D'UNE F JUIVE
piéhensibles qui n'appartiennent qu'aux chimères de l'imagination endormie, elle revoyait soudainement Albéric rendu à la santé; ils n'étaient plus dans cette vilaine chambre d'auberge, mais à Strasbourg, chez la mère de Franciska. Albéric était éblouissant de joie et de beauté; il avait obtenu Franciska de sa mère , et la cérémonie nuptiale allait s'accomplir ; les deux fiancés entraient dans l'église , toute pleine de musique et de lumière, au son religieux de l'orgue , environnés de leurs amis d'enfance : c'était une fête rayonnante. Mais voilà que tout-à-coup les voûtes de l'église se tendaient de noir, tous les assistants étaient vêtus de noir, les prêtres entonnaient d'une voix lugubre un Diesirœ, et l'orgue se lamentait comme dans les funérailles. Franciska, épouvantée, baissait la tête pour échapper à celte vision affreuse ; mais sa terreur, au lieu de se calmer, augmentait à chaque
GS l'honneur
instant. Tonte paie, elle appelait Albéric, comme pour implorer un défenseur, un appui; elle relevait la tête, elle le cherchait de tous côtés , mais il n'était plus là !... Elle n'apercevait derrière elle qu'un cercueil recouvert d'un drap noir et entouré de cierges. Déjà les assistants en deuil défilaient gravement pour aller jeter de Peau bénite sur la bière... Elle demandait, toute effarée, où elle était?.... Quel était ce cercueil, et on lui répondait que c'était celui d'Albéric!...
C'est à cette horrible phase de son cauchemar, qu'elle s'éveilla convulsivement en poussant des cris, et trempée d'une sueur froide. Elle promena longtemps autour d'elle ses yeux égarés , ne comprenant pas encore où elle pouvait être. La fiction et la réalité se confondaient bizarrement dans sa lêtç, et lui donnaient une espèce de vertige: elle fut quelques instants folle.
lt'l'M', FEMME. t>f)
Le jour commençait à poindre; la lampe s'éteignait , épuisée d'huile.
Franciska se lève de son fauteuil et fait quelques pas clans la chambre pour chasser les terreurs de ce hideux cauchemar qui l'assiège encore tout éveillée; mais bientôt la vérité désespérante apparaît à ses yeux : elle comprend bien qu'Albéric n'est plus en danger de mort, qu'il est sauvé , sauvé par elle; mais il va partir! C'en est fait! quelques heures encore, et ils seront séparés l'un de l'autre, rxxtrjamais peut-être!.. Tout le cœur de Franciska se brise à cette idée ! Elle trouve cela si affreux, ce départ précipité d'Albéric lui semble quelque chose de si impossible, qu'elle est tentée de croire que ce n'est pas réel , que ( \>l une erreur de son imagination troublée par ce rêve épouvantable. Elle cherche la
lettre; elle l'ouvre d'une main frémissante ,. T. II. 5
70 I.'lIO.NNEUR
Alors comment douter plus longtemps? Tout est vrai !
Tandis qu'elle s'abandonne à toute sa douleur , elle croit entendre marcher dans la pièce voisine : en effet, on marche, on approche même de la porte avec précaution ;
puis tout-à-coup le bruit de pas cesse
Franciska écoute toujours, mais elle n'entend plus rien. Quelques minutes se passent ; puis voilà que soudain le môme bruit recommence : c'est comme un craquement léger de chaussure, mais si vague, si indistinct, qu'il faut pour le saisir qu'elle prête l'oreille avec une extrême attention.
Franciska, très vive et très romanesque de sa nature , ne peut s'empêcher de tressaillir; co bruit singulier, à une pareille heure, suspend quelques secondes en elle toute autre pensée, toute autre préoccupation. La peur
I» i ME. 7 l
la saisit , œtle peur indéfinissable ot profonde (|tii s'augmente des moindres circonstamc€
clos choses les plus indifférentes dans un autre moment : c'est le craquement d'un meuble, c'est une porte ma! jointe, ou la secousse d'une jalousie que le vent agite au dehors; el tous ces bruits confus et indéterminés font courir un froid mortel dans ses os. Franciska demeure immobile, la bouche béante , l'oreille tendue.
Bientôt pourtant les pas s'éloignent et s'éleU gnent tout à fait.
Franciska , dont le cœur bat encore avec violence, se livre à mille conjectures : peutêtre en dormant a-t-elle crié dans son cauchemar, et ses cris auront été entendus par quelque domestique? Oui , c'est la femme de chambre, sans doute, qui Ta vue dans un tel état d'agitation la veille, et qui sera proba-
blement resiée dans une pièce voisine, loutc prèle à répondre , si l'on avait besoin d'elle pendant la nuit.
L'idée ne vint môme pas à Franciska que ce pouvait èlre son mari : il s'élait retiré de bonne heure dans son cabinet pour expédier quelques affaires et ne pas se coucher trop tard, dans l'état de faiblesse où il se trouvait depuis sa maladie. A pareille heure , certes il devait dormir.
Enfin , à mesure que le jour grandissait, la terreur de Franciska diminuait sensiblement, et faisait place à la douleur. Elle ne songeait plus maintenant qu'au départ d'Albéric.
Cependant elle prit le parti de se mettre au lit, car elle tombait de fatigue ; et puis M. Ilorncr n'aurait pas manqué de s'apercevoir qu'elle ne s'était point couchée. Elle était pâle, abattue; le froid du matin la pénétrait
!M,Ni; IT.MMi;. 73
jusqu'à la moelle des os. Elle se coucha ; mais
le soimiicil ne put revenir, cl les plus tristes réflexions s'emparèrent d'elle.
Huit heures venaient de sonner. C'était le moment où la femme de chambre avait coutume d'entrer chez sa maîtresse. Bientôt, en effet, la clé tourna dans la serrure, et Sophie vint sur la pointe du pied; puis , ayant ouvert comme d'habitude les rideaux des croisées, clic s'approcha doucement du lit, pour voir si madame Horner reposait encore.
— Madame?... dit-elle avec un peu d'hésilaiion, Madame?...
— Eh bien! Sophie, qu'y a-t-il '! demande Franciska en se levant avec vivacité sur son séant.
— Luc lettre pour Madame...
— Ah ! s'écrie Eranciska. Il est parti!
— Oui, Madame, répond tranquillement Sophie, vers quatre heures du matin. Personne dans la maison ne s'attendait à ce départ, et nous avons tous été bien surpris en nous levant , je vous assure.
Mais Franeiska ne l'entendait point ; elle n'avait pas même encore ouvert cette lettre, que Sophie venait de lui donner; et les yeux au plafond , une main sur son cœur, comme pour en modérer les battements, elle répétait d'une voix sourde et douloureuse :
— Parti ! parti! Et sans me voir! sans me dire adieu!...
—Mais ce bon monsieur n'a pas voulu vous éveiller, Madame, répond Sophie, qui suivait ses propres idées. Il parait qu'hier soir, Monsieur lui-même ne savait pas qu'il partirait tout de suite comme cela. C'est une lettre nue Monsieur a reçue très avant dans la soi-
d'unb foi mi- TP
rée, une lettre dos plus importâmes. Voilà ce que m'a dit Melehior. Mais, au fait, puisque Madame a une lettre, elle en saura plus long que tout ce que je pourrais lui dire.
Franciska n'avait pas encore eu la force de jeter un regard sur celte lettre qui tremblait dans sa main. Enfin elle l'approcha de ses yeux, qu'elle essuya d'abord, car les larmes l'aveuglaient.
— Ce n'est pas son écriture! dit-elle vivement.
— Cependant, Madame, c'est bien M. Horner qui a remis lui-même cette lettre à Gaspard.
— M. Horner?
Et l'accent de Franciska avait quelque chose d'effrayé.
— En effet, ajoute-t-elle , c'est l'écriture de mon mari !
76 l'uonneui
Elle brise précipitamment le cachet et regarde.
— Quoi ! M. Horner est parti?... parti cette nuit?...
— Mais oui, Madame, répond Sophie d'un air étonné. C'est ce que je disais tout à l'heure à Madame. Il parait que je me suis mal expliquée.
La lettre que lisait Franciska était ainsi conçue :
« Chère amie,
w Comme je te l'annonçais il y a quelques » jours , l'affaire en question m'oblige à par- » tir sur-le-champ pour Genève. Je n'ai pas » un instant à perdre; je crains même d'être » un peu en retard : cette maudite lettre est » restée fort longtemps en roule , je ne sais » pour quel motif. Bonne et chère Franciska ,
I» L.NK I l.MML. i i
» je n'ai donc que le temps de te griffonner m quelques mots à la liàte. Oh! comme avant i de partir, je serais heureux de pouvoir )> t'embrasser encore!... Mais franchement, o il y aurait de la barbarie à l'allé* troubler » dans ton sommeil. D'ailleurs, je sais que » tu es un peu poltronne, charmante amie; » el si j'entrais dans ta chambre au milieu » de la nuit, tu croirais que je suis dans un » nouvel accès de lièvre chaude, et que je » vais encore m'évanouir devant loi... Non, » non, cela ne m'arrivera plus, je te jure.
i Pendant que je suis à l'écrire, on ferme » mes malles à coté de moi. Heureusement » qu'elles étaient à moitié prêtes depuis sept » ou huit jours, depuis que je regardais ce » voyage comme très probable.
« .Mais le fâcheux de l'affaire, c'est que j'ai » encore trois ou quatre lettres importâmes à
» écrire, et il faut, hélas, que je quitte l'agréa-
» ble pour l'utile. — Adieu, cher amour!
» porte toi toujours bien, et pense à moi, je
» Ven conjure!... Qu'à mon retour, je re-
» trouve ma Franciska aussi belle, aussi
» bonne, aussi charmante!... Dans quinze
» jours au plus tard, je t'embrasserai, avec
» quelle joie!... avec quel transport ! tu le
» devines?... Et moi, j'espère bien qu'alors
» j'aurai quelque heureuse nouvelle à l'ap-
» prendre...
« Comme je ne sais pas encore où je loge- » rai à Genève, écris-moi poste restante. » Écris-moi le plus souvent possible, je t'en » supplie : tes lettres me soutiendront dans » ma solitude, elles me donneront du courage. » Si tu tiens à me faire plaisir, chère amie, » tu resteras à la maison pendant mon ab- » sence. .Lis, travaille, reçois ton amie Laure,
dYm 1IMMK. 79
» lanlquc tu voudras; mais je t'en conjure i ne sors pas. C'est là loutcequcje te dc- » mande comme une grâce. Sois sûre que je » serai reconnaissant.
a Adieu, chère ange!... Ici mille tendres » baisers! »
Au bas de la lettre se trouvait ce postscriplum presque illisible, tant la main qui l'avait écrit s'était hâtée :
« A propos, j'oubliais la chose la plus im-
» portante. — Tu m'as dit plusieurs fois que
» le petit salon gothique te plaisait beaucoup.
i Eh bien ! je l'ai fait arranger, dernièrement :
» c'est la surprise que je te réservais. Ce sera
» désormais ta chambre à coucher, et j'espère
» que tu t'en trouveras à merveille. Fais ton
» installation tout de suite, je fen prie. — Je
» me faisais une Cèle de l'annoncer cela de-
» main malin. — Franchement tu auras une
» chambre à coucher délicieuse, et je parie » que tu rendras hommage à mon bon goût » pour la manière dont je l'ai fait arranger.
« Je remets celte lettre à mon secrétaire » qui est jusqu'à présent la seule personne » qui sache mon départ.
« Ma loi., charmante amie, je t'en écris d plus long que je ne pensais! Adieu! bon- » heur et santé.
« Je pars. »
Franciska avait lu cette lettre en quelques insiants; mais elle n'y comprenait qu'une seule chose, tant sa tête était bouleversée : elle comprenait que son mari était 'déjà loin d'elle, qu'enfin elle allait avoir quinze jours de liberté, d'existence. Et puis une foule de pensées confuses tourbillonnaient dans son cerveau; une joie étrange, indéfinissable épanouissait son cœur 5 sa figure, loutà l'heure si
d une femme. SI
pâle el si défaite, était redevonue presque souriante. C'est que, sans trop savoir ce qu'elle éprouvait au fond de Pâme, il lui semblait maintenant qu'elle Savait pas vu pour la dernière fois Àlbéric; qu'elle pourrait échanger encore avec lui quelques douces et fraternelles paroles.
Franciska était silencieuse, immobile; toutù-coup, elle sort de son lit comme frappée d'une réflexion; elle passe à la hâte un peignoir, s'assied devant une table, et se met à écrire iVune main rapide.
Sophie la regardait avec un profond éionnement.
— Sophie, dit Franciska d'un accent agité, puis-je compter sur vous, sur votre discrétion?
— Madame, en doutez- vous un insianl?...
Je vous suis attachée, je crois... Que faut-il faire pour Madame?
— Écoulez, ma bonne Sophie, ce que je vais vous dire est entre nous... II se pourrait que tout à l'heure j'eusse besoin de faire porter un billet quelque part... mais il faut qu'il soit remis à la personne elle-même ..
— C'est bien facile. Si Madame veut seulement me dire. . .
— Laissez-moi seule un moment, Sophie.
Je sonnerai dans un petit quart-d'heure. Je vous expliquerai ce qu'il y aurait à faire.
— Je suis tout aux ordres de Madame, répondit Sophie en sortant de la chambre.
Franciska continua sa lettre; mais elle ne fut sans doute pas très satisfaite de ce qu'elle écrivait, car dans un mouvement d'impatience elle déchira tout-à-coup le papier en mille
d'une femme. 83
s. Puis elle recommença plusieurs lettres de suite sans les achever; elle les déchirait presque aussitôt comme la première en disant d'une voix sourde et triste :
— Non, non, ce n'est pas cela !
Enfin elle laissa tomber sa plume sur la table, et se pencha en arrière dans son fauteuil avec une sortede découragement.
— Je ne pourrai jamais! murmura-t-elle.
Le lendemain de très bonne heure, voici ce qui se passait chez le baron de Lonsdorf :
Le vieillard n'avait pas fermé l'œil de la
nuit, et jusqu'au matin il s'était agité dans
une espèce de fièvre. Robert, fort inquiet,
avait cru devoir éveiller madame de Courlcuil. t. n. G
Celle-ci s'était bien vite levée; elle avait prodigué à son père les soins les plus actifs, les plus intelligents, et jusqu'au point du jour elle n'avait pas quitté un seul instant le chevet du malade.
Des phrases entrecoupées s'échappaient confusément des lèvres de M. de Lonsdorf, à moitié endormi : il parlait de créanciers, de jugements, de saisies, et les mots d'opprobre, de déshonneur revenaient à chaque moment dans ce monologue indistinct.
Laure pouvait donc fort bien comprendre ce qui tourmentait le malheureux vieillard jusque dans son sommeil. Depuis quelques jours, les poursuites, les importunités de créanciers avaient repris de plus belle : œ n'était point Joseph en personne, mais il y en avait d'autres encore plus tenaces, encore plus acharnés, qui, sachant que Joseph avait
d'une FEMME. S 7
été payé <>u Indemnisé grassement, redoublaient d'exigence et de fureur. Laurc avait pourtant supplié Joseph de ne rien dire, mais la chose avait probablement fini par se divulguer. Robert lui-même, avec les meilleures intentions du monde, racontait presque chaque jour, sous le sceau du secret, le dévoûment, la générosité sublimes de sa jeune maîtresse. C'était pour faire honneur au beau caractère de madame de Courteuil, qu'il commettait ces innocentes indiscrétions; et déjà une foulede commères du quartier entonnaient les louanges de la plus vertueuse des femmes.
Depuis trois ou quatre jours surtout, les cartes d'huissiers pleuvaient chez M. de Lonsdorf. On obtenait sans cesse contre lui de nouveaux jugements. M. Horner ne pouvait donc pas ignorer la détresse affligeante du baron : la veille même il était venu chez le vieux gentilhomme pour lui offrir de l'aider
dons ce cruel embarras; mais il y avait dans cette offre quelque chose de si amer, de si insultant, cette prétendue générosité était si visiblement une offense, que M. de Lonsdorf avait refusé net. Alors ils avaient échangé ensemble quelques propos piquants : M. Horner reprochait au baron son orgueil aristocratitique et sa gentilhommerie qui allaient si mal avec l'indigence; il lui faisait comprendre fort insolemment que cette fierté seigneuriale était maintenant punie, et que ses affaires ne seraient pas aujourd'hui dans un si déplorable état s'il l'avait accepté pour gendre, lui Horner.
En parlant ainsi, le Bâlois souriait avec une expression de malice triomphante.
Alors, M. de Lonsdorf Savait pu contenir davantage son indignation.
— Sortez, Monsieur'.... et ne venez pas m1 insulter chez moi!
L'accent de M. de Lonsdorf était impérieux, son regard élincelait de colère.
— Sortez, vous dis-je, continua-t-il. Vous n'êtes qu'un parvenu !
— Et vous, monsieur le baron, vous n'êtes qu'un grand seigneur ruiné, ce qui est pis que tout, répondit sardoniquement Horncr.
-— Oh ! si vous n'étiez pas le mari de ma nièce! reprit le vieillard au comble de l'exaspération, je vous traiterais comme vous le méritez!...
— Que feriez-vous donc?
— Je vous ferais chasser d'ici par mon domestique!
— Me chasser, monsieur le baron ! prenez-y garde, et ménagez vos termes ! Il se pourrait très bien qu'il vous arrivât ce dont vous menacez les autres!...
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que vous n'êtes pas ici chez vous, mais bien chez vos créanciers, et que le jour où ils voudront faire vendre tout dans cette maison, vous ne parlerez plus de me faire chasser !
— Malheureux! dit le vieillard avec un mépris glacé ; vous faites bien voir ce que vous êtes!... un agioteur, uneàmede marchand!... C'est aujourd'hui que je me félicite de n'avoir pas un gendre tel que vous!... Oh! j'aime encore mieux la pauvreté, la misère, que le déshonneur d'une pareille alliance! Heureusement que la figure ne trompe guère, et que ma fille vous avait bien jugé, — tout comme moi !
— Courage! courage, monsieur le baron, dit Horner d'une voix sourde et secouant la tèlc d'un air de menace, nous verrons bientôt !
d'une femme. 01
Et le Bàiois sortit comme un furieux; il était plus que jamais l'ennemi juré, irréconciliable de M. de Lonsdorf. Cependant, en traversant l'antichambre, il rencontra madame de Courteuil qui, attirée par le bruit de l'altercation , avait brusquement quitté sa chambre pour savoir qui se trouvait avec son père; mais M. Ilorner la salua le plus gracieusement du monde et lui demanda de ses nouvelles, absolument comme s'il ne se fût rien passé d'extraordinaire. Cet homme hypocrite et fourbe croyait nécessaire de ne pas éclater encore ouvertement.
Mais quelques heures après, les visites des créanciers avaient recommencé chez M. de Lonsdorf; plusieurs d'entre eux même étaient partis en proférant les plus sinistres menaces.
Jusqu'au dernier moment, M. de Lonsdorf avait compté sur le gain d'un procès fort ira-
portant qui engageait tout le reste de sa fortune, et qu'il croyait ne pouvoir perdre, tant sa cause lui paraissait juste et facile à défendre; mais toutes ses espérances venaient d'être renversées : il avait perdu, et ce dernier coup le ruinait complètement. Néanmoins ce procès avait offert de grandes bizarreries dans plusieurs de ses phases; les pièces les plus nécessaires, toutes celles enfin sur lesquelles M. de Lonsdorf comptait pour appuyer ses droits ne s'étaient point retrouvées chez l'ancien notaire du baron; plusieurs litres même étaient perdus, et le malheureux vieillard, bien qu'il sût à qui s'en prendre d'une si impardonnable négligence, n'avait pourtant aucune preuve légale entre les mains. Depuis fort longtemps déjà ses affaires se trouvaient dans un déplorable désordre, et peut-être avail-il plus d'une fois manqué de prudence et de circonspection.
D UNL FEMME.
11 t'était donc pas surprenant <|uc M. de Lonsdorf eût passé toute une nuit dans l'agitation et la fièvre : une catastrophe le menaçait, prochaine, épouvantable. Jusqu'alors il avait montré assez de courage, assez de confiance dans l'avenir; mais ce dernier malheur l'accablait.
Le matin, tandis que Laure, penchée sur le lit du baron , suivait avec angoisse tous ses mouvements, toutes les contractions des muscles de son visage, elle ne put contenir plus longtemps l'affreuse douleur qui s'amassait en elle : des sanglots s'échappèrent de sa poitrine gonflée, et des torrents de larmes brûlantes tombèrent tout-à-coup sur la figure du vieillard.
Celui-ci, qui n'était pas endormi, mais dans une espèce d'assoupissement fébrile, rouvrit soudain les yeux; il vit sa (ille qui pleurait.
— Mon enfant! s'écria-t-il d'une voix douloureuse.
Puis se soulevant avec effort sur son séant, il lui prit une main qu'il serra longtemps dans les siennes, sans dire une parole : il était prêt à sangloter lui-môme.
— Pauvre Laure! murmura-t-il enfin.
— Mon bon père, je vous en conjure!... un peu de courage ! le mal n'est pas sans remède : notre cause est juste, elle peut encore triompher.
— Non, ma fille, non! c'est parce qu'elle est juste qu'on la condamne!... Voilà les hommes! Oh! quelle affreuse iniquité!... Pauvre Laure, mais ce qu'il y a d'horrible, c'est que je t'entraîne dans ma ruine!... Moi, qui suis vieux, je n'ai plus longtemps à souffrir... mais loi!...
d'une femme. 95
— Mon père, au nom du ciel, ne me parlez pas de la sorte! c'est me fendre le cœur! s'écria Laure en se précipitant dans les bras du vieillard. Je vous assure qu'il y a encore de l'espoir. M. Rodolphe va nous défendre... Il dit que vous êtes victime de quelque scélératesse. Vous savez comme il vous aime, M. Rodolphe! comme il vous sera dévoué!
— Oui, mais que peut-il faire, le pauvre jeune homme, sans appui, seul, dans une ville où il n'est pas connu, dans une ville étrangère?... On ne l'écoutera même point.
— Oh ! mon père, vous le connaissez peu ! c'est un homme énergique! 11 se fera bien écouter, je vous jure. D'ailleurs, vous savez qu'il est fort habile; il parle supérieurement; il peut plaider en français tout aussi bien (pie dans sa langue maternelle. Vous savez bien d'ailleurs qu'il a fait une partie de ses études
à Strasbourg : il n'est pas aussi étranger dans celte ville que vous semblez le croire. Je ne sais pourquoi, mais j'ai bonne espérance... Ah ! quel malheur que vous ne l'ayez pas chargé plus tôt de vous défendre!
— C'est vrai, peut-être, ma chère enfant, dit le baron avec tristesse; mais que veux-tu? 11 n'y a pas de remède : l'affaire est perdue.
-—N'importe', reprit Laure vivement, s^ii n'est point voire avocat, il est du moins votre ami, votre conseil. Il visitera les papiers de ce notaire, qui n'a jamais été bien disposé pour vous, comme vous savez. Moi d'abord j'ai la conviction qu'on retrouvera vos titres : il est impossible qu'on ne les trouve pas.
— Mais on peut les avoir anéantis, ma fille, et malheureusement il y a bien des gens capables de commettre une action pareille, lorsque c'est leur intérêt!...
D'UNE FEMUR. 97
— Hélas, oui; mais enfin , à force de recherches il ne serait pas impossible de parvenir à prouver que ces litres ont existé réellement, et qu'ils n'ont jamais été transférés par vous dans d'autres mains? Moi, vous savez, je n'entends rien absolument aux affaires, je ne vois ggutte dans les procès; mais je m'en rapporte à l'habileté de M. Balmerqui est profondément versé dans la science du droit. Hier soir quand il est venu, oh ! rappelez-vous comme ses yeux brillaient d'enthousiasme et d'espérance! comme il vous disait que rien n'était perdu encore, qu'il pouvait tout réparer. Oh! l'excellent jeune homme!
— Oui! c'est un noble cœur, Laure, et je te jure que je lui porte une affeclion véritable ! Je voudrais bien , je te jure , pouvoir lui prouver toute ma reconnaissance, qu'il réussisse ou non dans sa généreuse entreprise.
— Mais l'occasion peut se présenter d'un jour à l'autre , cher père ! dit vivement Laure.
M. de Lonsdorf fut frappé de l'accent de ces paroles; il regarda Laure d'un œil pénétrant , et s'aperçut qu'elle rougissait un peu. Elle tourna même un instant la tête comme pour dissimuler son embarras.
— Ah! ma fille, dit M. de Lonsdorf avec tristesse, pourquoi n'ai-je point de fortune à te donner?... et pourquoi ce brave jeune homme n'appartient-il pas à quelque famille un peu moins obscure?...
— Mais ses parents étaient fort honorables, s'empressa de répondre Laure. Son père, malgré de terribles malheurs, a toujours conservé l'estime générale.
— Et c'est difficile quand on est malheu-
reux; n'est-ce pas, Laure?... Oui, il est bien
d'une femme. 99
difficile en pareille circonstance de ne pas faire quelque action basse et déshonorante... Mais non, reprit-il avec énergie, et les yeux pleins de flamme; non , je ne ferai jamais rien dont je puisse rougir ! Jamais de taches à mon vieil écusson !... Plutôt la mort! Entends-tu, ma fille? plutôt la mort!
Et il y avait dans les paroles du vieillard, dans son geste grave et majestueux quelque chose de sombre et de prophétique, qui fit tressaillir Laure , bien qu'elle fût vigoureusement trempée: mais elle connaissait trop son père , cette nature inflexible , ombrageuse et pleine de fierté , qui voyait partout une honte, un opprobre, là même où les autres n'auraient vu qu'une triste et fatale nécessité.
— Et tu dis qu'il va partir, n'est-ce pas? reprit distraitement M. de Lonsdorf, et comme pour chasser une idée fâcheuse.
— Mais vous lavez entendu hier vous-même, mon père. H nous a fait ses adieux. Rappelez-vous donc cette longue et affectueuse poignée de main que vous vous êtes donnée
et ces larmes qui ont jailli de ses yeux?... oui , vous avez pleuré vous-même , nous pleurions tous !
—C'est vrai, Laure, ce pauvre garçon m'a ému. D'ailleurs, il a, je crois, des chagrins lui-môme?... Son ami Albéric est toujours malade, n'est-ce pas? Oh! j'en ai bien peur, c'est une affection cérébrale, un commencement de folie.
— Hélas ! mon père , c'est une mélancolie profonde , c'est une espèce de spleen qui consume depuis quelque temps ce pauvre M. Albéric.
— Vois-tu, ma fille, la poésie lui tourne la tête : c'est dommage ; car je crois ce jeune
D OHC FEMME. 101
homme-là plein de mérite et de nobles qualités. Il me plaisait beaucoup autrefois, et je
t'assure que ce n'est pas ma faute si ta cousine Franciska n'est point aujourd'hui sa femme. Je suis persuadé qu'elle eût fait là un meilleur choix que ce rustre d'IIorner.
Laure ne répondit rien et secoua la tête
d'un air de tristesse affirmative.
— Voila ce que c'est, poursuivit le vieillard d'un ton plus animé , voilà ce que c'est que de tout sacrifier à la fortune! C'est parce que cet Horner avait de l'argent que ma bellesœur lui a donné sa fdle. Oh! quel siècle! quel siècle! Rien que les parvenus! L'argent a remplacé la naissance!
Tandis que M. de LonsdoiT parlait ainsi ,
plusieurs coups de sonnette retentirent dans
l'antichambre; puis on entendit presque aus- T, h. 7
silùL comme !e brait d'une altercation assez
vive.
— Que signifie cela? dit M. de Lorsdorf en prêtant l'oreille.
Laure écoutait aussi avec inquiétude. Le bruit continuait toujours, et la voix du vieux Robert , criarde et menaçante, dominait tout ce tumulte.
Le baron saisit vivement la sonnette qui se trouvait à sa portée, et l'agita de toute sa force : mais personne ne vint.
M. de Lonsdorf était transporté de colère.
— Je vais voir ce que c'est , mon père , dit Laure en se levant. Mais quel fut l'étonnement de Laure quand elle vit dans l'antichambre le pauvre Robert qui se débattait au milieu de plusieurs personnes!... Des injures et des malédictions volaient de tous cotés, et se croisaient comme une mitraillade.
ii'im i I MMI 1":'
—Eli bien! qu'est-tt (ioii:' .M'inandr La ure en Redressant à Joseph qu'elle vient de r naître.
— Mon Dieu, Madame, répond l'usurier avec un certain embarras , c'est monsieur votre intendant qui ne veut pas obéir aux formalités de la justice.
— Que voulez-vous dire?
— Vous n'êtes pas sans savoir, Madame, qu'il y a quelques jugements contre monsieur votre père... Et j'en suis véritableaient désolé pour vous, ma jeune dame, car je vous porte beaucoup d'intérêt.
— Allons, monsieur Joseph, expliquezvous, dit Laure gravement. Quels sont ces messieurs qui vous accompagnent?
Joseph hésitait à répondiv.
— Madame, dit d'une voix claire et pér-