S. Pau), Epis t. ad Rom., c. vin, y
LA SOLUTION CATHOLIQUE M' PltOBLEME, KTC. 197
cœur. Dieu nous ayant communiqué son amour, que peut- il nous refuser? L'amour n'est-il pas le principe de tout, et un tel don ne contientil pas tous les autres?
Ne m'objectez point, messieurs, qu'alors unis à Dieu, à l'immensité même, nous ne pourrons qu'être absorbés en lui, et qu'au sein môme de notre ivresse, nous trouverons cet anéantissement panthéistique contre lequel proteste notre nature. Non, non, c'est là une pure illusion, un fantôme de l'imagination humaine. La science nous l'a appris : les moindres forces, les plus subtils atomes n'ont rien à redouter du voisinage des masses énormes ou du contact des forces géantes. Les mouvements et les formes ne se détruisent pas les uns les autres, ils se complètent, ils se superposent. D'ailleurs, la raison, à défaut de l'expérience, ne suffirait-elle pas à nous montrer que l'Infini ne saurait rien détruire ni rien absorber? Détruire, c'est vouloir le néant, ce qui répugne à l'Être même, et absorber, c'est confondre une chose avec soi, ce qui répugne à l'Être simple
auquel tout peut s'unir, sans que jamais rien ne fasse partie de lui-même. Jugez maintenant, vous-même, de la supériorité intrinsèque de la doctrine catholique, en ce qui concerne la destinée. En connaissez-vous une seule qui, sur ce point, puisse rivaliser avec elle? Est-il possible de fixer à l'homme un terme plus élevé? Dieu lui-même, en appliquant sur son chef-d'œuvre un amour infini, en pourrait-il tirer un résultat plus parfait? Aussi, messieurs, je ne crains pas de le conclure : notre doctrine défie toute espèce de rivalité. Alors même qu'elle ne viendrait pas de Dieu, elle serait, par son excellence même, la plus digue de lui, la plus admirable de toutes, et il faudrait l'enseigner à tous les hommes, ne fût-ce que pour leur consolation et leur progrès.
Mais, je pressens au fond de vos âmes certaines interrogations, et je devine que l'aspect divin de notre destinée laisse en oubli, dans votre cœur, des sentiments délicats auxquels il faut répondre. D'abord, l'instinct de la sociabilité parle en vous. Vous vous dites, à bon droit,
que l'homme n'est point un être isolé. Il tient par le cœur et les idées, par le sang1 et la race, par mille liens, à des êtres semblables h lui. \rous reconnaissez aussi, à juste titre, qu'il n'est point un pur esprit. Son union à la matière en fait un être sensible, aimant à jouir de la nature, à contempler l'harmonie de ses formes, et à se mesurer avec ses forces, pour les assujettir et les utiliser. La doctrine catholique ne tiendra-t-elle aucun compte de ce double caractère? Croira-t-elle avoir dit le dernier mot de l'homme, en lui fixant pour destinée totale la vision de l'essence divine? Que serait donc, alors, ce Dieu barbare qui nous unirait à lui, en nous mutilant? Il faudrait briser son cœur dans ses attachements les plus saints, pour entrer dans sa gloire, violenter sa nature d'homme, pour devenir un de ses bienheureux! Xe le pensez pas. Ce même enseignement, dont la sublimité vous ravit, est encore de tous le plus consolant et le plus humain.
11 dépend de nous, messieurs, de ne point nous séparer en Dieu, après avoir été unis sur
la terre. L'adoption divine qui nous assume en sa gloire n'a exclu personne, et nous sommes libres de nous diriger d'un même élan, et sur les mômes ailes, vers le foyer palernel dont la flamme lointaine nous convie. Les destinées des êtres unis ici-bas se préparent sous l'influence des mêmes causes; elles se nouent et se consomment ensemble : on dirait que la Providence se plaît à rassembler sous son regard et en ce monde ceux qu'elle veut unir en son sein dans l'éternité. 0 vous qui vous aimez, et dont l'affection se trouble au seuil de la mort, tremblante devant les perspectives d'un ciel plein de mystère, ne craignez pas! Dieu, qui vous a rapprochés comme les crains d'un seul épi, saura vous garder sur la même tige, et la main qui doit vous cueillir n'aura pas de peine à vous transporter ensemble dans la même aire immortelle.
Les âmes les plus étroitement liées ici-bas sont à la gêne sur cette terre : elles ne se voient qu'aux rayons d'une pale clarté, et elles souffrent dans les glaces de l'égoïsme; mais, une
l'ois réunies à Dieu, elles s'abîmeront en lui, et y boiront, à longs traits, la félicité inépuisable d'une union qui ne finira plus. Ab î ce n'est pas nous qui briserons les allections saintes : nous leur donnons le secret d'être éternelles. Oue dis-je? nous respectons même les liens naturels qui nous rattachent et nous soudent à la matière, et la doctrine catholique maintient excellemment, dans la vie future, ce qu'on pourrait appeler la corporéité de l'homme. Pour elle, la nature humaine, au delà comme' en deçà de la mort, reste nature humaine. Elle ne saurait être dépouillée des attributs qui dérivent de son essence, ni par conséquent de ses rapports de sensibilité et de vie avec la matière. Un spiritualisme faux se fait une gloire de dédaigner stoïquement le corps de l'homme, et le traite volontiers de « guenille », la doctrine catholique, plus humaine et plus sage, traite avec grandeur et respect cette poudre deux fois sanctifiée par le contact de Dieu et le rayonnement de l'âme. Elle affirme la résurrection et toutes les consé-
quences de cette reprise de possession formelle de notre matière, suivant un type glorieux et transfiguré. Ici-bas, appesantis par la terre, nos corps en subissent l'esclavage et reçoivent d'elle, à dose trop inégale, la douleur et la joie; dans le ciel, affranchis par Dieu même, ils en deviendront le temple vivant. A cette heure, il nous faut dompter péniblement cette nature rebelle; alors nous serons ses maîtres victorieux; maintenant, elle résiste à nos ordres, elle se soustrait à nos investigations; plus tard, elle mettra tout à nos pieds, et, déchirant ses voiles devant nous, elle nous ouvrira les avenues de l'immensité, ignorées même des génies qui en ont sondé les profondeurs. Elle nous dira : « L'Éden n'était qu'un symbole ; le vrai paradis, c'est le monde renouvelé, pour être la demeure des fils de Dieu. Voilà ton domaine, ô mon roi, marche et triomphe! J'clfacerai à ton gré les distances, je te ferai une auréole de mes soleils, et mes constellations ne seront qu'une poussière, sous les pas triomphants de ton immortalité. »
Ce n'est point là de la poésie faite à plaisir, ce n'est point du rêve, mais l'enseignement prophétique de Dieu. La science croit avoir l'ait germer dans les têtes des ambitions qui, sans elle, n'y seraient jamais écloses. Il n'en est rien. La science humaine est dépassée par les aspirations de ceux que l'Infini éclaire, qu'il pénètre de son esprit, et dont le corps est destiné à être non plus seulement le temple d'une àme, mais le tabernacle vivant de l'Éternel.
Ainsi, aucun des nobles désirs de notre nature ne sera frustré, et, suivant la parole énergique d'un prophète, Dieu nous abreuvera au torrent de sa volupté. Je plains ceux qui n'ont pas nos espérances, ceux dont l'âme se refuse à chanter, parce qu'elle n'aperçoit pas au delà de la vie l'aube blanchissante de notre éternité, la cime des montagnes qui sont la patrie, et ne sent point la brise embaumée, sœur de celle qui, à l'Éden, annonçait le passage du Seigneur. < >uL je les plains. Ils ont brisé leur lyre. La vie, pour eux, est à jamais désenchantée. Je ne
sais ce que vous en pensez. Quant à moi, un infaillible instinct me révèle que la vérité ne saurait être la mère des désespérés, et qu'il ne faut point la chercher où l'on meurt sans avenir et sans foi, mais où régnent la sérénité et la confiance absolue d'une éternelle vie.
Ne pensez pas, messieurs, que nous soyons exposés à nous amollir au contact de ces croyances heureuses. Si une pareille tentation s'insinuait dans l'àme qu'enivrent de telles perspectives, elle en serait bientôt chassée par le souvenir de tout ce qui se dresse de terrible a l'entrée de notre paradis. Le terme est beau, mais les chemins sont difficiles. Le résultat dépasse tout ce que l'homme peut rêver, mais la préparation est héroïque. Vous savez bien le mot du Christ : Le royaume des deux souffre violence; les violents seuls l 'emportent. Sans doute, l'appel divin nous oriente vers ce but surnaturel, et l'assistance paternelle de Dieu nous y achemine peu à peu; mais, ne l'oublions pas, sans la virile coopération de notre libre arbitre, l'appel de Dieu est vain et son as
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tance stérile. I! a plu à l'Infini de nous traiter avec cette rudesse. N'était— il pas le maître de nous ravir sur un char de feu, comme Enoch et Élie le prophète, pour nous assumer en lui? Oui l'empêchait de nous jeter, tout d'un coup, comme Adam, en son jardin de délices? Mais non, un tel acte eût pu témoigner de sa bonté absolue, il eût été indigne de nous. Notre destinée, à ce compte, eût été l'œuvre de Dieu, elle n'eût point été la nôtre. Je vous le demande, convenait-il à Dieu de gouverner de la sorte une nature libre, justiciable de ses actes, responsable de ses malheurs et de ses fautes, comme aussi recommandable par ses vertus et maîtresse de sa propre félicité? Dieu a su agir envers nous avec un plus grand respect. 11 n'a pas seulement songé à sa gloire, il a daigné s'occuper de la nôtre. Non content de se donner en nourriture à notre âme affamée de Lui, il a voulu être notre conquête. Il a dit à l'homme : Je suis ta récompense; être libre et responsable, fais ta destinée, me voici! La cime est ardue, c'est un nid pour les
aigles. Les chemins sont taillés dans le roc, c'est une roule pour le chamois. Monte si tu peux, homme. Tu aspires à la souveraineté de la matière : mérite-la, en domptant la matière. Tu veux entrer dans le royaume où l'amour de Dieu est la loi suprême; sois juste et bon, même vis-à-vis de tes ennemis. Il te plaît d'être un fils de Dieu, de l'appeler ton père et non pas seulement ton maître, en attendant qu'il t'appelle son fils et t'ouvre son héritage; commence par l'adorer ici-bas, et par l'aimer.
Le plus dur labeur est donc imposé à notre libre arbitre. Si Dieu même est notre terme, la sainteté sera notre chemin. L'homme est un sublime parvenu. Pour rester fidèle à ce caractère d'une nature qui, née de rien, est pourtant capable de s'élever jusqu'à l'Infini, il convenait que son activité eût un rôle, en cette magnanime ascension. Honneur aux vaillants, qui trouveront, dans les perspectives de l'éternité, un stimulant assez efficace pour atteindre à l'héroïsme de la pureté et de la justice, de
l'amour et de la foi! N'a-t-on pas accusé d'égoïsme cette grande solution catholique du problème de la destinée? Qu'en pensez-vous, messieurs? Autant vaudrait dire que le soldat, passionné pour la gloire et pour son drapeau, ne songe qu'à lui, parce qu'en mourant il souhaite que son sang lui vaille un nom immortel! Ayons beaucoup de ces égoïstes-là, et vous verrez si ce pays, dont la décadence pèse sur nous comme le couvercle d'un tombeau, tardera longtemps à se redresser. Ah! si nous avions un peuple de trente millions de Français atteints de cette maladie sublime, dès demain, je vous le jure, nous ferions trembler l'ennemi qui nous opprime et nous insulte, repentir les ingrats qui nous ont délaissés, frémir de joie nos fils découragés qui, voyant la patrie mourante, pleurent de honte et ne savent plus vouloir sa résurrection.
Il existe, à l'heure présente, sous le soleil, quatre sortes d'hommes : les manichéens, qui adorent le Mal; les panthéistes, qui s'abîment
dans le grand Tout; les philosophes rationalistes, qui s'égarent loin de Dieu, entre la nature et l'homme; les chrétiens, qui confessent l'Infini et savent l'aimer. Le manichéen, c'est le sauvage devant son fétiche; il occupe les bas-fonds de l'humanité, les déserts de feu et les îles perdues : là, on se mange et on s'enlaidit. Les panthéistes peuplent l'Inde et la grande partie de l'Asie : là, on s'immobilise avec le Bouddhah, dans l'anéantissement des individualités; on arrive à former des empires immenses, comme n'en connaîtront jamais, je l'espère, le monde et la civilisation de l'Europe; en fin de compte, on s'asservit et on croupit. Le rationalisme et le christianisme, à cette heure, se disputent notre Europe. Lorsque le christianisme était le maître, malgré les écarts des passions, on marchait de conquêtes en conquêtes, en des progrès qui nous étonnent et que rien n'a lassés. Ce n'était pas seulement la fraternité des hommes qu'on érigeait en principe, c'était la fraternité des peuples. Depuis que le christianisme est com-
battu, le rationalisme grandit à son tour, et Bavez-vous ce qu'il a fait? il marche en avant, je le veux, mais sur terre. 11 a terme le ciel au-dessus de nos tètes, il a allumé entre les hommes des haines qui ne s'éteignent pas, et, pour mettre la paix entre les peuples, il rêve d'effacer les patries. Grâce à lui, nous nous débattons dans l'impuissance, au milieu des ruines et des tombeaux. A qui donc, désormais, sera la victoire, aux chrétiens ou à ceux qui font œuvre d'antechrist? La question est grave. Elle est posée, elle est débattue. Messieurs, faites votre choix; il n'est que temps...
L'histoire <le notre perte ne nous es1 devenue que trop sensible et trop croyable, par les erïets que nous en ornions. Est-ce Dieu qui nous avait faits aussi superbes, aussi curieux, aussi sensuels, en un mot, aussi corrompus en toutes manières que nous le sommes .'
Bossuet. Traité de la concupiscence.
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Messeigneuks ', Messieurs,
11 semble qu'au point où nous sommes parvenus de l'étude de l'homme, nous puissions nous flatter de connaître, enfin, cette nature si complexe. Détrompez-vous. Quand vous aurez analysé les éléments essentiels d'un être, découvert son origine, signalé sa destinée totale, vous pourrez bien en saisir le type; mais vous ne saurez rien encore des circonstances de sa vie réelle. Vous en pourrez connaître l'essence immuable; mais vous ignorerez sa condition
1. Mur Place, évêque de Marseille; Mgr Perraud, évêque d'Autun.
214 CINQUIÈME CONFLUENCE
présente. En un mot vous le verrez comme iî doit être, vous ne l'apercevrez point tel qu'il est. On vous dirait que le chêne est, par nature, l'ami du rocher où pénétrent ses racines, des tempêtes avec lesquelles se mesure sa force, des oiseaux que l'ouragan effare, on ne vous apprendrait pas si l'arbre robuste a tenu tète à l'orage, si le l'eu du ciel l'a visité, si quelque hache imprudente ne l'a point frappé au cœur. Ainsi, après tout ce que nous avons dit, vous avez la connaissance théorique de l'homme, vous n'avez pas le secret de son histoire. Voilà pourquoi, après avoir étudié l'homme idéal, sortant du souffle divin qui le crée et le jette tout armé dans la vie, il faut suivre les pas de l'homme historique, le voir, vivant et libre, aux prises avec lui-même, complétant et détruisant tout ensemble (car il a cette redoutable puissance) l'œuvre immaculée de Dieu.
Vous avez tressailli, lorsque je vous ai parlé de votre nature typique, et certes, vous aviez raison de rendre ainsi hommage à ce chef-d'œuvre et à l'artiste éternel qui l'a conçu;
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mais, si nous regardons l'homme dans la réalité, à ce nouveau point de vue, que découvrons-nous en lui? Si nous l'écoutons vivre, cet esprit enchaîné à la matière, mais non submergé et contenu par elle, cet adopté divin qui a rempli la terre d'un peuple innombrable, si nous nous cliquerons de ce qu'il est et de ce qu'il a, il faut bien l'avouer et avoir le courage de l'affirmer : L'homme est mauvais, et le mal est en lui.
Ne vous récriez pas. L'affirmation est sévère, je le sais; elle est dure pour des hommes que stimule l'instinct de leur noblesse native, je ne l'ignore pas; elle a besoin d'être expliquée, je vais m'empresser de le faire. Ce n'est point de gaieté de cœur que j'aborde cette lâche. On peut s'enthousiasmer devant des grandeurs, on ne peut que souffrir en regardant des misères. Pour signaler et chanter les premières, il suffit d'une âme généreuse; pour confesser et déplorer les secondes, il faut de la délicatesse et une sincère énergie. La générosité est commune à tous les cœurs bien nés; la force tem-
pérée de douceur n'appartient qu'à ceux qui ont aimé et ont été trempés dans la lutte.
Le mal est-il donc dans l'homme? S'il y est, d'où vient-il? Voilà toute la question.
Remarquez-le d'abord, messieurs, il est impossible d'arriver à une notion complète de l'homme, sans résoudre le double problème que je viens d'énoncer. D'un côté, la science d'une nature emporte rigoureusement la connaissance des phénomènes qui peuvent troubler ou arrêter le jeu régulier de sa vie, et, d'un autre côté, le mal est justement la force qui brise l'harmonie de cette nature et la détourue de sa voie. Il s'ensuit que toute doctrine religieuse, philosophique ou scientifique qui, sur ce point, se déclarerait incompétente ou impuissante, avouerait, par là même, qu'elle n'a pas le dernier mot de l'homme. Un tel aveu serait sa condamnation.
Or, le problème du mal a trouvé dans l'humanité trois solutions principales : l'une que j'appellerai négative, parce qu'elle prétend supprimer et nier le mal ; l'autre que je trai-
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terai d'incomplète, parce qu'elle n'en voit ni l'étendue ni la profondeur et n'en assigne point la vraie cause; la troisième, enfin, la seule complète et rigoureuse, parce que, seule, elle embrasse le phénomène dans sa plénitude et nous en donne la raison suffisante. De ces trois solutions, la première est le dogme de toutes les écoles matérialistes et panthéistes; la seconde appartient à la philosophie rationaliste; la troisième est l'honneur de la loi catholique. Je viens la justifier devant vous.
Il me semble que vous devinez ma lactique; je n'ai aucun intérêt à la masquer. En voici la marche logique. J'établirai d'abord, en m'appuyant sur les faits, l'existence réelle du mal dans l'homme : ce sera renverser par la base toute la doctrine fataliste et panthéiste. Je montrerai, ensuite, que le mal est inhérent et à la personne, et à la nature même qu'il infecte et désorganise; ce sera un premier coup porté à l'insuffisante théorie du rationalisme. J'établirai, enfin, que le mal dérive du premier
représentant, du chef libre de notre race : ce sera le coup de mort de toute doctrine autre que la doctrine révélée.
Profondément convaincu que la foi, en toutes ses affirmations, ne saurait blesser la science humaine, ni contrarier les hautes vues de la philosophie, mais qu'elle s'appuie sur les données de l'une et confirme, en les dépassant, les plus pures inspirations de l'autre, je me plais à le penser, même en cette austère question du mal, elle vous apparaîtra la plus conforme à l'expérience, et ainsi la plus positive, la plus hardie dans la découverte des causes, et ainsi la plus rationnelle. Vous verrez, dès lors, à nouveau, comment la raison humaine, que nos adversaires revendiquent superbement pour eux et voudraient confisquer à leur profit, se range du côté des croyants, et comment les faits sur lesquels prétend se fonder la fausse science plaident, au contraire, pour la religion. Quand on a, messieurs, pour arriver à la foi et pour la défendre, la raison et le contrôle expérimental, la foi ne saurait abaisser personne;
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elle devient un devoir, une lumière et un honneur.
Le mal est-il dans l'homme? on l'a nié. Vous en êtes surpris. J'étais sûr qu'une telle négation étonnerait ceux qui ne sont pas au courant de tous les sophismes impliqués dans certaines doctrines erronées, et que les faux prêtres se gardent bien de révéler toujours au profane. Voici par quelle preuve décisive on espère établir cette étrange négation. Pour que le mal fût en nous, il faudrait préalablement qu'il fût possible. A en croire une certaine science et de bizarres systèmes, le mal n'est point, il ne peut être. Tout ce qui se fait est bien; car, tout ce qui se fait doit être, et arrive fatalement, sous la pression de causes qui produisent, à coup sur, leur effet. Il existe dans les êtres du plus et du moins, des imperfections relatives, mais aucun désordre, et partant, aucun mal. Encore une fois, tout ce qui arrive dépend d'une manière absolue de causes immédiates enchaînées elles-mêmes à des causes supérieures et irré-
sistiblcs. L'homme est courbé sous cette loi universelle; sa prétendue liberté n'est que l'illusion d'un esprit ignorant les motifs en vertu desquels il se détermine. Telle est, au fond, messieurs, la doctrine de toute théorie matérialiste ou panthéiste. Ceux qui, comme vous, sans doute, croient encore au bien et au mal, au vice et à la vertu, sont, vous le voyez, des arriérés et des candides. Il existe des actes nuisibles et utiles-, voilà tout. On rencontre des activités supérieures ou inférieures, rien de plus. 11 faut se garer des forces hostiles, se mettre sur le chemin des bienfaisantes, tâcher de gravir peu à peu, avec le moins d'elïort possible, les degrés du progrès; c'est là toute la morale de l'intérêt, tout le secret de la vie, pour l'utilitaire qui ne croit plus au mal ni à la liberté.
En parlant ainsi, je n'exagère point les idées que je combats. Je les prends telles que leur principe les contient. Est-ce ma faute, si les conséquences inspirent de l'effroi aux adeptes mêmes de pareilles erreurs? C'est un fait :
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ils tremblent devant leurs propres doctrines. Ils se dirent : Ne parlons pas trop haut, ne triomphons pas trop fort, le peuple en pourrait abuser. — 0 peuple, comme ils te respectent, • •ourtisans de ta force qui chantent en dithyrambes ce qu'ils appellent leur amour pour toi! Est-ce nous qui te traitons ainsi et te condamnons, comme un paria, à la loi du secret? Nous te disons : « Entre au sanctuaire. Regarde et comprends, si tu peux; mais adore comme nous. Sois au même foyer et à la môme table, l'ami, le frère, le fils du même Dieu! » Et ceux qui te mènent, que te disent-ils? « Tu ne franchiras que le premier degré. Tu n'es qu'un esclave, résigne-toi et va-t'en. Au premier mot d'ordre, tu marcheras, cavale souple; sinon, tu sentiras dans tes flancs les pointes de l'éperon. »
N'ai-je pas dit vrai, messieurs? Que les matérialistes et les panthéistes, effrayés des conséquences pratiques de leurs doctrines, n'essayent point de s'y dérober et de revenir en arrière; je leur barrerais la route, et, prenant
l'offensive, je les forcerais, au nom de leurs principes, à reconnaître la rigueur de leurs révoltantes conclusions. Je dirais aux premiers : Dès lors que, pour vous, la matière est l'unique substance, les lois de la matière doivent être les seules lois; et comme elles sont toutes nécessaires, vous le confessez vousmêmes, il est évident que tout, dans l'homme ou hors de l'homme, relève de la fatalité et de l'harmonie aveugle qui combine et gouverne toutes choses. Aux panthéistes, je répondrais : Puisque vous n'admettez qu'une substance infinie, dont les phénomènes limités sont la manifestation successive, tous ces phénomènes devront porter les caractères d'une absolue rigueur et perfection. Donc, tout ce qui se passe dans l'homme comme hors de lui, est nécessaire, essentiellement bon et parfait : depuis l'acte du brigand qui égorge sa victime, jusqu'à l'acte du saint qui pardonne au bourreau et le bénit.
Telle est, messieurs, l'inexorable logique : vous pouvez être inconséquents, tant mieux ;
mais, si vous restez fidèles au principe du matérialisme ou du panthéisme, vous vous verrez contraints de nier la liberté, la conscience, la vertu, toutes les plus saintes choses. L'acceptez-vous? je suis sûr que non. Vous aimerez mieux vous contredire, dussiez-vous, à chaque heure, infliger à vos doctrines le plus sanglant démenti. Permettez-moi d'en appeler de l'homme qui pense à l'homme qui agit; je crois plus à l'un qu'à l'autre. Celui-ci est obligé d'avoir au moins le sens commun de la vie, tandis que l'autre peut, sans risques et périls, s'égarer aux dernières limites de la déraison.
Voilà donc le mal supprimé, au gré des matérialistes et des panthéistes. Mais, sur quoi se fonde une telle suppression? Sur une théorie que je ne tenterai pas de réfuter plus longuement; je veux mieux faire, je veux montrer qu'elle ment aux faits. On a beau nier ou affirmer; les négations, comme les affirmations, ne créent et ne renversent rien. La réalité subsiste quand même.
Elle juge les doctrines, elle n'en est pas
jugée. Les doctrines se brisent contre elle, quand elles la choquent, ou y trouvent un appui, quand elles savent la respecter. Eh bien! la réalité, quelle est-elle? Certes, il n'est pas difficile de répondre, puisque c'est de nous qu'il s'agit, de notre nature, de notre vie de chaque heure, de cette humanité dont nous sommes membres, de tout ce qui se débat, sous l'œil de la conscience, dans les replis de notre âme, ou sur le globe, en pleine histoire. Encore une fois, quels sont les faits? Témoignent-ils pour le bien ou pour le mal? Sont-ils harmonieux ou discordants? Font-ils sourire ou pleurer? Écoutez la voix solennelle qui monte du cœur de l'homme et des entrailles de la terre ! Montez un instant sur la montagne, prêtez l'oreille, non pas aux bruits mélodieux de la nature, à la tempête des mers ou à l'ouragan des cimes; non, ne vous laissez pas distraire par ces harmonies caressantes, écoutez la pauvre humanité! Qu'est-ce qui sort de ce peuple tourmenté, troupeau sans pasteur, errant à la surface du monde? Est-ce la joie ou
LÏIOMMK DÉCHU
la piainle? Hélas! les larmes ruissellent de ses yeux et le sang de son front. ÏN'êtesvous pas émus de tout ce qu'il y a d'attristé, de sombre souvent, et parfois de désespéré, dans ces poitrines haletantes? — 0 race humaine, tu souffres, tu agonises; qui t'a mise aux fers comme un forçat, dans ce bagne? Oui t'a liée comme un serf à cette glèbe mouillée de larmes, rouge de tou sang? — Ah! lorsqu'on fixe un instant les yeux sur notre race, il faut être d'un fier optimisme, pour ne point reconnaître que son infortune est inexprimable, sa joie un éclair dans ses journées orageuses, et le malheur un hôte assis en maître à son foyer désolé. Les plaintes, les questions, les imprécations de Job n'ont pas vieilli. Elles montent, sans trêve, au cœur de ceux qui pensent et qui n'ont pas étouffé les plus nobles sentiments de l'âme humaine. Est-ce du bien cela, ou du mal? Vous me répondrez : C'est de la douleur. Sans doute; et je n'ignore point que la douleur n'est pas précisément le mal, puisqu'on voit des innocents
souffrir. Toutefois, n'est-il pas étrange qu'elle règne avec cette souveraineté parmi les hommes? Vous n'enlèverez à aucun cœur bien fait cet étonnement qui lui pèse. A la vue de toutes les victimes de la souffrance, de ce cortège plus funèbre que des tombeaux restés ouverts, vous ne trouverez personne qui ne s'émeuve, personne qui ne recherche la cause de tant de deuils, personne qui n'en demande raison à l'auteur de cette infernale tragédie.
Or, vous qui niez le mal, répondrez-vous à ce pourquoi formidable que soulève la souffrance jusque devant Dieu? Croirez- vous avoir tout dit, en la proclamant nécessaire; et l'aurez-vous amnistiée, en soutenant que, comme la mort, ce paroxysme des douleurs, elle est la loi fatale des vivants, la condition obligée du drame où les créatures viennent tour à tour prendre place et jouer leur rôle de martyr? Quand bien même la souffrance formerait l'un des funestes apanages de la vie, dans les êtres inférieurs à l'homme, serait-ce une raison pour en faire une des lois forcées de notre nature?
J'aime mieux dire que, si l'homme souffre, c'est qu'il est châtié; s'il ploie sous le malheur, c'est qu'il est coupable; si la foudre le ravage, et les vents de la tempête le brisent, c'est qu'il les a déchaînés.
Les faits plaident pour ma cause.
Prenez un homme, quel qu'il soit, le meilleur comme le plus infime de son espèce. Que voyez-vous en lui? Une puissance singulière et qui appartient en propre à l'être intelligent. L'homme est maître de ses actes; il peut agir ou ne pas agir, faire ceci ou cela; il peut dire oui et il peut dire non; vous pouvez lui commander, et il peut résister; vous pouvez lui dire : Baisse la tête, et il peut vous répondre : Je la dresserai! Vous pouvez lui dire : Viens, et il peut vous répondre : Jamais! Est-ce que l'animal le dit, cela? Vous le faites marcher à coups de fouet ou d'aiguillon : feriez-vous ainsi marcher l'homme? L'homme, vous le mettriez en morceaux; mais, s'il le voulait, vous n'arracheriez point de son cœur, tout-puissant contre Dieu même, le mot qu'il vous refuse. Or, ce
que l'homme maître de lui peut accomplir à l'égard d'un semblable, il peut le faire à l'égard de la conscience qui le juge et de la loi morale qui le gouverne. Il peut dire à l'une : Je n'obéirai pas; comme il peut dire à l'autre : Je foule aux pieds tes arrêts et tes remords. La liberté, cette terrible maîtrise de l'être humain, l'ignorance peut la restreindre, elle ne peut pas la détruire. La passion, dans certains cas, en suspend l'exercice; mais aussi, dans d'autres, elle la renforce. En somme, lorsqu'on s'examine, sans préjugé et sans parti pris, ne songeant à être ni matérialiste, ni panthéiste, ni spiritualiste, ni chrétien, mais simplement un homme, on. se sent maître de soi et libre, cumpos sut et per se potestativus. Le sens intime le dit, l'humanité entière le croit.
Eh bien! cette puissance que personne ne peut nier, implique la puissance de mal faire, et je suis en droit de conclure : la liberté existe; donc, le mal moral est possible.
Maintenant, messieurs, je vous le demande, pouvant mal agir, avez-vous, de fait, mal agi?
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Que celui qui n'a jamais péché, môme en cette assemblée, qui pourtant n'est pas le rebut de la terre, puisqu'elle est une réunion dYlite, une assemblée religieuse, que celui-là se lève! Mais, ce n'est pas à vous qu'il faut poser cette queslion, c'est à l'humanité entière. L'humanité a répondu par l'histoire : nous sommes tous coupables, et tous, nous avons mal agi. Donc, le mal existe. Je ne veux pas d'autre preuve contre les sophismes du matérialisme ou du panthéisme. Nul raisonnement, nulle théorie ne prévaudra jamais contre ce fait premier de l'être humain et moral; on aura beau nier le mouvement libre, on ne le détruira pas, et il suffira, pour l'attester, de lever la main. Or, je le répèle, le mouvement libre implique en lui-même la possibilité d'un écart, en d'autres termes, la possibilité du mal.
Je me reproche, en vérité, de me donner de si faciles triomphes, en m'atlardant à justifier des dogmes de sens commun. Mais, aussi, pourquoi faut-il que des esprits, à tout le moins faussés, s'acharnent à battre en brèche les
bases mêmes de la vie morale? Eh, mon Dieu! qu'aurez- vous gagné à persuader à cette pauvre nature humaine que le mal n'est point en elle? En deviendra-t-elle meilleure? Trouvera-t-elle dans votre doctrine une plus grande sérénité et la force du progrès? Hélas! vous l'avilirez un peu plus. En lui enseignant que le mal est nécessaire, elle en perdra la notion et en subira plus tristement le joug. Dites-lui que le libre arbitre n'est qu'une illusion; elle ne tardera pas à laisser flotter les renés sur le cou de ces bêtes emportées qu'on appelle les passions. Apprenezlui qu'elle est le jouet inconscient et passif d'une force souveraine, vous l'aurez bientôt vouée à un aveugle fatalisme, principe de tous les servages. Est-ce en disant au moribond qu'il se porte bien, qu'on le guérit? en proclamant la nécessité de la servitude, qu'on affranchit les esclaves? en parlant aux ensevelis de la solidité du tombeau, qu'on le brise et qu'on les évoque? Non; pour sauver un moribond, il faut appliquer à la plaie le fer et le feu ; pour racheter les asservis, il faut pousser le cri de
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Spartacus; pour moraliser l'homme, il ne faut pas craindre de lui dire : Tu es mauvais!
(iràce à Dieu, ni la raison restée plus saine, ni l'Évangile n'ont manqué à l'austérité d'un tel devoir. Je ne fais aucune difficulté de le reconnaître : la vraie philosophie a su, de concert avec la révélation divine, enseigner à l'homme qu'il est en proie au mal. Toutetois, messieurs, sur ce point, comme sur tant d'autres, la philosophie est restée à mi-chemin : elle est loin d'avoir mesuré l'étendue et la profondeur du mal dont l'homme est atteint. C'est l'honneur de la foi chrétienne d'avoir seule sondé jusqu'au fond les blessures que le vautour implacable a faites aux entrailles de Prométhée.
En effet, est-ce voir tout ce qu'il y a de mauvais et de vicieux en nous, que de signaler les inclinations perverses dont nous sommes plus ou moins victimes? Sur ce point, l'incrédule Voltaire a parlé comme saint Paul, et saint Paul comme le joyeux Horace. Tous les moralistes ont constaté dans la volonté
humaine un principe d'égoïsme, de sensualité et d'orgueil. Avec quelle éloquence indignée n'ont-ils pas mis à nu les fnreurs de la passion et flétri ses égarements! Comme ils ont su trouver, sinon la plume, du moins l'accent vengeur de Tacite, pour stigmatiser les ambitieux dont la tyrannie écrase les peuples! Avec quelle rigueur et quel mépris n'ont-ils pas démasqué les bassesses de l'égoïsme, flagellé cette mollesse native qui nous rend si lâches pour le bien et si accessibles aux suggestions mauvaises!
Alors, me direz-vous, en quoi consiste la supériorité de la doctrine catholique sur la philosophie purement humaine? Je ne veux pas me prévaloir de la persistance avec laquelle nous avons mieux qu'elle, condamné notre corruption originelle, ni revendiquer, à notre avantage, l'éloquence plus mâle et plus sainte avec laquelle nous avons accompli cette œuvre de justice. Je le dédaigne, ce facile avantage, et veux aller au vif de la question : le sujet, l'essence du mal.
11 est deux choses que la raison, livrée à ses seules forces, n'a pas su voir dans l'abîme où se débat l'humanité déchue : le sujet vrai et l'essence de notre corruption. Cette double ignorance sera l'éternelle lacune de la philosophie rationaliste, en ce grave problème. Quoi qu'elle en puisse dire, le mal n'est pas seulement dans les individus, il est dans leur nature; et l'essence du mal consiste moins dans l'égoïsme et la sensualité, que dans l'aversion de notre nature pour la destinée divine à laquelle Dieu nous avait appelés. Or, qui a raison ici : la philosophie ou la foi? Je veux vous prouver que c'est la foi, et que notre dogme atteint à des vérités devant lesquelles la science humaine est obligée de s'incliner, dût-elle, en s'inclinant, se récuser et rendre hommage à la doctrine catholique.
Oui, messieurs, sachez-le, le mal courbe sous son empire plus que les volontés individuelles, il est ancré dans la nature de chaque homme. Saint Paul l'a exprimé dans son énergique langage, lorsqu'il a dit de nous que, par nature,
nous étions fils de colère, eramus naturel jilii irœ. La théologie parle dans le même sens, et avec une profondeur trop souvent incomprise, lorsque, traitant du péché originel, elle le nomme péché de nature, peccatum nalurœ.
Une nature, en effet, est, à juste titre, appelée mauvaise, lorsqu'elle n'est point ce qu'elle devrait être dans le plan de Dieu. Telle est la nature humaine en chaque homme.
Vous en doutez peut-être? Messieurs, voici la preuve : il est un âge où, la libre énergie personnelle sommeillant encore, l'homme n'a en partage que le patrimoine de son espèce, c'est-à-dire un ensemble d'inclinations, de tendances premières auxquelles il est passivement soumis. Ces inclinations et ces tendances sontelles ce qu'elles devraient être? Non; regardez l'enfant! Vous vous écriez, en le voyant naître à la vie : Quelle innocence ! Ne vous faites pas illusion. Sans doute, la pureté illumine ce iront charmant, et il y a comme un rayon virginal clans cette aube humaine; mais, écartez le voile de ces apparences candides, vous aper-
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cevrcz plus d'un nuage en ce ciel du matin, et vous verrez les ronces grandir avec les fleurs que la tendresse des mères vient ouvrir d'un souffle d'amour, en ce berceau. Tout n'est pas sans tache en cette aurore. L'âme rayonne à peine dans ces yeux tout neufs, et l'on surprend déjà de vagues éclairs qui prophétisent des colères, des flammes qui sentent le volcan. Il y a plus que l'amour de la vie dans ces petits poings fermés, plus que de la tristesse dans ces cris inarticulés. Tout révèle le vivant avec ses égoïsmes et sa fougue, son cœur emporté, rebelle à la justice, son esprit obstiné qui tiendra la vérité en échec, son âme souvent brisée, quelquefois sauvée, toujours martyrisée par l'épreuve. Quelle femme, quelle mère, ayant tenu un enfant sur son sein, n'a auguré ces choses, et lu tout un avenir dans un simple et riant berceau?
Et, en nous-mêmes, combien d'impressions préviennent notre liberté et la poussent aux écueils ou vers des rivages maudits! Quel homme, au début de la vie, ne s'est plaint de
sa mauvaise nature, et n'a été tenté, avant même d'avoir agi et combattu, de trouver l'outil insuffisant et la tâche trop rude, l'arme mal fourbie et la bataille trop sanglante? Qui donc, même au milieu de sa carrière, après les efforts les plus énergiques, ne gémit de retrouver encore en lui cette nature revêche, fatal héritage de sa famille, de sa race et de sa civilisation? Combien se sont dit : 0 Dieu! que de cratères tu as ouverts en ce sol tourmenté que j'habite! Ne seront-ils pas bientôt éteints et refroidis? Comment donc? toujours ce Vésuve fumant! Quand feras-tu sur lui pleuvoir ta neige et se figer tes glaces? Pourquoi toujours cette nature indomptée? Indomptée! elle l'est en effet malgré nos luttes pour l'assouplir; et elle ne cesse de nous prouver sa tyrannie. Elle est, par ses instincts dévoyés, la force pécheresse. Ses crimes sont écrits partout, en lettres de sang ou de feu, sur le marbre et le bronze, comme sur notre chair vive, à tous les points de l'espace où l'homme s'agite, et à tous les instants des siècles que remplit sa fiévreuse activité.
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Le mal est donc dans l'homme, messieurs, non seulement dans les individus, mais dans la nature. 11 faut maintenant vous en montrer le vrai caractère. Chose étonnante! les plus consommés d'entre les moralistes humains n'en ont jamais parlé. Ils ont, dans des phrases immortelles que l'on se redit de génération en génération, flagellé tous nos travers, tantôt l'égoïsme, tantôt l'orgueil, ou l'un de ces péchés capitaux dont la nomenclature résume toute la malice humaine; mais est-ce là le mal qui nous dévore? Non. Le péché de la nature humaine, celui qui la rend haïssable aux yeux de Dieu, celui qu'il fallait dire, celui que la Foi catholique seule ne se lasse pas d'enseigner, c'est l'aversion de notre nature pour sa fin suprême et totale : voilà bien ia plaie et le désordre profond.
Vous vous le rappelez, nous avons établi qu'en fait la destinée dernière de l'homme, c'est Dieu, l'Infini môme. La beauté de la nature humaine, son harmonie, sa grandeur, sa santé morale est d'être en mouvement large
et plein vers cet Infini dans lequel elle doit se consommer. Vous avez trouvé sublime une telle destinée, et vous vous êtes applaudis d'être des hommes et des chrétiens. Eh bien! sachez qu'aujourd'hui, détournés de votre fin totale, éloignés originellement de Dieu, et comme auteur de la grâce, et comme auteur de la nature, vous êtes blessés jusque dans votre titre d'hommes. Vous ne voulez plus l'Infini : les personnalités peuvent le vouloir, lorsqu'elles sont touchées par un attrait de Dieu ; mais notre nature, laissée à sa pente, ne le veut pas. Or, la valeur d'un être en marche résidant surtout dans son orientation vers le terme auquel il est ordonné, il s'ensuit que la nature humaine, détournée de Dieu, a perdu sa valeur réelle. — Eh quoi ! direz-vous, l'homme ne veut plus l'Infini? Mais il ne cherche que Lui. — Entendons-nous, messieurs. Je sais un signe qui révèle à coup sur l'orientation d'un être intelligent et actif : vous l'avez deviné, c'est la tendance instinctive de son cœur, c'est son amour. — 0 vivant qui t'agites, dis-moi ce que tu
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aimes: je te montrerai ton pôle. Laisse-moi déchiffrer le mot de ton cœur, et je tracerai la route que tu suis, ù navire emporté à toutes voiles! Qui aimes-tu? — Qui aimons-nous, messieurs? Je ne dis pas dans l'effort d'une volonté qui se maîtrise ou l'élan d'une passion qui se commande, non, je dis dans le mouvement spontané de notre âme. Ali ! nommez tout ce qu'il vous plaira, mais ne me dites point que vous aimez Dieu, vous auriez menti! Vous aimez la vie qui passe, la fortune, le plaisir et les folles joies de ce monde; vous en voulez à torrent. Vous aimez l'ambition et la gloire, la puissance et l'honneur. Que n'aimez-vous pas encore! Vous aimez la fleur des champs, la brise du matin et le ciel du soir, la nature, la science et la beauté, les passions qui vous brûlent et jusqu'aux excès qui vous déshonorent; que sais-je? Vous aimez tout ce qui fait battre un cœur d'homme, la patrie et l'humanité, tout; mais il est une chose, je vous le jure, que vous n'aimez pas, qui ne fait point battre votre cœur, pour laquelle vous vous sentez de glace,
une chose dont vous êtes détournés plutôt, c'est Dieu! Xon, nous n'aimons pas naturellement, et comme il le mérite, Celui pour lequel nous sommes faits1, nous le poursuivons partout ailleurs qu'en lui-même; l'amour auquel il a droit, nous le profanons, eu l'accordant à tout ce qui n'est pas Lui, et à nous-mêmes surtout : voilà le vrai. Replié sur le moi, l'homme s'y complaît; et c'est là, comme les Hébreux au sortir d'Egypte , aux pieds du Sinaï encore fumant, que nous dressons le veau d'or de toutes nos idolâtries. 0 Dieu! je ne m'étonne plus si cette nature humaine est pécheresse, si le fils grandissant de l'Infini, au lieu de garder ce beau nom, est stigmatisé par la parole de Dieu même, sous le vocable infamant d'homme de péché, d'homme charnel, d'homme asservi à la terre, d'homme animal.
Nous touchons au terme de ce problème que j'ai abordé en tremblant et qui contient le secret de toutes les misères, des plaies, des
1. S. Thomas, Summa theol, L» II» part., qu;rst. 109, art. 3 et 4.
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décadences et des hontes de l'humanité. Ne perdez pas, je vous prie, le fil des idées que je déroule devant vous. Leur enchaînement est toute la force de ma démonstration, et il vous conduira à l'un des dogmes les plus difficiles et les plus philosophiques de notre foi, le péché originel.
11 reste établi que le mal moral est dans l'homme, qu'il affecte l'universalité des individus, — personne n'évite sa contagion, — et bouleverse en outre les profondeurs de notre nature. N'exagérons rien. Malgré notre énergie à fouiller les blessures vives de l'humanité déchue, n'allons pas jusqu'à prétendre que le péché nous ait envahis, au point de nous rendre mauvais par essence. Les natures essentiellement mauvaises ne sauraient exister : le plus haut degré du mal est dans le réprouvé; or celui-là même garde, en sa damnation, une certaine somme de force et de vie. L'homme déchu tient un milieu entre la nature parfaite et celle qui est obstinée dans le mal. La vérité l'éclairé encore de ses pâles rayons; la liberté
subsiste en lui, mais amoindrie et inclinée au mal, comme l'a expressément défini le concile de Trente ' ; en dépit de l'égoïsme et de la concupiscence, il reste en lui de nobles efïorts pour se vouer au bien général, et des élans intermittents le soulèvent vers le devoir, vers l'idéal, vers Dieu. Mais, si large qu'on fasse la part au bien dans la nature déchue, il faut pourtant le confesser, au lieu de tendre à sa fin totale, elle la fuit et s'en détourne. Sans doute par un mouvement instinctif, indestructible apanage de tout ce qui est, l'homme même tombé recherche Dieu à son insu, mais il est incapable de se porter vers lui d'un mouvement réfléchi qui recueille toutes les forces de son intelligence et de sa volonté pour les soumettre à Dieu. D'où vient cette impuissance? Qui nous a blessés et communiqué cette fausse impulsion? Nous naissons avec elle. Elle entrave notre liberté; elle nous suit dans la vie, comme le boulet rivé aux pieds du forçat