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Concile de Trente, Sess. G, De la Justification, Cauon

L'HOMME DECHl

l'accompagne bruyamment, et l'enchaîne en son bagne. Encore une fois, quel est l'auteur de ce désordre profond? La science le saitelle? La philosophie qui se donne comme l'institutrice des hautes intelligences, peut-elle dire son nom? Qu'elles parlent. Si elles veulent tant soit peu respecter les faits, remonter hardiment aux causes, elles seront forcées de tenir le langage môme de la Foi catholique, et d'être ainsi l'une et l'autre chrétiennes, sans le savoir.

D'abord, qu'on n'aille point invoquer Dieu en cette affaire. Il y aurait tout à la fois impossibilité, contradiction et blasphème : impossibilité, car Dieu ne peut pas être l'auteur du mal; contradiction, car, la nature humaine étant ordonnée à l'Infini, il répugne d'admettre que l'Infini la crée avec un mouvement inverse; blasphème, car oserait-on soupçonner qu'un artiste tel que Dieu ait produit une œuvre à rebours comme l'homme déchu, ou qu'un Dieu souverainement bon ait jeté sur terre une création martyrisée?

Certains philosophes, je le sais, ont cru tout simple que ce mélange de corps et d'âme, de matière et d'esprit, soit soumis au tiraillement dont nous sommes déchirés, et contre lequel protestaient si éloquemment les âmes les plus éprises de la liberté et de la vertu. Ils auraient raison, messieurs, si tout le désordre moral se ramenait aux phénomènes qu'ils ont si admirablement décrits. Il ne serait même point sans grandeur pour l'homme d'avoir été lancé par Dieu en pleine lutte, afin d'apprendre, à ce régime de combat, le secret de l'énergie et l'art de la victoire. Ne l'oublions point, le seul mal n'est pas que la chair difficile à maîtriser se révolte contre l'esprit; le vrai, c'est que l'âme elle-même soit originellement détournée de sa fin totale. La concupiscence est un eifet, elle n'est pas un principe; l'aversion de Dieu comme fin naturelle et surnaturelle : voilà le mal premier, le mal dont Dieu ne peut être la cause. A la rigueur, on pourrait voir en lui l'auteur de la mort physique, mais de cette mort morale qui est le dernier mot du mystère

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de notre corruption, jamais! Quand donc la théologie enseigne que Dieu eût pu nous créer tels que nous naissons, il faut l'entendre avec un correctif et répondre : oui, moins le péché.

Alors je renouvelle ma question : d'où vient le mal? Certaines théories ont voulu trouver la clef du problème dans les aberrations de chaque âme, ici-bas ou au sein d'existences antérieures. Vaine tentative! Les existences antérieures? elles sont une hypothèse que rien n'autorise, qui se soustrait à toute vérification, et n'offre par là même rien de rationnel. La vie présente? elle ne rendra jamais raison de ce qu'il faut expliquer. Une cause ne peut éclairer rationnellement et scientifiquement un phénomène, si elle ne le contient; et c'est pourquoi les volontés individuelles ne rendront jamais un compte suffisant de phénomènes généraux. 11 faudrait, pour y réussir, supposer que tous les individus incorporés à la famille humaine cédant, même, avant l'éveil de la liberté, aux inspirations du mal, se sont dé-

tournés du Dieu pour lequel ils étaient faits. Sérieusement, une telle hypothèse est-elle vraisemblable? Mais, si les individualités particulières n'expliquent rien; si Dieu même ne peut, sans impiété et sans absurdité, être invoqué comme cause de la corruption dont l'humanité soutire, je réitère ma question : d'où vient le mal?

Il ne reste plus pour la résoudre, que Satan et le premier homme. Le démon, les manichéens l'ont divinisé; quelle déraison et quel blasphème! Ils ont cru à un principe mauvais, absolu, coéternel à Dieu, au Principe bon; et c'est par ces deux êtres dont la coexistence implique contradiction, qu'ils ont essayé d'éclaircir l'énigme du mal dans l'humanité. Pour nous, nous n'avons vu dans Satan qu'un esprit intelligent, supérieur à l'homme, dévoyé avant lui, et dont la suggession mauvaise n'a pas été étrangère à la chute de l'Adam primitif. Quoi qu'il en soit de l'intervention diabolique dans le mystère de notre déchéance, je n'ai pas à la préciser aujourd'hui, j'ai à vous signaler la

cause immédiate et radicale du mal. Elle est dans la personnalité libre, souveraine, du premier représentant et du chef de notre race. Sa volonté m'explique tout. Où chercher une autre cause en dehors d'elle? Que lui manque-t-il pour nous apprendre comment la nature humaine, en tous ceux qui naissent ses fils, est détournée de sa fin totale? — Eh! quoi, direzvous, un seul acte mauvais a pu ainsi désorienter une nature? — Oui, un seul acte, entendez-le, messieurs!

Vous ignorez donc et n'avez point mesuré l'incroyable puissance d'un acte libre? Vous vous récriez, en entendant affirmer qu'un mouvement de liberté orgueilleuse, résistant à Dieu, faisant un retour égoïste et obstiné sur elle-même, a bouleversé toute une nature, et vous vous demandez comment le simple acte d'un homme disant à Dieu : Je n'obéirai pas ! a pu laisser de telles ruines et, en s'aggravant les accumuler, sans mesure, dans la suite des siècles. .Mais vous ne savez donc pas ce que c'est, scientifiquement parlant, qu'arrêter l'im-

pulsion d'un être en marche? Avez vous jamais pensé aux résultais affreux qui en peuvent dériver? Ignorez-vous que, plus le mouvement est puissant, plus sa désorientation aura des conséquences effroyables? Regardez un des soleils qui roulent sur vos têtes, lancés avec une force incalculable : une force plus grande vient à l'arrêter brusquement dans son orbe gigantesque; que se passe-t-il? Un phénomène inouï. Ce mouvement, enrayé soudain, se transforme en chaleur telle que l'astre aussitôt se liquéfie, se vaporise et tend à s'évanouir en un gaz aussi ténu peut-être que l'éther. Vous le voyez, ce n'est pas en vain qu'on touche à un mouvement!

Cette loi est universelle, remarquez-le : elle se vérifie aussi bien en psychologie qu'en astronomie, dans la mécanique de la terre que dans la mécanique des cieux. Oui, ce que la science expérimente dans tout le règne de la matière brute ou vivante, soumise à ses calculs, la métaphysique doit l'élever à la hauteur d'une loi nécessaire, absolue, embrassant le

monde des âmes comme celui des corps, et à laquelle nulle force ne saurait échapper. Que dis-je? plus la force sera puissante, plus la loi pèsera lourdement sur elle; plus sa violation se traduira en phénomènes éclatants et terribles. C'est là, soyez-en sûrs (et pardonnezmoi d'insister, mais le sujet est grave et la loi que je signale a besoin d'être mise en lumière), c'est là qu'il faut chercher le secret de toutes les perturbations, observées par le savant dans la mécanique de la matière, par le politique dans le gouvernement des sociétés, par le moraliste dans la conduite des âmes, par le penseur dans tout l'ensemble des êtres, par le théologien dans la marche des esprits vers Dieu.

Or, avez-vous oublié que, de toutes les énergies en activité, la plus irrésistible, c'est l'homme? Avez-vous oublié qu'il est en tendance vers l'Infini? Avez-vous oublié que ce mouvement est illimité et, qu'étant indéfini, nul chiffre ne peut le traduire? Avez-vous oublié surtout que l'homme est libre, qu'il a

la maîtrise de son mouvement, qu'il peut, à son gré, le ralentir, le détourner, l'arrêter brusquement? Eh bien, supposons qu'il l'ait fait. Vous demanderez-vous encore quels résultats vont en sortir? Les phénomènes dont un soleil subitement heurté serait le théâtre, ne seront qu'un jeu d'enfant, auprès de ceux qui se manifesteront dans notre nature. Car la force matérielle, emportant un astre dans l'immensité, n'est rien devant la force libre qui meut une âme vers l'Infini. Au seul coup de barre du capitaine imprudent, le navire désorienté se brisera sur l'écueil, et, au premier choc qui arrêtera l'âme humaine emportée vers Dieu, elle ne sera plus qu'un soleil éteint, se fondant et se perdant en poussière. Ce ne sont point là des images vaines, c'est la réalité scientifique et théologique. Bossuet, d'après saint Augustin, l'a exprimé dans son grand langage lorsqu'il écrivait à propos de la chute : « Semblable à une eau qui, d'une haute montagne, coule premièrement sur un haut rocher où elle se disperse, pour ainsi parler, jusqu'à l'infini,

et se précipite jusqu'au plus profond des abîmes, l'Ame raisonnable tombe de Dieu sur elle-même et se trouve précipitée dans ce qu'il y a de plus bas l. » Que n'eût-il pas dit, si les découvertes de la science moderne lui eussent enseigné ce que deviennent tous les êtres dont le mouvement est désorienté, et si lui-même se fût élevé à la loi générale que je vous ai signalée, loi dont la science ne vérifie que les applications matérielles, mais qui gouverne tout, et qu'on pourrait nommer, à bon droit, la loi métaphysique de la contrariété des forces?

Voilà pourquoi l'homme est ce qu'il est : la force infinie dont il était muni n'est point détruite, elle est égarée, éparpillée; au lieu de se porter harmonieusement vers le seul objet qui tout à fait lui convienne, elle se divise, elle se disperse en mille choses vaines où elle ne trouve que déception, dégoût et désespoir; elle est en quête de tout, de science, de

-, 1. Bossuet, Traité de la concupiscence, ch. 15.

beauté, d'amour, de vie, de tout, vous dis-je, hormis de Dieu, dont elle est misérablement détournée.

Supposons, messieurs, que cet acte dévastateur ait été commis par le premier des hommes dépositaire de notre fortune et de nos destinées, n'aurez-vous pas l'explication rationnelle des désordres affreux que nous expérimentons en nous? Or, dès qu'une hypothèse rend compte d'un ensemble de faits, elle a droit de cité en philosophie aussi bien que dans la science; et si, de plus, les hypothèses rivales n'expliquent point tout ce qu'elle met en lumière, il lui revient une suprématie sur elles que la raison, à moins de se déjuger ellemême, doit reconnaître et signaler.

Mais, voici une grave difficulté, direz-vous, même en ce système, lorsqu'on veut le serrer de près et s'en tenir strictement à la notion chrétienne du péché originel. Que l'Adam primitif ait, par un acte libre, perverti sa nature, qu'en l'arrachant à Dieu, il l'ait livrée à ces

tendances dont le désordre est notre honte, dont l'aiguillon est tout ensemble un attrait et un supplice, dont la mort est le prix, soit. Mais ce que le premier homme a pu, par sa faute, désorganiser et corrompre, pourquoi, par son mérite et son repentir, ne l'aurait-il pas relevé? Nous admettons l'efficacité de l'acte mauvais qui, selon vous, a tout bouleversé; reconnaissez donc la généreuse vertu de l'acte bon par lequel un être libre répare ses fautes. Or, l'Adam s'est repenti : il a donc dû remettre en ordre cette nature un moment troublée par lui, et il ne faut point le charger du mal qui sévit sans merci sur sa race infortunée.

INod, messieurs. Il est faux que la force nécessaire pour détruire soit égale à l'activité exigée pour réparer; il est faux que, là où vous voyez une énergie capable de mal faire, vous puissiez conclure à une énergie suffisante pour effacer le mal accompli. Regardez autour de vous : un ouragan renverse un chêne, il peut enlever dans son irrésistible tourbillon toute un forêt; je le défie de re-

planter le moindre arbuste. Un homme peut rompre l'équilibre de ses forces et se donner la mort; qu'il essaye de se ressusciter! Un débauché n'a qu'à suivre sa pente, pour se livrer aux plus violentes orgies, et s'avilir; quel héroïsme ne lui faudra-t-il pas, s'il veut résister au torrent qui l'emporte et se réhabiliter!

Ainsi, messieurs, il n'y a pas à s'étonner si celui qui avait faussé dans sa voie, troublé dans son harmonie, la nature humaine, a été impuissant à lui restituer sa rectitude et sa perfection. La personnalité adamique a pu se repentir, je le concède, encore a-t-elle eu besoin du secours de Dieu; la nature adamique est demeurée à la merci de ces forces tumultueuses qui, séparées de l'Infini, ont pu rester comme un témoignage de leur grandeur native, mais n'en sont pas moins devenues, par leur désordre, notre honte et notre torture. Le volcan a été allumé : sa lave bouillonne : voyez, elle fait éruption.

Au moins, me direz-vous, si vous voulez à

tout prix que l'Adam soit corrompu, n'allez pas nous faire les héritiers de sa perversité. Une telle transmission révolte les plus sacrés instincts de la vérité et de la justice. Les fautes, pas plus que les mérites, ne se transmettent : ce sont choses essentiellement personnelles. En un mot, qu'Adam soit pécheur, c'est son affaire; mais en quoi sa faute peutelle toucher l'humanité venue après lui? Je ne veux pas traiter à fond la difficulté que vous soulevez et qui, à elle seule, demanderait un discours. Je ne veux dire qu'un simple mot sur la transmission de la corruption adamique. Ce mot, j'en suis sûr, fera évanouir le plus grand ohstacle. Sans aucun doute, les fautes comme les mérites sont., de leur nature, absolument intransmissibles. Bien qu'il puisse exister une certaine réversibilité entre les membres d'une même famille et d'un même groupe, je reconnais qu'on pèche pour soi et qu'on mérite pour soi. Cependant, ignorez-vous que les vices se transmettent, les habitudes se propagent, les facultés, les natu-

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res, pour tout dire, se communiquent, et que, parmi les vivants, une des lois les plus constantes de la génération, c'est l'hérédité et la similitude? L'animal engendre un être de nature, de propriétés, d'habitudes, de vices même, semblables aux siens. Or, nous l'avons prouvé, le péché originel est un vice inhérent à la nature humaine, privée des dons surnaturels de Dieu, blessée en elle-même, livrée à un désordre moral que le repentir personnel d'Adam n'a point guéri. Nous en avons tristement hérité pour le transmettre, à notre tour, à des descendants dégénérés.

Voilà ce qu'affirme la doctrine catholique. Messieurs, elle est en droit de poser ses conclusions avec fermeté. Toute philosophie échoue devant la recherche du principe premier du mal; seul, le dogme chrétien en donne la raison plausible. Et pourtant, c'est la vieille doctrine du péché originel que je viens, à votre insu peut-être, de vous exposer. On se plait aujourd'hui à ne voir en elle qu'un mythe, une légende, une bonne petite explication, qu'il

faut garder pour les simples, les femmes et les premiers communiants. Pcrmeltez-moi de la livrer à l'examen de la philosophie la plus exigeante, et d'attendre d'elle une explication plus rigoureuse et plus rationnelle que celle de la Foi chrétienne.

L'HOMME REGENERE

Iofelix ego horao! quis me liberabit de corpore mortis hujus?

Gratia Dei per Jesum.

Epist. ad Romanos.

Monseigneur, Messieurs,

La principale raison d'être du christianisme est dans la déchéance de notre nature l. Si l'homme n'est pas mauvais, nous n'avons que faire de ce Christ qui se donne comme le Rédempteur de l'humanité déchue. Si, au contraire, le mal est en nous, une question se pose d'elle-même : qui le vaincra? Êtres libres aux prises avec lui, qu'allez-vous devenir? Ses maîtres ou ses esclaves? Le mal sera-t-il le dernier mot de notre histoire? Le drame qui

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