‹ L'honneur d'une femmeChapitre 4 sur 10 · L BONHEUR · texte numérisé non relu

L BONHEUR

çante un petit homme maigre, au nez pointu, aux yeux de fouine, en rabattant le collet de son habit qui s'était relevé dans la lutte comme une espèce de capuchon. Madame...

j'ai l'honneur d'être huissier pour vous servir, et je viens , accompagné de mes deux clercs...

— Gredin ! vil gredin î interrompit tout-àcoup Robert , en faisant un pas en avant , et tout prêt à s'élancer de nouveau sur lui.

— Madame, reprend l'huissier en reculant jusqu'au mur, veuillez dire à cet homme de se modérer... autrement je serais dans la nécessité fâcheuse de dresser procès -verbal pour sa violence...

— Ah ! misérable! Il faut que je t'étrangle ! s'écrie Robert plus furieux. Mais les deux clercs, qui par bonheur avaient d'assez larges épaules, s'interposèrent courageusement , et

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se mirent devant leur chétif patron , comme pour lui faire un rempart de leurs corps.

— Allons, calmez-vous , Robert, je vous en prie, dit Laure d'un ton impératif. Allez près de mon père , qui s'impatiente de ne pas vous voir venir. Surtout ne lui dites rien de

ce qui se passe Jc*vais m'cxpliquor avec

ces messieurs.

— Mais en vérité , ma chère maîtresse , je ne puis vous laisser seule avec ces quatre misérables!... dit Robert avec désespoir. Ils sont capables de vous assassiner!

— Je n'ai pas peur; soyez donc tranquille aussi, mon brave Robert, répondit-elle avec douceur, et faites ce que je vous dis. Si par hasard mon père vous demande pourquoi je ne reviens pas, dites que j'ai à répondre un mot à ma cousine qui vient de m 'écrire.

Le vieux domestique vit bien que madame

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de Courlenil exigeait qu'il se retirât : il était accoutumé à faire presque aveuglément ce qu'elle lui ordonnait. Cependant l'idée seule d'abandonner sa jeune et chère maîtresse, au moment du danger, lui brisait le cœur; mais connaissant la nature énergique de Laure et sa présence d'esprit , il fit la réflexion qu'elle n'était pas femme à se laisser insulter en face impunément. 11 s'éloigna donc, non sans quelque hésitation ; mais avant de refermer la porte, il lança un regard terrible à l'huissier, et lui montra le poing.

Dès que madame de Courteuil fut seule avec ces quatre personnages, elle leur demanda ce qui les amenait. Sa voix était calme, sa physionomie pleine de dignité.

— Je viens à la requête du sieur Kroferg, négociant, répondit l'officier ministériel en exhibant un acte revêtu des formes légales.

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Oui, Madame, je viens à sa requête , procéder à la saisie-exéculion.

— Mais je ne connais pas du tout ce M. Kroferg , dit Laure en jetant un coup-d'œil sur la copie du jugement que lui présentait l'huissier. Mon [ ère ne doit rien à cet homme.

— Mille pardons , ma bonne dame , répondit l'huissier d'un ton câlin ; M. votre père , le baron de Lonsdorf , doit la somme de trois mille francs (argent français) au susdit M. Kroferg. C'est un billet protesté , comme il vous sera facile de vous en convaincre , un billet passé à l'ordre Kroferg. Je viens saisir le mobilier du baron de Lonsdorf, jusqu'à conconcurrence de ladite somme de trois mille francs.

— Mais je vous assure , Monsieur, reprit Laure sans se troubler, que mon père ne croit pas avoir une dette semblable. Il y a certai-

ncment un malentendu , quelque méprise.

— Pas la moindre, et tout est bien en règle, ma chère dame. Voyez plutôt le jugement cidessus : il est exécutoire depuis cinq jours. Si l'on n'a pas saisi tout d'abord, c'est par tolérance du ctéancier qui ne voulait sans doute employer les moyens de rigueur qu'à la dernière extrémité. Au surplus, ma jeune dame, veuillez vous adresser à M. Joseph , ici présent, lequel est en état de vous donner plus ample explication de toute cette affaire; car il est endosseur dudit billet de trois mille francs , présentement à l'ordre du sieur Kroferg.

En effet, Laure venait d'apercevoir sur le dos du billet la signature de Joseph.

Elle le foudroya aussitôt d'un regard plein de mépris. Joseph , malgré son assurance

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imperturbable -, no put soutenir ce regard et baissa la Lôte.

— Quoi! Monsieur, dit-elle, vous avez lait cela? malgré votre promesse! malgré voire signature et cet écrit que j'ai toujours entre les mains, que je puis à l'instant même vous jeter à la face, pour vous couvrir de honte!

Elle parlait avec une indignation concentrée, mais à demi-voix; et Joseph , qui avait eu la précaution de se reculer à temps dans une embrasure de fenêtre, pouvai t seul l'entendre.

— C'est vrai, Madame, je suis bien malheureux , balbutia-t-il , de vous causer autant d'embarras... Mais si vous saviez... Ce n'est pas ma faute! J'avais absolument besoin d'argent ; il m'en fallait à jour fixe, sous peine de me voir poursuivi moi-même, et je me suis

HO l'honneur

trouvé dans la nécessité cruelle de faire escompter mon billet..

— Vous n'en aviez pas le droit , Monsieur, après nos arrangements !. . .

— Oh! pardon, pardon, Madame, répondit Pusurier avec un sourire plein de malice , un sourire indéfinissable ; le droit , je l'avais, le droit légal.. . seulement je vous jure que ce n'était pas mon intention d'en faire usage. Il a fallu de bien impérieuses circontances pour...

—Mais encore une fois, j'ai votre signature! Je puis faire voir à ces messieurs que vous n'aviez pas le droit défaire aucune autre^poursuite avant trois mois...

— C'est vrai, parfaitement vrai, Madame, interrompit sardoniquement Joseph. Aussi n'est-ce pas moi qui vous poursuis. Je connais

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trop bien les affaires pour cela. Eli! mon Dieu ! vous n'avez qu'à jeter un petit coupd'œil sur le chiffon de papier que je vous ai remis pour vous faire plaisir. Vous verrez qu'il ne m'engage à rien d'autre qu'à ne pas vous poursuivre moi-même; mais il ne me défend pas d'escompter mes valeurs, de passer mes billets à ceux qui veulent bien les prendre, quoique protestés. C'est là ce que j'ai fait, Madame, j'en conviens, mais dans une circonstance des plus pressantes.

— Oh! c'est une infamie! c'est une ruse

abominable! s'écria Laure, qui comprit avec

désespoir qu'elle n'avait entre les mains qu'un

papier inutile, et qu'elle était la victime d'un

fripon.

Elle courut à sa chambre, prit dans son secrétaire l'engagement que lui avait signé Joseph; mais un coup-d'œil lui suffit pour la

convaincre qu'elle ne pourrait produire une semblable pièce en justice, qu'elle ne pourrait par aucun moyen prouver la mauvaise foi de ce misérable. Rien n'était spécifié dans l'écrit de Joseph ; ni le montant, ni la date du billet protesté, pour lequel il s'engageait à ne pas faire de poursuites avant trois mois. Celte rédaction était si habilement vague et confuse, que madame de Courteuil n'en pouvait tirer aucun parti.

Ce fut pour la pauvre Laure un coup de poignard. Elle retourna précipitamment dans l'antichambre, pour essayer de fléchir cet infâme. Elle songeait à son père, et se trouvait prête à tous les sacrifices, même à celui de sa fierté.

Tout son visage était bouleversé, d'une pâleur mortelle.

— Eh bien! Madame, dit Joseph avec un

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air de triomphe ma) 'déguisé, avais-jc toi t / Vous voyez bien que ce peiit griffonnage no vous sorvii ait pas à grand1 chose?

— C'est vrai, Monsieur, répondit Laure avec un regard écrasant de mépris, vous avez bien pris toutes vos mesures; c'est moi qui n'ai pas pris les miennes. Ainsi donc, voilà le monde ! toujours des ruses, d'ignobles fourberies!

— Que voulez-vous, ma jeune dame, les temps sont rudes. Il faut que chacun fasse ses petites affaires comme il peut.

Cependant l'huissier, qui ne se mêlait pas à ce dialogue toujours échangé à demi-voix, commençait à faire très consciencieusement l'inventaire du mobilier, et dictait d'une voix chantante et monotone, pendant qu'un de ses clercs griffonnait sur le bord d'une table.

« Avons pareillement saisi , continuait

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