‹ L'honneur d'une femmeChapitre 6 sur 10 · HONNEUR · texte numérisé non relu

HONNEUR

— Adieu, mon bon Monsieur, dit l'hôtesse en saluant le plus gracieusement du inonde. Que Dieu soit avec vous.

— Un bon voyage, monsieur l'Anglais, ajoute le petit garçon qui avait tenu le cheval par la bride.

Albéric tira de sa poche une pièce d'argent qu'il lui jeta dans sa casquette.

Le guide à large panse avait déjà pris le trot; il cheminait en avant. Albéric se disposait à partir, lorsqu'il entend derrière lui quelqu'un qui l'appelle. Il tourne vivement la tête , et voit, à quelque distance un homme qui court de toutes ses forces, et qui lui fait signe d'altendre encore. En même temps , cet homme lui montre de loin un papier plié en forme de lettre.

Albéric, le cœur tout palpitant, demeure

d'une rata. 157

immobile à la même place; ses artères Imitent avec plus de violence; un frisson parcourt ses membres.

Au bout de quelques minutes, l'homme , qui lui faisait signe, arrive tout cssoulllé , couvert de sueur.

— N'êtes- vous pas M. Albéric Ermann? demande-t-il en saluant.

— Oui. Que me voulez-vous?

— Cette lettre vous est destinée., Monsieur. Ah! bon Dieu! voilà plus d'une heure que je vous cherche partout. Enfin, on ne m'avait pas donné de trop mauvais renseignements , puisque je vous trouve.

Albéric a déjà décacheté la lettre qu'on lui présente ; il croit d'abord qu'elle est de Rodolphe. Oui , Rodolphe a découvert sans doute la résolution fatale de son ami? Il le

fait chercher de toutes parts, il le rappelle en lui tendant les bras. Alors que faire? Albéric aurait-il le cœur de persévérer dans son funeste projet?

Mais ce n'est pas récriture de Rodolphe : Albéric ne peut retenir un cri de surprise et de joie.

— C'est elle!...

La lettre ne contenait que ces mots :

« Albéric, au nom du ciel, ne partez pas!

« c'est moi qui vous en conjure! Je vous

« attends! je veux vous voir encore!... Venez!

« venez tout de suite... Vous trouverez la

« porte du jardin entrouverte... Ne craignez

« rien; personne ne peut vous surprendre...

« Mon mari n'est plus à Baie en ce moment. »

Albéric n'en peut croire ses yeux ; il craint d'èlrc le jouet d'un songe , d'une illusion; et

D l'NE FEMME. 159

passant une main sur son Iront , il rassemble tout ce qui lui reste de force et d'énergie dans la pensée, dans le souvenir, pour se bien convaincre que tout cela est réel. Quoi ! c'est ellemême, c'est Franciska qui lui écrit, qui l'attend , qui le conjure de ne point partir encore?...

Alors il s'opère dans toute son âme une révolution subite, indéfinissable. De la plus horrible douleur, il passe, comme par magie, à la plus enivrante, à la plus céleste des joies.

— Mais cette lettre, qui vous l'a remise? demande-t-il au messager inconnu.

— Ah ! Monsieur, je ne puis rien vous dire à cet égard , répond celui-ci. H faudrait des explicalions très longues, et vous n'avez pas une minute à perdre; on vous attend. Mais c'est pour le mieux , vous êtes à cheval et vous

arriverez plus vite. Bonsoir, Monsieur, ma commission est faite.

Et il s'éloigna rapidement, sans en dire davantage. Àlbéric essaya vainement de lui faire encore quelques questions : le mystérieux personnage n'avait pas Pair de l'entendre et ne tourna pas même la lôte; puis courant à toutes jambes, cet homme s'enfonça dans un petit sentier bordé de broussailles, et trop étroit pour un cavalier.

Albéric prit le parti de ne pas le poursuivre et de retourner à Bàle.

— Tenez, ma bonne dame, dit-il; voici un louis d'or : que mon guide me suive jusqu'à Bâlc; il ramènera votre cheval. Mais je n'ai pas le temps d'attendre : dites-lui qu'il me rattrape au grand galop.

Albéric partit au même instant.

L' hôtesse criait à se briser la poitrine,

d'unf. femme. 101

pour rappeler le grotesque écuyer qui avait déjà pris les devants; mais celui-ci ne pouvait plus maîtriser son indocile monture, et, ballottant à droite et à gauche, comme un sac de farine , il se cramponait avec désespoir à la crinière peu fournie de l'affreux quadrupède. Tout-à-coup il perdit l'équilibre et tomba lourdement sur la poussière du grand chemin.

Aussitôt le coursier, victorieux et libre, bondit orgueilleusement et regagna son écurie au galop, en traînant sa longue bride qui lui fouettait les jambes.

Albéric ne s'était point aperçu de celle catastrophe, et continuait sa route en grande hâte.

Rodolphe a reçu une lettre d'Albéric qui le tire de la plus douloureuse inquiétude. Enfin le jeune avocat se décide à partir pour Strasbourg.

Depuis que M. Horner avait quitté Baie, sa

4G4 l'honneur

femme, autrefois triste et mélancolique, semblait d'une gailé extraordinaire qui surprenait tout le monde; Laure elle-même n'en pouvait comprendre la cause.

Cependant M. de Lonsdorf était moins tourmenté depuis quelque jours par ses créanciers; il avait su, à force de sacrifices, les engager à la patience, et leurs poursuites n'avaient pas continué. Mais cette clémence des Juifs et des usuriers provenait d'un autre motif que le vieux baron ne soupçonnait guère; Laure seule en savait le secret. Elle n'avait pourtant point voulu faire usage des bijoux précieux que Franciska lui avait envoyés pour tirer le vieillard d'embarras.

Les deux cousines ne passaient pas une seule journée sans se voir, et Laure était bien surprise de l'air calme et souriant de Franciska, qui ne devait point savoir où pou-

d'une femme. 16

vait être Àlbéric : Laure du moins pensait ainsi.

De temps à autre, Franciska, dans une causerie amicale et pleine d'épanchement, disait à sa cousine qu'elle allait lui faire une confidence; mais toujours, au moment de parler, le mot mystérieux s'arrêtait sur ses lèvres.

Franciska n'avait plus la même chambre à coucher; elle occupait le petit salon à sculptures que son nfàri avait fait arranger pour elle : de tous côtés, des boiseries magnifiques, de vieilles tapisseries, de vieux tableaux, qui auraient fait les délices d'un amateur.

11 y avait trois jours que M. Horner était parti, quand Franciska reçut une lettre de Berne. Son mari lui écrivait de cette ville où une affaire importante le retenait encore. La lettre d'Horncr était fort tendre et singulièrement affectueuse; il conjurait Franciska de

lui répondre tout dejsuite. Elle s'empressa d'obéir, et sa réponse fut charmante et pleine d'amabilité; elle remerciait bien vivement son mari des attentions délicates qu'il avait eues pour elle : le petit salon était ravissant, délicieux. C'était une espèce d'oasis, écrivait-elle, jetée par bonheur dans le désert de Bâle.

Franciska n'apercevait plus Gaspard qui, disait-on, travaillait nuit et jour dans sa mansarde, pour mettre au courant des affaires de commerce fort arriérées. Elle ne voyait donc presque personne et vivait fort solitairement dans cette grande maison presque déserte; mais parfois, au milieu de la nuit, elle avait cru entendre des portes s'ouvrir et se fermer tout près de sa chambre, et des pas résonner derrière les boiseries, souvent même des craquements étranges, inexplicables, qui avaient fait courir de légers frissons dans ses veines.

d'oui femme. 107

Lorsque Franctska est seidt darii sa chambre, ses yeux se portent contmu;lleiu 'ni vers une maison assez élevée dont on aperçoit le

dernier étage au-dessus dos arbres du jardin. Tous les soirs, après son dîner, elle se promène pensivement dans les allées sombres, et ne rentre chez elle que fort tard, quelquefois même après minuit. Du reste, elle obéit fidèlement aux recommandations expresses de son mari; elle ne quitte point la maison, et sa cousine Laure est la seule personne qu'elle voie intimement.

Mais elle en voit une autre aussi, et c'est un mystère pour tout le monde.

Un soir que Franciska se promenait, comme d'habitude, rêveuse et la tèle penchée, sous les arbres les plus touffus du jardin, elle entend sonner onze heures à une horloge voisine. Aussitôt, elle double le pas, et tournant

4G8 l'iionneur

la tête derrière elle, pour bien s'assurer que personne ne l'épie, elle se dirige vers une petite porte au fond du jardin.

— C'est l'heure, dit-elle.

En effet, la porte s'ouvre ; un homme entre. Ils échangent quelques paroles à voix basse sous les arbres, et disparaissent dans l'obscurité.

Si quelqu'un les eût épiés dans les massifs de feuillage, voici les lambeaux de dialogue qu'il aurait pu saisir :

— Oh! que je suis heureux !... Et moi qui

voulais mourir !

— Cruel, avez- vous bien eu cette pensée ?. ., Et moi aussi je suis heureuse!... Depuis huit jours, vous voir, vous entendre librement, sans témoins, quel ineffable bonheur '....Mais, ô mon Dieu! cela ne peut durer!... Et puis,

d'une fkmme. 109

d'ailleurs, c'est mal; c'est tromper la confiance de mon mari!... Celles, je ne serai jamais coupable d'un crime... Mais enfin, j'ai des remords!

— Franciska , soyez sans alarmes!... Je vous aime assez pour ne pas vouloir troubler votre repos!... D'ailleurs, vous n'avez qu'une parole à dire, et je m'éloigne!... Personne encore ne sait que je suis à Bàle , que je demeure si près de vous, ô Franciska .'...dites, faut-il donc que je parte?

— Oh ! non, pas encore !... Il faudra bientôt nous dire un éternel adieu !... Mais jouissons quelques moments encore du bonheur d'être ensemble!... Albéric, ah ! dans peu de jours il faudra nous quitter !... Et vous m'oublierez peut-être!

— Moi!... pouvez-vous le croire?

— Vous êtes jeune et beau , recherché...

T. II. il*

170 LHONNKUR.

Albéric; vous aimerez une autre femme!... Hélas !

— Non , jamais!

Et Franciska ne pouvait retenir des sanglots; leurs pleurs allaient se confondre dans une étreinte douce et brûlante, quand un bruit singulier se fait entendre au milieu du feuillage, comme le pas d'un homme qui marche avec précaution , et s'arrête de moment en moment.

— 0 ciel ! s'écrie Franciska pâle et tremblante. Quelqu'un est ici!... Fuyez!

— Ce n'est rien, dit Albéric en affectant un calme qu'il est loin d'avoir. C'est une branche qui vienl de se détacher.

Mais le bruit continue ; seulement il s'affaiblit et paraît s'éloigner.

— Fuyez ! Albéric , oh ! fuyez tout de

d'une femme. i71

suite!... A demain! Mais pas ici!... Je vous écrirai.

Albéric porte vivement à ses lèvres la main de Franciska toute frissonnante, et s'éloigne avec précaution.

Franciska rentre dans son appartement.

Quelques jours s'écoulent.

Une nuit, Franciska était dans sa chambre, inquiète , agitée. La pendule sonnait minuit.

La pluie n'avait pas cessé de tomber depuis plusieurs heures ; le vent sou filait avec impé-

tuosité; on entendait au loin les mugissements du fleuve soulevé par la tempête.

Franciska s'était mise au lit vers dix heures; mais à peine avait-elle renvoyé sa femme de chambre, qu'elle s'était rhabillée tout de suite. Elle paraissait être dans la plus douloureuse perplexité.

— Il va venir! disait-elle en regardant

à la pendule. Oh! imprudente! avoir

donné ce rendez-vous!... Cependant, que faire? Il a la clé du jardin ! Comment le faire avertir ? impossible ! . . . Et puis d'ailleurs il faut que je lui dise adieu! Oui , c'est pour la dernière fois!... Je ne veux pas qu'il reste! Je l'aime... c'est trop souffrir!... Ah! ce baiser brûle encore mes lèvres!... Dieu ! s'écriat-elle avec épouvante, si mon mari découvrait

jamais!.... Que feraïs-je ? Ah! si mon

trouble allait me trahir à sa vue!... Mais enfin

u'uNK FEMMK. 17f>

ne soyons pas coupable davantage!... Non,qu'il n'entre pas dans cette chambre ; qu'il parte sans me voir !..,

Et quelque temps elle flotte indécise, et paraît en proie à deux sentiments contraires qui luttent au fond de son cœur.

Enfin elle a pris sa résolution.

— Ecrivons-lui, murmure-t-elle. Demain, il saura la raison qui m'empêche de le voir !...

S'il m'aime, il ne pourra me blâmer!

Mais, d'abord, allons fermer le verrou de la porte du jardin... Non , il faut écrire : j'ai le temps encore... Il ne sera ici que dans une demi-heure. Ecrivons!

Et d'une main convulsive elle jette à la hâte sur le papier quelques lignes désordonnées et brûlantes comme son âme. Elle dit à Albéric qu'elle ne peut être heureuse sans lui , mais qu'elle est déjà bien assez coupable , qu'elle

ne veut pas aggraver ses remords en persévérant dans le mal. Elle préfère cent fois être malheureuse toute sa vie avec un homme qu'elle n'aime pas, mais qu'elle doit respecter. Peut-être, à force de larmes et de repentir^ expiera-t-elle un moment d'erreur et de faiblesse. Tout ce qu'elle demande à Dieu , c'est d'être seule punie, d'être seule malheureuse , et non pas Albéric , qu'elle aime plus que sa réputation, plus que son bonheur dans ce monde !

Elle a bientôt cacheté sa lettre, qu'elle met dans un livre placé sur son secrétaire; puis, s'apercevant tout-à-coup qu'elle n'a plus une minute à perdre,, elle sort à la hâte de sa chambre, après s'être enveloppée d'une pelisse.

A peine est-elle sortie, qu'une porte masquée s'ouvre dans la tapisserie , au fond delà

chambre; un homme paraît , se dirige vers le secrétaire et prend la lettre enfermée dans le livre ; puis il se cache derrière les rideaux de l'alcôve.

Le vent redoublait de violence, la pluie tombait avec une force épouvantable. Franciska rentre un instant dans sa chambre , toute haletante. Elle hésite encore.

— Ne plus le voir ! pense-t-elle. Quoi ! jamais!... quand il pourrait être ici dans quelques minutes !

Cependant elle se décide; elle va pour sortir, quand elle entend marcher près d'elle, et voit les rideaux de son alcôve qui s'entrouvrent.

Franciska pousse un cri.

— Silence! ou vous^élcs perdue, vous et

178 l'iionneur

lui!... dit une voix sombre et menaçante.

Les deux bougies ne répandaient dans la chambre qu'une clarté faible et vacillante. Franciska voit devant elle une figure monstrueuse, une espèce de fantôme horrible et difforme.

Elle croit reconnaître Gaspard.

Mais sa frayeur est telle , que sa bouche demeure béante , ses yeux fixes et hagards ; elle est immobile et comme pétrifiée.

— Madame, dit sourdement Gaspard, — car c'était lui, — Je sais tout. Votre amant va venir dans cette chambre. Vous l'attendez.

— Oh! grâce! ne me perdez pas !... s'écrie la pauvre femme en joignant les mains.

— Cela dépend de vous. Ne faites pas de train : quelqu'un pourrait vous entendre, je vous en avertis...,. Et vous seriez fort mal à

d'une femme. 479

votre aise. Je vous répète que vous attendez votre amant ; il se nomme Albéric Ermann ; il est à Baie, en caehelte. Lorsqu'il allait partir, vous lui avez écrit : il est resté. Ce beau jeune homme sentimental loge dans cette haute maison qu'on aperçoit au bout du jardin. 11 vient tous les soirs depuis une semaine vous rendre visite. Vous l'avez reçu jusqu'à ce jour sous les arbres du jardin; mais hier il a été plus hardi, vous plus tendre et plus faible. Enfin il a cueilli sur vos lèvres de rose un adorable baiser, ajoute-t-il en hochant la tète avec un sourire triomphant et moqueur ; et vous lui avez donné rendez-vous pour cette nuit dans votre chambre à coucher. Quand l'aiguille de cette pendule sera là, tenez, sur

ce chiffre ou, si vous aimez mteux, dans

trois minutes, il sera près de vous, à vos pieds... car c'est unhommeexact. Pensez- vous maintenant que je sois bien informé?

— Dieu! il sait tout! murmure Franciska prêle à défaillir. Au nom du ciel! ne dites rien à mon mari !

— Non , non , Madame". Car vous savez très bien ce qu'il ferait, n'est-ce pas?

— Il le tuerait!

— Vous d'abord; lui ensuite, répond dogmatiquement Gaspard.

— Mais je vous jure, Monsieur, que je ne suis pas coupable! Oh! je ne le serais jamais devenue!... C'était pour la dernière fois que je le voyais... Il devait s'éloigner!... Mais, tenez, ajoute-t-ellc avec désespoir, j'allais à l'instant môme fermer toutes les portes, pour

qu'il no pût entrer ! Je vous en conjure ,

laissez-moi sortir un moment... que je ferme le verrou de la porte du jardin !

— Non, non, Madame, n'en "Alites rien ,

dît Gaspard, c'est inutile, d'ailleurs. Il est à son poste déjà, vous pouvez en être sure. Mais, tenez, je l'entends qui vient.

En effet , une porte s'ouvrit et se referma vivement à quelque distance. C'était le vent qui sans doute l'avait poussée avec force.

— Il n'entrera pas ! s'écrie madame Ilorncr éperdue. Je vais lui dire qu'il s'éloigne.

— Ne bougez point , Madame , dit Gaspard à demi-voix et d'un air farouche. Oh ! je vous en prie, soyez prudente!.,. 11 n'y a plus qu'un moment ! Écoulez! je n'ai que deux mots à vous dire : laissez- le entrer dans cette chambre; je ne vous troublerai pas. 11 ne pourra m'apercevoir derrière ces rideaux... Mais, vous, n'allez pas lui dire que tout est découvert, que je suis ici !... ou vous êtes perdue ! perdus tous les deux !

— Monsieur, par tout ce qu'il y a de plus sacré...

T. II, i2

— Silence! interrompt Gaspard d'un geste impérieux. Pas un mol! Songez, Madame, que je n'ai qu'à jeter un cri pour faire paraître aussitôt quelqu'un que vous n'attendez guère...

— Mon mari, murmure-t-elle avec une sorte d'égarement.

— Peut-être. Alors vous n'accuserez que vous des conséquences.

— Ne puis-je donc vous fléchir?...

— Nous en reparlerons tout à l'heure. Mais soyez calme ; que ce jeune homme ne se doute de rien. Songez que je vous observe et que je n'ai pas peur : je suis armé'.... M. Horner m'a donné l'ordre de brûler la cervelle atout homme qui entrerait la nuit dans celte maison.

— Mon Dieu ! mon Dieu !.. ,

d'i m: it.mmi:. 188

Elle bc tord les mains et tombe désespérée

sur un fauteuil. Elle veut encore une lois tenter de fléchir Gaspard, niais elle ne l'aperçoit plus; seulement elle voit un rideau de l'alcôve qui remue faiblement. Presque auss:lôt un bruit de pas se fait entendre ; la porte s'ouvre : c'est Albéric. Il entre pale et frissonnant.

Franeiska pleure et sanglote : il se précipite à ses genoux.

— Oh! Franeiska! quel bonheur!...

Elle ne répond que par des larmes et se cache le visage dans ses deux mains.

— Le voilà donc ce moment suprême que j'aurais payé de mille existences! s écrie Albéric en joignant les mains comme dans une prière. Oh ! mon Dieu ! j'avais si peur de mourir aujourd'hui !

— Albéric, ne craignez-vous donc plus de mourir?...

— Non , non ! car je suis ici!... je vous ai vue !... Je l'ai vue !... Ne fuis donc pas mes

regards!... Ta main dans la mienne! Tes

lèvres...

îl se penchait sur elle avec délire; elle se rejette en arrière comme épouvantée.

— Quoi ! s'écrie Albéric frappé de surprise, tu veux me fuir! Franciska, ma bien-aimée, dis , te repens-tu de mon bonheur?... Mais quoi ! pas un mot de tendresse ! Rien ! Tu ne m'aimes donc plus?

— Albéric , fuyez ! oh ! je vous en conjure ! Je suis trop coupable !

— Mon Dieu! Mais je rêve!... Quoi! hier n'étais-je pointâtes pieds, Franciska? mon

d'une femme. 185

cœur contre ion cœur, mes lèvres sur tes lèvres?...

— Taisez-vous, taisez-vous, Monsieur!...

— Est-ce ainsi que tu m'appelles!... Oh ! c'était donc un songe? rien de plus!... Mais pourtant c\?st bien vous , Franciska!... Celle chambre est la votre ! oui; et toutes les portes, je les ai trouvées ouvertes, comme vous m'aviez promis... Oh ciel ! quoi ! maintenant elle ne me reconnaît plus ! elle me repousse !

— Monsieur, fuyez, vous dis-je! Oh! pour jamais!

— Pour jamais! murmure Albéric d'une voix sombre. Franciska, fallait-il donc me sauver la vie pour me faire mourir après si cruellement?...

— Non, je ne suis pas cruelle! dit Fran-

tiska (F lin accent douloureux. Mais si tous

saviez...

— Eh bien ! qu'y a-t-il ? Pourquoi ce changement que je ne puis comprendre? Votre mari serait-il de retour!

— Non , non, Monsieur, je \ous jure que non! répondit-elle vivement en jetant un regard inquiet sur l'alcôve.

— D'où vient ce trouble, Franciska? que redoulez-vous donc? nous sommes seuls. Mais pourquoi vos yeux se tournent-ils sans cesse de ce côté?... Enfin, qu'avez-vous ?

— Rien ! ce n'est rien! dit-elle en regardant toujours les rideaux avec une frayeur croissante; car elle a cru un instant les voir s'agiter.

— Ainsi , Franciska, je me trompais?...

d'une femme. 187

Vous ne m'ai moi pas? vous ne m'avez jamais aime?

— Oh! si, comme un frère!...

— Comme un frère î répète sourdement Albéric. Mon Dieu ! voilà donc le cœur des femmes! Vous êtes donc comme les autres, vous, Franciska? Mais de grâce, expliquezvous? parlez! il y a quelque chose d'extraordinaire ici'

— Rien, rien, je vous le jure!

— Mais vos yeux ne quittent point ces rideaux... Qu'y a-t-il?

Et la pâleur de Franciska redouble; elle frissonne.

— Que veut dire ceci? continue Albéric agité d'un soupçon vague, involontaire, qu'il ne peut définir.

Soudain Franciska se penche \ers lui, mais

presque aussitôt elle relève la tète et cherche à s'éloigner d'Albéric.

Néanmoins elle a pu lui jeter à l'oreille ces mots prononcés d'une voix triste et caressante : Albéric! cher Albéric!

Puis elle s'empresse d'ajouter en élevant la voix :

— Monsieur, sortez, sortez, je vous en supplie! Que dirait-on, grand Dieu! si Ton vous apercevait la nuit dans cette maison!... Oh ! ne me punissez pas de mon imprudence, de mon affection pour vous !

Et tout en parlant, elle tenait ses yeux fixés sur l'alcôve.

— Franciska, dit Albéric gravement. M. Horner est de retour!... Il m'entend, il me voit peut-être... Qu'il vienne donc! Seul, je suis coupable!... Qu'il me tue!

d'une femmr. 180

En même temps Albérîc, voulant éclaicîr un mystère qui le torture, se dirige vers les rideaux de l'alcôve ; mais Franciska se jette devant lui avec épouvante, et le relient de toutes ses forces.

— Non, je vous en conjure, Àlbéric, n'avancez pas! Fuyez!

— Mais pourquoi? dites, que me cachezvous? Je le saurai!

— Non! Albéric!... faut-il que je vous implore à genoux?...

— Quelqu'un est ici, Franciska!...

La terreur de madame Horner est au comble. Elle n'a pas la force de répondre.

Alors un doute horrible pénètre dans l'esprit exalté du jeune poète. Si un autre que M. Horner était caché dans cette alcôve!... Mais non! c'est faire injure à la pauvre

femme : une pareille idée est presque une honte pour celui qui peut l'avoir!

— Adieu, Franciska ! dit Albéric douloureusement.

— Adieu, répond-elle d'une voix brisée.

Mais sortez vite! au nom du ciel !

Et les bras toujours étendus, comme pour empêcher Albéric d'avancer vers l'alcôve, elle se tenait immobile et debout au milieu de la chambre, avec un visage effrayé, suppliant.

— Adieu, Franciska ! dit Albéric. Adieu pour la dernière fois !

— Oh ! oh ! que je suis malheureuse !

Et elle tombe en sanglotant dans un fauteuil.

Albéric se jette aux genoux de Franciska.

— Veux-tu ma mort! s'écric-t-il. Parle! ne

d'unf. femme. 191

me cache plus rien!... Ma iêl<- s'égare!... je suis fou !... je me lucrais!

Peut-être, vaincue enfin par une si poignante douleur, peut-être allait-elle parler, quand elle croit entendre ce bruit sec et métallique d'un pistolet qu'on arme.

— Albéric!... sortez vite... Oh! si vous m'aimez!.. .Et, l'entraînant avec force vers la porte, elle la referme sur lui à double tour.

Soudain le rideau de l'alcôve se soulève; Gaspard en sort.

— Ma foi ! vous l'avez échappé belle, Madame, dit-il en fronçant les sourcils. Un mot de plus, et votre Albéric était mort!...

Franeiska l'entendait à peine; elle s'était jetée tout en larmes sur un canapé, et donnait un libre coursa son désespoir.

— Il ne s'agit pas de vous désoler, reprend

Gaspard. Arrangeons-nous plulôt. Je vous répète que vous êtes perdue, si j'élève la voix... une certaine personne n'est pas forlloin peutêtre... je vous jure qu'elle m'entendrait , Madame. Celte personne-là n'entrerait dans votre chambre qu'armée jusqu'aux dents , je vous en préviens.

— Oh! je suis perdue! perdue!

— Oui, si je veux, car je n'ai qu'une parole adiré. Mais enfin jusqu'à présent vous n'avez pas à vous plaindre de moi : j'ai trompé merveilleusement la vigilance de votre mari. Pardieu, Madame, je savais tout. Vous rappelez-vous par hasard une certaine nuit d'orage, comme celle-ci, ma foi '.Vous étiez sortie en cachette de la maison pour aller voir ce cher malade, qui se porte bien maintenant, grâce à vous, madame; vous rentrâtes dans votre chambre, les vêtements trempés

d'une femme. 193

de pluie. Que serait-il advenu, je vous le demande, si je n'avais pas su faire croire à voire jaloux que vous n'aviez pas mis le pied hors du jardin? Vous m'avez déjà plus d'une obligation, je vous assure : n'est-ce pas moi qui ai su détourner les soupçons de M. H orner sur un autre qu'Albéric Ermann? C'est de Rodolphe Bai mer que votre tyran domestique se défie seulement. Mais, tenez, depuis huit jours que vous avez de si charmantes conversations le soir, sous les arbres, avec votre poète amoureux, je pourrais, moi, vous les répéter mot pour mot... J'étais là encore, quand ce délicieux baiser... Mais chut! n'en parlonsplus; jeneveux pasvous faire rougir, ma pauvrcdame.Bref,jesaistout,etjen'ai rien dit encore à personne. Vous voyez donc bien que je ne suis pas si méchant qu'on pourrait croire?

— Non , vous êtes généreux, humain !

s'écria-t-elle avec terreur, vous ne voulez pas me perdre! Oh! Monsieur, que de grâces j'ai à vous rendre!...

— Bah! bail ! lesremercimentsne font pas du tout mon compte, vinssent-ils d'une jolie bouche comme la vôtre, Madame. Je veux quelque chose de plus solide. Écoutez, Madame : En ce monde chacun pour soi, comme dit le proverbe. Moi, je suis au service de M. Horner, et j'ai grand besoin de me concilier ses bonnes grâces. Que je lui cache votre conduite, s'il vient à l'apprendre, je suis chassé ! Alors me voilà sans autre ressource qu'une balle de plomb dans la cervelle; ce qui ne me plaît guère. Tandis que si je lui conte toute la vérité, il me récompensera, comme il me Ta promis. Vous comprenez donc sans peine que mon intérêt m'engage à tout lui direj seulement j'ai peut-être eu tort de lais-

d'une f km mi:. di>5

ser partir le séducteur, sans lui casser les reins ou la tète : j'avais carte blanche, et c'est toujours une petite distraction. Mais demain nous pourrons très bien réparer le temps perdu ; car c'est moi qui vous le dis, Madame, il reviendra Nous saurons bien le faire revenir.

— N'en faites rien, Monsieur !... Oh! je me traîne à vos pieds. Que voulez-vous, dites, pour votre silence"? Oh ! tout ce que vous demanderez, je vous le donne!... fût-ce ma

vie! Mais je vous en conjure, ne dites

rien!... Que mon mari n'apprenne jamais... Oh! je mourrais de honte ! ... La honte, c'est plus affreux qu'un coup de poignard !... Etre

montrée au doigt, flétrie, déshonorée!

Dieu !

— Tout peut s'arranger, vous dis-je. Écoutez-moi : Je suis pauvre; j'ai envie de quitter

490 i/lIONNEUR

les affaires et de vivre un peu comme les autres, avant d'aller au néant, ou si vous préférez, au diable ! Il me faut de l'argent, beaucoup d'argent! Vous en avez; je n'en ai pas. Voici mes conditions, Madame : Trouvez-moi douze cents louis? et je ne dis rien.

— Douze cents louis! mais comment faire, Monsieur? je ne les ai pas. Oh! si je pouvais vous donner toute ma fortune, je le ferais tout de suite!

— Il me faut douze cents louis, vous disje. Je vous accorde huit jours à partir de celui-ci, pour vous les procurer.

— Ah ! s'écrie-t-elle comme frappée d^une idée subite, avec un éclair de joie dans les yeux. J'ai des diamants! Ils valent plus que celte somme. Je vous les abandonne.

— Je n'en veux pas, répond Gaspard. Ces diamants, il faudrait les vendre, et je ne trou*

d'unf. femme. 107

ferais pas à m'en défaire, sans me compromettre. Non, ma chère dame, je n'ai pas lu moindre envie dépasser pour un voleur. Vendez vous-même vos diamants; mais vite!

— Hélas! que faire? dit Franciska découragée, mon mari va revenir d'un moment à l'autre!... Vous savez comme il surveille tous mes pas?

— Soyez tranquille, M. Hornerne sera pas ici avant huit jours, je vous en donne ma parole. Ainsi donc, vous avez tout le temps de réunir la somme que j'exige. Mais, je vous le jure, si dans huit jours, à l'arrivée de votre mari, vous ne m'avez pas compté douze cents pièces d!or, je ne vous accorde pas une minute de répit, et je vais me faire payer ailleurs.

— Eh bien ! j'accepte vos conditions, dit

Franciska. Dans huit jours vous aurez cette somme.-

— A merveille, dit Gaspard. Maintenant, Madame, il me reste à vous faire une petite demande que vous ne me refuserez pas. Il importe à mes projets que votre amant ne quitte pas encore Baie; écrivez-lui donc de rester.

— Non, non, qu'il parte!

— Qu'il reste, Madame ! réplique impérieusement le bossu. Mais je vous conseille très fort, en ami, de ne pas envoyer un seul mot en cachette à M. Albéric : je le saurais à l'instant même, et notre pacte serait rompu. N'allez pas croire, je vous en prie, qu'une fois hors de cette chambre, je n'ai plus d'armes contre vous!... Je ne suis pas un enfant, Madame, et j'ai l'habitude de prendre toujours

mes précautions. Tenez, en cas de besoin, voici des preuves.

Et il tira de sa poche la lettre qu'il avait prise furtivement dans le livre où Franciska l'avait cachée.

La pauvre femme pousse un cri déchirant.

— Monsieur!...., Oh! rendez-moi cette lettre!

— Vous l'aurez, mais dans huit jours, après le paiement de vos douze cents louis. Maintenant mettez-vous à cette table ; écrivez!

Elle obéit machinalement, et prend la plume que Gaspard lui présente.

— Rien que quatre mots, dit Gaspard.

Écrivez :

« Reste, Albéric!.,. Je t'aime! »

— Je n'écrirai jamais cela, Monsieur, dit Franciska en se levant avec vivacité.

— Je l'ordonne, Madame. Et puis d'ailleurs ne soyez donc pas si avare de vos autographes. J'en possède un, j'espère, qui vaudra bien

celui-ci. Dépéchons-nous; écrivez.

« Reste, AlbéricLs.Je Calme! »

Elle écrit d'une main tremblante.

— Bon î maintenant cachetez cette lettre. Je l'enverrai demain à son adresse.

— Non, je la garde, répond-elle d'un ton suppliant. Je vous jure, Monsieur, de l'envoyer moi-même.

— Oui, avec quelques mots de supplément, n'est ce pas, Madame? A d'autres! je ne suis pas un niais. Mais vite, le temps se passe, et quelqu'un m'attend...

Fianciska n'insiste point davantage; elle

bUiSE FERME. 201

comprend qu'il faut céder. Elle donne la lettre à Gaspard.

— Bonsoir, ma belle dame, dit railleuscment le bossu; tâchez de dormir et ne faites pas de mauvais rêves. Si vous tenez à m1 obliger beaucoup, vous me compterez la somme en question avant huit jours même; car, parole d'honneur, j'en ai le plus grand besoin.

En même temps il salua madame Horncr qui détournait la tête pour pleurer. Elle songeait à l'implorer encore, quand un bruit singulier, comme le grincement d'une porte qui s'ouvre, frappe son oreille.

Elle regarde, elle promène de toutes parts des yeux étonnés. Gaspard n'était plus clans la chambre, et cependant la porte était fermée à double tour.

vur.

Franciska ne peut comprendre la disparition subite de Gaspard ; elle cherche de tous cotés avec angoisse, elle soulève les rideaux : rien. Cependant Gaspard n'a pu sortir par la porte. Où donc peut-il être?

Alors Franciska, promenant autour d'elle des yeux effrayés , examine avec de profonds battements de cœur, ces vieilles tapisseries couvertes de personnages fantastiqnes , de figures bizarres qui, par moment ont l'air de prendre vie et de la considérer avec des yeux flamboyants.

La pauvre femme se livre à mille conjectures vagues et terribles; elle se rappelle confusément les paroles obscures et menaçantes du bossu qui lui a presque dit que M. Horner était de retour. Néanmoins, elle peut avoir mal compris, son trouble était si grand, ses idées si profondément bouleversées !

Mais une chose bien certaine, un malheur dont elle ne peut douter, c'est qu'on a découvert son amour pour Albéric, c'est que maintenant sa réputation de femme, son honneur, sa ' ;c peut-être, sont entre les mains d'un

d'une femme. '205

homme cruel et intéressé qui la sacrifiera lout de suite au moindre espoir de profit.

Franciska demeure plongée dans un morne et sombre découragement; elle se regarde comme perdue, et des larmes jaillissent de ses yeux; non pas qu'elle ait une âme pusillamine, non pas qu'elle craigne la mort , mais elle craint la honte : l'image de son mari furieux , implacable, la glace d'épouvante.

Enfin, ses yeux se ferment de lassitude ; un engourdissement léthargique s'empare d'elle. Quelque temps elle veut lutter contre le sommeil, et marche dans sa chambre ; mais ses genoux plient", elle est forcée de se rasseoir: c'est une main de plomb qui pèse sur ses paupières.

Elle s'endort dans un fauteuil.

Il y avait déjà plusieurs heures qu'elle reposaitainsi, quand soudain elle tressaille'con-

vulsivement et se réveille en sursaut. Un bruit indéfinissable a frappé son oreille : elle regarde autour d'elle avec angoisse. Déjà Tune de ses bougies s'était éteinte, et l'autre presque entièrement consumée ne jetait plus dans la chambre que des lueurs ternes et blafardes. Franciska n'était pas encore bien éveillée : un rêve pénible et bizarre venait d'effrayer son gination.

Tandis qu'elle recueillait peu à peu ses souvenirs, elle croit entendre craquer le parquet sous le pas d'un homme , elle écoute : le bruit continue et s'approche d'elle, puis tout-àcoup une ombre vient se placer entre elle et la clarté du flambeau.

Franciska retient son haleine et les battements de son cœur; elle écoute avec plus d'attention , et regarde à travers les cils de ses yeux presque fermés, qu'elle n'ose ouvrir davantage.

l/UNE FEMME. 207

Un homme était debout devant elle à quelque dislance : cet homme la considérait silencieux, immobile. D'abord Franciska ne peut distinguer les traits de ce personnage qui tourne le dos à la lumière ; mais bientôt elle croit reconnaître son mari. Cependant elle n'est sûre encore de rien, et n'ose faire voir qu'elle est éveillée : cet homme peut être un malfaiteur qui, la croyant endormie, ne lui fera sans doute aucun mal, tandis que s'il pouvait se croire découvert, il se porterait peut-être contre elle à quelque violence.

Elle conserve donc assez de force, assez d'empiresur elle-même pour demeurer immobile et comme endormie; mais son cœur, dont elle ne peut contenir plus longtemps les pulsations, recommence à battre impétueusement ; sa respiration devient rauque et pénibles

208 l'iionneur

Alors cet homme, qu'elle prend pour son mari, fait deux pas en avant comme la statue du commandeur et se penche sur elle pour la considérer sans doute,- mais elle ferme les yeux, et n'ose les rouvrir de quelques minutes. Quand elle se hasarde enfin à regarder dans la chambre, elle était seule; sa bougie s'éteignait. Franciska n'avait entendu aucun bruit; maiselleenétait sûre!. ..quelqu'un avait pénétré dans sa chambre. Pourtant aucune porte n'avait été ouverte.

— Il faut donc, pensc-t-elle avec terreur, qu^il y ail ici quelque issue secrète !... Cherchons partout !

Et la voilà qui frappe contre les murailles, qui soulève les tapisseries, et fait de toutes parts les plus minutieuses recherches, mais elle ne découvre rien d'extraordinaire. Pourtant un panneau de la chambre sonne creux,

d'une femme. 200

lorsqu'on frappe dessus; mais on n'aperçoit aucune rainure de porte ou de coulisse , aucun trou de serrure , aucun ressort.

Les perquisitions de Franciska demeurent Infructueuses, mais elle n'ose se rendormir, et se promet bien de ne plus coucher dans cette chambre. Jusqu'au matin, elle se promène de long en large, pour empêcher le sommeil de revenir. Mais au point du jour, une partie de sa terreur mystérieuse se dissipe; il ne lui reste que la réalité bien plus horrible encore, mais qui n'a rien de fantastique. Elle pense que. Gaspard, ayant découvert qu'elle s'entretenait tous les soirs avec Albéric, s'est introduit dans sachambrefurlivement pour la surprendre et tirer parti de son fatal secret. Mais, suivant toute apparence, elle n'a vu la nuit au* cune autre personne que Gaspard : c'est une fo«

210 l'honneuii

lie de présumerun instant que M. Horner a pu revenir de son voyage, sans qu'elle en eût connaissance. Et puis il n'y a dans sa chambre à coucher aucune porte secrète, aucune issue mystérieuse. C'est une hallucination du sommeil et de la frayeur.

Néanmoins elle n'a pas oublié la menace effrayante de-Gaspard; il peut la perdre : il exige une somme énorme qu'elle doit son* ger immédiatement à réunir.

Franciska écrit sur-le-champ à Laure ; elle la conjure de venir au plus vite. Madame de Courteuil ne se fait pas attendre, elle pense que sa cousine a peut-être reçu des nouvelles d'Albéric; car Rodolphe est toujours dans la même incertitude, et ne sait pas ce que son ami est devenu : depuis son départ de Bâle , il n'a pas-entendu parler d'Albéric Ermann.

d'une femme. 211

Laure, en entrant, est frappée de la pâleur extrême de Franciska.

— Mon Dieu! Franciska, s'écrie-t-elle avec inquiétude, qu'as-tu donc?

Franciska , pour toute réponse , se jette au cou de sa cousine, et l'inonde de larmes.

— Mais, parle , au nom du ciel, Franciska !

— Pauvre amie, va, je suis bien malheureuse!...

— Tu m'épouvantes Aurais-tu quelques mauvaises nouvelles d'Albéric ?...

— Albéric ! dit Franciska en tressaillant. Pourquoi me parles-tu de lui?... Quoi ! lui serait-il arrivé quelque chose... depuis hier ?

— Depuis hier, Franciska ? reprend Laure,

avec surprise. Tu as donc entendu parler de lui?

— Non, pas du tout!... je tissure...

Et Franciska tremblait de tous ses membres.

— Mais encore une fois , qiras-tu donc ? poursuit Laurc en la pressant dans ses bras. Certes, tuas quelque chagrin?...

— Du chagrin !... oh ! plus que du chagrin, Laurel. .. .Tai le cœur brisé!...

— Je t'en supplie , cousine , ne me cache rien? Tu me désoles ! Mon Dieu ! n'as-lu plus de confiance en moi?

— Oh! si! toujours !

— Eh bien ! parle.

— Je ne puis, Laurel./,

d'une femme. 213

— Tu no m'aimes plus !...

— Moi !

Et Franciska s'élance avec vivacité dans les bras de Laure , qu'elle serre contre son cœur, en poussant de longs sanglots.

— Mais enfin , parle , Franciska !... Ne me fais pas languir plus long-temps!... Je souffre trop de te voir souffrir. Dis , ne puis-je donc rien pour toi?

— Si , chère cousine, oh si ! lu peux me sauver?

— Te sauver, grand Dieu ! Tu m'épouvantes ! . . . 0 Franciska , qu'est-il donc arrivé? Quel malheur?

— Un bien grand ! peut-être irréparable!...

— Mais qu'est-ce donc? reprend Laure,

dont Tespr^ flotte en mille conjectures plus t. n. 14

désespérantes les unes que les autres. Aurais-tu appris quelque accident funeste ? oui, ton mari qui est en voyage...

— Non , non , Laure, je suis parfaitement tranquille à son égard!

— Mais c'est horrible à toi , Franciska 1 me faire ainsi languir, dans une pareille incertitude! Allons, décidément, je vois que je ne suis plus ton amie... je ne t'interroge plus... Dis-moi seulement ce que je puis faire pour toi?

— Je vais te le dire , ô généreuse et bonne 4^aure; mais tu ne me questionneras point,

je t'en conjure.

— Je t'en réponds.

— Ce n'est pas que j'aie en toi moins de confiance,, ajoute Franciska d'une voix émue ; non, tu es ma sœur, tu es plus que ma sœur,

d'une femme. 215

tu es une part de moi-même... Mais ^importe ! il y a des choses que je voudrais ignorer, des choses qu'il me serait impossible de

traduire en paroles, et que j'oublierai peut-

tai être un jour... si je n'en parle pas.

— C'est bien , dit Laure avec un soupir. Tu sais que je ne suis pas curieuse! Il me semble que si j'avais du chagrin je m'empresserais de te le confier : la douleur qu'on porte à deux est moins lourde. Mais puisque tu ne penses pas comme moi à cet égard , n'en parlons plus. Dis-moi seulement ce qui me concerne. Pourquoi m'as-tu écrit de venir chez toi?

— C'est pour me tendre la main , chère Laure; c'est pour me tirer d'un affeux abîme où m'a plongée mon imprudence. Écoute : je vais réclamer de ton amitié fraternelle un service dont tu ne me demanderas point l'ex* plication...

21G l'honneur

— Sois tranquille, Franciska.

— J'aurais pu sans cloute, à la rigueur, ne pas t'importuner pour une semblable chose 5 mais tu es la seule personne au monde à qui j'ose recourir dans cette occasion. Tu es une femme de tête et de résolution; moi , je n'ai pas la moindre présence d'esprit, et je perds courage, quand il faudrait en avoir bien plus, au contraire. Hélas ! ce n'est pas précisément ma faute , si j'ai ce caractère faible et irrésolu : l'exemple de ma pauvre mère m'a été fatal 5 elle n'a jamais pu, comme tu sais, prendre une décision , et moi je lui ressens ble. Écoute, Laure : j'ai besoin d'une somme de douze cents louis, et je compte sur toi pour me la procurer.

— Douze cents louis ! répète Laure immobile d'étonnement. Hélas, ma pauvre amie, à qui t'adresses - tu donc pour une pareille

d unb femml; 21 T

somme? Tout ce que j'ai n'en vaut pas seulement le quart.... mais n'importe , tout ce que je possède t'appartient.

— Merci, Laure, merci, chère et bonne sœur! s'écrie Franciska touchée jusqu'aux larmes. Mais lu ne m'as pas bien comprise, ou plutôt tu ne m'as pas donné le temps de m'expliquer. Cette somme, je ne l'ai pas, mais j'ai des diamants et beaucoup d'autres bijoux qui la représentent. Il faut que tu me les fasse vendre à l'instant même ; moi, je n'oserais jamais... non, je mourraisplutôl! c'estunefausse honte, mais elle est invincible!... Il me semble que tout le monde devinerait le motif qui me force à vendre ces diamants.

— Vendre tes diamants, Franciska? dit Laure dont la surprise paraissait redoubler. Mais je ne puis comprendre un pareil caprice...

— Ce n'ea pas un caprice, Laure; c'est une

nécessité!

— Une nécessité?

— Oui , fatale, impérieuse!

Laure crut un instant que les facultés intellectuelles de Franciska étaient un peu dérangées ; mais cette crainte fit presque aussitôt place à une autre supposition plus vraisemblable : Peut-être M. Horner avait-il fait toutà-coup de grandes pertes d'argent?... les catastrophes ne sont pas rares dans les affaires de banque et de commerce; bien souvent les fortunes qui paraissaient le mieux assises s'écroulent de fond en comble dans l'espace de quelques heures. Peut-être le mari de Franciska lui écrivait-il de vendre à l'instant même ses bijoux pour empêcher un plus grand malheur? Dans ce dernier cas, il devait nécessairement lui recommander le plus profond

dY.ne femme. 219

silence: la moindre indiscrétion pouvant causer d'irréparables désastres.

Laure ne douta plus que cette vente de bijoux ne se fît par Tordre de M. Horner; car elle savait combien Franciska tenait à ses diamants, à ses parures; et, certes, il fallait que les circonstances fussent bien urgentes } et la volonté de son mari bien positive , pour décider la pauvre femme à un si douloureux sacrifices. Elle comprit donc le" motif qui défendait à Franciska de lui ouvrir toute son âme, el se garda bien de lui adresser encore la moindre question embarrassante.

— Tu hésites? dit Franciska d'un air inquiet. Aurais-je trop présumé d'une amie comme loi?

— Non, répondit Laure gravement, après quelques instants de réflexion. Je ferai ce que tu désires. Mais, dis-moi, quand te faut-il cette somme?

220 LHONNEUR

— Dans sept jours au plus tard, Laure.... ou bien je suis perdue!

— Tu l'auras, je te le jure. Donne-moi tes diamants.

Franciska ouvrit un tiroir de son secrétaire qui contenait plusieurs boîtes en peau de chagrin; elle en remit trois à Laure , après les avoirexaminées minutieusement, pour bien s'assurer d'abord qu'elle ne les confondait pas avec d'autres.

— Tiens, Laure, dit-elle avec un soupir, voici mes trois plus belles parures. Mais ce n'est point à Baie qu'il faut les vendre ; elles seraient tout de suite reconnues, et l'on saurait bientôt dans toute la ville que je me suis défaite de mes diamants. Il n'en faudrait point davantage pour faire le plus grand tort à mon mari, qu'on croirait ruiné, tu conçois?.... Ces bijoux, il me semble que tu fe-

rais beaucoup mieux de les vendre hors de la frontière, à Mulhouse ou ailleurs.

— Je pense comme loi là-dessus, Franciska. N'aie pas la moindre inquiétude; je sais déjà le parti que je dois prendre. Tes diamants, ce n'est pas à Mulhouse, mais à Strasbourg, plus loin peut-être qu'ils seront vendus!

— Mais comment faire? dit Franciska. Tu ne peux entreprendre un pareil voyage!...

— Bah! j'irais bien vite à Jérusalem pour te rendre service, répliqua vivement Laure avec un adorable sourire. D'ailleurs, ne va pas trop me remercier; je n'aurai qu'un fort petit mérite à mes propres yeux : nous avons des affaires qui doivent nous appeler à Strasbourg d'un moment à l'autre. J'avancerai notre départ : voilà tout. Adieu, chère Franciska, aie bon courage et bon espoir; je vais faire tout aujnonde pour décider mon père à

se meltre en roule avec moi demain matin. Si, comme je l'espère, rous recevons aujourd'hui une lettre de Rodolphe, qui nous conseille de venir, les choses iront toutes seules. En tout cas, je te promets de partir, moi; c'est l'essentiel.

— Oh! que tu es bonne, Laurel non, jamais il ne fut un cœur aussi dévoué que le tien! Mais attends quelques minutes encore; je ne t'ai pas tout dit : il est un autre service que j'attends de toi.

— Parle.

— Ces bijoux, dont je me vois obligée de me défaire, — et bien à contre cœur ! — Il

faut que je sois toujours censée les avoir; il faut que personne au monde ne puisse soupçonner ce qu'ils sont devenus. Je voudrais donc me procurer trois parures absolument semblables, mais en pierres fausses : on dit

DUtNK FEMME. 223

qu'on imile aujourd'hui les diamants à s'y méprendre, et qu'un œil très exercé peut seul en faire la différence.

— Néanmoins, ma pauvre Franciska, je ne le conseillerai jamais de porter au bal de faux diamants. La jalousie des femmes aurait bien vite pénétré ton secret.

— Ce n'est pas au bal que je les porterai, sois tranquille; mais enfin, dans l'occasion, je voudrais être en état de montrer ces parures. Je pense qu'en payant bien quelque ouvrier habile, tu pourras faire imiter parfaitement, et dans peu de jours, les écrins que je veux vendre.

— Oh! rien n'est plus facile, répondit Laure. Seulement il faudra peut-être un peu plus de temps q'ic lu ne penses. Mais qu'importe, n'est-ce pas? pourvu que tu aies la somme en question.

— Oui, c'est le principal. Mais, je t'en conjure, fais tout au monde pour qu'on ne perde pas une minute; je paierai, si Ion veut, le double du prix qu'on demandera pour ces parures imitées. Dans huit jours au plus tard il faut que je les aie.

— Je me charge de tout, Franciska. Je te demande une seule chose, c'est de ne pas ^inquiéter outre mesure, et de compter sur moi.

— J'y compte, chère Laure. Autrement je n'aurais plus la force de vivre !...

Et les deux amies tombèrent dans les bras l'une de l'autre, en échangeant quelques larmes. Madame de Courteuil se retira.

Page 1