‹ L'honneur d'une femme [microforme] (volume 2)Chapitre 24 sur 28 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

L’aubépine fleurit huit fois sans que, dans les cœurs de Daria et d'Olivier, se fanàât la floraison divine de l'amour. Leur sentiment était de ceux, moins rares qu'on ne croit, dont les années augmentent la puissance.

Ou plutôt, ce n'est pas leur sentiment qui, par lui-même, demeurait impérissable. L'accord parfait de leur deux natures assurait sa durée. La théorie de l’âme-sœur, pour un peu plaisante qu'en apparaisse la formule démodée, n'en trouve pas moins sa confirmation dans la science psychologique. Les caractères sont comme les métaux. Ni purs et inaltérables qu'ils soient isolément, ils ne forment pas fatalement des unions solides, Ils ne s'allient que suivant r-rtaines lois. Dans les alliances humaines, l'ignorance des affinités réelles détermine, pour le plus grand nombre des cas, l’instabilité des combinaisons. Les éléments sont excellents, l’alliage est détestable. Et l’on s’envoie des injures réciproques, sans se douter qu'on ne les mérite qu'ensemble.

Daria et Olivier ne firent pas cette triste expérience. Et ils atteignirent enfin le moment de consacrer par le mariage leur union cimentée par d’indicibles bonheurs £t par mille sacrifices.

Serge quittait dans un des premiers rangs l'Ecole de Saint- Cyr. Sous-lieutenant de chasseurs, il entrait dans un régiment qui tenait garnison à Saint-Germain. L'influerce du colonel d’'Arthail, maintenant professeur à l'Ecole de Guerre, lui valait ce privilège. Son cadet, André, à dix-neuf ans, se faisait déjà remarquer comme peintre. Cette année même il envoyait au Salon un portrait de sa mère, qui eut un immédiat succès, autant par ses qualités spéciales de couleur et de vie que par la séduction pénétrante du modèle.

La beauté de Daria s'était modifiée sans décroître. La passion heureuse avait imprégné ce charmant visage des secrets sortilèges de la vie. La grâce d'enfance, qu’elle conserva très tard, et la fierté un peu agressive qu’elle devait au malheur, avaient éteint leur contraste. La physionomie s'était unifiée en une expression intense et suave, où se lisait la compréhension de tous les mystères, On voyait, dans le doux abîme de ses yeux, que cette femme avait plané sur des sommets de su-

{ nus + la ù Aa Aa de Aa prê ne joie, qu elle € était desci ue aans aes précipices ue aou- ] all LE an 4 1: ;

Qur, of qu'oiie reve nait l'âme ohareda da sonvanire las maine

remplies à indulge re.

D'ailleurs, elle était restée jeune parce qu’elle était aimée. Les femmes se voient dans le miroir de leur amour. Celle qui a vingt ans pour l’honime qu’elle adore eroit les avoir, et les paraît, grâce à la plus puissante suggestion qui soit au monde. Mais si elle découvre une ride à sa tempe ou un che-

EX ee

veu blanc sur son front quand elle se regarde dans la glace, c'est qu'elle les a certainement vus d’abord dans les yeux de son amant. L'ironie ou la pitié du cher regard lui a révélé sa déchéance. Désormais elle vieillira parce qu'elle se sentira vieillir.

Ces miracles du mirage amoureux n’eussent guère été compris par deux jeunes êtres qui venaient de bostonner jusqu’à perte d'haleine dans un bal blanc, où ils s’amusaient de tout leur cœur, — car ils n'avaient besoin d'aucune illusion pour se trouver réciproquement très beaux et pour s’adorer en conséquence.

Serge étrennait son uniforme de chasseurs. Nicole portait la toilette neigeuse et virginale qu’exigeait l'étiquette même de cette petite fête.

M. et Mme de Vasqueuil réunissaient dans l’intimité les amies de leur fille, et les frères ou cousins de ces demoiselles. La plus vieille des danseuses n’était pas majeure, et la bril- Jante tenue de Serge Nogaret faisait événement dans une réunion où le contingent masculin, à part quelques smokings, était presque tout entier vêtu de courtes vestes anglaises, sur lesquelles se rabattaient des cols blancs.

Le jeune officier et son amie d’enfance s'arrêtèrent, tout essoufflés, dans l'embrasure d'une fenêtre.

Blonde, fine, des airs fragiles et de larges yeux de bleuets, Nicole regardait le sous-lieutenant avec une admiration non déguisée.

— “ Ecoute, Serge,” commença-t-elle, “ j'ai quelque chose de très grave à te dire.”

Heureux âge, où les choses très graves se révèlent entre deux valses, et où l’on ne voit à cela rien de paradoxal !

— “Tu sais bien, Nicole, que nos parents veulent que nous nous disions “ vous”. Il faut leur obéir.”

Le plus frais éclat de rire accueillit cette réflexion si bizarrement exprimée.

— “ Mais c'est toi qui t'embrouilles !... “ Tu sais bien que vos parents...” Oh! non, ca c’est trop fort!

— Cependant...”

Nicole laissa échapper une exclamation, qui, c’est à craindre, consistait seulement dans le nom d’un instrument de musique, et formait ailleurs une onomatopée avec les sons flutés de cet instrument.

— “ I] ne s'agit pas de ça. Imagine-toi... il souffle un vent de mariage dans la maison. Papa et maman me tiennet des propos mystérieux. Ïls savent parfaitement que je t'aime, que je n'épouserai que toi, que nous sommes fiancés depuis que tu étais en jupes... Car je t'ai vu en jupes, mon lieutenant. Par exemple, je ne me rappelle pas du tout comment tu étais. Crois-tu que c’est cocasse? Voilà quelques jours seulement que je te wois en chasseur, et déjà je ne t’imagine plus autrement. Vrai, le cinématographe s'impose pour aider notre mémoire... Qu'est-ce que je te disais ?

— Vos parents ne vous ont proposé personne?.. .” demanda Serge, tout frémissant.

—" Non, pas précisément... Mais on devient très froid pour toi à la maison... J'ai peur... Je voudrais voir ta chère Maman, qui est si bonne!... lui demander de s'expliquer avec la mienne...

— Pourquoi disiez-vous “ pas précisément ”, Nicole 2? On vous à parlé de quelqu'un ?...

— Mais... Oh! voyons, dis-moi “tu ”, au moins pendant que nous sommes là, tout seuls. Je n'ose pas être tout à fait franche quand tu me dis “vous ”, 11 me semble que je cause avec un étranger.

— Chère Niccie!.,, Tu sais bien qu'il m'en coûte... Je t'en prie, ne me cache rien, Qui veut-on te faire épouser?..….

— C'est si grotesque!... Je ne peux pas y croire. Figuretoil... Georges Riaguet... Le fils des poêles mobiles... Ce gros qui commence à devenir chauve... Et si vieux qu'il n’a pas osé venir à notre bal blanc. Il a un âge inouïi... peutêtre bien trente-cinq ans!

— Ce serait monstrueux,” dit Serge, que la révélation du personnage rassurait tout à coup. “Tu dois te tromper.

— Je le voudrais bien, Mais ce qui m'inquiète, vois-tu, c’est qu’il est immensément riche. . .”

Serge ne s'étonna pas de ce sujet d'inquiétude, qui eût été pour plus d'une autre jeune fille, même à dix-huit ans, un sujet de convoitise et d’espérance. 11 n’était guère moins naïf, moins détaché de toute considération d'intérêt que sa mignonne amie.

En ce moment, il se redressa, prit son attitude la plus militaire, et stupéfia Nicole en renoncant à la vouvoyer ”. Il voyait Mme de Vasqueuil qui s’avancait vers eux.

Adeline avait toujours sa grosse chevelure fauve, que la mode évasait davantage, sa taille d’une inflexible minceur, entre le double évasement, un peu plus accentué, du buste et des hanches. Elle prit, en s'approchant un air de sévérité.

— “C’est comme cela que tu fais les honneurs, Colette ? ” demanda-t-elle à sa fille.

Celle-ci s'envoia comme un oiseau.

— “ Je vous sauve tous les deux d’une algarade de monsieur de Vasqueuil, mon petit Serge,” ajouta la mère avec un ton sans aménité. Tu sais si mon mari est à cheval eur les convenances...

— Je ne croyais pas en manquer, madame,” répliqua le jeune homme,

EXT, st

ED ii CE ü

= usage qu'une jeune fille bavarde dans les coins avec son cavalier quand la musique cesse. Il doit la reconduire à sa place.

— Mais avec moi, Nicole...

— Avec toi, n on cher, ma fille est comme avec le premier venu, du moment que vous vous trouvez dans le monde ” Il dit, en atténuant d’un sourire sa légère impertinence.

Vs

Vs

—“ Vous ne la laissez pas danser avec le premier venu.

— Quel raisonneur tu fais ! Tu es bien comme ta mère !” s’écria-t-elle en lui tournant le dos.

Serge se sentit rougir d’indignation. Il ne fallait pas quon touchât à sa mère. Il sentait croître l'hostilité sourde de Mme de Vasqueuil. Serait-il possible qu’elle eût résolu de l'éloigner ? qu’elle voulût réellement marier Nicole à un autre.

Vers la fin de la soirée, il vit entrer ce Georges Riaguet, qu’il connaissait pour l'avoir rencontré, aussi loin que remontait son souvenir, dans l'intimité des de Vasqueuil. Seulement, pour lui et pour Nicole, ce monsieur appartenait à ce qu'ils appelaient jadis, dans leur jargon puéril, “le clan des parents.” Jamais il n’eût imaginé qu'on songerait à faire de cet ex- “ beau chauffeur ”, aujourd'hui épaissi et très marqué, un mari pour Nicole.

Qu’eût-il pensé, quel n’eñt pas été son dégoût, si lui, ce fils de Daria, élevé dans toutes les notions de l'honneur, à l'âme neuve et intacte comme son épée, eût entendu les quelques mots qui furent échangés ce soir-là entre cet homme et la maîtresse de la maison ?

Pour surveiller le service du buffet, Adeline quitta un instant les salons, alla donner quelques indications à l'office. Comme elle revenait, par un corridor où l’on ne passait guère, elle se trouva en face de Georges Riaguet, qui l’attendait évidemment.

— “ Vous ne savez pas, Line,” chuchota-tl à brûle-pourpoint, “comme vous me rappelez le passé, ce soir.”

Elle se rebiffa.

— “Vous êtes fou!... Qu'est-ce qui vous prend ?

— Ecoutez... Je ne vois plus clair en moi... Si, quand j'aurai épousé votre fille, je m’apercevais que je vous aime encore...”

Elle haussa les épaules.

— “Ce serait nouveau, véritablement. Car la romance n’a jamais été votre fait, mon pauvre ami.

— Vous avez raison, Notre liaison manqua de sentimentalité. Mais c'était peut-être votre faute, Line.

— Ne m'appelez pas ainsi.

— Pardon. Je suis absurde. Je ne me reconnais pas moimême.

— Voyons, Georges, c'est insensé! Nous avons rompu depuis deux ans...

— Parce que vous avez suivi un autre caprice, une nouvelle

nrinciéé Vhue YAtnc a m s . ,: :

cüriosite, vous netes pas une amoureuse, Vous. L intrigue + : EEE LE 2 -S - EN E

Et id COQUELLETIE VOUS A&aÏHUSÈL, VOA LOUUt. Ai, Si VOUS AVIiez

voulu!...

— Cest de l’histoire ancienne. N'’êtes-vous pas épris de Nicole ?

— Je me le demande... N’ai-je pas continué à subir tont simplement votre attraction ? Vous m'avez suggestionné, je crois, en m'inspirant l’idée de ce mariage.”

mn

Mme de Vasqueuil, en désarroi, considérait son ancien sigisbée, Rien de plus déplaisant ne pouvait survenir, pensaitelle, que ce qui lui arrivait ce soir. Quelle délicatesse ou quel scrupule, épanoui par prodige dans ce Jourd terrain, allait faire échouer tous ses plans ? Elle s’énervait d'autant plus que son inconscience ne comprenait rien à ce qui se passait en Georges.

Mais Adeline s'était mis en tête d’avoir un gendre millionnaire. Dès l’éclosion de cette idée, elle avait, comme le disait parfaitement Georges, suggestionné ce garçon, le plus riche célibataire de son entourage. Et voici qu’elle se butait comme à un obstacle. C'était inconcevable et exaspérant,.

—“ Nous ne pouvons continuer cet aparté,” dit-elle d'un ton aigre à son interlocuteur. Puis, comme, tout en parlant, elle soulevait une portière, ce qu'elle aperçut stimula soudain sa diplomatie féminine. Et elle jeta cette insinuation, qui devait piquer au vif un prétendant, si peu épris de sa future qu'on le supposât.

—“ Tenez... voilà qui devrait vous préoccuper un peu plus que vos revenez-y ridicules. Cette petite sotte de Nicole... Elle se laisse tourner la tête par un uniforme de chasseurs, pendant que vous vous embarrassez de balivernes sentimentales.

Effectivement, le joli couple s'isolait de nouveau, (C'était d’ailleurs aux yeux de tous, et personne n’y pouvait trouver à reprendre. Serge et son amie d'enfance conduisaient le cotillon. Il leur fallait les quelques minutes de recueillement nécessaires pour en combiner les figures. Mais, tandis qu'ils choisissaient les accessoires, leurs veux, qui s'interrogeaient, donnaient une signification singulière aux futilités de leurs lèvres. Leur gracieuse entente apparaissait tellement manifeste, et c'était une si parfaite image de bonheur amoureux qu’: frait leur double jeunesse dans son Larmonie et son éclat, qu'un mouvement de jalousie souleva la brutalité foncière de Georges Riaguet.

— “ Oh! mais il s’en fait un peu accroire, ce fils d’une maîtresse de langues. Et vous tolérez ça, ma chère amie ?

— Soyez tranquille. Mon mari doit faire entendre raison à madame Nogaret. Maintenant que ce garcon est officier, il ne doit plus venir chez nous comme le gamin de jadis. Moi, vous comprenez, je ne puis pas casser les vitres, Daria est mon amie de toujours, et j'ai vu naître ses fils.

—Je vous ai dit plus dune fois,” reprit Georges, “que vous aviez tort de rester liée intimement avec une personne ruinée, déclassée... Une personne qui soi-disant vit de son travail... Comme s’il v avait plusieurs facons de travailler pour une jolie femme!... On saît à quoi s’en tenir.

— Oh! pour ca, mon cher, je vous assure...

— Et son colonel d’Arthail ?...

— Il n'a pas le sou.

— Raison de plus pour qu’elle cherche des ressources ail-

TR

leurs. On ne fait pas de ses fils des freluquets aussi pimpants rien quen enfilant des perles. Il est vrai que les langues étrangères...

— Allons, ne soyez pas méchant.

—Et vous, ne soyez pas trop bonne. D'ailleurs, si vous ne faites pas déguerpir d'ici ce petit fat de sous-lieutenant, c'est moi qui m'en chargerai. Et cela ne traînera pas.

— De qui parlez-vous ?” demanda une voix derrière eux.

Ils tressaillirent et se retournèrent.

— “ C’est toi, Gaston ?... Tu m'as fait peur !...” s’exclama Mme de Vasqueuil.

Le mari était là, en effet. Un type de huguenot seizième siècle, avec ses cheveux gris en brosse, sa barbe et sa moustache presque blanches, coquettement tailiées à la Henri IV. Au premier abord cette physionomie donnait l'illusion d’un caractère. Un peu de raideur seyait à sa distinction, tenait les gens à distance.

— “Eh bien, Riaguet... que diable !” dit-il, en tapant sur l’épaule de l’ex- “ beau chauffeur ”. “C'est comme cela que vous faites votre cour à ma fille? Il fallait lui demander le cotillon. Les records d'automobile vous ont-ils tant rouillé les jambes que vous ne dansiez déjà plus, à votre âge ?

— Mon ami,” dit Adeline, avec une voix sûrie à faire grincer les dents, “ Georges est entièrement de notre avis quant aux assiduités de Serge. Le plus tôt tu parleras à Daria sera le mieux.”

Une rougeur monta puis s’évanouit aux pommettes de Gaston.

— “Je croyais que c'était toi, Line...”

Elle ne se troubla pas d’être appelée par son mari du même diminutif dont Georges l’implorait quelques minutes auparavant. Elle haussa les épaules.

— “Tu m'as fait observer toi-même que ce n’était pas mon rôle. J'aime trop Daria, j'ai le cœur trop sensible pour Jui faire sentir l’inconvenance qu'il y aurait, dans sa situation, à continuer d'imposer à Nicole la camaraderie de ses fils. Tu trouves beaucoup plus à propos de lui parler toi-même, et c'est tellement juste qu’il n’y a pas à discuter un seul instant là-dessus.”

En conséquence de ces quelques mots, qui fixaient sa facon d'agir, M. de Vasqueuil se présenta le lendemain rue Saint- Lazare.

Mme Nogaret habitait toujours la même vieille maison, qui, à côté de modernes iminenbles tout nenfs, avait un air de fière parente pauvre. Des escaliers désignés par des lettres de l'alphabet désorientaient toujours le visiteur, dans la grande cour. Seulement Daria avait quitté le cinquième pour prendre un appartement au premier étage, juste audessus de l'atelier qui lni servait de salle d’études. Môme elle avait fait établir la communication par un joli escalier de chêne, à spirale carrée et à rampe de bois, qui, d’un angle de

cetie énorme pièce, montait au-dessus, dans son antichambre.

M. de Vasqueuil remarqua que, dans l'escalier principal, il Y avait une moquette à baguettes de cuivre jusqu'à la porte de Mine Nogaret, pas plus haut. Quand la domestique l’eut introduit, 1l fut encore frappé par l'élégant aménagement d'un salon qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. Des bibelots, dont quelques-uns avaient une valeur artistique, cadeaux des élèves de Daria, des kakémonos à bon marché, mais d'une fantaisie charmante, des étoffes aux tons exquis, bien drapées, mettaient une illusion de luxe, et surtout un prestige de goût, sur le fond d'un mobilier extrêmement simple,

Le travail incessant de Daria, ses prodiges d'économie, et Je don de faire quelque chose avec presque rien, suffisaient à expliquer l'aspect d'élégance. Cependant M. de Vasqueuil, qui savait ce que coûtaient chez lui les exigences et les variations de la mode, et d’un tour d'esprit trop masculin pour discerner ce que la main d'une femme n'achète pas chez le marchand mais crée comme par miracle, se dit qu'une modeste dire trice de cours justifiait les calomnies en recevant dans un tel intérieur.

Cette réflexion le stimula pour la mission délicate qu’il venait accomplir, Quand Mme Nogaret parut, toute souriante, avec l’étonnement enchanté de cette visite, qui lui paraissait de bon augure pour son bien-aimé Serge, M. de Vasqueuil, compliquant d'une désapprobation sincère lhorrible ennui qu'il éprouvait de se trouver là, —et dans quel but! — avait pris son masque huguenot le plus rébarbatif, le plus digne de refléter sans s'émouvoir toutes les flammes des bûchers.

— “ Bonjour, Gaston,” fit gaiement Daria. “ Comment vont Adeline et Nicole ?..,.”

Elle ne conserva pas longtemps ce ton de cordialité joyeuse. Dès les premières périphrases de son visiteur, elle sentit comme un filet d’eau froide lui couler entre les deux épaules.

—“ Ma chère amie, vous êtes trop raisonnable, n'est-ce pas ? pour ne pas comprendre... Le temps passe, les enfants grandissent... Les parents ne s’en doutent pas. On croit toujours que ce sont les garçonnets et les fillettes qui jouaient ensemble. Mais il n’en est rien. Moi-même, quand je pense que Nicole est bonne à marier, je n’en reviens pas... Or, à notre époque pratique, une chose aussi grave ne se traite plus comme dans les romans.”

Il débita longtemps des banalités de ce genre. Bien avant qu'il les eût toutes épuisées, Daria comprit ce qu’il venait faire.

Elle n’essaya pas de l’étourdir par une égale éloquence. Tout son cœur angoissé bondit à ses lèvres.

— “Mais mon fils aime votre fille! Adeline n’avait-elle pas VPidée de marier ces enfants ?

— Y avez-vous sérieusement songé ? ” s’écria M. de Vasqueuil. =

— “ Hélas! je sais bien que mon pauvre Serge est absolu-

Page 1