolument l'Infini et l'Incréé.

Consultons d'abord, messieurs, l'instinct de vivre. C'est le premier qui parle en nous. Nul ne peut le dompter ni lui imposer silence. Eh bien! entassez les jours, les années, les siècles; accordez-vous une durée plus grande que celle qui mesure la vie d'un soleil, d'une constellation, d'une nébuleuse, aurez-vous jamais rassasié le désir, la passion, disons mieux, la fureur

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de vivre, inhérente à votre nature? — Sois sincère, ô vivant, et réponds hardiment : Non. (Juand tu aurais vécu mille années, quand tu en aurais vécu dix mille, plus ancien que les astres qui ont chaulé devant Dieu, au matin des mondes, tu ne serais point rassasié. Tu veux vivre toujours. Ce que tu as vécu ne compte plus à tes yeux. Il te faut des années et des siècles encore. Plus ils s'entassent, moins tu t'en fatigues. Les vieillards te le prouvent bien, eux qui se cramponnent si violemment à la vie! — Cet âpre besoin, remarquez-le, ne tient pas à notre corps fragile, ni à cette terre d'où il est sorti et où l'âme gémit à l'étroit; non, ce n'est pas la vie terrestre et présente que nous voulons éterniser, c'est la vie en elle-même, dans ce qu'elle a de parfait et d'enivrant. A cet égard, pas d'illusions : la terre nous suffit si peu, que les plus nobles âmes aspirent à la secouer comme un fardeau, à la quitter comme une prison. Il n'est presque pas un homme qui n'en ait éprouvé la lassitude et le dégoût. Combien s'asseoient tristement sur les bornes du

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chemin poudreux de ce monde, et qui, trouvant trop rude l'ascension de ce calvaire, demandent grâce à celui qui seul peut en abréger les stations douloureuses.

Mais le suicide, direz-vous, n'est-il pas l'acte d'une âme désabusée qui demande le néaDt? Non, certes; il est plutôt le fait d'un être impatient et lâche qui, ne pouvant supporter l'existence sur cette terre, veut aller vivre ailleurs, ou le signe d'une activité surmenée qui se brise, mendiant le repos à la mort. L'homme qui, dans une heure désespérée, dit à Dieu : « La vie me pèse; elle est trop lourde, je te la rends! » — cet homme, soyez-en sûrs, ne cherche point le néant, il veut reprendre haleine et s'élancer en une vie meilleure. L'attrait qui l'emporte est tel que, forçant, pour ainsi dire, les portes de l'éternité, il entre, mal- -gré Dieu, dans la région redoutable, où nul n'a le droit de pénétrer, en violant la consigne.

Ainsi, c'est encore la fureur de vivre qui nous tue. — Alors, où allez-vous donc, ô vies emportées? Vers quels rivages courez-vous?

LA SOLUTION CATHOLIQ'JB DU PHOIILÈME, ETC. 179.

Ouels vents vous entraînent? Vous l'ignorez peut-être; mais qu'importe? j'ai constaté un l'ait palpitant, irrécusable : il existe en nous un tel désir de vivre que rien de limité ne peut l'assouvir.

Et ne croyez pas, messieurs, qu'aucune autre de nos facultés soit moins exigeante. Ce vivant qui jamais ne dit assez, quand il est question de vivre, ne sera pas plus apaisé, alors qu'ouvrant les yeux, avide de savoir, il adressera à la nature et à Dieu ces pourquoi dont l'audace veut tout sonder, mettre à nu les causes les plus secrètes et saisir le dernier mot des choses. L'intelligence humaine ne se contentera pas de feuilleter le livre de la création, ni d'en interpréter péniblement les mystères. Toutes les sciences réunies ne pourront suffire à notre besoin de connaître ni répondre à notre curiosité sans bornes. Vous l'espériez sans doute, vous qui, ayant la science en si grand honneur, l'élevez presque au rang d'une divinité, et vous complaisez naïvement à la rêver infinie. Détrompez-vous; croyez-en les vaillants

ISO QUATRIEME CONFÉRENCE

esprits, ceux-là même qui ont poussé le plus loin la hardiesse de l'investigation. De leur propre aveu, ils n'ont vu le tout de rien. Plus ils s'avancent, plus l'abîme s'élargit sous leurs pas. L'infini Jes enveloppe et les presse : l'infiniment grand les accable, et l'infiniment petit les confond. Lorsque, pressentant par son génie une terre que son regard ne découvrait point encore, Christophe Colomb jeta sa flottille dans l'océan inconnu, il vit, l'intrépide! «que l'immensité inexplorée de la mer n'était qu'une illusion, et un nouveau monde lui prouva que l'Atlantique avait des bornes. L'intelligence humaine n'est pas comme le hardi Génois : l'océan de la vérité qu'elle explore, voilà l'Atlantique véritable. Plus elle s'enfonce dans ces horizons, plus ils reculent devant elle. Jamais elle n'a vu ni entendu un matelot de son équipage, si audacieux lût-il, qui, ayant crié : « Terre ! j'aborde! » se soit contenté d'un nouveau monde.

Non, eussions-nous connu toute la science des nombres, des formes et des forces, péné-

tré toutes les lois mathématiques, découvert la main qui porte le globe, — et nous l'avons trouvée, cette main dont le Dieu de Job jetait le mystère, comme un défi, à son serviteur ignorant; — eussions-nous aperçu le bras qui a lancé en tourbillons grandioses la poussière des cieux, deviné les secrets qui président aux métamorphoses capricieuses de la vie ; eussionsnous tout exploré et tout vu, ne croyez pas que, même alors, comme un aigle arrivé sur la plus haute cime, l'intelligence fatiguée, mais assouvie, replierait ses ailes! Interrogez plutôt Newton, Kepler, Galilée, eux qui ont surpris quelques-unes des lois du ciel; interrogez de Romas et Franklin, celui qui a fait dire son nom à la foudre, et celui qui l'a contrainte à suivre docilement une verge de fer; interrogezles, il n'en est pas un dont l'œil se soit lassé de voir, pas un qui n'ait poussé le cri de Goethe mourant : Plus de lumière, plus de lumière! Qu'est-ce donc que cet être singulier, d'autant moins comblé qu'il acquiert davantage? D'où vient cette contradiction étrange? Quoi!

plus vous révélez de splendeurs à l'intelligence humaine, moins elle est assouvie ! Voilà une étonnante nature! Messieurs, c'est sublime qu'il faut dire. Un tel phénomène prouve que l'homme n'est pas simplement fait pour nombrer, mesurer et peser les choses créées, mais pour s'élever à leur Principe absolu, qui est Dieu1.

Telle est notre intelligence. Un désir inné nous entraîne à connaître la cause, lorsque nous contemplons l'effet; et, comme tous les phénomènes dont l'ensemble constitue l'univers sont les effets puissants de la cause première, il en résulte que la science cosmologique est, pour tout esprit bien né, un entraînement à la science théologique2. Jusqu'à ce que nous ayons atteint en soi cette cause suprême, il reste en notre esprit une grande place vide. Les vérités de la science ne sauraient l'occuper tout entière. Elles ne sont que les

1. Ultima et perfecta oeatitudo non potest esse nisi iu visione divinae essentiae. S. Thomas, Summa theol., Tl IIa part., qusesl. 3, art. 8.

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