Scène première
ROBERT, M"* HEINECKE en bonnet de nuit el jupon de laine.
M"* Heinecke. — Bonjour, mon garçon, ii na répond pas.; Miséricorde, i'ne s'est pas mis au lit! 'Eiie s avance
vers lui an s'assuyant les yeux.''
Robert, irasssiiiant. — Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce que lu veu.x?
M"* Heinecke. — Jésus, compie lu m'attrapes! Et tes dents qui claquent de froid! Veux-tu du café? tu fait violemment signa que non.) Mon p'tit Robert, écoutc un bon conseil de ta vieille maman. Même quand on a du chagrin i* faut dormir ; ça donne des forces. . . (Eiia éteint la umpe.^
Robert. — Mère, mère, qu'avez-vous fait!
M~* Heinecke, pleurant, — I' n'y a pas de not' faute, mon fils.
Robert. — Pas de votre faute, mère !
M"* Heinecke. — J' l'ai élevée honnêtement. Jamais dans celt« maison on ne lui a donné un mauvais exemple. J' l'ai envoyée «^ l'école et même j' l'ai fait confinner, quoique ce ne soit plus obligatoire. Elle a été à l'autel avec une- robe noire, toute neuve, en Orléans — une occasion, je ne l'avais pas payée cher — el j' lui avais donné pour tenir «^ la main le mouchoir de mon mariage, et Monsieur le prédicateur a parlé d'une manière si émouvante, si émouvante...
Robert. — Mais comment as-tu pu tolérer les relations avec cet... homme.
M"* Uej.necke. — Ça n'était p't-être pas si grave !
Robert. — Quelles preuves te faut-il encore ? Est-ce qu'il ne m'a pas tout avoué avec une franchise cynique? Est-ce qu'Aima a seulement cherché à nier? Pour comble, je suis allé hier soir chez les Michalski. Ah! tout était parfaitement organisé. Ta chère fille Augusta leur avait préparé un nid discret : tapis, rideaux el lampeâ voilées de rose ; elle montait la garde en personne devant la porte el pour cela elle était... payée... ah! ah! ah! Et dire que j'avais ce misérable hier entre les mainâ!... Si j'avais seulement eu le courage...
M"* Heinecke. — Mais, Robert!
Robert. — Sois tranquille, il a promis satisfaclion. J'ai du moins obtenu cela. Quand il a vu que j'élais décidé à tout, il m'a juré qu'il trouverait d'ici ce soir un moyen de réparer; vous-mêmes en seriez satisfaits. J'ai songé à l'avenir de la malheureuse enfant et j'ai laissé aller Conrad.
M*« Heinecke'. -^ Enfin, moi, je n'ai jamais songé qu'il y avait rien de mal.
Robert. — Tu aurais dû, t'en douter. Qu'est-ce que tu le figurais donc quand il la ramenait ici le soir, si tard?
M"** Heinecke.— Quand on dort, on est content de ne penser à rien; d'ailleurs elle avait la clef de la maison.
Robert. — Mais tu ne pouvais pas ignorer que pour rentrer ainsi à son bras, il fallait bien qu'elle l'eût rencontré quelque part, en ville?
M"^ Heinecke. — Ben oui. J' me disais: elle va aveé lui.
Robert'. — Je ne te comprends pas.
M"* Heinecke. — Elle va avec lui.
Robert. — Tu l'as déjà dit, mais...
M"' Heinecke. — Comme une jeune fille va avec un jeune homme.
Robert. -- Va... ou va-l-elle?
M™« Heinecke. — Au concert, ou ben à la brasserie, quand on a de l'argent... et aussi au théâtre ou, en été, à la campagne.
Robert. — Seule?
M"' Heinecke. — Seule. Non... avec le jeune homme.
Robert. — Je voulais dire : saps ses parents ?
M"* Heinecke. — Naturellement. Tu ne voudrais pourtant pas que la vieille mère, avec ses vieilles jambes, trotte derrière cette jeunesse?
Robert. — Hem! Alors, lu savais qu'elle... allait avec lui?
M"» Heinecke. — Non. Je le supposais seulement.
Robert. — Et quand lu Tinterrogeais?
M"* Heinecke. — .\quoi bon l'interroger? Ce sont des paroles inutiles. Une jeune fille doit savoir par ellemême ce qu'elle a à faire.
Robert. — Oui, oui.
M** Heinecke. — Mais quelle ait... Oh ! qu'est-ce qu'aurait cru ça! Jésus! comme tu trembles! F faut tout de
suite que j'te fasse du feu. (Elle remonte au fond vers la poêla.)
Robert, i part. — Pas d'issue, pas de salut. La honte, toute une vie, rien que la honte !
M"" Heinecke, appelant dans la cuisina. — Père, apporte
un peu de charbon. (Ella s'aganoullle devant la poêla et enl&ve les cendres.
Robert. — Quelle espèce de réparation peut-il bien avoir imaginée? Un mariage. Ha! ha! ha! ha! Et quand je m'interroge loyalement, je ne sais même pas si je le désire. Finalement il me reste le duel... S'il me loge une balle dans la tête, je suis tiré d'affaire. Mais eux, ici, que deviendront-ils?