‹ L'honneurChapitre 4 sur 7 · JOAN, VIII · texte numérisé non relu

JOAN, VIII

2 Nemo scit... quis sit Pater, nisi Filius, et cui voluerit Filius revelare. Luc, x, 22.

' Hoc quod dicitur de cognitione matutina et vespertina in angelis introductum est ab Augustino... Sicut autem in die consueto

D'autre part, les Anges connaissent Dieu d'une façon plus parfaite que les autres créatures à cause de la perfection de leur intelligence, qui, séparée de toute matière, jouit du privilège de voir Dieu en lui-même \ tandis que les créatures raisonnables ne le voient qu'à travers le voile de la création : les Anges peuvent donc rendre à Dieu un honneur plus parfait que les hommes, car l'honneur est "à proportion de la connaissance. Aussi l'Ecriture nous les montre-t-elle chantant sans cesse les louanges de Jéhovah ^, et dans l'Apocalypse les Anges qui entourent le trône de l'Agneau crient d'une voix forte que l'Agneau est digne de recevoir la puissance, l'honneur, la gloire et la bénédiction ^.

Quoique rhom.me n'ait pas une connaissance intuitive de la divinité, il peut néanmoins, grâce à son intelligence, remonter de l'effet à la cause et parvenir ainsi à la connaissance d'un Dieu infiniment parfait. Et c'est pourquoi saint Paul blâme et condamne ceux qui n'ont pas su connaître Dieu dans la création, ou qui, l'ayant connu, ne l'ont pas honoré comme il le méritait ^.

Les chrétiens, qui ont, par la Révélation, des notions beaucoup plus précises sur Dieu, ses opérations et ses attributs, sont tenus plus que les infidèles à le vénérer et à l'honorer.

La société tout entière doit également à Dieu le culte et l'honneur : ce culte. Dieu s'était réservé d'en fixer lui-même les détails dans l'ancienne Loi ; dans la nouvelle Loi il a laissé à l'Eglise le soin de les déterminer.

mane est principium diei, vespere autem terminus ; ita cognitio ipsius primordialis esse rerum dicitur cognitio matutina. Et haec est, secundum quod res sunt in Verbo. Cognitio autem ipsius esse rei creatae, secundum quod in propria natura consistit, dicitur cognitio vespertina... Angeli autem boni cognoscentes creaturam, non in ea figuntur, quod esset tenebrescere, et noctem fieri ; sed hoc ipsum referunt ad laudem Dei, in quo, sicut in principio, omnia cognoscunt. I. q. 58. a. 6. corp. et ad 2.

1 Math., xviii, 10.

■^ isaias, vi, 3.

" JoAN, Apoc, V, 12.

■* Rom., I, 20.

DIVISIONS DE l'honneur 76

Nous pouvons également considérer les Anges dans leurs relations avec Dieu, avec les autres Anges et avec les hommes. Dieu n'est pas tenu à leur rendre honneur : seule cause de tout le bien qui est en eux, il ne doit d'honneur qu'à luimême pour toutes les perfections qu'ils possèdent. Mais les Anges se doivent réciproquement un témoignage d'honneur. Cet honneur varie d'un Ange à l'autre selon la plus ou moins grande perfection de leur nature, puisqu'il n'y a pas deux anges appartenant à la même espèce. Il est évident que les seuls bons Anges sont dignes d'honneur : la nature des mauvais Anges reste très parfaite, mais leur volonté étant maintenant fixée dans le mal, nous devons les regarder comme nos ennemis bien plutôt que les honorer i. Ils méritent un mépris d'autant plus profond qu'ils sont déchus d'une perfection plus grande, comme un membre d'une noble famille qui aurait failli aux traditions d'honneur de ses ancêtres.

L'homme ne peut, par la seule raison, arriver avec certitude à la connaissance de l'existence des Anges, mais dès que la Révélation lui a fait connaître leur existence et leurs perfections, la justice exige qu'il les honore.

L'homme peut également recevoir de l'honneur de Dieu, des Anges et de ses semblables.

La même remarque que nous avons faite au sujet des Anges peut s'appliquer aussi aux hommes : Dieu est par rapport à l'homme la cause efficiente de l'honneur, non pas en ce sens qu'il lui rend témoignage de son excellence, mais .parce qu'il est la cause de son excellence et de tout le bien qui se trouve en l'homme.

Les Anges doivent honorer les hommes, car, bien que ceux-ci leur soient inférieurs par leur nature, ils sont pourtant capables de vertu, et, partant, d'honneur. Le sujet auquel on rend l'honneur peut n'être pas supérieur en tous points, il peut même n'être supérieur en aucun point à celui qui l'honore : il suffit, pour qu'il mérite l'honneur, qu'il possède des vertus à un degré peu commun.

^ Daemones sunt irrevocabiliter niali, et pro inimicis habendi, magis quam honorandi. II-II. q. 103. a. 2 ad 2.

Du reste, la nature humaine a reçu certaines prérogatives qui rélèvent au-dessus des Anges, puisque c'est à la nature humaine que le Fils de Dieu s'est uni, puisqu'il a voulu naître d'une femme, et puisque c'est aux hommes qu'il a confié le pouvoir de consacrer son corps et son sang et de s'en nourrir ^.

Les hommes se doivent aussi un honneur mutuel. Il n'est point d'homme qui n'ait quelque titre à l'honneur de ses semblables, car il n'en est point qui soit complètement dépourvu de vertu, et enfin, quoi qu'il en soit de leurs mérites personnels, il reste que chacun porte en lui l'image de Dieu, qui est son premier et fondamental titre de gloire.

Avant tout autre témoignage l'homme reçoit celui de sa propre conscience : témoignage d'approbation quand il a pratiqué la vertu, témoignage de condamnation quand il a manqué à son devoir. Cet honneur, le premier qu'il reçoit, est aussi celui auquel il doit ajouter le plus de prix : les témoignages extérieurs, en effet, n'ont de valeur que pour autant que sa conscience peut lui rendre le témoignage qu'il les a mérités. Et c'est pourquoi saint Paul pouvait dire : Notre gloire est le témoignage de notre propre conscience 2.

Aussi, lorsque notre conscience nous rend témoignage que nous avons rempli notre devoir, il doit nous être bien indifférent que l'on porte sur nos actions un jugement favorable ou défavorable. « Il m'importe fort peu d'être jugé par vous ou par un tribunal humain ^. » Nous restons ce que nous sommes, sans que l'appréciation des hommes ajoute ou retranche rien à notre valeur.

C'est l'honneur qu'on appelle intérieur, subjectif, par opposition à l'honneur extérieur, objectif qui nous vient de la part de nos semblables. C'est de cet honneur qu'on veut parler, quand on dit d'un homme que c'est un homme d'honneur. On entend par là un homme qui a le sentiment de sa

- III. q. 8. a. 4, où S. Thomas prouve que le Christ, même en tant qu'homme, est le chef des Anges aussi bien que des hommes.

- II Cor., I, 12.

^ I Cor., IV, 3.

dignité personnelle et qui entend se maintenir à la hauteur de cette dignité. Un homme d'honneur est toujours un homme honorable. Il peut n'être pas un homme honoré ; mais il lui importe assez peu : l'homme d'honneur aime inieux être digne d'honneur que d'en recevoir les marques.

L'honneur objectif, par contre, « est la valeur que nous possédons aux yeux de nos semblables : chacun, par ses actions, éveille dans son entourage des sentiments qui expriment une appréciation : estime ou mépris, admiration ou dédain, vénération ou horreur. Ces sentiments, lorsqu'ils s'extériorisent dans un jugement, entrent en contact avec les sentiments des autres, se renforcent, s'égalisent, et il en sort une sorte d'appréciation générale sur la valeur de l'individu pour la communauté : c'est là son honneur objectif ^ ».

Il nous reste à considérer l'honneur dans sa cause finale. Elle est différente, selon que l'honneur s'adresse à Dieu ou aux hommes.

L'honneur que nous rendons à Dieu a les quatre mêmes fins que la prière, qui n'est du reste qu'une des formes de l'honneur qu'adressent à Dieu les créatures. Il est en premier lieu latreutique, car sa fin première est de reconnaître les infinies perfections de Dieu et de lui en rendre hommage. Il est eucharistique et impétratoire, lorsque l'homme se propose surtout d'honorer Dieu comme la source de tous les biens qu'il a reçus ou qu'il recevra. Il est propitiatoire, quand on se propose principalement d'apaiser la colère de Dieu infiniment juste et puissant que l'on a conscience d'avoir offensé.

' Ehre in objektiver Bedeutung ist das Ma6 von Wert oder Geltung, die Jemand in den Augen seiner Umgebung hat. Jedermann erregt durch sein Wesen und seine Leistungen bei seiner Umgebung Gefiihle, in welche sich seine Wertschâtzung ausdriickt : Achtung oder Verachtung, Bewunderung oder Geringschàtzung, Verehrung oder Abscheu. Indem dièse Gefiihle im Urteil sich âuBern und' mit den Gefiihlen anderer sich berùhren, verstârken, ausgleichen, entsteht etwas wie eine allgemeine Meinung von der Bedeutung des Einzelnen in dieser Gesamtheit ; das ist seine objektive Ehre. Paulsen. System der Ethik.YÏ. Aufi. Bd. II. S. 94.

Le but de l'honneur que les hommes s'adressent entre eux, c'est de récompenser la vertu 1. L'homme a en lui le sentiment inné de la justice qui le porte à récompenser ce qui est bien et à punir ce qui est mal : il est ainsi naturellement porté à honorer la vertu. Il accorde à la vertu, en l'honorant, la plus haute récompense qu'il soit en son pouvoir de donner : les récompenses pécuniaires s'accordent même au mérite d'un ordre inférieur, mais l'honneur n'est le partage que de Dieu et des hommes d'un mérite éminent. L'honneur n'est pas cependant une récompense adéquate de la vertu 2. L'homme vraimient vertueux ne pratique pas la vertu dans le but de s'attirer de l'honneur, ce qui serait de l'hypocrisie, mais il accepte cette récompense comme la plus haute que les hommes puissent lui accorder.

L'honneur, en même temps qu'il récompense la vertu, est pour les autres un encouragement à la pratiquer. Les hommes, en effet, quoiqu'ils doivent tenir avant tout au témoignage de leur conscience, trouvent un appui et une force dans l'approbation qu'ils rencontrent dans leur entourage, et si la recherche de cette approbation ne doit pas être la fin de la vertu, elle est certainement pour la plupart des hommes un inotif qui encourage grandement à la pratiquer.

Ainsi aux quatre grandes causes se rattachent toutes les divisions de l'honneur qui peuvent se résumer brièvement comme suit :

La cause matérielle, c'est le sujet capable d'acquérir la vertu et par suite l'honneur, donc tous les êtres raisonnables. Ils sont en puissance de recevoir l'honneur, comme la matière est en puissance de recevoir la forme.

Dieu, être parfait de toute éternité, est exclu de cette division dans laquelle rentrent les Anges et les hommes.

^ Virtutis enim et beneficentiae praemium est honor. Aristote, Ethic, v:ii, 14.

Honos est praemium virtutis, judicio studioque civium delatum ad aliquem. Cicéron, Bndus, 81.

- Honor non est sufficiens virtutis praemium. II-II. q. 103. a. i ad 2.

qui peuvent les uns et les autres se perfectionner par la pratique de la vertu, mais non point les êtres matériels.

La cause formelle de l'honneur, c'est la vertu. Dieu est la première cause formelle de l'honneur, car étant lui-même infiniment parfait, il cause la perfection dans tous les autres êtres qui y participent à différents degrés.

Les Anges, créatures intellectuelles, arrivent à leur perfection par le premier acte de leur intelligence et de leur volonté, acte qui fixe leur état pour l'éternité et la mesure d'honneur qui leur est due.

L'homme, considéré comme créature raisonnable, créée à l'image de Dieu, a, par ce fait . eul, un certain droit à l'honneur : c'est l'honneur humain (Menschenehre) auquel tous les hommes participent dans la même mesure.

Dieu, les Anges et les hommes ont droit à l'honneur, mais non pas au même honneur. Dieu, maître souverain et infiniment parfait, a droit à un honneur infini, et au moins au plus grand honneur que les créatures puissent lui rendre. Il a seul droit au culte de latrie que nous lui rendons par la vertu de religion et qui se manifeste surtout par le sacrifice et la prière.

Les créatures ne méritent que le culte de dulie, dans la mesure de leur perfection.

L'homme peut avoir droit à l'honneur soit à cause de ses vertus personnelles, soit à cause de celles de ses ancêtres ou du groupe social auquel il appartient, vertus auxquelles il est censé participer, d'où l'honneur de naissance ou de noblesse (Geburts-oder Adelsehre) et l'honneur d'état (Standesehre). Cet honneur s'applique plutôt à l'extérieur ; l'honneur véritable découle des vertus propres à l'individu. Il y a l'honneur proprement individuel qui suit la possession des vertus privées que tout homme doit posséder au moins dans une certaine mesure ; l'honneur professionnel dû à qui s'acquitte consciencieusement des devoirs de son état, et à qui possède surtout la vertu propre à cet état ; l'honneur social qui revient à celui qui se rend utile à la communauté.

Enfin les différents groupes d'hommes peuvent prétendre à un honneur particulier à raison des vertus des membres

qui les composent : honneur dû à l'humanité, à l'Eglise, honneur national, honneur familial.

Les êtres matériels, comme tels, ne méritent aucun honneur, mais ils peuvent être pris comme représentations, comme symboles, et comme tels ils ont droit au même honneur que la personne qu'ils représentent, avec cette différence que l'honneur rendu directement à la personne est un honneur absolu, tandis que l'honneur rendu à l'image n'est qu'un honneur relatif : tel est l'honneur rendu à la croix, aux images et aux rehques des Saints.

La cause efficiente de l'honneur, c'est la personne qui le rend : en Dieu, c'est d'abord le Verbe, puis les Anges et les hommes ; le Verbe qui seul connaît Dieu adéquatement peut seul aussi l'honorer adéquatement ; les créatures doivent l'honorer dans la mesure de leurs forces. Les Anges ont comme témoins de leurs perfections les autres Anges, et les hommes, qui les connaissent par la Révélation. Chez les hommes, il y a d'abord le témoignage du sujet lui-même (honneur subjectif), puis celui de l'entourage (honneur, objectif).

La cause finale de l'honneur qui s'adresse à Dieu, c'est de reconnaître ses infinies perfections, et de témoigner de la dépendance où les créatures se trouvent par rapport à lui. Par rapport aux hommes, le but de l'honneur est de récompenser la vertu, et d'encourager ainsi les hommes à la pratiquer.

Après l'exposé que nous venons de faire de la nature de l'honneur et de ses principales subdivisions, nous avons à montrer sur quels actes de notre volonté et de notre intelligence il repose et quels sont les éléments intérieurs ou extérieurs à l'homme qui concourent à son développement.

Il faut se rappeler que nous avons défini l'honneur un acte par lequel nous rendons extérieurement témoignage de l'excellence de quelqu'un.

L'honneur suppose donc, en premier lieu, un acte de connaissance, une perception de notre intelligence, car nous ne pouvons témoigner de ce que nous ne connaissons pas. Il faut plus qu'une simple perception, il faut un jugement, puisque l'honneur est le témoignage de l'excellence de quelqu'un. Nous devons comparer à la loi morale les actes de notre prochain. Conformes à cette loi ils sont dignes d'honneur, contraires à cette même loi ils ne méritent que du mépris.

Par conséquent, quiconque est incapable de jugement, soit qu'il n'ait pas encore, soit qu'il n'ait plus l'usage de la raison, est incapable de rendre honneur soit à lui-même, soit à autrui : il peut subir l'honneur, non le donner ; il peut recevoir l'honneur humain auquel tout homme a droit, mais non pas l'honneur qui suit la vertu.

Aristote et saint Thomas donnent aussi le jugement comme première base de l'honneur, quand ils disent que les hommes recherchent surtout les témoignages d'honneur de

la part des personnes qui ont un jugement sain et qui les connaissent i. C'est donc qu'ils supposent que l'honneur repose sur un jugement et qu'il n'a de valeur que pour autant que ce jugement est fondé sur la réalité et qu'il est conforme à la droite raison.

Ce besoin de porter un jugem^ent sur les actions d'autrui, comme aussi sur les siennes propres, est naturel à l'homme. Il ne s'arrête pas à la simple connaissance des actions : il tend à les apprécier au point de vue de la morale. La connaissance et le jugement dans l'acte psychique ne sont pas strictement séparés, ils s'enchaînent au contraire étroitement. Le jugement moral suit la perception des actes, comme le jugement logique suit la perception des idées. Chaque homme s'efforce de connaître ses semblables, de les percer du regard ; il veut pénétrer dans leur intérieur ; il ne se contente pas de la simple connaissance des actions de ceux qu'il rencontre sur la grande route de la vie, il veut sonder leur cœur impénétrable. Chacun est plus porté à épier et à chercher les motifs des actions d'autrui qu'à rentrer en lui-même pour s'examiner. Il est poussé et forcé à chercher ainsi les mobiles d'actions : c'est chez lui un instinct ^.

^ Coli se volunt et honore affici a prudentibus et ab iis quibus noti sunt. Aristote. Eihic, i, 5. — Et ideo quaerunt honorari a prudentibus, qui sunt recti judicii, et apud eos a quibus cognoscuntur, qui melius possunt de eis judicare. S. Thomas Com. in loc. cit.

- Dieser Trieb eignet jedem Menschen, jeder will nach Môglichkeit die inneren Vorgànge in der Seele eines andern erraten, erschlie-

Ben Bei der reinen Erkenntnis bleibt es nicht ; es tritt zu ihr

die ethische Beurteilung. . . Erkennen und BeurteUen fallen im psychischen Akte nicht streng auseinander, sie sind eng verkettet... JegUcher strebt danach, seine ^litmenschen zu « erkennen », sie zu durchschauen ; in ihr Innerstes will er vordringen und sich nicht mit der Kenntnis der Handlungen derer an und fur sich begnûgen, denen er auf der groBen Heerstrasse des Lebens begegnet, sondern das (( unergrûndliche » Herz prûfen. Ist doch jeder lieber bereit, nach Motiven zu spàhen und zu forschen, die anderer Handlungen bedingen, als bei sich selbst Einkehr zu halten. Es dràngt und treibt ihn dazu, nach diesen Motiven zu suchen — es ist so ein Trieb. EcKSTEiN. Die Ehre in Philosophie und Recht, p. 22-23.

BASES PSYCHOLOGIQUES DE l'hONNEUR 83

Il importe de remarquer que le jugement que l'homme porte sur les actions de ses semblables ne doit pas être purement spéculatif, qu'il est, au contraire, un jugement pratique : la différence entre les deux est que le jugement spéculatif n'est pas, comme le jugement pratique, destiné à régler notre conduite.

Il y a entre le jugement spéculatif et le jugement pratique la même différence qu'entre la science spéculative et la science pratique ; la science spéculative considère la vérité pour elle-même ; la connaissance du vrai est sa fin, tandis que la science pratique fait des connaissances acquises la règle de la vie : elle met le vrai au service du bien i.

De même le jugement spéculatif que nous portons sur un individu n'a aucune influence sur notre conduite, que ce jugement soit favorable ou défavorable. Il ne nous porte pas à nous comporter envers cet homme comme s'il possédait réellement telle qualité ou tel défaut. Nous concluons, en restant toujours dans l'ordre de la spéculation, que, étant donnés tels caractères extérieurs, telles dispositions du corps et de l'âme, un individu doit posséder les qualités morales qui répondent généralement à ces dispositions. Mais nous n'allons pas au delà, et nous ne concluons pas qu'il les possède réellement.

Ce jugement spéculatif peut être dangereux quand il porte sur des défauts du prochain, car, dans ce cas, nous sommes très enclins à passer de la spéculation à la pratique ; mais en soi il est licite et ne porte aucun préjudice au prochain ^. Par contre, le jugement spéculatif que nous portons sur les bonnes qualités du prochain ne lui est d'aucune utilité, et ne sufiit pas à constituer le fondement de l'honneur. Pour que l'honneur prenne naissance, il faut que nous jugions

^ Intellectus practicus differt fine a spéculative. Intellectus enim practicus ordinatur ad finem operationis ; finis autem intellectus speculativi est consideratio veritatis. I. q. 14. a. 16.

•^ Quia justitia et injustitia est circa exteriores operationes, tune judicium suspiciosum directe ad injustitiam pertinet, quando ad actum exteriorem procedit. II-II. q. 60. a. 3 ad 3.

pratiquement que tel homme possède telle vertu et que nous nous comportions à son égard conformément à notre jugement.

Dans ce jugement, nous devons, nous efforcer de juger selon la vérité ; et si nous avons des doutes sur les motifs qui font agir le prochain, ce qui peut nous arriver bien souvent puisque nous ne connaissons que le dehors de l'action, nous devons interpréter ces doutes de la façon la plus favorable au prochain, et sauvegarder les droits de la charité plutôt que ceux de la vérité ^.

Le jugement spéculatif et le jugement pratique sont d'un ordre différent et n'ont pas la même mesure. Le jugement spéculatif est du ressort de la seule intelligence, tandis que le jugement pratique dépend aussi de la volonté. Lorsque nous n'avons pas de raisons suffisantes de juger un homme bon ou mauvais, la volonté intervient et fait pencher la balance de l'un ou l'autre côté. Bien réglée, la volonté doit, dans le doute, nous faire juger conformément à la charité, qui n'admet le mal que lorsqu'il est démontré. « Nemo praesumiiur malus, donec prohetur. »

L'homme se composant d'un corps et d'une âme substantiellement unis, il n'y a pas en lui de mouvement intellectuel qui n'ait son retentissement sur la partie sensible, il n'y a pas d'acte de l'intelligence ou de la volonté qui ne repose sur une manifestation sensible ou comme point de départ ou comme point d'arrivée. L'honneur doit donc également reposer sur une base sensible. Or quelle est, dans le système de saint Thomas, la base sensible ou affective de l'honneur ?

Que l'honneur repose sur un fondement sensible, cela ressort de ce que l'on rencontre, même chez les animaux sans raison, certaines manifestations rudimentaires de l'honneur. « Il faut reconnaître que les animaux qui vivent dans la société de l'homme, le chien, le cheval, peuvent être rendus susceptibles d'un certain sentiment d'ambition. Mais il faut ajouter que les animaux ne connaissent que

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