Scène II
Les Mêmes, HELNECKE, vêtu d'une robe de chambra déchirée, des chaussons aux pieds; il apporte un panier de charbon.
Heinecke, d'une voix sourde. — Bonjour!
Robert. — Bonjour, père.
Heinecke, grommelant. — Oui, oui.
L'ILLUSTRATION
M** IIeinecke. — Allons, père, ne bougonne pas. Aide-moi plutôt à faire du feu.
Heinecke. — Oui, oui. Eh ! bien, faisons du feu.
IIb s'agenouillent devant la porte du poêla.
' Robert, & part. — Et si c'est moi qui le tue? Sans doute ce serait un soulagement. Mais la question n'est pas résolue. Que deviendront-ils ici? Je crois bien que je n'ai pas le droit de m'accorder le luxe d'avoir un honneur, (ii orie.) Ahl quelle boue!
Heinecke. — Qu'est-ce que t'as, fils?
M"* Heinecke, bet. — ('/est rapporta Aima! l'ne s'est même pas mis au lit.
Heinecke. — Oui, oui, cette Aima! Et c'est pour voir des choses pareilles qu'on esl resté honnête toute sa vie! Mais jTai toujours dit: la maison du devant nous portera malheur.
M"* Heinecke. — Père, ne pleure pas.
Robert, k part. — Ah! cela me fend le cœur!
Heinecke. — Oh ! je n'pleure pas. Je suis le maître chez moi. J'sais c'que j'ai à faire. Un pauvre estropié lui aussi tient à son honneur. Et que ça me soit arrivé à moi! Ma fille! Elle verra, ii agiu te tisonnier.) Je lui donnerai ma malédiction... ma malédiction paternelle!...
M"" Heinecke, qui arrange le lit. — .\llons, allons.
Heinecke. — Oui. Toi, tu n'entends rien à l'honneur. (n se frappe la poitrine.) Voilà OÙ résidc l'honneur. Je la flanquerai sur le pavé, dans la nuit, dans le brouillard.
Robert. — Et si elle se perd toutà fait, père?
M"* Heinecke. — I>aisse-le dire. Il n'a pas des intentions si terribles.
Robert. — Tu ne veux pas aller voir ce qu'elle devient? Elle n'ose probablement pas se montrer.
M"* Heinecke. — Elle ? probable qu'elle doti.
Robert. — Oh !
M*"* Heinecke, allant i U porte de la chambre.— .\lma ! (Pas de réponse.)
Robert. — Au nom du ciel ! Oo n'aurait pas dû la laisser seule.
M"* Heinecke, qui a ouvert u poru.. — Je te Tavais bien dit; elle dort.
Robert. — Elle peut dormir!
M"* Heinecke. — Veux-tu le lever un peu, mauvaise fille!
Heinecke, derrière eiic. — Debout ! arrive ici, ou gare à toi!
Robert. — Père, mère, vite un mol, avant qu'elle n'arrive. Prenez garde, ne soyez pas trop dure avec elle ; cela pourrait la rendre incorrigible.
M"» Heinecke. — Mon fils, t'es bien plus savant que ta vieille mère, mais pour ça, j'en sais plus long que toi. Je vais la tenir comme dans une maison de correction, quand ça devrait me fendre le cœur. Elle décrottera les souliers; elle pèlera les pommes de terre ; elle époussètera les chambres ; elle balayera les escaliers; tout, elle fera tout.
Robert. — Et si elle se sauve, une nuit?
Heinecke. — Penh ! on l'enfermera, et j'aurai la clef dans ma poche. Comment qu'elle fera pour se sauver?
Robert. — Songez donc, c'est encore presque une enfant! Et ce n'est pas elle la plus coupable... Sa propre sœur... Ah! si vous voulez vous montrer sévères, soyez-le envers cette entremetleuse. J'espère, oui, je peux bien vous demander cela, j'espère que vous allez, une fois pour toutes, soustraire Aima à l'influence de sa sœur, et montrer la porte à Augusta aussi bien qu'à son mari.
Heinecke. — Bien dit! Faisons maison nette! Voilà assez longtemps qu'il m'embête, Michalski. Tu vois, la mère, faut que Robert revienne des Indes pour vous l'dire. Mais vous n'avez pas de cœur pour moi, un vieux bravo homme.
Robert. — Panlon, père: ce n'est pas de toi qu'il s'agit.
Heinecke. — Ça m>st bien égal. Et Augusta n'est qu'une goinfre qui se bourre les poches de loul ce <|u'ello peut ramasser.
M*"* Heinecke, se tamponnant les yeux avec' son' tkblier. — '■'
Mais c'est ma fille, elle aussi, et j'aime autant tous mcs^ enfants. ,. . . {
Robert. — Même s'ils ne sont pas dignes de tonafl'crtion, mère? .;. ;
M"* Heinecke. — Raison de plus. i
Robert. — Silence !...'.
• Scène III
LÈS Mêmes, ALMA
Aima en camiiole de nuit, blanche et en jupon, les cheveux défaits, apparaît hésitante sur la porte de sa chambre et Jette de» regards oraintifs de l'un k l'autre.
Heinecke. — Ho! Ho!
M™* Heinecke, se tordant les mains. — Mon enfant! M(m enfant! Voilà donc ma récompense! Est-ce que je n't'ai pag toujours donné de bonnes leçons ? Est-ce que je n't'ai^pas toujours gâtée comme une princesse? Mais maintenant, c'est bien fini. Qu'est-ce que tu as h rester là? Prends le balai et fais la chambre.
Aima passe devant elle en levant le bras comme pour se défendre et se dirige vers la cuisine.
Heinecke, qui se promine de long en large avec agitation. —
Je suis ton vieux père, que j'Iui dirai; c'est moi qui t'ai mise au monde. Oui, et j'suis un vieux brave homme, oui, j'Ie suis...
Aima reparaît avec un balai et une pelle.
Robert, k part. — Comme elle est touchante dans son repentir! Et elle...
M"* Heinecke. — Allons, et plus vite que ça!
Heinecke, solennel. — Aima, ma fille, viens ici... toutprès.
Alma. — Je t'en prie, je t'en prie, ne me bats pas.
Heinecke. — C'est le moins que tu mériterais. Je suis un vieux brave homrme. Oui, et j'ai mon honneur, là. Sais-tu c'que j'vais faire ? J'vais le maudire. Qu'est-ce que tu dis?
Alma. — Voyons, laisse-moi tranquille.
Heinecke. — Ah! tu veux me tenir tôle! Mais j't'apprendrai. Tuî...
.M"»" Heinecke. — Père, tiens-toi donc tranquille. Il faut qu'elle travaille.
Heinecke. — Comment? J'n'ai même pas le droit de maudire une fille qui a mal tourné ?
M—Heine<:ke.— Bah! Cane se voit que dans les livres.
Heinecke. — Ha !
Robert. -- Mes chers parents, cela ne peut durer. Je vous en prie, laissez-moi seul avec elle un instant. Pendant ce temps-là, habillez-vous, car je me figure que nous aurons des visites.
M"" Heinecke. — Viens, père.
Heinecke. — J'n'ai même pas l'droit de maudire une fille qui... .Vttends un peu...
Sa femme l'entraîne. — Ils sortent tous les deux,.
Soène IV ROBERT, ALMA
Robert, k pert. — Maintenant je vais voir ce qu'elle est... et ce que j'ai à faire. (Doucement.) Viens près de moi, petite sœur.
Alma. — Maman m'a dit de balayer la chambre.
Robert. — Ça ne presse pas. ii u prend par u main. — Elle recule effrayée.) Tu n'as pas bcsoin d'avoir peur. Je ne vais pas te battre... ni le donner ma malédiction. Je veux seulement que tu saches qu'à partir d'aujourd'hui tu as un bon ami, qui veille sur toi... fidèle et indulgent.
Alma. — Tu es beaucoup trop bon... beaucoup trop.
Elle tombe & genoux devant lui en sanglotant.,
Robert. — Là, là... mais relève-toi. Assieds-loi sur ce tabouret... là. (ii se met sur le feuuuii.) et redressc-loi, que je puisse le regarder dans les yeux, ii cherche & lui
relever la tête mais elle la cache obstinément sur ses genoux. ; Tll
ne veux pas? Eh î bien, reste^ainsi et pleure à ton aise. Je ne le chasserai pas de celte place — cl lu pleureras
plus d'un jour et plus d'une nuit quand lu auras enfin compris ce qu'on a fait de toi. Voyons, dis-moi; tu comprends bien, n'est-ce pas, que toute ta vie désormais doit être consacrée au repentir?
Alma. — Oui, je le comprends.
Robert, lui prenaol la léu dam set maint. — Oui, OUi, petite
sœur; on a travaillé à l'étranger pour assurer ton bonheur.., pendant dix longues années... et maintenant vingt ans suffiront à peine pour nous faire oublier ce malheur.
Alma. — Dans vingt ans, je serai vieille.
Robert. — Vieille? Qu'importe! Pour nous deux, il n'y a désormais plus de jeunesse.
Alma. — Oh! Dieu!
Robert, se itTam arac agitation. — Ne crains rien. Nous ne nous quitterons plus; nous nous cacherons dans quelque coin, comme font les animaux aux abois. Oui, c'est bien ce que nous sommes. On nous a gaiement
poursuivis et mis en pièces... (Aima laissa ratombar sa téta
sur la fauuuii rida.) Vois-tu, nous sculs pouvons mutuellement nous aider, nous deux seuls, (a part.) Dans quel état la voilà ! Grand Dieu ! Je vois de plus en plus clairement ce que j'ai à faire. L'âme d'enfant qu'il a foulée aux pieds, dans la boue, il ne peut me la rendre, et une autre satisfaction... Je n'en ai pas besoin. (Haut.) Alma!
Alma, se redressant. — Quoi?
Robert. — Tu l'aimes beaucoup?
Alma. — Qu'i'i
Robert. — Qui?... cet homme.
Alma. — Ohl oui.
Robert. — Et si tu dois le perdre tout à fait, scns-lu que tu en mourras?
Alma. — Oh! non!
Robert. — Alors, c'est bien... Sois brave... On apprend à oublier... oui, cela s'apprend, (ii s'assied.) Avant tout, tu vas te çeinettre à travailler. Mais il ne peut plus être question de chant, cela va de soi. Tu as appris la couture... Tu continueras ton métier. Seulement tu ne retourneras pas dans un atelier... On n'y trouve que tentation et mauvais exemples.
Alma. — Ah ! oui; toutes ces filles ne valent pas grand' chose.
Robert. — H ne faut jeter la pierre à personne, toi moins qu'une autre. Où irons-nous? Je ne sais pas encore. Je ne me sens pas le courage de transplanter nos vieux parents, sans quoi je vous emmènerais tous avec moi, n'importe où... mais loin... bien loin... là où tu n'appartiendras plus qu'à moi, — à moi et au travail, — car, tu peux m'en croire, la fatigue due au travail, c'est déjà la moitié du bonheur. Nos parents demeureront naturellement avec nous. Et tu m'aideras à prendre soin d'eux. En plus de ta couture, tu laveras, tu feras la cuisine... Tu les choieras, lu supporteras leur humeur? Tu veux bien?
Alma. — Si tu veux.
Robert. — Non. C'est toi qui dois vouloir, et de bon cœur. Autrement tu n'auras aucun mérite. Je te le demande encore une fois. Veux-tu ?
Alma. — Oui, à partir de demain, je consens à tout.
Robert. — Voilà qui est bien. Mais pourquoi à partir de demain seulement et non d'aujourd'hui?
Alma. — Parce qu'aujourd'hui encore...
Robert. — Quoi donc?
Alma. — Ah ! je t'en prie... je t'en prie.
Robert, affectueusement. — V'oyoRS, parle.
Alma. — J'aimerais tant... ce soir... tant... aller encore... au bal masqué.
Un long silence. Jeu de soine muet. Robert se lève et marche de long en large.
Alma, se levant. — Tu permets, dis?
Robert. — Appelle nos parents.
Alma. —Ainsi tu ne permets pas? (En pleurant.) Pas même cela? Je ne peux même pas, pour la dernière fois, avoir ce petit plaisir?
Robert. — Sais-tu bien ce que tu dis? Tu...
Alma, sa révoiunu — - Je sais très bien ce que je dis... Oui, je ne suis pas si béte ! Je connais la vie... Pourquoi