Scène XI CONRAD, MUHLINGK, ROBERT
. Robert entre, tris calme en apparence. Attitude d'un employé respectueux, le portefeuille sous le bras.
Muhlingk. — Vous y avez mis un peu d'insistance, mon cher Monsieur... enfin, je ne blâme jamais le zèle, encore moins chez un employé qui va quitter son poste. Mais asseyez-vous.
Robert. — Si vous le permettez, je resterai debout.
Muhlingk. — Comme vous voudrez... J'ai reçu hier des nouvelles de mon neveu... il va bien! Il s'amuse, un peu plus même qu'il ne faudrait, à ce que m'a dit le baron Trast... Mais bah! les fils de famille ont cela dans le sang... Vous avez apporté, je suppose, les comptes de fin d'année?
Robert. — Parfaitement.
Muhlingk. — Et?
Robert foutlle dans son portefeuille et en tire un papier qu'il lui tend pardessus la table. — Voyez, je VOUS prie.
Conrad, afrecunt un air dégagé. — Puis-jc regarder avec toi. père?
Muhlingk. — Oui, oui... Ou bien, vous en avez peutêtre une copie ?
Robert. — Certainement.
Muhlingk. — Donnez-la à mon fils, je vous prie.
Conrad s'avance vers Robert. Les deux hommes se tiennent un instant face k face et se mesurent du regard.
Muhlingk. — Autant que je puis en jugera première vue, les affaires ont été bonnes. Le bénéfice net se monte à...
Robert, regardant dans son portefeuille. — I1C.227 florins.
Muhlingk. — Le florin hollandais à 1 mark 70 cela fait... calcule aussi Conrad.
Robert. — 197.585 marks. Muhlingk. — 8— 1—3— 5— 8. C'est exact. 197.585 marks
L'ILLUSTRATION
et 90 pfennigs. Conrad, lu ne fais pas le calcul avec moi?
Conrad. — 585.90. Mais si, papa.
MuHLiNOK. — Hem! D'où vient que le café donne si peu de bénéllce?
Robert, i«i tendant un« feuille. — E!n voici le compte spécial. J'ai été en situation de prévoir la crise que la concurrence brésilienne allait provoquer sur le café; en conséquence, j'ai planté les cinq sixièmes des cultures en thé.
MuHLiNOK. — Vous?
Robert. — Oui, moi, Mon*rt*»ur le Conseiller de Commerce.
CoNRAi». — Extraordinaire.
MuHLiNGK. — El l'écorce de quinquina?
Robert. — En voici le compte, (ll lui peste une autre feuille.)
MuHLiNGK. — Pas très brillant non plus. D'où provient donc ce bilan avanlir^ux?
Robert. — Les essais* de culture de tabac à Sumatra ont donné des bénéfices, (ii lui préfiuti une feuiiie.) Mais surtout les nouvelles plantations de thé.
MuHLiNGK. — Et c'est de votre propre initiative que vous avez risqué cet essai?
Robert. — Pas tout à fait. Je suivais les avis de mon ami le baron Trast.
MuHLiNGK. — Et mon neveu a approuvé cette opéralion?
Robert. — Après coup, certainement.
MuHLiNGK. — Tu as raison, mon cher Conrad, c'est très extraordinaire.
Robert. — Ces Messieurs n ont pas d'autres questions à me poser?
MuHLiNGK. — A la façon dont vous vous expliquez ici, il semblerait que vous dirigiez k votre gré ma maison de Java. Comment cela se fait-il?
Robert. — J'avais votre procuration. Monsieur le Conseiller.
MuHLiNGK. — Et où était mon neveu, pendant ce temps-là ?
Robert. — Je ne saurais répondre d'une manière générale à cette question. Monsieur le Conseiller.
MuHLiNGK. — Mon neveu ne venait donc pas tous les jours au bureau?
Robert. — Non, Monsieur.
MUHLINGK, «e iPonUnt déplus en plus.— Qu^nd y venait-il
donc?
Robert. — Les jours où arrivait le courrier de Hambourg et où il recevait de l'argent.
Conrad. — Voulez-vous dire par \h que mon cousin négligeait ses devoirs?
Robert. — Je ne veux dire par là que ce que j'ai diL
MuHLiNGK. — Expliquez-moi donc, je vous prie...
Robert. — Je ne me crois pas tenu de donner des renseignements sur la vie privée de mon ancien patron.
Conrad. — Mais vous vous croyez tenu de le calomnier.
Robert, prêt k s'emporter, se maîtrise. — ('eS McSSiCUrS
désirent-ils me poser d'autres questions?
MuHLiNGK. — Qu'est-ce que vous avez rapporté en argent comptant ?
Robert. -- J'ai des traites sur différentes banques pour la somme de quatre-vingt-quinze mille florins. Les voici.
MuiiLiNGK. — Vérifie, Conrad...
Conrad et Robert se trouvent encore face k face, jeu de seine muet. Conrad prend les traites de la main de Robert et les examine.
Robert. — Est-ce tout. Monsieur le Conseiller de commerce?
MuHLiNGK. — Eh! bien, mon cher Monsieur... Heinecke, je vous souhaite beaucoup de chance dans votre future carrière. Continuez à être un garçon capable et n'oubliez pas ce que vous devez à la maison Mùhlingk.
Robert. — Non, Monsieur le Conseiller, je ne l'oublie pas : voici les cinquante mille marks que vous avez eu la bonté de remettre à mon père.
MuHLiNGK. — Ces cinquante mille marks constituent un cadeau et non un prêt.
! Robert. — Et pourtant je me crois obligé à les es- , tituer.
! MuHLiNGK. — Etes-vous chargé par votre père de me rendre cet argent?
Robert. — Non, pas par mon père.
MuHLiNGK. — Alors cet argent vous appartient?
Robert. — Parfaitement.
MuHLiNGK. — Ah! Ah!
Conrad. — Tu ne trouves pas ça remarquable, papa, que M. Heinecke ait pu faire de si belles économies?
Robert ridiohlt un instant et soudain, bomprenant le sens de la phrase, il pousse un cri, se précipite sur Conrad' le revolver à la main
er le prend * la gorge.— Relire cc mot, misérable, relire-le! MuHLiNGK. — Au secours! au secours!