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tout pour un Büiaüit HiUiTiiHiC :
— “Voyons, ma chère... Je suis fâchée de t'avoir dit ça... Tu vas le prendre à cœur. Mais c'était absurde à toi de mal
interpréter des choses où Gaston ne trouve rien à redire, Sur moi, le monde peut jaser. On est si bête! Mais on ne me tournera jamais le dos... Personne, tu comprends, n’est plus intéreseé que mon mari... Et il me connaît si bien... Il est si tranquille !... Toi, ce n'est pas la même chose.
Te tourner le dos ?...” répéta Daria avec amertume. “ On le ferait si tu étais obligée tout à coup de travailler pour vivre, Au fond, c'est ma pauvreté que ces gens-là méprisent, bien plus que tout ce que je puis dire ou faire. Ah! les ordures qu'on vous jette salissent au point que le dégoût vous prend de vous-même, bien que la honte soit du côté des insulteurs. ‘Tiens, ma personne me fait horreur, comme si je voyais ruisseler, en effet, sur moi, les immondices de ces âmes.”
Elle frissonnait de la tête aux pieds, regardait avec répulsion son corps pétri de grâces et d'une pureté si fière. Dans son écœurement atroce, elle oubliait même la personnalité d’Adeline, ne songeait pas à lui en vouloir. Plus que jamais elle la jugeait inconsciente. Une attirance bizarre, faite de sa propre supériorité, la forçait à observer curieusement cette sourde-muette morale. L'observation, cette fois, lui coûtait cher. Elle était comme le chimiste qui vient de se brûler les doigts avec les corrosifs qu’il manie. Mais, pas plus que lui, elle ne s’en prenait aux substances inertes, D'r'ileurs Adeline, malgré sa pauvreté de cœur, ne lui gardait-elle pas la seule apparence d'amitié qui demeurât d'un temps où tout semblait l'aimer et lui sourire ? Daria lui restait attachée par nne fidélité de nature. Ayant vu se rompre brutalement tant de liens, il lui en aurait trop coûté d'en briser elle-même un seul. Et pourquoi ?... A quoi bon une rancune qui ne serait pas plus comprise que n'importe lequel de ses autres sentiments ?
Daria venait de passer la trentaine lorsque son mari. Michel Nogaret, mourut.
Elle l'avait soigné jusqu'au bout avec le plus irréprochable dévouement. Son travail même, seule ressource de la famille, ne fut jamais une excuse pour s'épargner autour du malade l'empressement et les soins personnels. Elle disputa cette existence à la mort comme si, au lieu d’une charge et d'ure entrave, elle l’eût considérée comme un bien mike fois pré cieux. Elle l'entoura d’égards, Ses enfants furent pliés à témoigner le plus grand respect, à prodiguer les attentions à ce pauvre être déchu, doué d'un moindre discernement qu'eux-
mêmes. L'engourdissement de cetie âme permit à Daria de ja leur représenter digne dans le passé de tous leurs hommages filiaux. Ce misérable rest: d'une individualité misérable, elle sut le revêtir de la dignité paternelle.
Quand Michel mourut, Serge et André le pleurèrent avec l’effervescence de ces orands chagrins d'enfants où sombre toute la confuse splendeur de l'univers. Ils se crurent sincèrement frappés de tout le malheur contenu dans ce mot ” OTphelin ” que leurs livres classiques imprégnaient d'une insondable désolation. Daria, même pour les consoler, n'atténua pas l'énormité d’une telle erreur.
Elle n'avait jamais réprimé la sentimentalité chez ses fils, tout en s’efforçant avant tout de tremper leur volonté, de développer leur énergie. Pour elle comme pour d'Arthail, qui, dans cette tâche, la soutenait par ses conseils, ce n’était pas fortifier le caractère ni élargir l'intelligence que de dessécher le cœur. Combien de directeurs moraux sv trompent et con” fondent l'impuissance à s'émouvoir avec la véritable fermeté d'âme ! Nos pensées les plus eublimes, nos actions les plus décisives, prennent leur impulsion’ dans les parties afectives de notre être. Vouloir fortement est bien. Mais l'objet du vouloir n’en importe que davantage. Et cet objet se détermine dans le domaine de nos préférences. Pour penser en beauté, pour agir indomptablement, il faut recéler une faculté puissante de sentir et d'aimer, une source d'émotion vive, inépuisable et fraîche. L'éducateur doit se garder d’appauvrir cette source, mais, dans la mesure où l’hérédité le lui permet, veiller à ce que rien ne la contamine.
Daria puisait une satisfaction mélancolique dans le spectacle de ses fils bouleversés de sanglots devant le cercueil de leur père. Ces claires larmes d'enfants, si chaudes et si pures, c'était sa moisson, à elle, la consécration de sa longue patience, de sa résignation silencieuse, de son exemple, de ses leçons d'amour et d'honneur. Elle ne s'était pas sacrifiée en vain pendant tant d'années, puisque les deux êtres chéris, qu’elle voulait si hauts, si fiers, marcheraient dans la vie sans un soupcon des flétrissures qu’elle avait écartées de leur nom, sans une humiliante méfiance de Ja droiture paternelle, sans une impression de discorde entre leurs parents, sans un lourd couvenir. Aueun des fardeaux secrets que l'enfance lègue parfois à l'âme de l'homme ne pèserait sur la leur, ne l'inel: nerait aux défaillances.
Voilà ce qu’elle se disait en les regardant pleurer. Elle les contemplait, beaux et touchants. Elle les savait intelligents et bons, pleins d'ambition, d'ardeur. Serge avait maintenant treize ans, son frère, onze.
A un moment, l'aîné vint à elle.
— “ C'est moi maintenant,” dit-il, “ qui suis l’homme ici. Tu peux te repposer sur moi. Tu verras mère, comme je comprends mon devoir.”
Ce Serge, déjà grand et robuste, d'une figure ravissante, était la joie et l’orgueil de Daria. Le cadet, d’une individualité plus incertaine et physiquement délicat, l’inquiétait un peu, lui rappelaii trop le père.
Serge n'avait pas oublié son rêve d’embrasser la carrière des armes. Il devait entrer à Saint-Cvr. C'était convenu. Et il comptait bien être admis en très bon rang au concours, dont il parlait déjà. Car il voulait choisir la cavalerie.
Malgré ce qu'il y avait d’un peu déraisonnable à cultiver en lui une vocation qui éternisait l’effort de sa mère, — car celleci envisageait les dépenses indispensables pour le conduire jusqu'à son premier galon d’officier, puis le renoncement à toute aide pécuniaire de sa part dans l'avenir, — Daria aurait plutôt fortifié que découragé le souhait de son fils. Elle tremblait qu'il ne se fit à lui-même un pareil raisonnement, et qu'il n'abandonnät pour elle un espoir dont elle connaissait le prestige.
C'était ne pas discerner l’impérieuse tension de la vie commencante, qui apparaît sous la forme d'un égoïsme presque anormal chez les tout jeunes êtres. Serge était, certes, un généreux enfant. Mais la générosité de cet âge est immédiate et en surface. lle n'affecte pas les profondeurs et n’est pas capable de prévision, même chez ceux que brûlera plus tard le besoin du sacrifice. D'ailleurs, comme le petit garçon était presque un bébé encore quand les Nogaret avaient perdu leur fortune, il ne s’étonnait plus de voir sa mère travailler. L’élégance et le succès de ce travail lui en masquaient les côtés pénibles. Sa mère, en somme, était professeur, comme les maîtres qu’il écoutait en classe. Mais, en classe, Serge se figurait que les élèves seuls exécutaient un effort. Travailler, pour lui, c'était réciter sa leçon, mais non pas l'expliquer. Un professeur ne possède-t-il pas la science toujours prête et à sa portée ? Si sa mémoire lui fait défaut, il a le droit de prendre le livre. C’est très amusant d'exercer une autorité. Tels sont les raisonnements qu’on fait à treize ans, même quand on est le premier en thème.
Et voilà quel fut l'obstacle dressé entre Olivier d’Arthail et Daria Nogaret pour les séparer encore, même quand celle-ci se trouva veuve.
Si brillante que fût la carrière de l'officier, cette carrière représentait un revenu d'honneur, non d'argent. (Car tel est le sort de celui qui sert sa patrie sous l’uniforme du soldat.
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our l'artiste ou l'industriel, apparaît toujours dorée, promettant, avec le succès, d'apporter la richesse, ne réserve au militaire que la surprise du danger et de la mort. Ce qui peut SUrVEmIT dans cette vie, c'est une guerre. Les autres espèrent la chance d'une affaire qui les enrichira. Une telle perspective ne sollicite pas la prévision d'un officier. C’est pourquoi, dans la moralité professionnelle qui se forme à l'ombre du drapeau, et qui finit par y imprégner plus ou moins toutes les âmes, existent le désintéressement forcé, par l'impossibilité de tout caleul, et la délicatesse ombrageuse sur les questions d'honneur, puisque lhonneur est la seule récompense du soldat.
Et voilà encore pourquoi le milieu militaire, malgré toutes les tares humaines, qui ne l'épargnent pas, est comme le sanatorium moral d'un pays. Ceux qui tentent de le déconsidérer ou de le troubler sont sacrilèges. Ceux qui demandent le désarmement universel sont des philanthropes aveugles. Des existences d’où sont absentes toutes préoccupations de gain, où règnent la discipline, la loyauté, le mépris de la mort, et qui seraient inconcevables sans un perpétuel entraînement à ces vertus, ne sont pas seulement la garantie matérielle d’un peuple, mais sa garantie morale. Elles ne défendent pas seulement le territoire contre l'invasion étrangère. Elles défendent l'âme de la race contre les éléments de décadence et de dissolution.
Le commandant d’Arthail n'avait que sa solde. Et, suivant
des traditions et des règlements qui semblent près de s’atténuer. mais qui subsistaient dans toute leur force à cette époque pourtant récente, il ne pouvait épouser une femme exerçant une profession pour vivre. Mme Nogaret tenait des cours, donnait des lecons chez elle et au dehors, gagnait des cachets dans le monde en organisant des représentations littéraires, et cette situation ne pouvait être admise pour la femme d'un officier supérieur.
Cependant, avec son incessant travail et grâce au charme de son intelligence, elle parvenait à gagner plus qu'il ne semble compatible avec une si ingrate profession. À ce qe Jui rapportait l’enseignement, Si elle ajoutait le bénéfice de ses traductions, elle chiffrait son revenu par une somme supérieure au traitement de d’Arthail.
Cela lui permettait de donner à ses fils une élégante éducation et de leur laisser choisir et préparer leur carrière.
Après son mari, 865 enfants l’empêchaient d’épouser l'homme qu’elle aimait, qui l’attendait avec un inlassable dévouement. Sans son ambition pour Serge et André, sans la réso-
lution de satisfaire leur rêve, elle aurait pu, enfin, réaliser le
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sien, Même avec eux, si elle avait été moins jalouse de leur assurer un bel avenir, elle pouvait devenir Mme d’Arthail. Elle aurait renoncé à ses leçons, continuant seulement ses tra) ductions sous un pseudonyme. L'existence eût été possible, avec beaucoup d'ingéniosité, de privations. Et pour Olivier, pour Daria, le poids de la gêne eût été insensible dans la félicité de se trouver unis.
Mais Serge voulait entrer à Saint-Cyr, devenir officier de cavalerie. André, sans manifester un goût déterminé encore, n'accepterait pas une carrière moins flatteuse que son frère aîné. D'ailleurs, le cadet coûterait davantage peut-être, justement à cause d’un peu d’incertitude, de mollesse dans le caractère et d'une persistante délicatesse physique.
Comment imposer à l'officier pauvre la charge de cette double éducation ? Comment, d’autre part, restreindre l'espoir et l'avenir de ses fils ?
Daria n'eût pas été la femme fière et la mère admirable qui marchait depuis tant d'années à une telle hauteur dans la vie, si elle avait donné des réponses douteuses à des questions si nettes.
Elle resterait libre. Elle continuerait à travailler. Puisque son ami voulait l’attendre, eh bien! ils achèveraient ensemble le sacrifice. Ils patienteraient jusqu'à ce que Serge sortît de Saint-Cyr. Telle fut, après des combats secrets, des heures désespérées, la décision à laquelle s’arrêta sa conscience.
Mais elle n'était pas seule. Olivier lui démontra qu’elle n’avait plus le droit de prononcer à la fois pour elle et pour lui. N'étaient-ils pas attachés l’un à l’autre par des liens plus forts que tous les contrats humains ? Le mariage créaitil des droits plus sacrés que la longue alliance, pure et inaltérable, en laquelle depuis tant d'années ils existaient l’un pour l’autre, l’un par l’autre ?
Maintenant elle était veuve. Et lui Olivier, il l’aimait plus qu'il ne l'avait jamais aimée. Qu'elle refusât plus longtemps de lui appartenir, c'était au-dessus de ses forces d'homme. Qu'un obstacle aussi misérable qu’une question matérielle les séparât encore, voilà ce qu'il ne pouvait admettre. On surmonterait cet obstacle, ou on le tournerait. Il était prêt à tout, pourvu que Daria devint sa femme. Si le commandant d’Arthail ne pouvait épouser Mme Nogaret, il donnerait sa démission. Oui, 1l trouverait toujours, au civil, un emploi qui lui rapporterait l’équivalence de sa solde, et alors il n'aurait plus de grade dont la dignité l’empêchait de consentir au labeur de celle qu’il épouserait.
—“ Votre démisssion, vous, Olivier !...” s'était écriée la pauvre amoureuse, “ Un emploi civil!... Vous entreriez
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dans un bureau comme comptable, peut-être ?... Vous seriez le gérant d’une grande maison ?... Vous, colonel dans un an, et qui bientôt serez le plus jeune général de l'armée... Vous, le marquis d’Arthail !...
__Je ne suis rien, je ne veux plus rien être, Daria, que l’homme qui vous aime... Vous ne Savez Pie comme je vous aime... Vous ne savez pas ce que j'ai souffert... Je suis à bout.
__ Mais votre devoir de soldat!... Mon Dieu ! Olivier, vous savez bien comment on appelle celui qui Sy soustrait.
— Un déserteur!...” répondit d'Arthail en pâlissant. “ Ne dites pas cela!... Si la guerre éclatait, je reprendrais du service.
__ Mais votre épée ne vaudrait plus ce qu'elle vaut aujourd'hui. Vous ne seriez plus le chef que vous pouvez et que vous devez être. Comment vous donnerais-je encore en exemple à mes fils ?
Je vous aime, Daria. Ne me demandez plus autre chose désormais.”
Le jour où l'officier s’exprima de la sorte, Daria, en effet, ne lui demanda pas autre chose. Comme il le disait—et elle le vit bien—il était à bout. Elle-même, qui se jugeait forte en lui apportant une résolution longuement pesée, sentait chanceler tout en elle au souffle de cette passion qui se déchaînait à la fin. Ce fut un instant terrible. Elle put mesurer, à la violence des sentiments auxquels il donnait cours, quel sacrifice il lui avait fait en les dominant pendant tant d'années. Elle découvrit un Olivier qu'elle ne connaissait pas, ardent, volontaire, plein d’une séduction nouvelle, qui la remplissait d'amour et d'effroi. Il la voulait. Il le lui disait. Sa patiente et respectueuse ferveur sombrait dans les mots de flamme qu’elle n'avait jamais entendus. Sa soumission faisait place au désir dominateur. Tout ce qu'il sentait d'irrésistible dans son adoration pour cette femme, tout ce qu'il avait contenu pour ne pas la briser, la désespérer, la flétrir, quand e'€ ne s’appartenait pas, il le laissait éclater maintenant qu'eile ne relevait plus que d’elle-même.
Daria en fut éblouie, bouleversée. En même temps, du passé montait un grand flot de gratitude tendre. Voilà donc de quel feu il s'était consumé pendant les années si lentes, les soirs des printemps disparus, quand sa jeunesse criait dans ses veines, et parmi la langueur des étés, les suggestions aiguës de l’automne, les nuits électriques de l'hiver, quand l’haleine du plaisir parisien sort en bouffées si chaudes des portes qui retombent sur les salles pleines de lumière... Et il s'était tu, pour ne pas la troubler dans l’accomplissement du devoir.
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