Scène V CONRAD, LOTHAIRE, HUGO, TRAST
Conrad, surpris. — Vous, Monsieur?
LoTHAiRE, bas k Hugo. — Quelle chance que nous l'ayons accompagné!
Trast. — Je vous- demanderai un moment d'entretien, Monsieur Mûhlingk.
Conrad. — Mes instants sont malheureusement comptés, Monsieur; mon père m'attend...
Trast, k part. — - Ho! ho! (Haut.i 11 s'agit d'une prière.
Conrad. — - Je n'ai pas de secret pour mes amis, Monsieur.
Trast. — Quelqu'un, avec qui je suts lié d'amitié, a été gravement offensé par vous dans son honneur. Sur mon conseil, et par affection pour moi, il renonce à vous demander une réparation.
(Conrad. — Vous vous trompez, Monsieur, M. Heinecke a obtenu une réparation.
Lothaire. — La seule qu'il nous fût possible de lui accorder.
Trast, toisant Lothaire de haut en bas. — LaiSSOnS Cette
question. Monsieur Mûhlingk. Mon ami se trouve en ce moment, je suppose, auprès^de Monsieur votre père... il tenait à lui rendre personnellement ses comptes.
Conrad. — Si cela peut lui faire plaisir...
Trast. — Il cherchait aussi l'occasion d'avoir une explication avec vous.
(Conrad. — Rien de plus facile. Monsieur.
Trast. — Dans une heure, mon ami aura qtiitté cette maison. En raison de l'émotion, bien compréhensible, qu'il éprouve, il serait préférable, pour vous deux, d'éviter toute nouvelle rencontre entre vous.
Lothaire. — Monsieur, un appel à la lâcheté n'a encore jamais trouvé d'écho dans un cœur allemanj.
Trast, froidement. — MoRsicur le lieutenant, je ne me suis pas permis de vous adresser la parole... Réfléchissons bien. Monsieur Mûhlingk. Vous avez devant vous quelqu'un qui en ce moment, pas par sympathie, je le reconnais franchement, prend vos intérêts très à cœur. Je puis donc vous parler en ami. Ne vous laissez pas influencer par ces Messieurs.
HufM>. — Non, ne te laisse pas influencer par nous.
Trast. — Laissez-vous aller au sentiment qui vous dit de ne pas vous prévaloir du tort que vous avez fait à cet homme. Vous ne dites rien? IV'est-ce pas, vous vous rendez h ma prière ?
Lothaire, derrière lui, bes. — Oui, mais sois correct.
Conrad. — Je ne dis rien. Monsieur, parce que je cherche des mots pour vous exprimer convenablement l'étonnement que m'inspire votre étrange conduite, disse
UTsnt tons.)
Lothaire, derrière lui, bas. — Très bien ! Très bien !
Conrad. — Et je vous demande ce qui vous autorise à émettre, chez moi, de pareilles prétentions?
Trast. — Prétentions que vous n'admettez pas?
Conrad. — Vous n'en doutez pas, Monsieur.
Lothaire, bas. — Plus raide, plus raide.
Trast. — Si j'en doutais, car je conservais encore un vague espoir d'avoir affaire à un homme d'honneur... Je me trompais, pardon.
Conrad.— Monsieur! C'est...
Trast. — Une insulte? Parfaitement.
Conrad. — Dont vous me rendrez raison.
Trast. — Je ne demande pas mieux.
(Conrad. — Vous aurez de mes nouvelles, demain.
Trast. — Demain? Est-ce que chez vous on dort... par là-dessus? J'ai l'habitude de laver les injures sur le champ.
Conrad, d'une Toix étranglée. — Ah I c'cR cst trop.
Trast, à part. — Dieu merci! (Haut) Eh! bien, allons!
Lothaire, intervenant. — Soyons correct jusqu'au bout, mon cher Conrad. Toi, comme offensé, tu n'as plus rien à faire avec Monsieur, (oe tris haut.) Premièrement, Monsieur, le code de l'honneur exige que l'offensé, aussi bien que l'offenseur, ait vingt-quatre heures pour mettre ordre à ses affaires. Nous, — je veux dire mon client et moi, — réclamerions ce droit si, — et j'en viens au second point,— si nous ne devions renoncer au plaisir de vous demander aucune sorte de satisfaction, car, mon cher Monsieur, vous ne nous avez pas offensés...
Trast. — Ah !
Lothaire. — Vous n'êtes pas de ceux qui peuvent offenser.
Trast, ara«sé. — Vraiment, vraiment?
Lothaire. — Rappelez-vous, je vous prie, que le
L^ILLUSTRATION
baron de Trast Saarberg a été le *2r> juin 18(>1, je viens de m'en assurer dans les archives du régiment, honteusement chassé de l'armée pour n'avoir pas payé ses dettes de jeu. Et là-dessus... '11 siiue négligemment. .Monsieur...
Trast, iciaunt d« rïpt. — Messieurs, je vous remerrie infiniment de la leçon, je l'ai bien méritée... car il n'y a pas de plus grande faute au monde que l'inconséquence. Et avant tout j'apprends une chose. Si haut qu'on croie s'être élevé au-dessus de l'honneur moderne, <m devrait quand môme en rester esclave, ne serait-ce que pour tirer du pétrin un pauvre diable d'ami. Messieurs, j'ai bien l'honneur, pardon, non, je ne l'ai pas, vous me le refusez. Il ne me reste donc que le simple plaisirde prendre congé de vous, et ce plaisir n'en est que plus
grand, (n s'IocllDe an riant et sort.