‹ L'honneur d'une femmeChapitre 8 sur 10 · HONNEUR · texte numérisé non relu

HONNEUR

cria Moïse d'un Ion lamentable, je l'aurais toujours devant les yeux cette horrible bataille...

— Comment se nomme-t-ellc donc? car je n'ai pas la moindre mémoire, compère.

— Je ne puis vous le dire. îSon ! continua Moïse avec un soupir, non,, je ne le dirai jamais... Des raisons impérieuses me font une loi du silence... Mais ne parlons plus politique. Causons de choses plus consolantes et qui rafraîchissent l'âme : causons d'argent, causons d'affaires.

— Causons d'affaires , répondit le Bâlois avec vivacité. Je suis votre homme sur ce chapitre.

— Et moi le vôtre. Je vous dirai, mon respectable collègue, que j'ai deux opérations superbes à vous proposer. Nous avons tous deux les reins forts, c'est-à-dire vous; car moi, je je ne vous cacherai point que j'ai fait, depuis

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quelques temps, des pertes considérables.. . Enlin n'importe, avec un peu d'habilité et de

patience, je ne désespère pas de réparer toutes les brèches.

— Comment, ''serait-il possible, compère Moïse? vous qui êtes si prudent, vous dont le coup-d'œilest si juste, vous avez fait défausses opérations ?

— Je ne dis pas cela, mon digne M. Horner 5 mais je suis la victime d'un fripon. Il y en a partout, comme vous savez...

— Oh! oui, partout. Mais voyons, compère, dites-moi ce qui vous amène à Baie?

— Beaucoup de choses. Mais d'abord , voulez-vous des parures de diamants? J'en ai de magnifiques à vendre.

— Je n'en saurais que faire, IVloïse.

— Vous, je le croîs bien. Mais je ne crois pas que madame Horner pense comme vous. N'est-il pas vrai, madame?

Franciska sourit pour se donner une contenance, mais sans répondre.

— Je vous répète, mon brave Moïse, que ma femme a des diamants et des bijoux en quantité. Vous n'avez pas oublié sans doute que vous m'avez déjà vendu plusieurs parures d'un grand prix , qui pourtant ne sont pas les plus riches de sa toilette. Je suis très sûr d'avance que vous n'avez rien à m'offrir d'aussi beau, d'aussi royal.

— Vous pourriez être trompé dans votre certitude, mon digne collègue. Quant à moi, je vous déclare que je ne suis pas embarrassé le moins du monde pour me défaire de ces diamants; mais comme je sais que vous êtes amateur ; comme j'ai pour vous une affection toute particulière, je vous donne la préférence sur tous les autres. Je viens de faire un marché d'or : c'élait, je présume, quelque jeune homme de famille quifavaif besoin d'argent ,

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et j'ai profité de l'occasion, soit dit entre nous. Tenez, monsieur Borner, je vous avoue que j'aimerais beaucoup mieux faire affaire avec vous qu'avec tout autre... , J'ai pour^cela mes raisons.

— Quoi ! Moïse, auriez-vous peur que ces bijoux provinssent d'un vol ?

— D'un vol I bah ! vraiment, vous plaisanlez. Je n'ai pas du tout cette crainte, mais n'importe... Enfin voulez-vous jeter un coupd'œil sur la marchandise ? la vue n'en coule rien.

— Eh bien ! faites-moi donc voir ces merveilles, dit Horner qui commençait à croire que l'occasion pouvait être bonne, et qu'il ne -fallait pas la laisser échapper.

Depuis quelques minutes, Franciska paraissait écouter avec plus d'attention ce qu'on disait auprès d'elle. Par instants même on aurait pu distinguer dans sa physionomie une

légère altération, un trouble indéfinissable.

Moïse n'attendit point que M. Horner lui fît deux fois la même demande; il s'empressa de fouiller dans une de ses larges poches, et d'en tirer plusieurs étuis en peau de chagrin.

Il ouvrit mystérieusement un de ces étuis qui contenait une parure fort riche en diamants; la monture 'en était d'un travail exquis.

— Voyez-vous? dit-il en soulevant un collier qu'il agite pour le faire étinceler au jour. Convenez avec moi que c'est un morceau magnifique... Examinez-moi donc un peu ces pierres-là. Elles sont d'une grosseur et d'un éclatsuperbe. J'ose dire qu'elles ne seraient pas indignes d'une 1ère couronnée. Eh bien î qu'en dites-vous, mon brave M. Horner? Comment! vous ne répondez pas! c'est que vous êtes émerveillé, j'en suis sûr ; oui, c'est l'étonnément qui vous ôte la parole.

d'uni femme. 275

En effet, le Bàlois demeurait immobile et comme frappé de mutisme; ses yeux ne quittaient point les diamants qui resplendissaient devant lui ; mais dans son visage on entrevoyait plus de surprise que d'admiration.

— Ce collier, dit-il enfin en se tournant vers Franciska, mais il ressemble au tien d'une manière inconcevable : c'est à s'y méprendre. Mais, regarde plutôt.

Franciska tressaillit.

— Oui, balbutia-t-elle. En effet, il y a bien quelque ressemblance ?

— Quelque ressemblance , reprit Horner.

Je te repète que c'est absolument la même chose ; bien certainement , ils viennent du même joaillier!

— C'est possible, ajouta Franciska dont le trouble paraissait augmenter. 11 est certain que cette parure me serait absolument inutile... Elle ressemble trop à l'autre.

27G l'honneur

— Oui, beaucoup trop, poursuivit Horncr. Voyons, Moïse, montrez-nous les autres.

Peut-être conviendront-elles mieux à ma femme?

— Non, dit Franciska d'une voix altérée ; je n'ai besoin de rien ; je ne veux rien. Mon ami, ne faites pas de dépenses inutiles...

— Ce n'est pas inutile, si je puis te faire plaisir, repartit Horner le plus gracieusement du monde. D'ailleurs je sais très-bien que les femmes n'ont jamais trop de bijoux. Ce matin , quand je te parlais de t'en acheter d'autres, tu ne disais pas non. Vite, Moïse, faites-nous voir le reste.

— Très-volontiers, répondit le juif en se hâtant d'ouvrir un autre écrin. Voici une délicieuse parure de turquoises , qui n'est pas très chère, mais qui est d'une élégance... Voyez un peu.

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M. Horner ne pont retenir un cari de surprise.

«— Mais c'est la parure de Franciska!

— Que voulez-vous dire? demande le juif. Franciska était for f pâle.

— Je dis, reprit Horner en se croisant les bras, que cette ressemblance là est trop forte! Pour le coup, c'est inconcevable! et de qui tenez-vous ces turquoises, Moïse?

— De la même personne. Et cette autre parure encore. Voyez.

Il ouvrit un troisième étui de peau de chagrin.

— Ces érneraudes! s'écria Horner avec impétuosité. Je les reconnais !... Elles appartiennent à Franciska !

— De mieux en mieux! dit Moïse en souriant d'un air moqueur. Je vous montrerais trente-six mille écrrns que vous diriez tou-

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jours : Ma femme en a de tout pareils! Pardieu, mon digne monsieur Horner, il est inutile de prendre avec moi de semblables détours. Nous sommes d'assez vieilles connaissances pour que vous me disiez tout bonnement : Je n'ai besoin de rien 5 je ne veux rien acheter.

Mais Hormer ne répondit point. Il considérait toujours avec une surprise croissante les trois parures étalées devant lui. La pâleur de Franciska semblait redoubler à chaque instant.

— Franciska, dit tout-à-coup M. Horner, montre-lui tes bijoux !. . .

— A quoi bon, mon ami?...

— Mais il en conviendra lui-même , que c'est à s'y tromper...

— Certes, je m'y tromperais, dit Franciska en balbutiant. Le hasard produit quelquefois des ressemblances extraordinaires...

— Oh ! c'est plus qu'un hasard , Franciska . C'est plus qu'une ressemblance. Je t'en prie, ouvre ces tiroirs... Je veux sortir d'un doute...

— Et moi aussi,- ajouta Moïse sardoniquement ; je serais fort curieux de voir si M* Horner est véritablement connaisseur.

— Allons, Franciska, reprit M. Horner; fais ce que je désire.

— Mon Dieu! mais c'est un enfantillage...

— Je ne dis pas le contraire. C'est un caprice, une folie même, si tu veux; mais enfin je l'exige... Je te le demande en grâce.

Franciska semblait fort embarrassée. Elle se leva lentement Jet fit un pas vers le secrétaire. Mais lout-à-coup elle se retourne vers son mari avec une expression suppliante.

— Vite, Franciska , je t'e:i conjure !

Elle ne pouvait plus larder davantage.

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— Mes clefs? balbulia-t-clle en ayant l'air de chercher quelque chose, où sont mes clés?...

— Elles ne peuvent être perdues, mon amie. Tout-à-l'heure tu les avais... Mais tiens, je les aperçois; là, sous ton mouchoir.

Franciska prit d'une main tremblante un trousseau de petite clefs, et ouvrit tous les tiroirs de son secrétaire les uns après les autre , comme pour gagner du temps.

— A quoi pense-tu donc ? dit Horner en lui indiquait le tiroir qu'il fallait ouvrir.

C'est ici que tu mets tes bijoux.

— Ah ! c'est vrai.,.

Et elle ouvrit.

Horner s'empara vivement de plusieurs écrins, malgré les efforts de Franciska pour Ten empêcher.

— Bon! s'écria le Bàlois d'un air triomphant, voici déjà la parure de turquoises.

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Rggardei un peu, compère Moïse. Et puis voici les éméraudes. Hein? trouvez-vous qu'il y ait de la ressemblance? Mais ce n'est pas tout : examinons les diamants. C'est le principal. Ah ! ah ! qu'en dites- vous?

Moïse souleva le collier de diamants avec un air de dédain; puis il se pencha vers madame Borner, pour considérer les pendants d'oreille qu'elle portait.

— Oui, murmura-t-il avec un ricanement.

C'est de la môme fabrique.

— Expliquez-vous, Moïse? repartit M. lloner d'un ton piqué.

— Ah ! vous trouvez que mes diamants ressemblent aux vôtres? poursuivit le juif avec le même rire sardonique. Je vous en fais mon compliment. Je ne vous dirai pas : « Vous éles orfèvre, monsieur Josse.

Et Moïse termina sa citation par un accès

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d'hilarité qui fit monter le rouge au visage de M. Il oi ner.

— 11 ne s agit pas de ricaner, dit celui-ci de mau\aise humeur. Je conviens avec vous que le hasard est singulier; mais vous m'avouerez que je serais un idiot d'acheter vos diamants quand ma femme en a d'absolument pareils.

— Absolument pareils? Ah! vous trouvez ?

— Certes, continua M. Horner. Et je n'en ferais pas la différence.

— Je la ferais très bien , moi , je vous jure ; et sans lunettes, encore. Franchement, compère, je ne croyais pas que vous donniez dans les bijoux de pacotille.

— Ah ça, Moïse, êtes-vous fou? des diamants qui m'ont coûté plus de quinze cents louis...

— C'est cher! interrompit le juif. Us ne valent guère plus de vingt batz chacun.

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— Vingt bail ! Décidément, Moisc, voulezvous nie fâcher ?

— Dieu m'en garde! mais, parole d'honneur , si vous les avez payés plus eher , on vous a volé comme dans un bois. Jamais le stras n'a valu da\antage.

— Que voulez-vous dire? Prétendez-vous, par exemple, que cette parure ne vaut pas la votre?

— Je le prétends, oui ; car la mienne est véritable; celle-ci est fausse.

— Fausse! s'écria Horner en frappant du pied. Vous n'êtes qu'un imbécile.

— Et ceci n'est que du stras , poursuivit Moïse. Quant à vos prétendues émeraudes , quant à vos turquoises, je n'en donnerais pas dix lhalers.

Le Bàlois était cramoisi de fureur.

— L'impudent! le niai.3 ! le sot! murmurat-il outre ses dents.

— Pas de colère, et parlons raison, dit le juif d'un ton plus sérieux. Vous savez que ni l'un ni l'autre nous n'avons d'intérêt à nous brouiller? Discutons avec calme. Si vous ne voulez pas de ces bijoux, n'en parlons plus ; je n'aurai pas grande peine à m'en défaire. Seulement vous n'ignorez pas que je suis connaisseur : c'est ma partie. Je ne disconviens pas que les parures de madame Horner ont été faites sur le même modèle que cellesci. Seulement je vous jure que les miennes sont de véritables pierres précieuses, tandis que les vôtres sont une imitation, fort exacte, je l'avoue, mais enfin sans aucune valeur réelle. Au surplus, tenez, il suffit de comparer les unes avec les autres : un enfant de six mois en ferait la différence.

La différence était grande en effet. M. Horner en fut singulièrement frappé, dès qu'il voulut se donner la peine de comparer un instant.

— C'est étrange! murmura-t-il d'une voix sourdeet presque éteinte, en jetant un coupd'œil vif et pénétrant sur Franeiska.

Celle-ci n'osait regarder M. Ilorner en face; elle était toujours d'une pâleur mortelle, et l'on voyait, à l'agitation de sa poitrine, cjuc son cœur battait avec une violence inouïe.

— Franeiska, dit M. Ilorner, je ne vous avais pas donné de faux bijoux!...

Elle ne répondit point.

— Oui, continua Ilorner avec force en essayant de foudroyer Moïse d'un coup-d'ceil. Ces trois écrins appartiennent à ma femme... on nous les a volés! On en a substitué de faux en place des véritables. Je vous dis que c'est un vol, un vol infâme! 11 faut absolument (pie je sache qui vous lésa vendus, Moïse!... Autrement, je fais jna plainte à l'instant même... Et prenez garde, j'aurai le témoignage des marchands à qui je les ai achetés...

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Vite, vite, nommez-moi la personne qui vous les a vendus!

Moïse, malgré son aplomb imperturbable, se déconcerta un peu; ilavaitcompris qu^en effet ces diamants pouvaient bien avoir été soustraits à madame Horner. Déjà même il se repentait de sa visite au Bâlois; mais les regrets étaient tardifs, inutiles.

— Vous nommer la personne qui me les a vendus à Strasbourg, ce ne serait pas chose aisée; par la raison qu'elle n'a jamais voulu dire son nom. Mais je puis vous donner un signalement parfait de l'individu. C'est unjeune homme de haute taille, mince, blond....

— Et vous le reconnaîtriez? interrompit Horner.

— Entre milie.

Le juif parlait encore quand la porte s'ouvrit; le domestique annonça M. Rodolphe Balmor.

Franciska, en voyant paraître Rodolphe, faillit tomber à la renverse. Elle ne put retenir un léger cri.

M. Horner lui-même est fort surpris d'une pareille visite ; il n'en peut comprendre la cause, et regarde Rodolphe en fronçant le sourcil avec une expression menaçante.

Moïse ne quitte pas des yeux le nouveau venu.

— Monsieur, dit Rodolphe d'un ton grave et sévère, ma présence dans cette maison vous étonne, je le vois bien. N'allez pas croire que j'éprouve le moindre plaisir à vous rendre visite; mais un intérêt bien sérieux, bien puissant m'amène chez vous.

— Monsieur Rodolphe, répond Horner avec une fureur concentrée, je croyais pourtant que nous n'avions pas d'affaires ensemble...

— Heureusement, Monsieur, interrompit Balmer avec amertume; et je plains fort ceux qui sont obligés d'en avoir avec vous!

— Oh ! c'en est trop !

— Pardon, Monsieur, si la vérité vous blesse ; mais je suis venu ici pour vous la dire. Je suis l'ami, je suis l'avocat de M. de Lonsdorf...

— Eh! que m'importe M. de Lonsdorf? je n'ai rien de commun avec lui.

— Cela devrait être, Monsieur; et c'est le plus grand service que vous pourriez lui rendre. Par malheur il n'en est pas ainsi!

J'ai maintenant la certitude que vous n'cles

d'une femme. 289

point étranger aux désastres qui viennent de fondre sur ce vieillard !

— Vous avez perdu la tète, je crois, Monsieur Rodolphe ! dit Horner en haussant les épaules. Ne parlez pas en énigme, si vous voulez que je vous comprenne.

— Soit, Monsieur; je m'expliquerai plus clairement. Je suis charmé que madame Horner puisse m'entendre et soit juge entre nous!

— Quelle impudence! murmure Horner en le toisant d'un coup-d'œil irrité.

— L'impudence n'est pas de mon coté peutêtre, Monsieur. Mais venons au fait : J'arrive de Strasbourg...

— Après.

— J'ai questionné l'ancien notaire de M. de Lonsdorf; j1ai questionné plusieurs de ses créanciers, qui se montrent implacables; j'ai visité fort minutieusement toutes les pièces de ce fauieux procès que M. de Lonsdorf vient de perdre...

— Eh bien! que m'importe? dit Horner avec un trouble mal déguisé sous la colère.

— Que vous importe? — Monsieur, j'ai retrouvé dans l'étude de ce notaire un titre de propriété qui, certes, produit devant les juges, eût amené un autre résultat dans le procès en question. Ce titre, dont on niait l'existence, j'ai tout lieu de croire qu'on le dissimulait à dessein Je vous répète que je suis

éclairé maintenant, et que je sais d'où viennent les coups funestes qui frappent sans relâche le baron de Lonsdorf .

— Et d'où viennent-ils , monsieur Rodolphe ?

— De vous, Monsieur ! répond Balmer d'un accent énergique. Je le prouverai.

— Vous êtes un calomniateur !

— Et vous, continue Rodolphe avec force, vous êtes un homme de mauvaise foi, un ennemi sans courage qui poignardez dans l'ombre. Oui, oui, je n'en doute plus maintenant, c'est votre main qui fait mouvoir sourdement toutes ces lâches intrigues, tous ces complots ténébreux dont M. de Lonsdorf est la victime! Yous n'avez pas le cœur de l'attaquer en face :

d'unk femme. 291

C'est p&r des moyens détournés, par d'ignobles ruses, que vous tachez d'anéantir la fortune et le crédit d'un galant homme! Tous ces créanciers impitoyables qui assiègent les derniers jours d'un vieillard, c'est vous qui les déchaînez contre lui : leur méchanceté abrite la votre; ils vous servent de masque. Ces gens-là sont le poignard, vous êtes le bras!

— Monsieur ! Monsieur , vous mentez !

s'écrie Horner dans une fureur indicible.

— Les tribunaux prononceront, Monsieur!... à moins que vous ne signiez l'engagement de faire suspendre toutes les poursuites dirigées contre mon client. Réfléchissez- : je vous déclare que j'ai des preuves accablantes, qui, si elles ne suffisent pour faire tomber sur vous les châtiments des lois, sulfiront, au moins, peur vous couvrir de honte et d'opprobre!

— Sortez! sortez d'ici, monsieur, répondit Horner d'une voix tonnante , sortez, ou j'appelle mes gens.

— Je sortirai, monsieur!... mais c'est pour me rendre immédiatement chez les ma^is-

trats. Je dirai qui vous êtes, ce que vous avez fait !

Depuis l'entrée de Rodolphe, le juif Moïse n'avait pas cessé un instant de le considérer avec une extrême attention. Tout-à-coup il s'écrie en montrant Rodolphe :

— C'est lui!

Raîmer le regarde étonné.

Moïse alors se penche à l'oreille de M. Horner et lui dit quelque mots tout bas.

— En êtes-vous sûr ! répond Horner avec un éclair de joie sinistre dans les yeux.

— C'est lui! je vous le jure. Qu'on me bride vif si je me trompe.

— Oh! s'il était vrai! quel bonheur! murmure leBâlois.

— Que veut cet homme? demande Rodolphe.

— 11 veut savoir qui vous êtes, réplique Moïse brutalement; il veut savoir de qui vous tenez les parures que vous lui avez vendus dernièrement à Strasbourg.

Rodolphe ne peut s'empêcher de tressaillir.

d'une FEMME. 'l'^'l

Il regarde le juif, et le reconnaît sans peine.

— Nierez-vous, mon jeune monsieur, que vous m'avez vendu à Strasbourg les trois parures que voici sur cette table, pour la somme de douze cents louis que je vous ai comptée en espèces sonnantes.

— Je n'ai jamais nié la vérité, dit Rodolphe avec calme. Mais pourquoi cette interpellation ?

— Pareeque je voudrais savoir à qui appartenaient ces bijoux!

— Que vous importe? nous avons fait un marché libre et volontaire; je vous ai vendu, vous m'avez payé : donc , nous sommes quittes. Je n'ai plus de comptes à vous rendre.

— Eh bien ! vous en rendrez à la justice , s'écrie Horner d'un accent terrible. Ces diamants sont à ma femme : ils lui ont été volés dans son secrétaire, et l'on a mis en place de faux diamants, de faux bijoux. Le voleur, quel est-il? c'est à vous de le dire , puisque

c'est vous qui avez touché le prix du vol

Vous avez reçu douze cents louis î

29 ï l'honnuuk

— Encore une fois, je ne prétends pas nier ce qui est, Monsieur; mais de quel droit m'inlerrogez-vous sur une affaire qui ne vous concerne en rien? Car vous avez beau dire, je ne crois pas un mot de ce que la rage vous dicte! Vous rne faites pitié, je vous regarde comme un homme privé de raison , et toutes vos ignobles injures ne peuvent m'atteindre. Vous savez très bien, comme moi-même, que ces bijoux n'ont jamais appartenu à madame Horner, qui du reste est là pour vous démentir. Certes, je ne soutiendrai pas que ces parures étaient à moi; mais je vous jure qu'elles appartenaient à une personne trop au-dessus de vos calomnies !

— Citez-la donc , celte personne , si vous l'osez! interrompt Horner pâle de fureur.

Franciska semblait prèle à s'évanouir. Le juif Moïse, debout et les bras croisés, lançait par moment des interjections de surprise et de coière.

— Eli bien! reprit Balmer après un instant de silence et de réflexion., je vous la nomme-

d'une femme. 295

rai, cette personne, puisque vous le voulez absolument. C'est une de vos victimes, c'est madame de Cou r le u il...

— Madame de Courteuil ! répond Horner avec une exclamation de joie cruelle. Ah! tant mieux î Oui , maintenant tout se découvre!... C'est elle, la malheureuse, qui a volé cesdiamants...

— Misérable!... osez -vous outrager la plus noble des femmes !

Et Rodolphe , au comble de l'indignation , se rapproche d1 Horner en serrant les poings.

Franciska pousse un cri et tombe sans connaissance.

Mais Horner est dan s une telle exaspération, qu'il n'a pas entendu ce cri. Rodolphe, luimôme, ne remarque point l'évanouissement de Franciska.

— Oui, continue Horner avec plus d'emportement, c'est elle, cette fille de grand seigneur ruiné, c'est elle qui a commis le vol ! Vous êtes son complice I . . .

— Taisez -vous î ï aisez-vo

ment Rodolphe en étreignanl avec force les bras de M. Horner. Un mot de plus, et je vous foule sous mes pieds !

— Vous êtes chez moi ! prenez garde ! s'écrie Horner. Si vous employez la violence, vous êtes mort !... j'ai sur moi des armes !

— Tuez-moi donc, Monsieur; mais ne m'insultez pasï... N'insultez pas une femme que je respecte, une femme qui est votre parente , et que vous auriez la lâcheté de déshonorer, après avoir consommé sa ruine et celle de son père. Mais je vois à l'expression de votre visage qu'il est inutile de discuter avec vous. En ce moment vous ne comprendriez pas; et je vous déclare que je ne pourrais supporter de nouvelles insolences contre madame de Courtcuil. Je sors, car je ne serais plus maîlre de moi.

El Rodolphe fit un pas vers la porte.

— Vous ne sortirez pas, Monsieur, reprend Horner en lui barrant le passage. Moïse, appelez mes domestiques, sonnez!

— Quoi! vous emploieriez la violence pour

me retenir? dit Rodolphe avec une dignité froide.

Moïse agitait fortement les cordons de lu sonnette; et, comme on n'accourait pas assez vite, il ouvrit la porte et appela du secours.

Un domestique arrive précipitamment.

— Je soutiens devant toutes les personnes qui sont ici, reprit Horner d'une voix retentissante, je soutiens que ces trois parures sont à ma femme, et qu'on nous les a volées; je soutiens que Franciska les avait prêtées à madame de Courteuil pour aller au bal, et que celle-ci vous les a remises en cachette pour les vendre, après avoir rendu à Franciska de faux bijoux en échange des véritables. Au surplus, ce que j'affirme, il est facile de le prouvera tous d'une manière convaincante, et voici justement une lettre de madame de Courteuil, une lettre qui vous forcera bien d'avouer que vous êtes le complice d'une voleuse!

En même temps il tira du secrétaire la lettre que Laurc avait écrite à Franciska, pour

qu'elle fût mise au besoin sous les yeux de M. Horner, s'il voulait savoir où étaient les bijoux de sa femme.

— Lisez, [Monsieur, lisez! dit Horner en lui présentant la lettre tout ouverte, sans pourtant la lui abandonner.

A peine Rodolphe l' eut-il parcourue des yeux , qu'il se prit le front à deux mains , comme s^l eût ressenti une violente douleur au cerveau. Son visage devint très pâle; un frémissement nerveux parcourait tout son corps.

— Eh bien î dit Horner d^un accent de triomphe en se tournant vers Moïse; avais-je raison ?

Et ses yeux flambaient sinistrement; un sourire amer et cruel contractait ses lèvres.

— Il ne dit plus rien , voyez ! poursuivit-il. Le voilà frappé du tonnerre , lui qui tout à l'heure avait de si belles paroles! N'est-ce pas la preuve irrécusable de son crime? Il ne cherche pas môme à se défendre.

— J'en conviens , ajouta Moïse en renfer-

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mant 1rs bijoux dans louis écries, cet homme est un fripon, sans doute, et mérite le bagne. Mais ce n'est pas une raison pour que je perde mes douze cents louis. Ces trois parures m'ar>partiennent fort légitimement.

— C'est ce que la justice décidera , répondit Horner. En attendant, qu'on ferme les portes de la maison , qu'on avertisse la force armée! Le voleur est entre nos mains et n'échappera pas.

Cependant Rodolphe, plongé dans une espèce de stupeur, immobile et muet, était comme étranger à tout ce qui se passait autour de lui. Mais dans sa tête tourbillonnait confusément un chaos d'idées folles et désespérantes.

Tout à coup il laisse échapper ces mots prononcés d'une voix sourde et profonde :

— Serait-il possible?... Laure!...

Depuis quelque temps Mme Horner ne faisait plus entendre une parole. Les acteurs de cette terrible scène avaient comme oublié Franciska; et la pauvre femme, assise dans un fauteuil et la tète penchée sur st-s genoux, avait l'air de

gémir silencieusement. Mais elle avait complètement perdu connaissance

— Madame! s'écrie Rodolphe en s'élança nt vers elle, Madame, j'en appelle à vous seule!... Oh! pariez! parlez donc! Laisserez-vous accabler ainsi une parente, une amie généreuse et dévouée , une femme qui est pure et noble comme la vertu elle-même ! Un seul mot ! je vous en conjure!... Dites que Laure est incapable d'une action basse ; ou plutôt dites la vérité , dites que ces bijoux ne vous ont jamais appartenu !

— Elle ne le dira pas, interrompit Horncr, ce serait inutile!... Ce mensonge-là ne vous sauverait point, ni vous ni cette femme que vous appréciez tant, parce qu'elle vous ressemble de cœur et d'àme , sans doute ?...

— Oh! le misérable! murmurait Rodolphe avec désespoir. Mais vous , Madame, garderez-YOus le silence, quand on outrage votre meilleure amie... Répondez! répondez!...

— Elle ne répondra pas.

Rodolphe se penche vers FrancisLa et la regarde.

d'une FEMME. 301

— Elle est évanouie! s'écric-t-il.

— Évanouie! répète Horner avec un air de surprise et d'incrédulité.

Mais il a bientôt compris que Rodolphe ne se trompe pas.

— Vite, du secours! dit-il vivement; du secours , Moïse!

Le domestique venait d'aller avertir les autres gens de la maison. Horner, Moïse et Rodolphe étaient seuls avec Franciska,

— Monsieur Rodolphe ! dit Horner les dents serrées, oh! n'essayez pas de sortir, je vous en préviens ! Je porte un poignard.

Et il tira d'une poche de côté une large et courte lame triangulaire enfermée dans un étui de cuir.

— Je ne sortirai pas; soyez tranquille, répondit Rodolphe gravement. Il n'y a que les coupables qui craignent la justice!... Et moi je l'appelle, je l'attends!

Un bruit de pas se lit entendre dans un corridor voisin : presque aussitôt la porte s'ouvrit; sept ou huit hommes de police en-

trèrent accompagnés des domestiques de la maison.

— Ah ! dit Ilorner avec une expression de fureur satisfaite. Vite, saisisez-vous de cet homme! il m'a volé des diamants, qu'il a vendus à ce juif.

— C'est vrai! ajouta Moïse; mais j'ai payé douze cents louis. Je veux mes douze cents louis.

Les gens de police s'avancèrent aussitôt vers Rodolphe, et Fun deux même le prit au collet.

— Pas de violence! dit Rodolphe d'un air calme. Je vous suivrai devant le magistrat; mais toutes les misérables et lâches imputations de cet homme vont s'évanouir d'un souffle.

— En prison, en prison! dit Horner clans un transport frénétique. Mais ce n'est pas le seul coupable! Il y en a un autre... Oui, madame de Courteuil, la fille du baron de Lonsdorf... Qu'on l'arrête aussi, elle!

— IN'en faites rien ! dit Rodolphe, je prends

d'une temme. 309

tout sur moi. S'il y a un coupable dans cette affaire, c'est moi tout seul. C'est moi qui ai vendu les bijoux.

— Vous l'entendez! crie Horner victorieusement. Faites votre devoir : emmenez cet homme!

— Monsieur, il faut nous suivre, dit l'officier des gens de police en faisant signe à Rodolphe de se placer au milieu des gardes.

Rodolphe obéit, on Temmène.

— Et maintenant, dit Horner en courant vers Franciska toujours évanouie, du secours! du secours pour ma pauvre femme.

Malgré sa tendresse véritable pour Franciska, il l'avait oubliée quelques moments. La vengeance venait de l'emporter en lui sur l'amour.

Le bruit de ce vol et l'arrestation de Rodolphe Balmcr sont bientôt répandus dans toute la ville de Baie : c'est la nouvelle du jour, tout le monde en parle, et chacun fait ses conjectures suivant la passion qui l'anime. Mais personne encore ne peut croire que madame de Courteuilsoit coupable d'une action aussi déshonorante; If. de Lonsdorf jouit de l'estime universelle malgré le mauvais état de ses a(V.

306 l'iionneur

f aires; et bien que madame de Courteuil ait beaucoup de jalousies déchaînées contre elle, les bouches les plus malveillantes ne peuvent donner encore assez de consistance à l'accusation, pour éveiller la vigilance de l'autorité.

Néanmoins, des amis charitables ou curieux viennent de temps à autre épier le visage de la pauvre femme, et l'avertir qu'il serait peutêtre sage à elle de prendre la fuite. Madame de Courteuil repousse bien loin ce conseil, et comme un outrage.

Elle conserve un maintien caîme et digne, malgré la douleur profonde qui la déchire; elle dit que tout s'éclaircira facilement dès que madame Horner sera capable de l'entendre; mais par malheur Franciska est toujours dans un état de faiblesse inquiétant : les médecins craignent même pour ses facultés intellectuelles, et défendent toute communication avec la malade : une émotion trop violente pourrait la tuer ou la rendre folle.

— Pauvre Rodolphe', répétait continuellement Laure avec des yeux gros de larmes. Hélas, je lui suis fatale! Pourquoi m'a-t il

d'une femme. 307

connue?... Malheureuse! j'aurai donc été funeste à tous ceux qui m'ont aimée I

Cependant Rodolphe avait passé du cabinet des magistrats dans une prison, et son interrogatoire se poursuivait avec activité. Il avait assumé sur lui seul toute la responsabilité du crime, s'il existait un crime. Madame de Courteuil, prétendait-il, n'avait pas eu même connaissance de cette vente de diamants. Plus lard tout s'expliquerait, mais lui Rodolphe ne pouvait parler encore.

Le pauvre jeune homme avait bien tort de se renfermerjdans ce mystérieux silence, dans ces réponses vagues et obscures qui ne faisaient qu'irriter le soupçon, et compromettre davantage madame de Cciirtetiil.

11 est vrai que Rodolphe était en proie à la plus cruelle incertitude; son esprit (lottait de doute en doute, et par moment des lueurs sinistres traversaient sa pensée, pour lui faire entrevoir quelque chose d'horrible.

En effet, ces parures magnifiques , il ne les avait jamais vues à Laure; et puis enfin

celte lettre, dont il ne pouvait méconnaître récriture, cette lettre ne prouvait-elle pas clairement que madame Ilorner avait prêté des bijoux à Laure quelques jours avant le départ de celle-ci pour Strasbourg? Tout cela sans doute était positif, irrécusable. D'ailleurs, en présence d'une si odieuse accusation , Franciska n'eût-eîle point élevé la voix à l'instant môme, si elle avait pu disculper son amie? Mais pourtant ce n'était pas croyable : Laure, emprunter des bijoux à sa cousine, pour se les approprier, pour les vendre!... Une femme comme madame de Courteuil, nourrie dans les plus nobles sentiments, si généreuse, si grande, si désintéressée! Elle, commettre un vol! non, c'était impossible! c'était quelque affreuse calomnie, quelque noire machination d' Ilorner qui, non content d'avoir ruiné le père, voulait déshonorer la fille!...

Et la fureur de Rodolphe contre ce vil ennemi redoublait de moment en moment; c'est au poinL que s'il se fût trouvé face à face avec Ilorner, peut-être n'eût-il pas eu la force

d'une femmf.. 300

de se contenir, ei lVùi-il broyé sous ses pieds.

— Le lâche ! l'infâme! murmurait -il eu serrant les poings. Oh! le calomniateur!

Mais tout-à-coup une idée plus navrante se présentait à son esprit.

— S'il ne l'avait pas calomniée!...

Et il laissait tomber lourdement sa tète entre ses mains. Alors arrivaient en foule les plus tristes, les plus amères réflexions: « Le baron de Lonsdorf était complètement ruiné avant son départ pour Strasbourg. Ce procès perdu ne lui permettait plus même d'espérer un meilleur avenir. Laure le savait très bien. .. Laure avait pour son père une tendresse filiale presque fanatique; et certes, pour ie tirer d'une si fâcheuse position^ elle n'eut point balancé à donner sa propre vie. Qui sait? le désespoir et le malheur sont parfois de mauvais conseillers !... N'aurait-elle pas dans un moment de délire, dans une folie causée par la douleur, n'aurait-ello-pas cru pouvoir disposer

des bijoux d'une amie , de parures inutiles, t. n. 20

310 i/noNNEi i\

qu'elle remplacerait un jour, dans uneposition meilleure... Enfin, son premierdevoir n'était-il pas de sauver son père, ce malheureux vieillard qu'on allait peut-être chasser honteusement de chez lui, et traîner dans une prison?... Il fallait en convenir, Laure, malgré cet élan sublime qui l'emportait tout d'abord vers le dévoûment, Laure avait parfois des idées romanesques, bizarres, excentriques, qui heurtaient audacieusement toutes les opinions reçues, et que bien des têtes sages et froides traitaient de paradoxes et de chimères dangereuses. Certes, Elle eût bien vite offert tous ses bijoux, tout ce qu'elle possédait, à Franciska pour lui rendre service; elle n'aurait pas même cru alors faire un grand acte de générosité. Eh bien ! en supposant qu'elle eut gardé ces bijoux pour sauver son père, comme elle eût abandonné tout son avoir à Franciska dans une circonstance pareille, en supposant cela, est-ce bien un véritable vol qu'elle aurait commis?

— Hélas î oui, c'est un vol 5 pis encore!... C'est un monstrueux abus de coniiunce ! se-

D'UNE fEMMB. 311

criait Rodolphe au fond de son cœur. Mais c'est impossible! non, Laure n'a point l'ait cela !

Néanmoins Rodolphe s'est bien juré à luimême de ne pas se disculper en rejetant la faute sur madame de Gourteuil. Lu secret pressentiment lui dit qu'un procès criminel entacherait toujours un peu la réputation de madame de Gourteuil, dût-elle en sortir innocente, et, vengée par un acquittement.

Ainsi donc, lui tout seul, il subira les conséquences d'une injurieuse accusation qu'il espère encore pouvoir étouffer bientôt.

Un jour entier , Laure et le vieux Robert sont parvenus à cacher au baron Lonsdorf l'arrestation du jeune Balmer. Laure frémit en songeant à la douleur de son père, s'il vient à savoir ce qui se passe. Il en mourra sans doute! Ce vieillard, si plein de noblesse et de fierté, ne pourra survivre un instant à l'apparence même du d£s4umncur!

Aussi, Laure essaie-t-elle de concentrer son chagrin; mais ce jour-là justement M. de Lonsdorf attendait Balmer à diner. L'absence

312 J.'lIONNF.lT.

de Rodolphe le surprit beaucoup. Jusqu'au soir il espérait toujours que Rodolphe, retardé par quelque affaire, viendrait au moins dire la cause qui l'avait retenu. Mais quand le baron vit la soirée trop avancée, alors ses inquiétudes éclatèrent, et il voulut que son vieux domestique allât immédiatement s'informer des nouvelles de Rodolphe.

Tlnc demi-heure après, Robert entra chez son maître , et lui dit que M. Rodolpe Balmer était fort indisposé, qu'il ne pourrait sans doute pas venir avant plusieursjours.

Le baron fut très afïligé, car, depuis quelque temps surtout, il avait pour Rodolphe une amitié véritable, il le considérait comme son ami le plus sûr , le plus dévoué, comme son unique sauveur.

Laure ne se coucha point de la nuit, et demeura livrée à toute sa douleur. ISéanmoins, elle ne pouvait laisser planer davantage un odieux soupçon sur Rodolphe ; elle avait inutilement essayé de le voir; personne ne devait encore pénétrer dans la prison.

Madame de Courlcuil n'avait donc plus a balancer : elle écrivit à la police que Rodolphe était complètement innocent dans toute cette affaire; qu'il avait eu la conviction profonde en vendant ces bijoux , que jamais ils n'avaient appartenu à d'autres qu'à la fdle de M. de Lonsdorf; qu'elle-même l'avait chargé de les vendre le plus secrètement possible, et que les douze cents louis, elle les avait reçus immédiatement de Rodolphe, qui, certes , devait croire que le mauvais état des affaires de M. de Lonsdorf avait seul déterminé madame de Courlcuil à vendre ses diamants. Elle convenait pourtant que ces trois parures étaient à Franciska ; d'un mot, il serait facile de prouver jusqu'à l'évidence qu'elles n'avaient pas été soustraites. Mais ce mot , un serment sacré défendait à Laure de le dire. Franciska seule pouvait la dégager d'un pareil serment.

Madame de Courlcuil avait écrit cette lettre, dans l'espérance que Rodolphe ne serait pas retenu plus longtemps; mais à peine l 'cul-clic envoyée, qu'elle s'en repentit presque, car il

lui semblait impossible maintenant que son père ne fut pas bientôt informé du soupçon qui pesait sur elle.

Le jour se levait , sombre et pluvieux. Septhcures venaient desonner. Laure, accablée de fatigue , s'était endormie dans un fauteuil, et des rêves pénibles agitaient son sommeil.

Tout-à-coup la porte de sa chambre s'ouvre avec violence. Laure s'éveille en sursaut. Elle voit devant elle son père, dont les vêtements en désordre, à peine attachés, montrent qu'il vient sans doute de se lever précipitamment. Il est d'une pâleur mortelle; une épouvante mêlée de colère apparaît dans toute sa physionomie; ses yeux sont fixes, hagards; ses cheveux blancs sont presque droits sur sa tête. Un mouvement convulsif fait trembler tout son corps.

Laure est saisi d'effroi.

Le vieillard tient une lettre dans sa main frissonnante.

— Que vient-on dem'apprendre? s'écrie-t-il sourdement.

Laurca compris tout de suite ce dont il s'agit.

— La fille du baron Lonsdorf accusée d'un vol ! poursuit le vieux gentilhomme avec une inflexion déchirante. Que veut dire ceci?

— Mon père! mon père! dit Laure d'une voix brisée, en s'éîançant vers lui pour le serrer dans ses bras. Oh î c'est une calomnie indigne, vous ne la croyez point!

— Non , certes !... autrement, vous seriez déjà morte, madame !

Et l'accent du vieillard est terrible.

—Oui, je mériterais la mort! s'écrie-t-elle, avec une douloureuse énergie; je la mériterais, si seulement mon père m'avait soupçonnée un instant. Mais, Dieu merci, mon à me vous est connue , et je suis digne de vous !...

— Je l'espère... je n'en doute pas, ma fille ! iMais pourtant que signifie cette lettre? Voyez: c'est un magistrat des plus respectables qui n'écrit , ê'est un homme pour qui j'ai la plus haute esti me, et qui m'honore de son amitié... Lisez ; lisez donc, ma fille , ajoute-l-il vive-

ment en lui présentant la lettre. Si j'en dois croire ce magistrat, vous pouvez être arrêtée d'un moment à l'autre sous la prévention de vol?... C'est grâce à lui, me donnet-il à entendre, que vous êtes libre encore , et il vous conseille de passer en France surle-champ î. .. Ma fille accusée de vol! — mais c'est un mensonge , un mensonge infâme!..-— (Test encore, j'en ai la conviction, quelque lâche manœuvre de mes ennemis!..

— Je vous jure que je suis innocente, mon père , dit Laure avec une dignité pleine de calme , en lui rendant la lettre.

— Mais de quel air tu me dis cela, ma fille? Quoi! tu peux conserver ton sang froid devant un pareil outrage? Quoi ! ton cœur ne se brise pas d'indignation? Moi, qui suis vieux, je sens lafureurbouillonner dans mes veines!... Oh ! je ne sais de quelle main tombe celte injure qui me déshonore, mais il me faut une vengeance prompte, éclatante!

— La meilleure vengeance , mon père, c'est de répondre par le mépris à de si lâches attaques.

d'une femme. 317

— Le mépris, ma fille, ce n'est point assez! Mais enfin, dis-moi, je t'en conjure, par quel hasard le nom de ta cousine et de son mari se trouve mêlé au tien dans cette lettre. Il me semble, si j'ai bien compris, qu'on t'accuse d'avoir gardé frauduleusement des bijoux que Franciska t'aurait prêtés?... C'est une lâche et stérile imposture ! Franciska ne l'a jamais prêté de bijoux!...

— Si , mon père, répondit Laurcavcc une douloureuse hésitation. Elle m'avait confié ses plus beaux diamants, avant notre départ de Bàlc. . .

— Et qu'en as-tu fait?

— Je ne vous le cache pas , mon père , j'ai chargé M. Rodolphe de les vendre. 11 croyait que ces bijoux m'appartenaient...

— Malheureuse!., mais non, c'est impossible!., ou bien tu n'as fait que remplir les intentions de ta cousine.... Allons, expliquetoi!

— Je ne le puis encore, mon père, non , je ne le pourrais sans crime, sans lâcheté ! Je

3i£ r'iIONNEUR

me borne à vous dire que je ne crois pas avoir I' plus léger reproche à me faire. Je n'accuse personne mais d'un mot il me serait facile d'anéantir une si absurde accusation !"

— Eh bien! dis-le donc sur-le-champ ce mot, je te l'ordonne!...

— Encore une fois, je suis obligée de me taire. J'ai promis... Demain, peut-être, il me sera permis de parler ! .. .

— Demain ! Demain, il ne sera plus temps! interrompit M. de Lonsdorf avec un désespoir plein de colère. Demain, les interrogations... la prison peut-être...

Et le vieillard n'eut pas la force d'en -dire davantage, llselaissa tomber dans un fauteuil, pâle, anéanti. Degrosses larmes roulaient dans sesyeux.

Cependant l'innocence de Rodolphe a paru trop évidente pour qu'on le retint davantage en prison. Il est rendu à la liberté.

Mais la tristesse est toujours au fond de son cœur, son désespoir est plus sombre et plus amer. Maintenant il ne peut chasser loin de lui ce doute affreux qui l'assiège, qui le torture. Laurc a réellement emprunté les bijoux de sa cousine avant de partir pour Strasbourg. Cela même, Laure ne le nie point , mais elle ne peut dire la raison mystérieuse

qui Ta décidée à vendre ces objets précieux confiés à sa garde. Certes un secret fatal doit se cacher au fond de ces paroles vagues, ambiguës, embarrassées.

A peine délivré, Rodolphe courut chez madame de Courteuil. Le vieux Robert hésite à l'introduire. Mais Rodolphe presse, insiste; il déclare qu'un entretien avec madame de Courteuil est indispensable pour lui comme pour elle.

— Ah ! monsieur, vous la trouverez bien changée cette pauvre maîtresse ! dit le fidèle domestique avec un soupir. Je ne sais pas, mais un malheur se prépare, un malheur plus grand que tous ceux qui ont déjà fondu sur nous !

— Allez, mon brave Robert, avertissez bien vite madame de Courteuil que je demande à la voir quelques instants, mais sans retard . Surtout que M. de Lonsdorf ne sache pas que je suis ici... Je vous en conjure, mon ami, ne lui dites rien encore. Il faut que je parle à sa fille, mais sans témoin.

d'une l-'KMME. 321

Robert s'éloigne et revient quelques moments après pour avertir Rodolphe qu'il peut entrer.

Rodolphe sent son cœur bondir dans sa poitrine, quand il aperçoit Laure qui vient à lui avec empressement.

— Ah ! c'est vous ! c'est vous, enfin, Rodolphe!...

El tout en larmes, elle se jette dans les bras de Balmer. Ils restent quelques instants muets l'un et l'autre, immobiles, sanglotant, et leurs pleurs se confondent dans celte longue et douloureuse étreinte.

— Laure, dit Rodolphe avec l'accent de la prière, au nom du ciel, par tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, parlez, ne gardez pas plus longtemps ce funeste silence! Je le sais, d'un mot vous pourriez fermer la bouche à vos accusateurs

— Oui, d'un mot, répond Laure d'une voix sourde et brisée. Mais ce mot, je ne puis le dire !

— Oh! si ce n'est pour moi, Laure!... du

moins pour votre père, disculpez-vous

— Me disculper, Rodolphe ! Vous me croyez donc coupable ?

— Moi! que je meure avant de concevoir une pareille idée!... Je sais que vous êtes pure comme le ciel, que tous les cœurs sont flétris et corrompus en comparaison du vôtre... Mais tout le monde ne vous connaît pas comme je vous connais... D'ailleurs la méchanceté, la calomnie ont tant de prise sur la vertu ellemême!... Et puis, vous ne l'ignorez pas, votre père a des ennemis, des envieux qui voudraient le punir du nom qu'il porte... Il faut absolument que vous confondiez l'imposture!...

— Je ne le puis encore, Rodolphe. Oh!

croyez-moi, je voudrais bien pouvoir dire toute la vérité... mais si vous saviez !... C'est un secret, un secret terrible qui me ferme la bouche!

— Ce secret, madame Horner doit le connaître! reprit impétueusement Rodolphe.

Pourquoi donc ne parle-t-elle pas? Pourquoi

d'une femme. 323

laisse-l-elle accabler son atnie d'enfance, sa meilleure amie?

— Hélas! oui, pourquoi? inurmura-t-elle avec un soupir.

— Mais je ne puis maintenant paraître chez votre cousine après ce qui s'est passé entre moi et son mari ; la porte de cette maison m'est fermée pour toujours. Oh! que ne donneraispas, Laure, pour avoir la possibilité d'échanger quelques paroles avec madame Horner!

Je suis convaincu, pauvre amie, qu'il existe un secret entre vous deux, un secret que je ne puis pénétrer... Mais n'importe, je saurai bien dicter à cette femme, sans énergie, la conduite qu'elle doit tenir. Comment se faitil qu'elle ne trouve pas le moyen de neutraliser les perlides insinuations de son mari. Ces bijoux étaient àelle; je n'en puis plus douter maintenant; mais certes, vous n'avez pu vousen défaire sans le consentement dcFranciska... Ce consentement, vous l'aviez sans doute...

— Je l'avais! répond Laure avec vivacité.

— Vous en convenez donc?... Oh! merci, merci, Laurel Maintenant je suis tranquille!

Un poids horrible ne charge plus mon cœur. C'est Horner, c'est lui, ce misérable qui a jure votre perte, et qui fait tourner contre vous de fatales apparences; mais il en sera pour sa honte, pour son infamie! A présent, Laure, je puis le dire, le crier partout !.*.Je suis fort de vos paroles : Vous m'avez avoué que cette vente, Franciska l'a faite par vos mains, que

vous aviez son consentement

— Rodolphe, je vous en conjure, ne dites rien! interrompit madame de Courteuil d'un air suppliant. Pas d'indiscrétion qui pourrait avoir des conséquences déplorables. Oh* n'abusez point de quelques paroles échappées à la violence de mon désespoir. Je vous répète que c'est un secret terrible, un secret de vie et de mort. J'ai promis, j'ai juré de mourir plutôt que de révéler un mystère dont je serai peut-être victime, mais qui ne doit pas sortir de mon sein. Hélas! conlinua-t-elie avec attendrissement, pourquoi n'ai-je pas seule à souffrir de ce funeste silence! Je ne me plaindrais pas! Mais mon pauvre père qui succombera peut-être à sa douleur, mais vous, Ro-

d'une FEMME. 325

dolphe, vous, noble cl généreux ami , sur la

tète duquel a plané par ma faute un atroce soupçon!... Oui, vous avez été interrogé, mis dans un cachot, comme ces malfaiteurs que la société abhorre!... Et mois eule j'étais coupable!... Moi seule j'aurais du être punie!

— Laure, oh! vous avez juré de me réduire

au désespoir ! s'écria Rodolphe dont la poitrine semblait gonflée de sanglots. Vous êtes inflexible! mes prières, mes larmes, mes angoisses, rien ne vous touche...

— Rodolphe, osez-vous me parler si cruellement ? Moi , qui serais morte heureuse de vous épargner la moindre peine! Est-il possible que vous me jugiez si mal ! Mais de grâce, n'insistez pas davantage; je ne pourrais vous satisfaire, je ne pourrais parler, et votre chagrin me briserait le cœur inutilement ! Soyez sûr que j'ai hâte encore plus que vous de faire taire les calomnies infâmes qui me noircissent , et de couvrir de honte ceux qui cherchent à me déshonorer... Mais le moment n'est

pas venu, il faut que j'attende...

320 i/liONMtLU

— La lire, oh ! par pitié, ne tardez pas davantage! Je voudrais en vain vous le eacher. . . Bientôt vous ne serez plus libre. Je sais que d'un jour à l'autre on doit vous arrêter... c'est bien horrible à dire, mais enfin, ce n'est que trop véritable. J'ai la conviction tout comme vous que totou tard un procès criminel tournerait à la confusion de ceux qui vous accusent», mais songez donc à cette effrayante situation!.. Vous, la fille d'un gentilhomme, vous femme, paraître devant un tribunal... être accusée de la plus honleuse action , quand d'un mot , vous pourriez faire écrouler tout cet échafaudage de ruses et de mensonges!.. Mais vousêles inébranlable, je le vois bien , mes supplications restent vaines. Eh bien ! je vais trouver votre père!... Je lui dirai que vous êtes victime de quelque secret dont madame Horner seule a connaissance; je le conjurerai de joindre ses prières aux miennes, pour vaincre votre silence obstiné...

— ÎS'en faites rien, je vous en supplie, Rodolphe, ne voyez pas mon père !.. Maisaltendez encore., Il faut que je voie d'abord Franciska

d'une femme. 327

en particulier. Jusqu'à présent je ne l'ai pu. Elle était trop gravement malade pour qu'il me fut possible d'arriver jusqu'à elle... ou plutôt c'est M. Horner <pii m'empêchait d'avoir avec sa femme un entrelien qui peut changer en un instant la lace des choses !...

— Oui, c'est Horner, poursuivit Rodolphe avec amertume. Oh! le lâche! Il me paiera un jour tout ce que vous avez souffert, tout ce que vous souffrez!... Mais non, Laure,je ne puis attendre!... Je vous répète qu'un mandat d'amener est peut-être, au moment où je vous parle, décerne contre vous. Il faut absolument que je prévienne .M. de Lonsdorf.

— Voulez-vous donc le tuer? s'écria Laure en essayant de retenir Balmer.

A l'instant même la porte s'ouvrit et Robert entra tout effaré.

— Madame!... Madame!... dit-il d'une voix sourde, et presque inintelligible, votre père s j meurt!...

— Ah!...

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