‹ L'honneur d'une femmeChapitre 5 sur 10 · l iio.nm;ur · texte numérisé non relu

l iio.nm;ur

* riiuissier, et mis sous la main de justice

» trois portraits en pied, au pastel, avec leurs

» cadres en sculptures dorés j lesquels ta-

» bleaux représentant, l'un, quelque grand

» seigneur, en habit à la française... »

— Au nom du ciel, Monsieur, interrompit Laure d'une voix suppliante, un instant ! rien qu'un instant!

Puis se tournant vers Joseph :

— Et vous, Monsieur, je vous en conjure, au nom de l'humanité, venez à notre aide!... Ne me laissez pas dans cet horrible embarras!... Ayez pitié démon père, d'un vieillard!... Oh! ce serait pour lui le coup de la mort !

— Mais que voulez-vous que j'y fasse, Madame? répondit Joseph très dogmatiquement. Ce n'est pas moi qui fais saisir chez vous.

— Mais enfin, Monsieur, vous pouvez obtenir du temps?

d'une femml. 1 15

— C'est impossible, Madame. Si l'on ne vous poursuit pas, c'est moi qu'on vu poursuivre, ce qui ne m'arrangerait guère. Tachez donc vous, Madame, qui êtes si accomodante, de vous entendre avec M. Kroferg. Je parie qu'il se contenterait de peu de chose, pour vous laisser quelque répit. Si vous voulez, je consens à me charger de la négociation.

— Oh! quelle obligation je vous aurais, monsieur Joseph !

— Je serais enchante de vous faire plaisir . Je ne vous demande qu'une seule petite chose en échange...

— Parlez, que voulez-vous?

— Ce chiffon qui ne peut vous servir à rien absolument. C'est un mal entendu entre nous deux, ma chère dame. J'en suis vraiment désolé... Mais vous concevez que je dois tenir à l'abandon de ce papier?...

41 G l'uonneuu

— Je no puis m'en dessaisir, dit vivement Laure. Je le garde.

— Eh! bon Dieu ! qu'en ferez-vous? je vous le demande?

— Je ne sais, Monsieur; mais enfin je pourrais toujours prouver, moyennant cet écrit, qu'il y avait bonne foi de ma part. Certes, il faudrait bien qu'on m'accordât du temps, si j'étais réduite à montrer ce papier.

— Ah ! fort bien, fort bien ! dit Joseph avec un sourire amer. Vous voulez me faire du tort, Madame, et vous espérez, malgré cela, que je vais nf employer pour vous dans cette affaire? Ce serait tout justement donner des verges pour me fouetter. Mais non, je ne suis pas si simple. Pardieu, Madame, si vous désirez que je parle à M. Kroforg, faites ceque je vous demande.

d'une H Mme. H7

Cependant l'inventaire de l'huissier continuait.

— Réfléchissez bien, madame, reprit Joseph en hochant la tète d'une manière menaçante. Dans une heure il serait trop tard , et vous pourriez vous repentir toute votre vie. Allons, pour la dernière fois, voulez-vous?

— Non, non, Monsieur, maintenant je ne puis me fier à vous. Ce papier dans vos mains serait bien vite anéanti. Alors quelle preuve me resterait-il? Quand je raconterais ce qui s'est passé entre nous deux, on ne voudrait pas me croire , tandis que si vous m'obligez à me défendre, on me croira.

— C'est une menace ; bien ! J'étais venu pour concilier les choses, Madame. J'espérais que vous seriez raisonnable encore aujourd'hui, comme l'autre fois; mais puisque voua

T. ii. 8

118 i/ honni;; u

le prenez sur ce ton -là, à merveille ! J'ai bien l'honneur <!c vous saluer.

Et le cruel Joseph fit une révérence moqueuse à Laure , el se dirigea vers la porte. L'huissier , frappé de surprise et ne s'atlendant pas le moins du monde au départ de Joseph , interrompit tout à coup son inventaire.

— Eh bien, monsieur Joseph? Il faut donc saisir incontinent? demanda-t-il.

— Oui, Monsieur l'huissier, faites.

Et Joseph sortit en jetant un coup d'œil ironique et méchant à la pauvre femme.

Laure, en proie au désespoir, ne savait plus quel parti prendre. Elle suppliait l'huissier d'attendre encore, de remettre au lendemain; mais celui-ci ne Técoutait môme pas, et poursuivait sa dictée monotone et criarde.

Mais ce qui brisait le cœur do La lire, c'était une affreuse pensée ! Son père, son pauvre vieux père, que deviendrait-il, quand il saurait!... La douleur et l'humiliation le tueraient tout de suite.

Soudain une idée traverse l'esprit de Laure, une idée bienheureuse et consolante. Ses yeux s'animent, ils rayonnent d'espérance.

— Monsieur, dit-elle à l'huissier, je vous en conjure, suspendez ce procès-verbal une heure seulement! Dans une heure, je l'espère, vous serez payé.

— Il nous est impossible de suspendre une seule minute, répond l'huissier. Mais si comme vous le dites , vous êtes sûre de payer aujourd'hui la somme de trois mille francs cm sieur Koflerg, il ne vous arrivera pas grand mal. Vous en serez quitte pour les frais de jugements, poursuite et saisie.

420 i/noNNEim

Déjà Laure est dans sa chambre. Elle écrit précipitamment quelques mots à Franciska , puis elle sonne sa femme de chambre : celle-ci accourut.

— Marie, allez tout de suite chez Madame Horner. Portez ceci; j'attends la réponse. Il n'y a pas une seconde à perdre.

Marie sort à la hâte,

— Oh oui! tétait le seul moyen! dit madamede Courteuil avec une expression de joie. Hésiter davantage en présence d'une pareille catastrophe, ne serait-ce pas faire injure à ma meilleure amie? Pourquoi la priver de ce bonheur? Elle sera si heureuse de venir à mon aide !

Laurevenait de rentrer dans l'antichambre.

— Madame, dit l'huissier d'un ton patelin, veuillez, je vous en supplie, nous faire con~

d'une femme. 121

iluirc dans les différentes pièces de cet appartement. Il faut que nous poursuivions notre inventaire.

— Je vous en prie, monsieur, un peu de patience. Je vous répète que vous aurez votre argent, dans une heure peut-être; au plus tard demain matin.

— N'importe, Madame; il faut que f instrumente en forme.

L'huissier parlait encore, quand un coup de sonnette violent, suivi de plusieurs autres très-précipités, retentit à la porte. Laure n'attend pas que Robert vienne ouvrir; elle s'imagine que ce peut cire Franciska, et dans son impatience, elle s'élance à la porte.

C'est Rodolphe Balmer. Sa figure est pâle, effarée.

— Ah! Rodolphe! s'écric-t-clle avec effusion. Vous ici! le ciel vous envoie tout ex-

122 L'nONNEUR

près pour empêcher un grand malheur !

— Quoi! serait-il ici? dit Rodolphe impétueusement. Oh! vite que je le voie!

— De qui parlez-vous?

— De lui! d'Albéric!..

— Albéric? — Je ne vous comprends pas. Mais qu'avez-vous , Rodolphe? mon Dieu ! comme vous êtes pâle!

— Oh! qu'est-il devenu? s'écrie Rodolphe d'une voix brisée. Quoi! n'est-il donc pas venu ici? Vous n'avez pas entendu parler d'Albéric? Mais sans doute madame Horner pourra nous donner quelques renseignements!., il doit lui avoir écrit!... Courez chez elle tout de suite, je vous en conjure!

— Mais qu'est-ce donc, Rodolphe? expliquez-vous : qu'est-ii arrivé?

— Albéric est parti celte nuit.. . 11 a quitté

1» l NE FEMME

l'auberge sans dir<* où i! allait, sans rien emporter avec lui!.. Et j'ai trouvé sur la table une lettre qui me plonge dans les plus affreuses inquiétudes ! Il avait l'esprit égaré, quand il a écrit cette lettre, je n'en doute pas.... Le malheureux! S'il avait voulu mourir!!

— 0 Ciel ! -

— Oui, continue Rodolphe avec des sanglots dans la voix, ce brusque départ l'avait désespéré. Hier soir, quand je l'ai supplié de partir avec moi ce matin , j'ai vu que je lui perçais le cœur d'un coup de poignard!.. Ah! pourquoi l'ai-je quitté un seul instant! Pauvre Albéric , il sera sorti dans un accès de (lèvre chaude!.. Oh! j'en suis sur, il s'est précipité dans le Rhin!..

Et Rodolphe se laissa tomber dans un fauteuil en sanglotant.

— Non, Rodolphe, non, c'est impossible!

dit Laure d'une voix étouffée. Il n'aurait pas fait cela! Il vous aime trop!

— Si vous l'aviez-vu hier soir!.. Quelle douleur profonde et navrante ! Il m'a fendu rame!.. Misérable que je suis! c'est moi qui l'aurai tué !

Laure ne pouvait elle-même retenir ses larmes, et bien qu'elle ne crût pas encore à un suicide, elle partageait les cruelles inquiétudes de Rodolphe. Cependant, même en présence d'un si grand désespoir, elle ne pouvait oublier ce qui ce passait en ce moment chcz-elle. D'une minute à l'autre, l'huissier allait sans doute entrer dans l'appartement de M. Lonsdorf, malade; et alors quel malheur en résulterait-il? Elle frissonnait à cette pensée.

— 0 chère amie, s'écria Rodolphe avec

d'une femme. 125

l'accent do la prière. Ne perciez pas un instant, allez voir votre cousine... Moi, je n'y peux aller... On ne me recevrait pas, d'ailleurs !

—Hélas, mon pauvre Rodolphe, il faut absolument que je reste ici encore! .. . Ma présence y est indispensable, je vous jure. Mais dans quelques minutes, Franciska peut arriver, je l'attends presque. Je viens de lui écrire, et certes, elle va me répondre. Vous concevez qifil est impossible qu'elle ne me parle pas d'Albéric, si elle sait quelque chose. Mais, je vous en prie, restez dans ce petit sabn ; ne me suivez pas... Je reviens tout à l'heure.

Au moment où elle ouvrait la porte, la voix glapissante de l'huissier se fit entendre avec une intonation d'impatience.

— Madame, veuillez nous dire si l'on peut entrer oui ou non, chez M. de Lonsdorf, de-

manda-l-il. Je vous répète que le procès-verbal de saisie doit être rédigé sans faute aujourd'hui. Il faut que j'exécute les ordres que j'ai reçus.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit Rodolphe avec étonnement.

Mais avant que Laure eût fait une réponse, il avait tout compris.

— Quel est cet homme ?demanda-t-il sourdement.

— J'ai Thonneur d'être huissier, Monsieur , pour vous servir , répondit le vautour de la justice, avec sa phrase habituelle.

— Un huissier dans cette maison?..

Et Laure baissait la tête, sans dire une parole.

— Quoi! est-il possible? reprit douloureu-

d'une femme. 127

sèment Rodolphe. Ladre, vous ne m'aviez pas dil cela!.. Oh! c'est mal! J'avais droit â plus de confiance!...

— Rodolphe, hélas, c'est à vous principa. lement que je l'aurais caché.

— Laure, je suis donc un étranger pour vous? Je ne l'aurais pas cru! — Monsieur, poursuivit-il, en s'adressant à l'huissier, veuillez me dire à la requête de quelle personne et pour quelle somme vous poursuivez.

L'officier ministériel exhiba ses paperasses : Rodolphe y jeta un coup-d'oeil. Puis, attirant l'huissier dans une embrasure de fenêtre^ il lui dil quelques mots à l'oreille.

— Fort bien, Monsieur, fort bien ! répondit l'exécuteur des basses-œuvres. J'aime tout autant que les choses se passent de la sorte. Je vais donc vous donner une quittance au nom de mon' client.

Laurc, qui les suivait des yeux avec inquiétude, ne pouvait néamoins entendre ce qu'ils disaient : leur conversation se faisait à voix basse. Mais Laure rit Rodolphe tirer un portefeuille de sa poche , elle comprit sans peine.

— Non, Rodolphe, s'écria-t-clle en s'élaneant yers lui ; non , je ne souffrirai ja-

mais I

— Monsieur, pas un mot ! dit Rodolphe à l'oreille de l'huissier.

—Suffit, répliqua le petit homme. Madame, je nie relire : vous pouvez être maintenant fort tranquille.

—Mais, Rodolphe, quVwcz-vous donc fait?

reprit Laurc avec vivacité. Non, je ne le veux pas... Pauvre ami, si vous étiez riche, à la bonne heure !... Mais vous ne l'êtes pas !.,...

Ti'lJNE FEMME. 429

Oh ! ce serait horrible de ma part ! Je ne puis le souffrir!

— Mais de quoi vous inquiétez-Vous, chère dame? dit Rodolphe d'un ton calme. Je n'ai rien payé, absolument rien. C'est Monsieur qui a bien voulu se rendre à mes raisons : nous avons fait ensemble un arrangement amiable , voilà tout. N'est-il pas vrai, Monsieur.

— C'est l'exacte vérité, répondit l'huissier, en se cambrant d'un air d'importance. Nous avons fait un arrangement.

Et le chafouin se dirigea vers la porte en multipliant les révérences, puis il sortit, accompagné de ses deux clercs.

A peine Rodolphe fut-il seul avec madame de Courteuil , qu'oubliant toute autre chose, il recommença plus vivement que ja-

130 l/lIONNEUR D'UNE FEMME.

mais à parler d'AJbéric : ses larmes ne tarissaient pas, et Laure pleurait avec lui.

— Rodolphe, dit-elle, je cours chez Franciska î restezdans ce salon. Je reviens bientôt. Mais, par pitié, ne vous désespérez pas de la sorte! Vous me brisez le cœur.

Tandis qu'elle parlait ainsi, la femme de chambre entra tout essoufïlée.

-Madame, dit celle-ci d'une voix haletante, voici la réponse :

Et Laure pritdes mains de Marie une lettre, et un petit paquet soigneusement cacheté , que Franciska lui envoyait.

Les inquiétudes de Rodolphe étaient bien vives au sujet de son ami Albéric. En effet, elles paraissaient être justement fondées.

Quand Rodolphe avait quitté le soir Albéric, après lui avoir dit qu'un départ immédiat était nécessaire, il avait laiss le pauvre

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convalescent clans une stupeur voisine de la folie.

A peine Rodolphe était-il sorti de la chambre qu'un secret pressentiment de malheur l'avait comme averti , et lui avait conseillé de retourner près de son ami , dont le cerveau était si faible encore; mais il ne s'était pas longtemps arrêté à cette idée qui lui semblait chimérique et puérile.

Albéric demeura plus d'une heure plongé dans un engourdissement profond. On aurait pu le croire endormi, mais celte immobilité n'élait qu'apparenle : au dedans grondait un orage sombre et tumultueux. Un dialogue sinistre se croisait au fond de sa pensée : la vie et la mort plaidaient l'une contre l'autre. Albéric se disait que depuis trop longtemps il souffrait sans espoir de soulagement, et qu'à tout prendre, il ferait aussi bien d'en finir

une bonne fois; que sa vie n'était qu'une longue et iiiloici al>le torture; que maintenant il n'y avait plus rien au monde qui pût le décider à vivre. La poésie môme, qu'il avait tant aimée , lui était devenue presque odieuse ; elle était si frivole, si profondément dédaignée dans ce siècle ignoble où l'industrie matérielle et l'argent seuls pouvaient prévaloir!... Et puis d'ailleurs ce n'était point là vivre, que d'être jour et nuit enfermé dans le travail comme dans une prison, dans la lecture des vieux- poètes comme dans un linceul. N'avait-il pas, lui, jeune homme, à la nature ardente et forte, un cœur tout bouillonnant d'énergiques passions, un cerveau plein de flamme, une imagiuation qui ne pouvait se contenter de chimères, et qui avait soif de la réalité.

Puis une foule d'autres réflexions plus vat. u. 0

gués, mais plus orageuses tourbillonnaient au fond de sa tête.

Enfin il se lève de son fauteuil avec une sorte de frénésie; il se frappe le front, il marche à grands pas dans la chambre en laissant échapper des mots sourds et indistincts.

— C'est trop souffrir!... Oui, je suis un lâche!... Il faudrait si peu de chose! Si peu de courage!... Un simple mouvement du doigt... rien de plus!

Et il continuait sa marche agitée, fébrile, les bras croisés sur la poitrine. De temps à autre, il s'arrêtait brusquement, et sa physionomie altérée offrait l'image d'une souffrance intérieure et profonde.

Enfin, après avoir paru hésiter longtemps, après avoir soutenu avec lui-môme une dis-

D 'l NE FEMME. 435

cussion mentale , qui de fois à autre se traduisait en paroles confuses , il court vers un secrétaire qu'il ouvre avec précipitation.

— N'attendons plus, murmure-t-il; la réflexion empêche toujours d'agir!.... Eh! suivons un peu l'instinct de la douleur C'est

une seconde... ce n'est pas même le temps d'une pensée!

Il ouvre un tiroir au fond duquel se trouvait une boîte en cuir noir, de forme oblongue : cette boîte contenait une paire de pistolets.

Albéric en saisit un de chaque main; puis, après s'être assuré qu'ils sont chargés l'un et l'autre, il les arme; et, tombant un genou en terre, la tète renversée sur la poitrine, il murmure quelqnes paroles vagues qui avaient l'air d'une prière; il se frappe le front avec désespoir ; il pleure, il sanglote, et l'exprès-

sion de la plus navrante douleur apparaît dans ses yeux.

— Oh! quitter la \ie! dit-il sourdement, à mon âge!... quand l'avenir était si beau encore!... Renoncer à tout ce qu'il y a de magnifique et d'enivrant sur la terre! Quoi !

ce splendide soleil , je ne le verrai plus se lever dans toute sa gloire ; ces myriades d'étoiles, je ne les verrai plus le soir, au fond de la voûte incommensurable des cieux!... Et la poésie, qui était pour moi tout au monde!... Oh! mes poètes que j'aimais tant, je ne vous lirai plus!... Et mes ouvrages commencés!... Eux qui devaient m'apporter tant de gloire, eux qui durant tant d'années , m'avaient si amplement dédommagé de la fortune que je n'avais point .. Hélas! il faudra donc les laisser interrompus?. . . Quel sacrifice ! — Mais pourtant il le faut!... 0 mon Dieu! pourquoi ne m'avez-vous pas donné, comme à tant d'au-

d'uni femme. 437

très, un cœur froid, insensible? Pourquoi cette organisation poétique, impressionablc, qui fait tout mon malheur! — Oh! Rodolphe, cher et bon ami; oh! que n'ai-jc ta raison, ton grave et austère jugement?... — Je me dirais qu'il n'y a point de malheurs sans remède, et j'aurais la force de vivre encore!... tandis qu'il faut que je meure!... Mais, poursuivit-il après un moment de silence , je n'ai pas le droit de mourir ainsi!... Quel chagrin pour ceux qui m'aiment!... Quel spectacle!... Oh ! oh ! oh !

Et il pleurait , des sanglots étouffaient sa poitrine ; il se frappait le front.

— Non, je ne puis! dit-il.

Et il remet les deux pistolets dans la boite qui les contenait. Il retombe dans son fauteuil et pleure abondamment. Quelques instants il demeure immobile et mucl; sa douleur

même semble s'être un peu calmée. Mais ce repos d'un moment n'est qu'une sorte de léthargie produite par la violence du mal.

Cependant la nuit était déjà fort avancée; aucun bruit ne se faisait entendre, que le murmure assourdissant et vague , la plainte éternelle du grand fleuve , qui paraît gémir plus lugubrement dans le silence des ténèbres.

Mais voilà que soudain Albéric se lève d'un air convulsif , et se remet à marcher avec agitalion dans sa chambre. Toute sa physionomie est comme bouleversée; ses yeux sont fixes , hagards.

La lueur vacillante du flambeau projetait des silhouettes bizarres sur les murailles, et faisait vivre et remuer dans la pénombre cette horrible fantasmagorie, ces hideux tableaux de martyres et de supplices, qui avaient pro-

d'une femme. 139

(luit une si grande impression sur Albéric pendant sa maladie. Ce funèbre spectacle agissait môme si fortement encore sur le cerveau, toujours un peu faible, du convalescent, qu'il en éprouvait une espèce de vertige: c'est une étrange hallucination , c'est une vision terrible , où toutes ces figures impossibles et atroces ont l'air de se détacher des cadres, pleines de vie et de souffrance. Soudain Albéric se voit au milieu de ce monde imaginaire, effroyable. Sa tête s'exalte, ses cheveux se dressent : on le prendrait pour une statue de l'épouvante.

— Oui , murmure-t-il , je m'en souviens encore!... J'étais comme cette nuit , dans la même chambre, au milieu de tous ces fantômes!... et je souiîrais bien!... mon cerveau bouillonnait comme une fournaise?... J'allais mourir!.. . El cependant je l'implorais, elle...

HO l'honneur

oui, je la priais plus que Dieu!..» Blasphème! impiété!.... Elle m'entendit pourtant; ma prière fut exaucée... On vint à mon secours, — elle ou Dieu ! . . . mais je la vis ; elle m'apparut tout-à-coup comme un ange descendu du ciel ! . . . Elle me prit la main y elle se pencha sur moi !... De ses lèvres tombèrent quelques paroles consolantes!.. . Oh ! alors je me sentis revivre!... J'étais heureux! je n'en demandais pas davantage, — la voir! Mais

aujourd'hui, oh! combien je suis plus malheureux encore... je ne la verrai plus!... Hélas! je ne dois pas même chercher à la revoir ; ce serait un crime ! elle a des devoirs à remplir, elle ne s'appartient plus ; elle est la femme d'un autre! — La femme d'un autre! répétat-il avec une expression de fureur, oh ! c'est une idée affreuse , une idée à se briser la tôle contre les murs!... — Je n'y puis survivre!... Non, non, je ne souffrirai pas qu'elle soit

d'une ff.mme. 141

heureuse avec un autre, tandis que moi...

Il n'eut pas la force d'en dire davantage. Il marchait toujours avec une agitation frénétique; à le voir, on l'eût pris pour un homme en démence.

Il ne parlait plus ; seulement quelques mois sans suite, entrecoupés, s'échappaient de ses lèvres; puis des sanglots, des gémissements, qui ressemblaient, par intervalles, au ràlc d'un mourant. Soudain il se précipite vers la boîte qu'il avait replacée sur une table. Il saisit un pistolet de chaque main, et les appuie tous deux contre son front; puis, tombant un genou en terre, il s'écrie :

— Pardon } mon Dieu!.... Pardon, Rodolphe

— Rodolphe! répète-t-il avec attendrissement. Mais je ne peux mourir sans lui dire adieu, sans l'embrasser! Gourons! oui,

H2 l'bonméur

il faut que je le presse encore dans mes bras!

II s'élançait vers la porte: lout-à-coup il s'arrête.

— Ce n'est pas possible ! . . . Non , il remarquerait le désordre de mes idées!... Alors, il ne me quitterait plus; et je ne pourrais effectuer mon dessein! — Non; écrivons-lui

un adieu fraternel !

Il saisit vivement une plume, et jette à la hâte quelques mots sur le papier. Ensuite il appuie de nouveau les pistolets contre ses tempes , et presse la détente en fermant les yeux ; mais aucune explosion ne se fait entendre; les pistolets ne partent point. Albéric, en faisant ce mouvement du doigt, qui devait le lancer dans l'éternité, Albéric s'était laisser tomber sur un fauteuil, et les armes, Réchappant de ses mains, avaient roulé à lerre.

d'une femme. 143

Il se redresse tout pâle et tremblant; il passe une main sur son front, comme un homme qui vient de s'éveiller d'un cauchemar et qui doute encore de la réalité.

— Tout n'est-il pas fini? murmure-t-il.

Puis il promène avec égarement ses doigts sur son front, et les regarde, pour voir s'ils ne sont pas teints de sang.

— Rien! dit-il , rien!

Alors, il se baisse vers les pistolets, qu'il ramasse en frissonnant; il les examine, il les arme de nouveau, et s'aperçoit qu'ils n'ont pas de capsule. Un doute lui vient. Il enfonce la branche d'un compas dans le canon des pistolets, puis, il en fait sortir une grosse bourre de papier, mais point de balle, point de poudre.

Quelques jours auparavant, Rodolphe avait

profité d'un moment où Albéric était profondément endormi pour décharger les deux pistolets et les remplir de papier jusqu'à la gueule; car il craignait toujours que, d'un instant à l'autre, Albéric, dans un accès de fièvre chaude, ne se fît sauter le crâne. Et certes, Rodolphe avait bien calculé. Cette

précaution sauvait les jours de son meilleur ami.

Albéric a compris tout de suite quelle est la main sage et fraternelle qui a fait cette prudente substitution.

— Bon Rodolphe ! s'écrie- t-il avec des larmes d'attendrissement. Eh bien! je ne mourrai pas ici ! Je veux t'épargner cet horrible spectacle... Oh ! c'était impie et cruel de ma part !

Une idée vient de luire tout-à-coup dans sa tète, mais d'une clarté sombre et funèbre. 11

d'une femme. 1-45

s'enveloppe à la hàtc d'un manteau de voyage; il met de l'or dans ses poches, et sort précipitamment.

Le jour allait paraître; mais personne encore n'était levé dans l'auberge, excepté quelques gens de service. Albéric descendit et traversa plusieurs corridors sans rencontrer personne. Enfin, parvenu au vestibule, il se trouva face à face avec une femme de chambre qui, le voyant si pale, si bouleversé, poussa un cri et fut prête à s'enfuir.

Albéric ne Ta pas même aperçue; il ouvre la porte qui donne sur la rue, et sort à grands pas. La femme de chambre, encore toute tremblante, colle son visage à une vitre, et elle

voit le jeune étranger qui s'éloigne rapidement et se dirige vers les quais. Bientôt il disparaît à l'angle d'une ruelle sombre et tortueuse;

Alors cette femme, craignant qu'Albéric, à peine guéri encore (Tune espèce de folie, n'ait quitté l'auberge pour accomplir un fatal dessein, se hâte d'avertir quelques personnes dans la maison ; elle leur raconte ce qui vient de se passer. Puis, bientôt Rodolphe est réveillé en sursaut : on frappe à sa porte, on l'appelle.

— Quelle heure est-il donc? murmure Rodolphe en regardant à sa montre. Serait-ce déjà l'instant de partir? — • Mais non.

— Monsieur! Monsieur, ouvrez! crie une voix à travers la porte.

— Que voulez-vous ?

— Ah ! c'est quelque chose de bien inquiétant! Ouvrez, Monsieur !... Il est parti.

— Parti! Qui donc?

— Lui ! ce M. Albéric Ermann , votre ami !

D*UÎ1K FEMilB. 147

— Àibéric !

Et déjà Rodolphe s'est jeté à bas de son lit. Il s'enveloppe d'une robe de chambre; il ouvre.

— Que voulez-vous dire? demande-t-il.

Et alors on lui explique ce qui vient d'arriver ; qu'Albéric est parti sans dire où il allait; qu'il avait la figure très pâle, toute bouleversée ; que ses yeux étaient pleins d'égarement, si bien que la femme de chambre a eu peur et n'a pas osé lui adresser la parole.

Rodolphe n'en écoute pas davantage; il court à la chambre d' Aibéric. La porte de cette chambre était entrebaillée; une bougie brûlait encore sur la cheminée : les deux pistolets étaient sur un fauteuil. De toutes parts régnait le plus grand désordre, un désordre sinistre et inexplicable. Le couvrepied du lit n'avait pas été retiré; on pouvait facilement

148 L'noixNEun

voir qu'Albéric ne s'était pas couché de toute ia nuit.

Rodolphe est d'une pâleur mortelle; il ne prononce pas une parole, et promène de tout côté autour de lui des yeux pleins d'égarement. Enfin, il aperçoit un papier sur la table ; il le saisit : c'est une lettre d' Albéric.

Voici le contenu de cette lettre :

« Cher ami, ô frère, je ne peux plus vivre î. . . « Pardonne-moi 1... Rodolphe, ne vas pas me « maudire!... Si tu savais combien j'ai souf- « fert pour en arriver là !.. . Adieu ! Rodolphe; « à toi ma dernière pensée, le dernier batle- « ment de mon cœur ! ... à toi et à elle ! . . . Oh ! « soyez heureux! »

Rodolphe jette un cri.

— 11 est mort! Dieu!... Courons!...

Et le voilà qui s'élance au bas de l'es-

d'un f riiME. 149

calicrî il parcourt toutes les rues comme un homme lire. Il suit la direction qu'Al-

béric a prise, et partout il demande avec des cris et des sanglots si l'on n'a pas vu Albéric; il le dépeint, il le nomme : on le prend pour un fou. Cependant, on finit par le comprendre; et quelques femmes,, qui s'étaient levées de bonne heure pour aller au marché, lui disent qu'en effet, elles ont rencontré un jeuno homme tel que le dépeint Rodolphe. Ce jeune homme était fort pâle, et tout dans sa personne, comme dans ses gestes, annonçait le trouble et l'égarement. Il avait traversé rapidement le pont, et, après être revenu tout-àcoup sur ses pas, il s'était arrêté devant le parapet; mais, s'apercevant qu'il e'tait remarqué, il avait couru de toutes ses forces, comme s'il eût craint d'être poursuivi, et bientôt on Tavait vu disparaître dans les sinuosités des

ru<

t. ii. 40

150 l'hohnicb

Pendant plus de deux heure s , Rodolphe envoya, dans toutes les dire étions, à la recherche d'Albéric; et lui-même il arpenta la ville d'un bout à l'autre, en multipliant les questions pour tâcher d'obtenir quelques renseignements.

Tandis que Rodolphe était absent, vers huit heures du matin , un hom me vint demander Albéric à son auberge. Cet homme avait une lettre pour le jeune Ermann; et quand il sut l'événement qui venait d'avoir lieu , il parut frappé de surprise et tout déconcerté. Il fit encore plusieurs questions et s^éloigna rapidement, en emportant sa lettre, qui, disait-il, exigeait une réponse immédiate.

Une demi-heure après, voici ce qui se passait à deux milles de Bâle : c'était à quelque distance du Rhin ; une petite auberge se trou-

d'uHB IT.MMK. 151

vnit sur la grande roule qui côtoyait le ileuvc, au-delà duquel on apercevait les soml)rcs feuillages de la foret Noire dans un lointain bleuâtre; les brumes du matin s'élevaient lentement du fleuve, et se condensaient à mesure en nuage sous les rayons du soleil levant.

Cette auberge n'avait qu'une assez chétive apparence. Au dessus de la porte une vaste balance en cuivre s'agitait au vent qui la faisait bruire; à chaque côté de la porte on voyait deux bancs de pierre , au-dessus desquels serpentait une vigne maigre et presque desséchée. A quelques pas de l'auberge était un cheval tout sellé, qu'un petit garçon tenait par la bride. Sur le seuil apparaissait de temps à autre une femme de campagne , l'hôtesse sans doute, en jupon rouge à larges raies bleues, avec un tablier blanc relevé par un coin jusqu'à la ceinture. Elle regardait

avec une sorte d'inquiétude le cheval et le petit "garçon , qui attendait, immobile et le poing sur la hanche, comme un écuyer de l'ancienne chevalerie.

— Guillaume , dit-elle à voix basse ; et tu ne sais pas quel est ce Monsieur?

— Non , ma bonne dame.

— Mais, enfin, où l'as-tu rencontré?

— Presque aux portes de la ville. Ce Monsieur m'a demandé où il pourrait trouver un cheval, et je lui ai dit qu'il aurait son affaire à l'hôtel de La Balance. J'aurais pu tout de môme l'envoyer Aux trois Rois; mais j'aime bien mieux la bonne maîtresse de La Balance, qui me donne par ci par là quelque bonne chose à croquer.

— C'est bien, Guillaume, dit l'hôtesse. Et tu auras un balz pour ta peine. Tiens.

d'une fem>jl, 153

Elle lui jeta une pièce de monnaie. Le petit flatteur se confondit en remerciments.

— Fameux ! fameux! s'écria-t-il en bondissant de joie. La journée s^annonec bien? Et le Monsieur qui m'a déjà donné dix batz!.... Oh ï c'est un mylord anglais, sans doute; il doit être joliment riche!

— - Aon , non , ce n'est pas un Anglais , répondit Thôtesse. Il parle trop bien notre allemand. Mais n'importe ce qu'il est, le pauvre jeune homme a l'air d'être bien malade. Il paraît bien triste, mon Dieu! Je ne sais pas trop ce qu'il écrit, mais voilà plus d'un quartdMicurc qu'il fait aller sa plume, comme si le diable était dedans.

Elle parlait encore, lorsqu'un jeune homme parut à la porte et dérangea l'hôtesse pour passer. Celait Àlbéric.

— Madame, dit-il gravement, en présentant un papier à l'hôtesse, voici une lettre que je vous confie. 11 faut la faire remettre ce soir à son adresse; mais pas avant ce soir^ entendez-vous?

— Oui , mon bon Monsieur, soyez tranquille.

— Je vous recommande cette lettre , Madame. Oh ï qu'elle ne soit pas perdue , je vous en conjure! elle est d'une extrême importance. Tenez, voici pour la commission.

11 tira de sa bourse deux pièces de cinq francs qu'il mit dans la main de l'hôtesse, toute surprise de cette générosité.

— Et vous parlez, mon jeune Monsieur?

dit-elle avec sa plus douce inflexion de voix. Que Dieu vous accompagne! J'espère que nous vous reverrons bientôt, N'oubliez pas l'hôtel de La Balance.

— Oh! je ne l'oublierai pas, je nous jure, pépondit Albérie, avec un sourire mélancolique et sombre. Il n'j a pas le moindre danger que je l'oublie...

En même temps il prit la bride des mains du petit garçon , et sauta sur la selle de son cheval , sans quitter le manteau qui l'enveloppait des pieds à la tôle.

— Eh bien! Ulrick, allons donc, allons donc! cria l'hôtesse; puis elle continua d'appeler Ulrick d'une voix retentissante.

— Me voici , me voici ! répond enfin une grosse voix enrouée.

Puisaussitot on voit arriver un gros homme, une espèce de Sancho Pança , monté sur une espèce d'âne ou de cheval horrible , qu'il fouette à grands coups de bâton.

— Won voyageur est prêt? dit-il. Eh bien en roule. A demain, la mère.

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