‹ L'honneur d'une femme [microforme] (volume 2)Chapitre 21 sur 28 · MARIE-ANTOINETTE-CHARLOTTE DE LOUVILLIERS MARQUISE D'ARTHAIL · texte numérisé non relu

MARIE-ANTOINETTE-CHARLOTTE DE LOUVILLIERS MARQUISE D'ARTHAIL

Par cette communication mentale qu'un grand amour établit entre deux âmes et qui fait que les lèvres énoncent: fréauemment à la fois la même pensée, Olivier pressentit que ce titre de “ marquise ” frappait Daria. Obéissant à un devoir de sincénté, il dit brièvement, sans y attacher aucune importance :

— ‘ Le titre appartenait en dernier lieu à mon frère aîné. Le malheureux s'est suicidé après avoir dilapidé ce qui re: ‘ait de notre patrimoine. Dans ma situation réduite, je ne tiens pas à ces raines parades de noblesse.”

Elle ne savait pas qu'il fût marquis, le croyant d'une branche cadette, Maintenant, elle comprenait l'intense désir manifesté par certaines bourgeoises ambitieuses de relever, de redorer un tel blason. Avec cette couronne de perles et de femlles d'ache à mettre dans une corbeille de mariage, le brillant officier pouvait aspirer à n'importe quel parti, et, même sans bas calcul, s'assurer une fortune dont il apporterait plus que l'équivalent. Et il sacrifiait tout cela, et même les joies positives de l'amour, au pauvre bonheur de marcher dans l'ombre, à ses côtés, le long du plus humbie chemin !….

Cependant il défuisait les papiers de soie qui protégeaient les iris artiticiels, Daria tira de son porte-cartes des morceaux de ruban roue. Sans rien dire, elle les offrit à d’Arthail. I] en prit un des plus étroits, et voulut le nouer lui-même à une tige, sous les feuillages, Elle vit bien que ses doigts tremblaient et que sa gaueckherie masculine s’embarrassait du nœud à faire. Mais elle soutenait la couronne sans offrir de l'aider, devinant quelle joie orgueilleuse et déchirante c'était pour lui de munier ce sige d'honneur et de le fixer aux fleurs qui joncheraient la tombe de sa mère,

Cependant l'épreuve de ce petit travail dépassait la résistance nerveuse du jeune homme. Quand ce fut fini, il était à bout, Posant précipitamment la couronne au milieu de la dalie, il se jeta à genoux dans le sentier, entre les tombes, cgcha son visage de ses mains et laissa éclater ses sanglots.

Daria, un instant, regarda cette chère tête, nue sous l’ardente lumière, et ces épaules secouées par un attendrissement éperdu, Elle savait bien de quel culte il entourait la mémoire de sa mère et quelles images mortellement douces et poignantes devaient se lever pour lui de cette pierre grise, où rien n'avait frissonné tandis qu'il y déposait son glorieux hommage.

Elle déplaça et redressa un peu la couronne, déplia quelques feuilles froissées, goûtant à ce soin une satisfaction nostalgique. Puis, à son tour, elle s'agenouilla du côté opposé, Le souvenir de sa mère, à elle, surgit. Mais elle évita de le trop préciser, parce aw’elle craignait d'y mêler quelque amertume. N'’avuait-elle pas souffert d’un caractère trop entier, dont la tyrannie, en la jetant adolescente à la libération du mariage, l'avait donnée sans examen ni réflexion à Michel Nogaret ?

Elle préféra goûter, jusqu'à en avoir le cœur convulsé d'émotion,

ce privilège ineffable de pleurer avec Olivier dans un endroit si sacré, N'était-ce pas la suprême récompense de leur longue lutte victorieuse, de pouvoir se réunir sur cette tombe? Ilsen avaient le droit, Ils étaient purs. Aussi quelle exaltation divine dans leurs larmes! Une volupté surhumaine, plus haute que toutes les ivresses de la p2ssion, pleine d'angoisse et de délices, les tenait là, en extase.

Ce fut d'Arthail qui, le premier, se reprit. Il vint à Daria, lui tendit la main pour la relever, et, quand elle fut debout, il garda cette main.

(“Ma Daria, ” dit-il d'une voix tremblante, (°° ‘tait la première fois qu'il la nommait avec ce mot de posse. on). ‘Ma Daria, je vous ai amenée à ma mère comme si vous étiez sa fille. une fille qu'elle aurait tant ché rie! Vous le serez un jour si elle nous voit, et si, par ses prières, elle obtient de Dieu mon bonheur. Partout ailleurs, ce serait mal de vous parler de mon amour. Mais sa présence le sanctifie. Ici je puis vous dire ce que je n'ai pas le droit de vous ré pé ter ailleurs : c'est que, je vous aime et que

‘e vous attends. Jen ai jamais cessé une minute de vous adorer

comme une fiancée, tout en me taisant, tout en restant simplenent votre ami. Je vous adore... Et je vous adorerai ainsi jusqu’à mon dernier jour.

A travers d'indicibles pleurs, Daria regardait ce visage, ce beau front dé couvert où l'idéal resplendissait plus éclatant que la dévorante clarté éparse. La passion, le respect, le devoir s'y unissaient en un faisceau, comme les muscles de lutteurs aux prises immobilisés dans un égal effort. Elle était donc aimée ainsi! Elle était aimée ainsi... et par CELUI-LA !... Haletante, soulevée en des régions de splendeur, mais brisée de tendresse jusqu'à défaillir, elle dit seulement, — avec quelle expression :

— ‘Mon cher Olivier !.. ?”

Il ferma un instant les yeux, gémit, et agita doucement la tête, comme en un délire :

— * Jurez-moi ici,” prononça-til avec une solennité saisissante, ‘ que vous m'appartenez dans votre âme, et que vous m'appartiendrez toujours.

— Je le jure !.. Je le jure !”

Ils étaient hors d'eux-mêmes. Ils atteignaient le paroxysme d'ivresse sentimentale—état plus merveilleux pour certaines âmes que toutes les jouissances terrestres. Nul ne je goûte que par l'accumulation d'un sentiment fort, unique, longuement concentré. Voilà pourquoi il n'est pas à la portée des natures ordinaires. qui le dédaignent d’ailleurs. Pour Daria et Olivier, cette minute valait d'être achetée par des s année s d'épreuves. Ils se considé-

nnarakhla [AP ra ICUIRDRIUUIC, Av CO

bonheur était ne lot, en ne

La force singulière qu'ils y puisaient les ramenu, caimes et joyeux, en face de l'existence normale. Maintenant ils se souriaient, apaisés. Même, soudain, une sorte de malice gentillo

pétilla dans les prunelles gris-bleu de la jeune femme, à travers une dernière trace des larmes récentes. Eile chercha dans sa poche le porte-cartes qu'elle y avait remis, en tira le mâme ruban dont Olivier avait pris un morceau pour la couronne. Il s'aperçut alors que ni l’un ni l’autre n'avaient encore songé à sa boutonnière,

Elle vint plus près de lui, noua l'étroit filet rouge, tailla en pointe les deux bouts avec les petits ciseaux dont elle s'était munie. Quand ce fut fait, encore une fois ses yeux se mouillèrent.

Tandis que, méticuleusement, elle achevait son émouvante besogne, d'Arthail saisit la douce main errante au revers de son veston, et y appuya ses lèvres. Puis, lentement, côte à côte, ils sortirent du cimetière.

Mais, tout à coup, en se dirigeant vers la porte, parmi la réverbération des pierres neuves, le désert des gazons brûlés, ils devinrent sensibles à la chaleur, qui s'était encore accrue. Il était un peu plus de trois heures. La torride atmosphère s'imprégnait d’une jourdeur d'orage. Et cependant le soleii ne se voilait pas, dardant d'implacables rayons.

Olivier vit que Daria pâlissait, avee de petites plaques rosées vers les tempes. Lui-même ressentait jusqu'au malaise la cuisante température. Tout à l'heure ni l'un ni l'autre ne: avaient conscience, anesthésiés au physique par l'excès de leurs sensations morales. Mais une réaction pénible se produisait, comme s'ils eussent émergé d'une cave, brusquement, dans cet air de fournaise.

“ Qu'allons-nous faire ? ”’ demanda l'officier. “Je voudrais tant rester un peu avec vous ! Mais où aller. dans cet enfer de soleil ?.… La campagne est trop loin. Le temps nous manque.

— Ah! c'est dommage!” soupira Daria. “Comme | ferait bon causer ensemble dans un coin de verdure! .. Vous rappelezvous nos bois de Marnes!...”

Puis, comme elle craignait de l'attrister par un regret, elle sourit délicieusement pour murmurer de sa voix mélodieuse le vers de Phèdre :

“ Oh! que ne suis-je assise à l'ombre des forèts !.… ”

Mais elle s'arrêta, se trouvant presque mal, et toute découragée par la perspective poussiéreuse, lugubre, d'un boulevard aux arbres de misère qui s’allongeait entre le cimetière et des boutiques de marbrier.

— “ Nous n'avons guère qu'une heure,” disait d'Arthail, perplexe, en consultant sa montre.

Tout à coup, il eut une exclamation joyeuse :

— “ Nous sommes tout près d'un parc, d'un très beau parc, et où personne au monde ne nous rencontrera certainement.

— Vraiment ?....Quelle chance !...Où cela ?

— Le pare de Montsouris.”

Un fiacre les y porta en deux minutes, Ni lui ni elle n'y

avaient jamais mis les pieds. Mais, sous l'écrasante chaleur, dans l'espèce d'anéantissement où les laissait une crise d'émotion inouïe, tous deux révaient, comme d’un bien-être inappréciable, quelque place ombreuse et perdue.

Quand ils eurent quitté la voiture, ils franchirent une grille et se trouvèrent un peu désorientés. Ce nom de ‘ parc” leur évoquait des allées sinueuses et profondes, de vastes ombrages, des pelouses perlées d'une eau incessante, des corbeilles somptueusement fleuries, et surtout les petites chaises en fer peint qui se font souvent vis-à-vis en des coins de solitude —tout le poème enfin des jardins de luxe. tels que le parc Monceau et certaines parties du Luxembourg, Et voilà que, devant eux, s'étendaient la deminudité de plantations trop jeunes, les ombres courtes et espacées d'arbres adolescents, des chemins sans mystère. où des enfants mal tenus soulevaient la poussière en des jeux brutaux, et surtout l'immense désappointement s'imposa de n'avoir pas de chaises, En ce quartier pauvre, où les deux sous de location représenteraient un gaspillage inconcevable, les seuls sièges étaient des bancs, généralement occupés ou situés en plein soleil.

Après un peu de consternation, Daria et Olivier trouvèrent à leur déboire un charme de dépaysement, d'inprévu. C'était une bizarrerie d'impression qui marquerait plus vivement cette journée extraordinaire. Mais à quoi n'auraient-ils pas trouvé du charme ? Ils en éprouvaient à s'apitoyer l’un sur l'autre avec une désolation plaisante, à s'efforcer, chacun de son côté, de découvrir la retraite souhaitable qui devait exister au détour de quelque massif.

Ils riaient.— d'une gaieté qui ne ressemblait à rien d'éprouvé jusque-là : une gaieté lésère et tendre, recueillie presque, et toute gonflée de soupirs délicieux.

De temps à autre, ils surprenaient, vers la tache rouge du veston gris, le regard respectueux d'un gardien médaillé, ou l'éclair d’avide espérance dardé par quelque pauvre artiste aux longs cheveux, qui fuyait ici le découragement et l'impuissance, hors de sa mansarde surchauffée.

—“ Pauvres gens !”’ disaï: Daria, “je voudrais les remercier parce qu'ils remarquent votre décoration.

— Comment ma divine amie peut-elle être si enfant ? ” s’exclamait doucement l'oflicier, avec une supériorité souriante.

Mais lui-même, sans en convenir, se défendait avec quelque peine d’abaisser les yeux vers son côté gauche, pour s'affirmer l'objet de ces humbles admirations,

Enfin, ils rencontrèrent un banc isolé, presque entièrement à l'ombre, au bord d’une sorte de chaussée regardant vers Montrouge. ils s'assirent. E4, comme tout devait ieur sembier étrenge dans leur étrange promenade, ils s'étonnèrent maintenant d'un aspect singulier du ciel et du faubourg. De leur situation un peu élevée, ils dominaient un amoncellement de maisons, la blancheur uniforme de quartiers neufs et pauvres. Le soleil, en s’abaissant,

rasait la surface de cet océan plâtreux, qui blanchissait à l'infini sous une voûte de lourdes vapeurs violettes, De ce côté, en ettet, l'atmosphère prenait la noire lividité des nuées d'orage, Pour ajouter une note plus tragique à ce décor oppressant, une cheminée de fabrique lâchait d'épais cumulus de vapeur couleur de soufre. Les lentes volutes s'entassaient et demeuraient suspendues, blêmes contre le rideau d'encre tiré vers l'horizon, tandis qu'une lumière basse, venue de l’astre au déclin, semblait émaner des flots de pierre, baignant l’aride scène d'un éclairage surnatu | re),

— “ Oublierons-nous jamais, Daria ?...” murmura d'Arthail au milieu de leur silence,

Trois gamins passèrent, râblés, loquetenx et fanfurons. La jeune femme suivit des yeux ces enfants, don’ | sxistence étourdie tra versait l'heure sublime, commeun ébrouement de moineaux la nef d'une cathédrale. Les crânes tondus bravaient les rayons de feu, les gros souliers poudreux râclaient le trottoir, les voix décidées tranchaient des questions de marelle ou de billes,

- ‘Que deviendront ils + dit encore l'officier.

Le pas d’un cheval se fit entendre. Un sous-officier 42 dragons

. en petite tenue tournait le coude de cette route déserte, où la vue d’un cavalier surprenait, bien qu'elle parût carrossable, Inconsciemment, Daria et Olivier s'intéressèrent, Tous deux avaient la science et le goût de l'équitation, Mme Nogaret ne regrettait de son luxe passé que cet exercice, où elle excellait. Elle examina d'un œæil connaisseur le vieux pur sang à l'allure cassée, mais de nervosité toujours frémissante et d'encolure fière, que montait l’homme. La cadence un peu saccadée, mais très juste, des mouvements, la frappa, et elle dit à voix basse :

— “ Ce cheval doit être dressé au passage.”

Le soldat avait l'oreille fine, Son coup d'œil de fringant militaire parisien avait remarqué la femme élégante, assise à côté d'un monsieur décoré, dans un endroit où de tels promeneurs sont rares. [1 approcha un éperon avec une opposition de bride, sans bouger le buste, très correctement, et sa monture, après une courte hésitation, se mit à passager, La bête, évidemment chargée d'âge, se rassembla, rappela ses anciennes actions, mit en jeu la beauté de ses lignes, Elle levait haut les membres antérieurs, traînant un peu de l'arrière-main, mais dans un rythme sûr, qui témoignait d'une grande justesse des aides chez le cavalier, Tous deux s’éloignèrent avec ce balancement plein de grâce qui, dans les cirques, et souligné par la musique, fait dire aux profanes qu'un cheval ‘“ danse ”, î

— “ Comme vous avez bien jugé ! Vous avez vraiment le sentiment du cheval,” approuva d’Arthail avec une nuance d'autorité qu'expliquait sa maîtrise en la matière,

Tout éloge de son ami exaltait Daria, Ce petit succès la ravit,

Ne se trouvait-elle pas dans un état de vibration intérieure où le plus léger ébranlement se prolonge au fond de l'être en répercus-

sions démesurées ? Mais ce qui l'amusa tout à fait, ce au bout d’un moment, d'apercevoir de nouveau le dragon, qui, xyant contourné cette partie pare, revenait par le même chemin, Sans doute, la vanité professionnelle du sous-officier instructeur, sans doute aussi sa mâle coquetterie, avaient trouvé quelque satisfaction à l'aventure, Il n'était pas fâché de recueillir encore le regard bienveillant de la jolie dame. Toutefois il affectait un air détaché, ne demandant rien à sa monture, qu'il laissait marcher librement, les rênes lâches. Et il maintenait dans une martiale impassibilité sa figure blonde assez fine, qui rougissait un peu.

Il arrivait à proximité. Et alors ce fut, dans l'exquise effervescence où vivait Daria, comme une poussée de malice féminine, la tentation d'un petit acte extravagant, une impulsion volontaire et fantasque, telles qu'autrefois elle en avait sans cesse quand le malheur n'avait pas encore arraché les ailes à son caprice.

Sans bouger, avec la jolie hauteur mondaine qu'elle n'avait pas perdue, elle sollicita, de sa voix irrésistible :

— “ Un peu de passage, cavalier, Vous le faites très bien.”

Le soldat eut un imperceptible sourire et obéit immédiatement. Même il y mit un peu trop de soudaineté, Son cheval, surpris, résista d’abord, mais bientôt tomba en main, et, soumis, s'exécuta,

Daria s'enchantait les yeux devant cette perfection de mécanisme animal, dans l'excitation de son coup de tête, avec une savoureuse petite peur d'être grondée par son ami.

L'Arthail ne songeait guère à la blâmer. 11 l'aimait follement à cette minute. Seulement il lui dit :

—“ Vous l'avez appelé ‘“ cavalier ”, C’est un maréchal des logis. Il ne doit pas être content.

—Oh! pauvre garçon!” s'écriat-elle, désolée aussitôt, tant l’idée de blesser ou d’aflliger lui était insupportable.

— “Soyez tranquille, madame, Il a été trop heureux que vous daigniez lui ordonner quelque chose,” reprit Olivier en riant.

Puis l'officier ajouta—cette fois avec l'accent pénétré de son adoration :

— “ Vous êtes extraordinaire, Daria. Partout où vous êtes, il faut qu'on sente autour de vous le rayonnement de votre personnalité.

— C'est,” répliqua-t-elle, “que vous avez été mon professeur d'énergie,

— Non, ma chère amie, c'est encore autre chose que cette admirable vaillance dont vous prétendez me devoir un peu, C’est un charme,—et que je subis le premier,—une belle flamme de vie qui s'élance de votre intelligence. de ere cœur. Vous pensez, vous sentez avec une si chaleureuse expansion, avec un tel désir que vos pensées, vos sentiments soient partagés et compris |... Vous ne sauriez croire quelle contagion de beauté, de vérité, de bonté, émane de vous,

—Olivier, vous m'attribuez ce qui est en vous-même. Cette contagion-là est comme toutes les autres : elle ne se gagne que

lorsque le terrain s'y prête. Mais venez, mon ami. Nous devons partir. Ah ! regardez encore notre banc, et ces arbres, et cette perspective de ville inconnue... Peut-on se croire à Paris ?.… C'est là que le capitaine d’Arthail aura promené pour la première fois son ruban rouge.

‘ Vous y avez été un peu lasse et vous y avez eu bien chaud,” reprit-il. * Lui en garderez-vous rancune, à ce pauvre parc css”

Un admirable sourire er tr'ouvrit la bouche de Daria. Sur ses yeux extasiés ses paupières batiirent.

— “ Cher pare de Montsouris !.. ” murmura-t-elle.

Et l'on eût dit que son âme étreignait l'indigent paysage, mettait la caresse d’invisibles lèvres sur la nudité sèche des pelouses, sur les grêles arbustes, sur les humbles corbeilles de fleurs, même sur le peuple insensible des cailloux, pour les bénir d'avoir contenu l'heure magnifique. Elle était en eux, cette heure, pour toujours. Eternellement elle aurait le visage de ces choses.

Daria et Olivier firent encore quelques pas. Et, comme ils prenaient pour sortir le seul chemin qu'ils n'eussent pas parcouru, ils aperçurent un petit café à façon de chalet, où les chaises et les tables se cachaient dans des berceaux de verdure.

— « Mais c'est charmant, :t endroit ! Dire que si nous avions pris à gauc he plutôt qu'à droite, nous l'aurions trouvé tout de suite |

—Je suis contente,” fit Daria, ‘“ que nous ne l’ayons pas vu. Il y aurait de la banalité dans notre souvenir.

—La banalité vous empêcherait-elle d'accepter une boisson fraîche ? ” proposa d’Arthail avec cette façon de raillerie imprégnée d’attendrissement par laquelle sa gravité masculine se sauvait de trop consentir aux puérilités sentimentales.

Daria éclata d'un rire charmant :

“Oh! la bonne idée ! Je meurs de soif! Et nous allons nous asseoir là, sous un bosquet. comme des héros de la Vie de Bohème ! Non ! si votre chef d'Etat-Major vous voyait !.… ”

[YArthail admira cette élasticité d'âme. A chaque instant, c'était une femme nouvelle, et cependant toujours la même dans une spontanéité de nature que rien de factice n’altérait. Elle avait la même simplicité d'expression dans la gaieté que dans la méditation émouvante ou dans l'enthousiasme intellectuel, et tout en elle éclatait de franchise. La souplesse avec laquelle Daria passait de l’ordre d'idées le plus élevé à une distraction comique ou touchante, n'éveillait pas une impression de superficialité, mais dévoilait une abondance intérieure, tumultueuse et pourtant identique à elle-même, comme celle d'un torrent dont les flots ne se heurtent que pour mieux se confondre, pour mieux multiplier leur commun élan à travers l'espace, à travers ia vie.

Quand Olivier vit le changeant visage, tout à l'heur: spiritualisé de mélancolie, maintenant brillant d'animation sous la palpitation des ombres découpées par la vigne vierge, tandis qu'ils attendaient la boisson glacée, il ne put retenir une exclamation d'amoureux :

‘ Vous êtes un astre, un astre adoré |...” lui dit-il avec une passion où riait l'extase, et aussi un peu d'ironie pour l'impuissance des mots,

Ce fut une revanche de jeunesse dont s'illumina la maigre st virile physionomie,

Daria subit une fascination ardente, qui semblait aspirer sa personne, Toutes ses fibres se tendirent vers Olivier. Sa volonté flotta comme un duvet dans le tourbillon d'amour, Un tel trouble noya ses yeux, les cerna d'ombre, que le jeune homme pâlit. Et tous deux, sans parler, échangèrent tant de passionnée souffrance que leurs lèvres en frissonnèrent, Alors iis furent saisis de crainte, se réfugièrent dans un silence plein d'anxiété. Chacun tremblait de ce que dirait l’autre, de la conclusion qu'allait avoir leur sublime et imprudente journée, Un mot, et ils étaient per dus

Ce mot ne fut pas dit,

L'officier mit la jeune femme en voiture, et n'y monta pas avec elle, pas même jusqu'à la limite de ce quartier si peu parisien.

—‘* Au revoir. ,

—Au revoir.’

Ils ne prononcèrent pas leurs noms. Les syllabes mêmes leur en semblaient redoutables.

Déjà loin, elle tourna la tête dans la victoria, et le vit immobile à la place où elle l'avait quitté.

Tout à coup, l'idée déchirante la traversa qu'elle se séparait de lui pour deux grands mois. 11 fallait aller en Suisse, hâter maintenant ce départ, si nécessaire à la santé des enfants, Ni Olivier ni elle-même n’y avaient songé dans l'adieu frémissant de tout à l'heure,

Elle eut, pour faire retourner le fiacre, un mouvement de nervosité folle, Mais, avant même d'avoir parlé au cocher, elle se ravisa. Si peu maîtresse d'elle-même et l'ayant laissé visiblement hors de lui, à quel vertige son retour et ce qu’elle avait à dire ne les jetteraient-ils pas ?

*“ Je lui écrirai.”- pensa-t-elle,

De nouveau, elle voulut le voir, distingua encore ses traits, la brûlante fixité de son visage. Quelque chose d'éperdu cria en elle. Ce fut comme s'arracher de lui pour toujours... Angoisse convulsive... Spasme d'agonie.. Oh! mourir.

Elle lui sourit désespérément.

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Cette année-là, en Suisse, il arriva au plus jeune fils de Daria un accident que la mère, malgré toute sa fermeté d'âme, son absence absolue de superstition, envisagea comme un avertissement du sort. Sa scrupuleuse conscience se reprochait de penser à Olivier trop constamment. Peut-être, moins

absorbée dans son rêve, moins attentive au courrier qui apportait les lettres de l'ami, moins préoccupée de lui répondre, elle eût entouré ses enfants de plus de surveillance et prévenu ce qui survint.

Elle ne manquait pourtant pas de cette excuse à ses propres yeux, que, dans scn système d'éducation, entraient en première ligne, pour ses fils, Pusage de leur indépendance et le sentiment de leur responsabilité. C'était avec intention qu'elle leur accordait toute la siberté compatible avec leur jeune âge. Même, « ce moment, elle les entourait plus que d'habitude, à cause de la petite Nicole. Cette fillette ne lui appartenant pas, Daria était plus soucieuse de la préserver de tout mal au physique et de lui mettre une rose de santé à ses joues pâlottes, que de la développer au moral suivant ses principes pcrsonneis.

Ce ne fut donc pas faute de sollicitude maternelle que le petit André, alors âgé de neuf ans, commit la dangereuse escapade de grirnper sur le mur de la terrasse qui dominait le lac. {1 tomba, non pas tout à fait dans l’eau, mais à peu près, car il enfonça dans la vase humide d’une berge très étroite. Certainement 1l eût glissé plus à fond, sans un rocher auquel

il se cramponna, après d’ailleurs s'y être sérieusement écorché.

Ses hurlements de douleur et de terreur attirèrent Serge et Nicole. Le premier, qui était alors un personnage de onze ans plein de décision, envoya sa petite amie chercher du secours, tandis que lui-même, lançant à travers les balustres l'extrémité d'une corde à sauter, aida ainsi son frère à se maintenir sur le rocher glissant. On trouva l'aîné arc-bouté au rebord de pierre et soutenant cette corde dans une grande tension de toute son énergie. En même temps il criait au cadet des paroles d'encouragement, pour lui faire prendre patience jusqu'à ce qu'on lui vint en aide.

[ fallut un moment pour que le jardinier descendît de l'autre côté du mur, heureusement peu élevé, retirât l'enfant de sa position critique, et trouvât le point d'appui indispensable pour hisser le petit jusqu'aux,bras étendus de Mme Nogaret et de la Suissesse.

André, à cause du refroidissement, eut une fièvre rhumatismale, IT en guérit. Mais aux premiers frimas de l’automne, la famille étant de retour à Paris, il se trouva brusquement les deux jambes percluses, d'une facon si extraordinaire et si apparemment définitive, que les médecins crurent à de la

coxaloie on à 17 £ La

coolique et de dégénéré, aggravait les pronostics. Pourtant le

mal n'était pas si grave. Il disparut au bout de six à huit mois, presque aussi mystérieusement et incpinément qu'il était venu. La Faculté s'en déclara victorieuse, n'ayant jamais convenu qu'elle y perdait son latin.

Ce fut pendant cet hiver de détresse, où lu coupe de son chagrin parut comble à déborder, que Daria put constater le désintéressement de l'amour qui l’enveloppait.

La passion, qui par instants lui était apparue si orageuse, dont elle s'était épouvantée avec tremblement et délices, dont elle avait éprouvé le remords devant le lit douloureux de son enfant, contre laquelle ses inquiétudes maternelles l’armaient à présent si bien, elle ne la vit plus reparaître. Elle parvint presque à l'oublier. D'’Arthail ne lui en laissa plus rien pressentir. Mais dans quel miracle de tendresse il la fit vivre !

Il “enait d’être nommé commandant, et restait attaché à l'Etat-Major.

Tous les soirs, quand six heures sonnaient, cet officier supérieur, ayant pris le temps de se mettre en civil, arrivait rue Saint-Lazare pour porter le petit garcon malade de la salle des cours à l'appartement du cinquième étage. André, en effet, passait les journées en bas, près de sa mère, allongé dans sa gouttière d’infirme, En haut, le père paralytique réclamait les soins Ge l’unique servante, Pour distraire et dorloter son fils, Daria ne pouvait faire autrement que de le garder sous ses yeux, tandis qu'elle donnait ses leçons ou traduisait pour son éditeur. Le matin, avec l’aide de la bonne, elle parvenait à descendre l’enfant, non sans peine. Mais pour le remonter, c'était une autre affaire. Ce garçconnet de neuf ans pesait lourd. On ne pouvait compter sur lobligeance du concierge, qui remplissait un emploi de livreur dans un grand magasin, et ne renirait que plus tard.

Chaque jour donc, quelles que fussent les exigences de sa carrière, de ses travaux, Olivier trouvait le temps de quitter l'uniforme et de venir porter en haut d’une centaine de marches l'enfant de celle qu'il aimait. Il le laissait dans l’antichambre du petit appartement, pour ne pas être aperçu de Michel, à qui sa vue aurait imposé le supplice des soupçons et d'une impuissante jalousie. Il serrait la main de Daria et s’en allait avec l’immense douceur d'avoir vu un instant les chers veux pleins de gratitude, le cher visage, sur lequel s’effaçait toute tristesse durant quelques minutes.

Mais, à cette période surtout, quel sacrifice lui eût coûté pour mettre un peu de suavité dans cette vie qu'il voyait si éclatante d’héroïsme, le long d'un chemin si morne, où il aurait souhaité de faire fleurir tous les bonheurs ?

Un jour, Daria lui dit :

— “Je suis quelquefois obligée d'aller en soirée, quand mes élèves donnent ces petites représentations en langues étrangères que j'ai mises la première à la mode dans mon salon. Cest une des nécessités de mon métier que je trouve les plus pénibles. Ces réunions mondaines, qui m'amusaient il y a longtemps quand j'y faisais figure, me pèsent aujourd’hui que jy prends part en mercenaire. Oui, je l'avoue. Mais le pire, cest d'y aller et de rentrer seule. Quand je sors de ces salons brillants pour monter dans un fiacre, qu'il me faut souvent chercher moi-même, je me sens lâche. Une nostalgie atroce m'envahit... Ah! vous ne savez pas à quel point!...”

Il devina. Il supnosa qu’elle pleurait. Il la vit, son adorée, par les rues nocturnes, dans la cahotante et triste voiture, avec des larmes sur sur visage. Îl ne put en supporter la pensée. Désormais, quoiqu’elle tâchât de rattraper son aveu, de faire la brave, malgré les précautions qu’elle prit pour lui cacher ses sorties du soir, à les découvrait, s’informant auprès des enfants, auprès de la domestiqué. Et il venait l'attendre en voiture, d'abord à sa porte pour la conduire, puis devant la maison où elle se trouvait, pour la ramener. Ainsi elle se sentait moins seule. Et pour qu'elle ne lui interdit pas 1rrévocablement ce qu’elle appelait une corvée et ce qu'il considéreit comme un privilège, il ne demandait pas même à lui baiser la main. Durant un hiver qu'il passa en garnison dans une ville de province, à denx heures de Paris, d’Arthail vint quelquefois exprès, repartant par le dernier train de nuit, se eouchant à quatre heures du matin pour mêler cette douceur à l'existence âpre et sans joie de sa bien-aimée.

Mais il se trouvait encore retenu dans la capitale par un servire spécial, au ministère, lorsque, durant la maladie d’André, Mme de Vasqueuil arriva un jour rue Saint-Lazare dans un état de nervosité visible.

Bien que out d’abord elle parlât de choses et d’autres pour donner le change, Daria pressentit que le vrai but de la visite apparaîtrait plus tard. Ce ne serait pas une confidence. Adeline n’en faisait jamais. Mais un intérêt ou une curiosité percerait tout à l'heure. La seule amitié l'amenait si rarement! Et d’ailleurs, aujourd’hui, sa préoccupation était évidente.

Elle demanda, — non pas à brûle-pourpoint, mais après un adroit préambule sur le système d'enseignement de son nie:

— “ N'as-tu pas, à ton cours d'anglais, une jeune fille du nom de Madeleine Courtain ?

— Oui... Tu la connais?

Pas du tout. C’est pour cela que je m'informe. Comment est-elle ? ”

HS

La jeune personne était quelconque. Daria esquiss2 son portrait en peu de mots. Adeline alors supputa la fortune des parents, d’après ce qu'elle en avait entendu dire. Des gens de rien. Cette petite devait être d'une effroyable vulgarité. ;

— “ Qu'est-ce que cela peut te faire ?” questionna Daria, étonnée.

— “ Jmagine-toi, ma chère, qu'on veut lui faire épouser Georges Riaguet.

— Eh bien,” s’écria Mme Nogaret en riant, “ce sera une bénédiction pour les maris. Ce grand fat de Georges Riaguet est le fléau des ménages.”

A peine avait-elle parlé qu’elle fut saisie de voir Adeline rougir puis pâlir presque instantanément.

—— “ Pourquoi dis-tu cela ?” demanda celle-ci avec un accent altéré, très différent de son accent ordinaire.

—“ Mais tu le sais bien, voyons... La maman Riaguet, quoiqu'elle soit plus jeune que son fils et qu’elle doive ignorer ces choses-là, convient que son Georges est un coureur. Il a fortement compromis la petite Touravel...

— Je te défends de dire cela ! Germaine Touravel est mon amie.

— C'est possible,” riposta froidement Daria, blessée de ce ton. “Elle a été la mienne. Elle était trop contente de venir flirtir chez moi quand je donnais des fêtes. Je la vois encore à la Fougeraie, un certain soir de feu d'artifice... Dès qu’elle a su notre ruine, elle a cessé de me connaître. Je n’ai aucune raison pour ne pas dire d’elle ce que je pense.

— Mais tu ne dois pas penser qu’il y ait rien eu entre elle et Georges Riaguet. Jamais il n’eût voulu, lui si beau garçon, d’une pareille poupée à ressorts...”

Sous le regard de son amie, Adeline suspendit sa phrase, rougit de nouveau, puis se prit à rire nerveusement.

4 C'est vrai... Tu n'as jamais regardé Germaine. Elle fait illusion avec ce trémoussement perpétuel qui empêche de la voir comme elle est. Mais rappelle-toi les petites figures de bois peintes: deux points pour le nez, une grande ligne pour la bouche... Ce n'est pas cela, dis ?

Tu as une facon de la défendre qui n’est pas ordinaire. Alors, voyons, Adeline, cela te contrarie qu’on veuille marier le fils Riaguet ?”

La petite taille raidie et trop cambrée de Mme de Vasqueuil se redressa. Son visage, plus retouché maintenant à ai massive chevelure devenue nlus blonde,

— “Ne sois pas méchante, ma chérie. Que veux-tu que

dernier cata aréemt

mere piquer

phespaitipeerse onà prit

me fasse ou ne me fasse pas le mariage du fils Riaguet ? Je trouverais, au contraire, parfait qu'il se mariât. Seulement il à trop de valeur pour une demoiselle Courtain. Oui, trop de valeur... Tu peux sourire. Je sais ce que je dis. On re se doute pas quel fonds à ce garçon-là. Et d'ailleurs j'aime tant sa mère !...”

Les deux amies laissèrent tomber le sujet d’un commun accord. Mais, à quelque temps de là, Daria ayant appris que les projets de mariage entre Madeleine Courtain et Georges Riaguet ne tenaient pas, et que “ le beau chauffeur” — comme on l'appelait dans le monde du sport automobile — se montrait constamment en trio avec le ménage de Vasqueuil, crut, en toute sincérité, devoir mettre Adeline en garde contre certains propos qui commençaient à cireuicr.

— “ Fais ce que tu veux ”, lui dit-elle, “ mais n'oublie pas que ce garcon est horriblement compromettant. Avec la sévérité ordinaire de ton mari, quelque chose pourrait arriver quand Gaston s'avisera...

— Gaston !....” s’écria Adeline. “C’est lui qui emmène Georges partout. Justement, on sait combien mon mari est à cheval sur les convenances... Donc personne n'’oserait critiquer ce qu'il juge bon. 1l a une confiance absolue en moi, et il tient à montrer jusqu'où va cette confiance. Voilà pourquoi il affiche son goût pour la société du fils Riaguet. Ce serait m'offenser que de compter avec les mauvaises langues. Et il sait bien que je ne Iui pardonnerais pas.”

Dans la pensée de Daria, la figure placide et fermée de M. de Vasqueuil s’évoqua. Sa femme et sa fille, son Adeline et sa petite Nicole, c'était la vie même de cet homme. Pouvaiton l'appeler un mari complaisant ? Qu'y avait-il sous la sécurité hautement portée, souriante, de ce mondaïin correct et insignifiant ?... Un drame d'âme peut-être... Qui sait?...

Cependant Adeline se trouvait piquée par les remarques de Daria. Aussi ne manqua-t-elle pas d'ajouter, avec un ton plein de sous-entendus :

— “ D'ailleurs, s'il fallait s'occuper des cancans... Tu ne t'en inquiètes guère toi-même... Et, ma foi, ce n’est pas moi qui t'en blâmerai. Avec un mari qui t'a ruinée, et qui est gâteux... Avec la vie de chien que tu mènes, si tu n'avais pas quelques compensations..

— Que veux-tu dire ?

— On sait bien, n’est-ce pas ? pourquoi le commandant

d’Arthail refuse les plus beaux partis...

A Aslinat! 33

Ce fut une exclamation si douloureuse que Ia petite Mme de Vasqueuil en eut un remords. Elle reprit avec une douceur conciliante :

— “ Dame, enfin, ma chérie, tu insinues des choses désobligeantes pour moi, à propos de George Riaguet...

— Non. Je n’en veux rien croire. Je t'ai prévenue seulement. Si tu savais comment on s'exprime...

— Et toi, le sais-tu, en ce qui te concerne ? Puisque tu my forces, il me faut bien te l’apprerdre. Madame Jussecourt sait par sa manucure, qui demeure en face de chez toi, que le commandant vient ici tous les jours, aussitôt que tes cours sont finis. Quelquefois il est en avance, il guette la sortie des élèves. On explique ainsi que tu aies loué un rez-de-chaussée, en dehors de ton appartement, soi-disant pour la commodité de tes leçons...

— Tais-toi... Tais-toi!...” murmurait Daria, qui pantelait de souffrance.

Mais l’autre était lancée.

— “Oui... On se faisait des gorges chaudes de ça, chez cette peste de madame Jussecourt, un jour que j'entrais dans son salon. Je t'ai défendue, Madame Riaguet aussi. Elle a été très chic. Elle a dit: “ Qu'est-ce que ça vous fait ? Daria Nogaret n'est plus de notre monde. On ne peut plus lui demander qu’elle ait notre tenue. Soyons indulgentes.” C'est vrai. C’était le meilleur raisonnement à tenir. Mais il y avait là cet horrible bonhomme, ce Bazssaine, avec sa bouche de brochet, qui a bavé une ignominie...

— Quoi donc ?

— Ne me le demande pas. Te voilà pâle comme une morte. Pourquoi m’as-tu fait parler, aussi ?... Heureusement Gaston n’était pas avec moi. Si un mot de ça lui revenait aux oreilles, il ne me permettrait plus de te voir...

— Qu’a dit Baussaine ? ” insista Daria, très ferme en dépit de son extrême pâleur.

— “ Est-ce que je sais ? Une malpropreté sur d’Arthail... Que, lorsqu'on n’avait pas le sou, on ne s’offrait pas une femme comme toi, parce que c'était la dépouiller de tout ce qua d’autres seraient trop heureux de lui offrir.”

L'indignation souleva Daria, fit étinceler son beau visage.

— “Oh!...” cria-t-elle, “Et on ne peut pas écraser cela comme une vermine ! ”

Mme de Vasqueuil commençait à regretter ses révélations. Elle avait été un peu loin. Mais aussi comment cette pauvre Daria s’était-elle permis, dans sa situation inférieure et isolée, des allusions indiscrètes sur sa conduite, à elle, Adeline.—que sauvegardait l'attitude imperturbable d'un mari estimé par-

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