S. Thomas, Summa theol., Ia pars, qusost. 12, art. I
irradiations d'un soleil que nous soupçonnons sans le voir. Plus leur splendeur s'accroît, plus nous nous élançons vers le foyer dont elles dérivent, et ce foyer n'est autre que Dieu. Hors de lui, l'intelligence reste inquiète, et son dernier mot est ce cri émouvant du prophète : 0 Seigneur! je serai rassasié quand ta gloire m apparaîtra.
Si l'esprit de l'iiomme est illimité en ses visions, le cœur i'est-il en ses sentiments? Il semble, en eflet, que l'amour le resseçre, en allumant en lui sa flamme sainte. Amour du père et de la mère, amour des amis, amour du foyer, du peuple et de l'humanité : toutes ces expressions n'indiquent-elles pas un cœur qui ne peut dégager ses feux qu'en se condensant? C'c<t vrai, il en est du cœur comme de toute activité et de Dieu même. Quand Dieu veut se témoigner et s'affirmer en dehors de lui, il se restreint. Toutes ces amours ainsi délimitées, rempliraient-elles votre puissance d'aimer, si vous n'aviez qu'elles? Voilà ce qu'il faut savoir. Je vous les accorde toutes, allumées
dans votre âme comme autant de volcans. Ajoutez-y tout le patriotisme d'un Romain et toute la bonté d'âme d'un Vincent de Paul; faites appel à toutes les passions frémissantes : qu'elles soulèvent votre poitrine au point de la briser! Laissez-moi maintenant placer sur ce •cœur si rempli (vous le croyez, du moins) une main qui l'ausculte. Êles-vous satisfaits? Non. Eh! ne le sentez-vous pas vous-même, en vous interrogeant jusque dans vos heures d'enivrement, alors que rien n'entrave la fougue de vos palpitations? Vous vous surprenez plus d'une foi aux prises avec une sorte de vague ennui, à l'étroit dans ces limites où vous êtes enfermés. Bon gré mal gré, vous le voyez, votre cœur est plus grand que tout, il est à la dimension de votre intelligence; s'il faut à l'esprit la vérité totale, il ne faut pas moins à votre volonté le Bien absolu; et vous réclamez avec une angoisse douloureuse la Beauté qui ne décline point, l'Amour qui ne trompe pas, la Bonté qui se donne sans mesure. D'ailleurs, l'expérience nous l'apprend : ce sont ceux-là
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même dont le coeur a été le plus royalement traité en ce monde, qui ont le plus éloquemment parlé de l'insuffisance de toutes les créatures, si on ne les transfigure pas, en les aimant en Dieu.
Oui, depuis le grand roi resté en proverbe, après avoir été l'oracle de l'Éternelle Sagesse, depuis Salomon proclamant la vanité de tout, sauf de Dieu, jusqu'à Augustin, ce génie chrétien, qui a confessé le néant des amours terrestres, jusqu'à nos grands désespérés d'aujourd'hui qui ont chanté l'angoisse des cœurs irrémédiablement déçus, parce qu'ils étaient sans Dieu, tous l'attestent, rien de créé ne saurait combler l'âme humaine. On a beau multiplier les amours : plus ils s'accumulent, plus le vide en nous se creuse, et plus l'âme appelle l'Infini d'un cri dont rien ne peut rendre la poignante éloquence.
Et si, non contents d'interroger les facultés supérieures qui semblent nous affranchir des bornes et des tyrannies de la matière, nous consultons l'âme humaine dans ses besoins et
ses puissances qui ont la matière pour objet et qui, ce semble, devraient perdre à ce contact un peu de leur énergie ; si nous interrogeons l'imagination de l'homme rêvant le beau, sa sensibilité avide de jouir, son activité impatiente de conquérir et de transformer le monde, qu'entendons-nous, messieurs? N'est-ce pas toujours la même réponse? L'imagination des artistes se lasse-t-elle jamais? Non, devant les chefs-d'œuvre de l'art le plus exquis, dût-elle manquer de respect à Raphaël et à Michel- Ange, elle rêve un idéal plus beau, et s'écrie, comme Cicéron, devant les statues de Phidias : Adhuc pulchriora cogùamus! Est-ce que la sensibilité se sature? Non, les organes dont elle se sert peuvent s'émousser et se rompre, mais elle ne se lasse jamais. Et notre puissance sur la matière, au bout de ses conquêtes, fait-elle comme Annibal? S'endorl-elle, satisfaite, sur ses victoires d'hier? Jamais; elle agit sans relâche, et ne se repose qu'en préparant les victoires de demain.
A tous les points de vue, messieurs, le carac-
1ère infini de l'homme se montre. On voit cet être plus grand que tout, ne rencontrant nulle part, ni dans la vie où il s'ébat, ni dans la vérité que son esprit contemple, ni dans ses amours, ni dans les rêves de son imagination, ni dans les joies qu'il savoure, ni dans les œuvres de sa puissance, ce qui pourrait le combler. Voilà, sans contredit, le plus grave des phénomènes de notre vie. Il n'est personne qui n'en ait conscience et ne s'en émeuve. Que faut-il en conclure rigoureusement? le mot de l'énigme : à savoir que rien de créé, mais l'Infini, mais Dieu seul, doit être tenu pour la destinée totale de l'homme.
Dès lors qu'une chose ne peut rassasier un être, le calmer, le combler en le béatifiant, elle ne saurait, à aucun titre, en être considérée comme le terme absolu, et, partant, comme la fin totale. 11 est de l'essence même de la destinée, qu'elle consomme un être dans sa valeur et dans son type. Or, nous venons de l'établir, par notre vie prise sur le fait, rien de créé ne saurait rassasier l'homme, pas plus dans son
désir de vivre et son besoin de connaître, que dans sa passion d'aimer, sa fureur de jouir et son infatigable activité. Rien, enteudez-vous? ni une vie séculaire, — ce n'est qu'une goutte d'eau dans un océan sans bornes; ni les amours de la terre, — ce n'est qu'une feuille perdue, desséchée et tournoyant dans un abîme sans fond; ni le plaisir, — ce n'est qu'un cri dans une immensité sans écho; ni le beau, ni le vrai, — ce n'est qu'un éclair dans une nuit sans étoiles. Donc, ô Homme, tu es plus grand que tout cela; tu es donc supérieur à tout le créé; être d'un jour, fils de la terre, taillé, cependant, à la mesure de l'Infini, souviens-toi que ta destinée n'est point ici, qu'elle ne peut être qu'en Celui-là même qui est plus grand que toi. Tu l'as nommé, frappe-toi la poitrine, pour l'avoir connu trop tard, peut-être; adore ce Dieu invisible dont le Christ seul nous a révélé tout l'amour et toute la beauté!
Ah! messieurs, vous vous êtes demandé, sans doute, ce qui remuait le fond de votre âme, à de certaines heures où, cependant, la
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vie paraissait vous sourire et vous caresser? — Jeune homme, pourquoi, dans ton cœur et dans tes rêves de vingt ans, ce vide insondable où ta grande âme semble se perdre et avoir froid? Vous tous qui avez longtemps poursuivi ce que vous croyiez la félicité pleine, coureurs de trônes, favoris de la gloire, éblouis de ses haillons, enivrés d'amour et de joies débordantes, pourquoi, même en vos fièvres de plaisir, ce je ne sais quoi d'inquiet et d'inassouvi? — Pourquoi cette inconsolable tristesse qui fait le fond de toute âme humaine, et jette une plainte d'autant plus douloureuse qu'elle s'élève d'un océan plus vaste et plus
orageux? Ah! pourquoi! C'est que l'Infini
nous appelle au dedans et au dehors; c'est que nous avons entendu sa voix; c'est qu'en cette vie d'épreuves, il nous manque; et tant que durera cet exil loin de Dieu, nous nous agiterons sans trêve, en le demandant ù tout, avec angoisse et d'un cri désespéré.
Jusque-là, tout est bien. La raison prouve que notre destinée n'est qu'en Dieu; elle jus-
tifie admirablement, en ce point, la solution catholique du problème. Mais, ici, les difficultés se pressent : comment atteindre Dieu, quand on n'est qu'un homme? Comment s'élever jusqu'à l'Incréé, lorsqu'on est créature? Un regard borné pourra-t-il jamais fixer la splendeur même? Un cœur, si vaste qu'il soit, ne se rompra-t-il point, lorsque l'amour de l'éternelle beauté l'inondera, comme une mer débordée et sans rivage? La personnalité humaine ne sera-t-elle point submergée, dans le torrent de la félicité dont l'enivrera la présence immédiate de Dieu même? Deux obstacles insurmontables, dirait-on, viennent brusquement entraver l'homme, dans le mouvement qui le porte vers l'Infini : d'une part, sa propre insuffisance; d'autre part, l'excès de la grandeur de Dieu. Si l'homme se considère, il se trouve impuissant; s'il regarde Dieu, il rencontre une immensité, dans laquelle il ne peut que s'engloutir. En présence de ce double écueil, la raison humaine a été prise de vertige et d'effroi. Tantôt, en désespoir de cause,
elle s'est précipitée dans l'anéantissement divin avec le panthéisme. Tantôt, rebroussant chemin, elle s'est réfugiée dans les mille et vains systèmes du naturalisme. Tandis que le premier nous mène au néant, en nous absorbant en Dieu, le second, renonçant à nous unir à notre Principe, selon la plénitude de nos aspirations, nous égare dans le dédale d'une vie immortelle, au sein de laquelle on porte, sans le déposer un instant, le fardeau de l'épreuve, et on endure la soif inextinguible de l'Infini. C'est ici, messieurs, que, tenant une position aussi sublime que vraie, la raison catholique témoigne tout ensemble de ses vues hardies et de sa ferme sagesse. Sans doute, et la Foi le reconnaît aussi bien que la raison, laissé à luimême et à ses forces naturelles, l'homme peut tendre vers l'Infini, le pressentir, en voir, à travers ses innombrables manifestations, comme la silhouette grandiose; mais il ne saurait l'atteindre en lui-même, ni le contempler immédiatement1. Il peut admirer les effets de 1. S. Thomas, Summa theol, Ia pars, qua-st. 12, art. 4.
sa beauté, de sa sagesse et de sa puissance; il ne peut en saisir la cause. Replié sur son âme, il peut y découvrir le vestige de Dieu, et même son image : c'est tout. Il n'appartient qu'à l'Infini de se connaître tel qu'il est. Le mystère de sa vie intime se dérobe forcément à toute intelligence créée, car la condition native de tout esprit est de concevoir les choses d'après l'impression qu'elles produisent en lui, et telle est la nature de l'Infini substantiel, que nulle impression, que rien, en dehors de lui, ne saurait le représenter comme il est. Les anciens n'ignoraient pas ce caractère de l'inénarrable beauté divine, eux qui défendaient religieusement de la sculpter dans le bois ou dans la pierre.
Toutefois, notre incapacité évidente d'atteindre, par nos propres forces, Dieu en lui-même, enlève-t-elle à Dieu le droit et la puissance d'agir sur l'homme, pour l'élever à ces sommets qu'il soupçonne, sans pouvoir les gravir? Qui oserait le prétendre, et refuser à Dieu un tel dessein et une telle action? Com-
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ment! après nous avoir créés et nous avoir donnés, en quelque sorte, à nous-mêmes, il ne pourrait nous dêiformer et se donner à nous! Après avoir créé notre intelligence, pour se connaître elle-même et percevoir en son tond le reflet divin et l'essence des choses, il ne pourrait l'unir à lui, sans intermédiaire et sans voiles! Comment! celui qui a affirmé devant nous sa puissance terrible de créateur et de maître, de Loi souveraine et inexorable, ne pourrait affirmer son titre de Père et son amour! 11 ne pourrait, Lui, prendre des esclaves tels que nous, les affranchir, les adopter et leur ouvrir, comme à des fils, le sein de l'éternelle famille! Il ne pourrait, enfin, en se communiquant à cette humanité qui a tremblé sous sa verge de fer, qui a sombré dans son déluge, qui a tout aimé, sauf Lui, il ne pourrait, à force de tendresse, en obtenir cet amour qui est la seule et vraie louange digne de Dieu ! 11 le peut si bien qu'il l'a fait. L'humanité entière le croit et l'affirme. — Où donc, direzvous, avez-vous entendu pareille affirmation?
— Partout! et une telle voix ne trompe point; car elle s'élève de tous les rivages, elle est redite par les échos de tous les siècles. Avezvous lu l'histoire universelle, dans les temps les plus reculés ! Elle vous aura appris que chez les Hindous comme chez les Chinois, chez les Sémites et les fils dégénérés de Cham aussi bien que dans les races turbulentes de Japhet, rhumanité, toujours et partout, a accompli un grand acte religieux qui s'appelle le sacrifice. Le prêtre faisait deux parts : celle du peuple et celle de Dieu. Lorsque le feu sacré avait brûlé la première, on prenait l'autre, et savez-vous ce qu'elle devenait? Elle était partagée dans le peuple, et le peuple la mangeait avec religion et avec foi. Éloquent symbolisme qui indiquait assez que nous nous croyions de la même race, de la même famille que Dieu, puisque nous nous alimentions à la même table que Lui! Or, Dieu étant à lui-même sa propre nourriture, puisqu'il ne vit et ne saurait vivre que de lui-même, l'homme, en mangeant le pain de Dieu, proclamait solennellement qu'il
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se croyait destiné à vivre de son éternelle vie. Les superstitions populaires ont pu défigurer cette foi des siècles, elles n'ont pu la détruire. Et comme ce qui est universel et perpétuel est inconciliable avec le mensonge, mais repose sur la nature humaine et sur la sagesse de celui qui l'a créée, l'homme est en plein droit de croire à la vocation sublime qui le fait participer à la vie même de l'Infini. Pour nous, catholiques, nous n'avons pas trahi cette tradition auguste, qui résume l'éternelle religion. Le sacrifice demeure au milieu de nous. Vous pouvez n'en plus avoir, vous qui vous intitulez fils de la terre : il vous suffit de communier à <a l'ange; nous le gardons, nous qui nous appelons les (ils de Dieu, et nous avons besoin de communier à Dieu. C'est pourquoi, nous célébrons notre sacrifice tous les jours, mangeant, à la face du monde et à la gloire du ciel, cette nourriture qui est bien vraiment l'Infini se donnant à nous , sous un voile délicat , comme notre vie pour l'éternité.
Le catholicisme, messieurs, fait plus que
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sanctionner la foi de l'humanité entière, il la prouve par des résultats inattendus. L'amour de Dieu existe sur la terre, non pas l'amour servile d'un esclave pour son maître, mais l'amour filial d'un enfant pour son père. Oui, Dieu est aimé, il l'est avec passion, il l'est jusqu'à la mort. Qui peut le nier? Cet amour est la plus grande des puissances de ce monde. Tout a plié devant lui et il a tout vaincu : les bêtes fauves, les sauvages, les peuples et les rois, les siècles et l'espace, les passions, les intérêts et les idées, tout enfin, et il ne s'est abaissé devant rien. Vient-il de l'homme, ce sentiment irrésistible? Non, puisqu'il a subjugué l'homme lui-même. D'où sort-il donc? du Dieu qui en est l'objet, et qui le souffle en nous, suivant le mot profond de saint Paul : Nous acons reçu un filial esprit d'adoption qui nous (ait crier : Père[.
Ainsi, contre les doutes et les ténèbres de l'intelligence, j'in\oque les clairvoyances du