‹ L'honneur d'une femme [microforme] (volume 2)Chapitre 7 sur 28 · STE · texte numérisé non relu

STE

ensoleillées d arbres, leurs lignes touffues ou élancées dans le c'rir intini du ciel semblaient imprégnées de souvenir, et leur calme songe étreignait le cœur.

“ Aujourd’hui ... Sera-ce aujourd'hui que je parlerai de divorce à Michel ?... Sa figure railleuse et insolente quand je lui dirai que je sais tout !

Une image surgit devant Daria.

“ Pourvu qu'il ne montre pas de chagrin!... Pourvu qu'il ne me supplie pas!...” songeaitælle.

Ce que sa pitié craignaït le plus, c'étaient des marques de désespoir.

Elle se dit encore :

“Que sera ma vie si Olivier voit quelque obstacle à notre mariage ? Il me décourageait de divorcer, hier ... Quelles raisons me donnait-il ? Ah! peu importent les raisons !... Je les réfuterais toujours. Le terrible serait un sentiment, une arrière-pensée, chez lui, que je ne pourrais pas atteindre ...que je ne devinerais même pas...”

Des appréhensions se formulèrent dans sa tête.... Peutêtre avait-il fait à sa mère le serment, — irrévocable, puisqu'elle était morte, — de n'épouser jamais une femme divorcée. Il appartenait à une famille de traditions religieuses sévères. Et les circonstances ne permettaient guère d'espérer l'annulation du mariage en cour de Rome.

Des larmes d'un découragement infini montèrent aux yeux de Daria.

Puis, comme l'immobilité du cygne agaçait ses nerfs trop tendus d’anxiété, elle se leva, et, enfantinement, sans méchanceté, lui lança un petit caillou.

L'indolent oiseau battit des aïles et fit onduler son long cou. Ensuite il chercha sur l’eau, en claquant du bec, croyant qu'on Jui avait jeté du pain. Finalement, il glissa vers la promeneuse, espérant une aubaine, Mais son attitude quémandeuse n'ôtait rien à sa dignité. Et, s'arrêtant près du bord, la tête haute, il semblait attendre plutôt un hommage qu'une aumône.

— “ Que tu es beau !” dit la jeune femme à voix haute.

ss

Elle crut qu'un écho lui répondait. Puis le vague bruit perçu se précisa. Elle reconnut le pas d'un cheval. Serge ne pouvait revenir encore, Et c'était dans la direction opposée. Le cœur de Daria se mit à battre.

— “Que faites-vous là, toute seule ? Est-il arrivé un accident ? ” cria Olivier, qui l’aperçut entre les arbres, avant méême d’avoir tourné le chemin.

Il parut. Elle s'avanca.

— “Je vous attendais,” lui dit-elle.

D'Arthail lut une émotion profonde sur cette charmante fgure.

Il mit rapidement pied à terre et lui saisit la main.

— “Ma chérie !...” murmura-t-il.

— “ Olivier !...

—“ Ah! fit-il impétueusement, “je suis à vous. Si vous saviez la nuit que j'ai passée!... Muis je ne peux pas... Non, je ne peux pas repousser un tel bonheur... Je vous aime trop

.. Je suis lâche...

— Ne dites pas cela...

— Mon Dieu, je ne sais plus... Ah! Daria...

— Olivier, je réfléchissais à l'instant que, même si vous ne deviez pas m'épouser, je saurais me délivrer, avec toutes les sanctions divines et humaines, d’un lien que je ne puis plus supporter sans m'avilir ou mourir!...

— Hélas! il y a de tels obstacles à notre mariage...

— Il n'y en aura pas à ma libération.

— Mais ma conscience m'obligeait à vous représenter...

— Je n'écouterai pas votre conscience. Ce qui est vrai pour elle peut n'être pas vrai pour moi.

— Cependant, le devoir est absolu.

— Lequel ? Croyez-vous que je n’en aie pas envers vous Celui-là... votre générosité l'écarte.

— Un devoir envers moi!...

Oui, puisque vous m’avez donné la force d'accepter depuis trois ans la vie que je mène... Puisque vous m'avez dit:

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“ Instruisez-vous pour instruire plus tard vos fils.” Vous m'avez guidée, conseillée, aidée. Vous m'avez appris que la femme doit être un caractère, une conscience, une intelligence en progrès perpétuel, comme l’homme. Vous m'avez révélé qu'elle a un honneur pareil au vôtre, bien supérieur à la seule honnêteté conjugale, dont le monde ne lui demande que l’apparence, Et malgré la hardiesse de vos théories, vous avez respecté en moi tous les scrupules, toutes les délicatesses des traditions les plus rigides. (C’est grâce à vous que mes fils auront une mère, une vraie mère. Croyez-vous que ma sollicitude envers eux puisse ne pas tenir compte de ma reconnaissance envers vous ? Mais répondez à ceci, Olivier. Puis-je loyalement garder le nom d’un homme que je méprise quand j'ai dans je cœur l'amour d'un autre homme.... que j'admire ?”

Il la contemplait, tout éperdu. A peine essaya+-il de protester contre le dernier mot. Elle rayonnait de foi et d’amour, avec, sur le visage, l’autorité toute nouvelle de la volonté, de la pensée, soudain mûries.

— “ Où trouverai-je contre vous une force que je n’ai pas d ue] contre moi-même ?” dit d'Arthail. Ne vous ai-je pas dévoilé le résultat de ma pauvre lutte ?... Je vous adore... Et ce débat ne fait qu'exalter la folie de mon amour.”

Cette dernière parole, l’ardente facon dont elle fut prononcée, troubla Daria au point qu'elle pâlit et ferma les yeux. Un bonheur immense l’envahit. Nulle protestation ne vaut pour une femme cet aveu de vertige, où la raison même de l’homme abdique. Peu importe qu'il y ait de l’excès dans le sentiment ou dans son expression. (Celui qui n’a pas dit une fois à celle qu'il aime : “Je suis fou !...” et qui ne le lui a pas un peu prouvé, ne connaît pas la passion et n’en sait pas communiquer la contagion vertigineuse. La maîtrise parfaite où d’Arthail avait toujours été de soi, le contraste de son émotion actuelle avec sa fermeté d'âme ordinaire, aggravaient délicieusement pour Daria la griserie d’une telle mi-

Mais rien ne trahit ce qu'elle éprouvait que sa pâleur et ses paupières brusquement closes. Quand elle rouvrit les veux,

ns

une tendresse immense Y remplaçait la fulgurance de sa joie.

Sûre maintenant de la victoire, elle s'était reprise, et ce fu avec une grâce fine qu'elle demanda

—“ Maintenant, dites... Ne vouliez-vous pas me rencontrer ce matin ? Pourquoi done êtes-vous sorti si tard ? ”

Il sourit. Et lui-même se domina, reprit son calme.

— “Je suis sorti de bonne heure. et avant vous Certainement,” répondit-il, % Mais j'étais sur Mirliflore. J'avais cru que ce coquin de pur sang s'était suffisamment assagi pour que je puisse vous le montrer dehors. Ah! oui... Il m'a fait de telles histoires à la sortie de Versailles, au passage d'un automobile, que j'ai craint d'être un compagnon trop gênant et même dangereux, à cause de Serge... Cet enfant ou son poney eussent peut-être pris peur, Puis je n'aurais pu causer avec vous. Bref, j'ai dû revenir au quartier et faire seller au plus vite Caporal... ce bon enfant de Caporal,” ajouta l'officier en flattant l’encolure de son cheval d'#rmes,

La cadence d'un double trot se fit entendre, Serge appa- Tut, suivi du groom.

— “ Quelle bonne grâce a cet enfant !* dit d'Arthail en le regardant s'approcher.

La jeune mère rougit de plaisir. Tout e2 qu'Olivier donnait d'intérêt, d'affection à ses fils. multipliait son amour pour lui. Jamais elle n’eût admis cette basse forme de la jalousie qui fait détester à un homme les enfants que la femme aimée à pu avoir avant de le connaître. Mais les sentiments d'Olivier pour elle étaient supérieurs à ces rivalités da l'instinct, autant que l'esprit l’est à la chair et 1 dévouement à la convoitise,

Le charmant petit Serge, droit sur sa selle. s'arrêta devant d'Arthail et fit le alnt militaire,

Il portait un amusant diminutif de costume équestre, avec des culottes grises bouffantes, comme un homme, les mollets pris dans de minuscules leggines.

— " Qu'est-ce que c'est que cette tenue de rênes ?” dit l’ofhcier en affectant un air sévère. “ Depuis quand ne tiens-tu pas ton cheval à deux mains ? ”

Le petit garçon devint très rouge, mais il répondit avec une désinvolture tout à fait martiale :

— “ Mon capitaine, c'est pour laisser libre la main droite. Ja main qui porte le sabre.”

D'’Arthail éclata de rire.

— “ Qu'est-ce que tu chantes-là ?

__ Je vous ai entendu expliquer à maman la tenue d'ordonnance: toutes les rênes dans la main gauche, avec la bride en dessous, le filet en dessus... comme cela. Et la droite libre pour le sabre.”

Il leva le bras comme pour commander une charge imaginaire. Et rien n'était joli comme sa fine silhouette, si bien campée, la gravité de son mignon visage et l'éclat humide de ses beaux veux.

__&]J] coulera de l'ean sous le pont avant que tu aies le sabre au poing,” gronda plaisamment Olivier. “ Fais-moi le plaisir de séparer tes rênes. Et la jambe près !... Tu sais que Lutin est sujet aux écarts.

__ Oui, mon capitaine,” fit docilement le gamin, qui, en parlant comme l'ordonnance de d'Arthail, se figurait être un cavalier de son régiment.

Cependant le groom avait ramené Fiammetta. L'officier croisa sur son genou ses mains gantées de fauve pour mettre Mme Nogaret en selle. L'’amazone plaça elle-même sous ses talons les élastiques de sa jupe, tandis que, par discrétion, il se détournait. Tous trois revinrent. Et d’Arthail ne sembla plus occupé que d'enseigner à Serge comment il pouvait allonger le pas de son poney pour l'empêcher de trottiner à côté des deux grands chevaux.

Tandis qu'il reprenait l'enfant avec ieté et patience, Daria, bercée au pas de sa jument, les veux attentifs à tous les aspects du paysage, associant les lignes et les couleurs des choses à mille émotions confuses, un sourire indécis aux lèvres, songeait.

En regagnant la Fougeraie, elle eut une surprise. La phäé ton de Michel, détourné du perron, s’en allait vers l'écurie. Son mari était done déjà rentré de la fabrique ? À peine avait-

il eu le temps de se rendre à Courbevoie et d'en revenir, Hi

elle avait attribué Son changement d'h d’Adeline, Mais aujourd'hui ? Que

Vague de la soirée

er, abitudes à Ja présence se passait-il ? L'anxiété précédente la traversa de nouveau, Cependant elle rentrait d ment pour se changer avant t Sage sur le palier, Michel verte,

comme

ans son apparteoute enquête, lor

surgit d’une porte |

d'une onde froide.

‘sque, à son pas- Tusquement ou-

=" C'est toi, Daria ?

Entre un peu... Je ler.”

voudrais te par-

Elle le suivit dans une grande pièce qu'on appelait la bibliothèque, et qui servait aussi à Nogaret de Cabinet de travail.

Ce matin, il était plus que pâle, la face terreuse plaquée de rouge, les Paupières bouffies, sa belle barbe bl mèches inégales. comme s'il l'eût veuse,

onde séparée en fourragée d’une Main ner-

RS to Assieds-toi.”

Daria attendit, sans force pour l'interroger. Elle ne } 8

Cri pas : € Moi aussi, j'ai quelque chose à te dire.” Toute son énergie d’accusatrice pliait sous la peur de l’inattendu. N'allait-il pas Jui faire un aveu auprès duquel Ja trahison récente serait une peccadille 2... Qu'est-ce qui pouvait donner à cet ainsi hagarde, et lui sug-

esquels ses lèvres se refusaient en

être d’insouciance une physionomie

gérer des mots à l'énoncé d tremblant 2?

— “ Daria, il s'agit de ta dot.

Où.,, Un prêt que je voudrais te demander,

— Comment, un prêt P.... N’estu Pas plus riche que moi P..,”

Il la regarda Sans répondre,

Dans ce regard atone, fixe, l’homme s'abandonna. Elle vit l’âme qui chancelait, QUI souhaitait de laisser tout de suite eRtenüre Îe pire, Pour n'avoir même plus à tenir un rôle dont l'effort l’accablait.

motif. cit

Hier, ‘ence xiété mme irtepasou-

Jar-

bira-

de en T-

es

Daria se leva, vint tout près de lui, et, très bas:

— “Ta fortune ?

— Je n'ai plus rien.

— La verrerie ?

— Toi seule peut la sauver de la faillite.

— La faillite !...”

Elle répéta le mot dans un cri. Puis, épouvantée par le son, qui lui sembla retentir à travers les murs, de ses poings convulsifs elle écrasa ses lèvres sur ses dents.

Rejetée de deux pas en arrière, dans son mouvement d'horreur, elle considérait son mari. Ji supporta un instant la flamme de ses yeux, puis, s’accoudant à la table, le visage caché dans les mains, il se laissa soulever par un sanglot, comme une épave au gré de la houle.

Daria cependant murmurait d’une voix sourde, haletante :

— “ Le nom de Nogaret !... Le nom de ton père !... Le nom de mes fils !...”

Il prononça, dans ses doigts entr'ouverts, comme un enfant qui geint :

— “ Tu peux le sauver, ce nom...”

Elle balbutia :

— “ Comment ?...... Avec mes sept ou huit cent miile francs ?... Quand tes trois ou quatre millions n'y ont pas suffi !”

D'un élan, revenue vers lui, elle le prit à l'épaule :

— “ Qu'as-tu fait de cette fortune ?... Tu n’as pas pu la jouer toute?... On ne perd pas des sommes pareilles au baccara en quelques années. Je te savais un pauvre fou... Mais tu es donc un misérable ?...” Il frémit, se redressa.

— “TPais-toi !.…,

C’est ma probité qui m'a perdu...

— Ta probité?... Que veux-tu dire ?

Ts: Aie

14 des dividendes fotifs Ta nranais vela eur ies aividences fQtii Et prenal

— C’est donc possible ?

— Îl ne me fallait « qu'un Complice, 11 m'a SULVI aveu: £lément.

Quoi! Notre Vieux & :

Ie : Fr"

äüMiéres 2.

dévoué à

L'honn tet me la Maison, , E Jadis à ton pére!...

Eh bien. Es Mais { ‘est par dévouement. ss Ne com- Prends-tu pas? + Î ne vou], IL pas que Ja Verrerie baissât. Il ne voulait Pas qu'on en Otât la direction un Nogaret.

— Mais ju ‘espériez-vous. lui et toi ?

Que ]: grosse Commandes CroYions à un Malaise

léViendraient . «+ Nous Passager, à Un Caprice d,

] le la mode, - Et Maintenant P

pe +4 ] Procédés (it

teur du

aintenant. c'est fini. Des décor UVertes ré

centes fabrication. Nous l

ont tué

ne Sommes plus à la au- JON marché Moderne. Nous ne nous relèverons ja- Mais, *

La stun, ur étranglait Daria

Comment. le bon Marché moderne 2 Mais ne m'as-tu Pas fait lire di "nièrement un arUcle de journal Où l'on vantait ta souplesse à l'adapter aux Progrès de l'industrie 2 L'usine de Courbevoie vendait dos Produits moines chers et en Même temne distribuait à ses élevés

actionna ir

que toutes ]

Michel] haussa les

es des intérêts ES Maisons prix ales.”

épaules.

1 aS Cru à un aticle du

journ

al, ma Pauvre en-

Réclame louches aVenturiers l'effare ment de ] pu rester Entreprise

mensongère, Chiffres (ruqués,

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l'ace roissement d° une le chef er C’est qu'elle

La notion n’existait pas. œuvre & | et Compense l'in apacité du En cette tragique minute, “+8 FEUX d’un seul

tous les actae du drame se dérou- Ë laient à : aboutissaient d Un seul bond

coup an

désastre final.

me-

com-

ous

Ce déplorable Michel, usé par la boisson et par le jeu, tous les jours un peu plus enfoncé dans sa déchéance, incapable de conduire l’entreprise dont il gardait la responsabilité, n'avait pourtant pas perdu de vue le suprême intérêt dont il était le dépositaire: l'honneur de la maison Nogaret. Il n’avait pas hésité à en maintenir l'apparence par des subterfuges et au prix de sa fortune individuelle, Impuissant à restaurer les murs de l'édifice, il s'était obstiné, dans son imprévoyance, à en étaver la facade, Et maintenant tout croulait, tout s’effondrait, l'engloutissant avec les siens dans une poussière de ruine.

Daria le considérait en silence, plus émue de pitié que de mépris. Quelque chose touchait en elle la fibre chevaleresque. 11 s'était ruiné jusqu'au dernier sou pour que l’œuvre et le nom du père ne fussent pas humiliés.

Elle dit :

— “ Mais alors, puisque tu as tout donné de ta poche, on ne peut t'accuser de rien. Nous serons pauvres, et voilà tout.

— Hélas! non, Daria. Tu es dans l'erreur. Commervcialement, je suis aussi coupable, et je peux être aussi déshonoré que si j'avais volé toutes les sommes dont je me suis dépouillé pour les autres.

— Déshonoré !..." répéta-t-elle.

Le trouble où elle se trouvait depuis les premières nhrases de l’atroce conversation parut s'apaiser brusquement. Les traits bouleversés de son visage se fixèrent. Elle se redressa, respira fortement. Toute sa personne sembla se tendre comme dans une résolution décisive. Tranquille d'aspect, elle prit une chaise et s'assit près de son mari.

— “ Ecoute-moi, Michel. Je n’entends rien aux affaires. Et, bien que tu y entendes plus que moi, je ne saurais me fier à ce que tu pourrais me dire. Mais je te déclare ceci. A n importe quel prix et par n'importe quel moyen, s'il est humainement possible de sauver l'honneur ‘le notre nom, ce nom restera sans tache, parce qu'il est celui de mes fils. Songe que mon petit Serge, déjà, rêve d’être officier. Je lui ai inculqué ce principe que l'honneur est plus précieux que Ja vie. Tout enfant qu'il est, il sait ce que cela veut dire. La carrière où

il entrera, c'est moi qui lui en ai donné | cultive plus que toute autre la fleur d qui l’embrassent.

e goût, parce qu'elle e l'honneur chez ceux Je ne veux pas, tu entends, je qu'il porte un nom désh nmoré...

ne veux pas Je ne veux pas qu'il soit le fils d’un failli, D'ailleurs, je ne songe

pas seulement à mes enfants, je songe

à ton père, dont j'ai vénéré l'âme haute et l'intransigeante loyauté. Je ne veux pas non plus, tu entends encore, je ne veux pas que le nom inscrit sur sa un nom flétri, A cause de cela, Michel,

raie ns de t

tombe soit je suspens toutes mes accuser, de récriminer contre toi, celles que tu viens de m'avouer les mots d’une facon

qui ressortent de ce , CC aussi — elle scanda significative — celles dont }

ious ne parferons pas aujourd'hui.

— Que veux-tu dire ? ” demanda Michel, — “ Rien,” fit Daria en le regardant au fond des yeux.

— “Si tu reviens encore à cet ancien grief que, soi-disant,

J'aurais risqué ta vie,” reprit-il avec

äésitation, tandis qu’une TOugeur envahissait

la graisse blême de son visage, “je te ferai observer qhe TU as ja rancune tenace, decins auraient pu se trom] prouve, ..”

D'ailleurs les méer dans leurs prévisions, et rien ne

Elle linterrompit.

— “ Assez, Michel. Je te répète que je ne t’accuse de rien, et que je ne me plains de rien.” Elle prononsait avec force, tand

is que son pauvre cœur se bandait comme

are jusqu'à l'héroïsme 4

ont eile s'imposait la loi. Des visions de

sa promenade du matin passèrent dans son âme. Elle revit les feuill

hau es cimes dorées de soleil. .

nonçait ce mot:

ages pâles sur l'étang noir, les - Et lui, Olivier, quand il pro- ‘ La folie de mon arour… tenant faudrait-il attendre pour qu'elle e vrer d’une telle parole ?...

? Combien mainût le droit de s’eni- A l'heure présente, elle n’avait plus qu'un devoir: demeurer

auprès du mari coupable jusqu'à ce qu'elle ]

ui eût sauvé l’honneur, parce que c’é

taît l’honneur de ses enfants.

Ni défaillance, ni larmes Quelles faiblesses ] tante, sous le fard

n'altéraient son Courage actuel

‘abattraient plus tard, éperdue et sangloau de sa croix ?...

Elle ne les prévoyait

pas encore. Sa résolution l’exaltait, Et il y avait aussi cette perspective: la prochaine rencontre avec Olivier, l'approbation de cet être si noble, la douceur déchirante du sacrifice accepté en commun. La pensée de son ami brillait en elle, la voix de cette haute conscience vibrait à son oreille, Elle l’enteu dait lui dire: “Si vous aviez peut-être le droit de divorcer quand votre mari était heureux et riche, vous ne l'avez plus quand il a besoin de votre aide. Sauvez-le d’abord... Vous vous libérerez ensuite. L’honneur de vos fils avant tout.... Notre bonheur après.” Puis, soudainement, cette pensée la traversa comme un éclair: “Je serai pauvre... Voici donc abolis les scrupules de sa fierté.” Un sourire un peu amer trembla sur ses lèvres. Pour un obstacle qui tombait, combien d’autres, et pour combien de temps, se dres nient entre eux !

Après un moment de silence, Daria dit à Michel :

— “Je suis prête à donner tout ce que je possède pour parer aux pires conséquencés de ta triste conduite. Mais je tiens à ne pas condamner en vain mes pauvres enfants à la misde.”

Elle disait obstinément: mes enfants, nes fils... Comme si l'incurie du père n'eût laissé subsister que les seuls droits maternels. (C'était son unique représaille immédiate, cette annihilation de la personnalité de Michel comme auteur et chef de la famille.

—“ Avant de donner aucune signature,” poursuivit-elle, “ je tiens à être mise au courant de tout. Car je tâcherai d’épargner en ce désastre ce qui me sera nécessaîfre pour l’avenir de Serge et d'André.

— Mais il n’est pas question que tu te dépouilles entièrement. Je voulais te demander seulement soixante-quinze mille francs pour une échéance imminente.

— Et après ?

— Après... nous verrons. Il y aura une assemblée d’actionnaire«. On prendra des mesures pour une liquidation, pour un concordat avec les créanciers.

— Les actionnaires ?... N'es-tu pas de beaucoup le plus important ?...

a — Plus aujourd'hui.

— Tu as vendu ? Et comment cela n'a-t-il pas avili tes actions ?

— Je ne les ai pas mises sur le marché, C'était une optration particulière.

— Avec qui ? ”

Nogaret parut plus embarrassé encore qu'au début de l’entretien. Sa femme insista pour connaître le nom d’un acheteur si singulièrement confiant. Il finit par avouer, mais avec une arrière-pensée qui lui fit baisser la tête :

— “ Baussaine.”

Les joues de Daria s'empourprèrent. Sans comprendre immédiatement quel rapport il pouvait v avoir entre les complaisances financières du constructeur et ses prétentions amou-

| reuses, elle fut envahie par une honte mêlée d’appréhension.

— “ Baussaine,” murmura-t-elle. % Savais-tu qu'il me fait la cour, et de la facon ia plus gênante ? ”

£ | Michel leva ses veux rornes d’un air étonné. Il haussa les épaules. “ Quelle sotte vanité que celle des femmes ! ” son- | geait-il. “En voici une, pourtant raisonnable, qui mêle de pareilles futilités à des affaires d'une gravité effrayante.”

A la sincérité de son mouvement, Daria perçut sa véritable inconscience. Non, il n'y avait rien de foncièrement vil dans cette nature veule et affadie. Mais alors d’où venait son embarras en nommant Baussaine ? Elle en eut aussitôt l’explication.

Sans répondre à la questio. qu'elle venait de lui poser, marquant bien qu'il n’attachait aucune importance à des vétilles dont une honnête femme ne devrait pas même s’apercevoir, il lui demanda à son tour :

— “Le crois-tu réellement notre ami ?

— Fasse le ciel,” s'écria-t-elle avee une espèce de terreur, CE

que nous n'ayons jamais besoin de Jui ! ” Michel blêmit davantage.

— “Mais pourquoi 2° fit-. “Ah! tu penses comme moi

qu'il ne faudrait guère compter sur la générosité de ses senti-

c- ments.” Les mains de Daria se crispèrent l’une dans l'autre avec £- 4 tant de nervosité qu'on entendit craquer les jointures déli- . cates, 4 — “ Explique-toi, Michel.... Mon Dieu ! explique-toi.... Quel rôle peut avoir cet homme dans notre malheur ? ” e

Après quelques réticences, il finit par lui exposer la situa-

tion, Baussaine avait acheté ses actions pour lui rendre ser-

: vice, le croyant dans un embarras momentané. Mais il n’avait acquis les valeurs qu'après avoir sérieusement examiné les récents dividendes donnés par la verrerie. Or ces dividendes,

= bien qu'ayant été versés scrupuleusement, étaient fictifs, puis-

z que le directeur les avait payés, non sur les revenus réels de

: l'affaire, mais sur sa fortune personnelle, Maintenant Baussaine tenait son fiouneur entre tes mains, car il pouvait le

it faire poursuivre pour escroquerie, tout simplement,

Daria se sentit glis.er dans un abîme. L’horrible impres-

s sion prit uno iniensité telle qu'elle devint physique. Dans un

. vertige, l’infortvnée se cramponna à la table et bascula pres-

à que avec sa chaise, croyant rétablir un équilibre qu’elle perdait en imagination. L’égarement de sa physionomie épouvanta Michel. Il se précipita pour la soutenir, puis, croyant

, qu'elle s’évanouissait, il voulut appeler.

= — “Tais-toi!... Tais-foi!...” supplia-t-elle d’une voix dé-

= faillante.

Elle s’accrochcit à son bras en haletanit.

= — “ Retire mon ‘chapeau,’ murmura-t-elle

: Il semblait à Daria que son petit canotier d'amazone, qu’elle

] n'avait même pas song a ôter, pesait à son front d’un poids de fer.

Michel, d'une main tremblante, enleva la longue épingle, débarrassa de la légère coiffure cette pauvre tête alourdie. En effleurant les tempes, il les sentit mouillées et glacées. Alors il se mit à genoux, cac ha son Visa g e dans ja jupe de sa femme, et pleura.

— “Non... pas cela... pas cela...” lui dit-elle avec une

douceur brisée. Mais, sur son visage à elle-même, une pluie de larmes ruissela tout à coup.

— “Je pensais bien que tu ne me panlonnerais pas,” murmura Michel en se relevant. Puis, d'un air sombre: “ Aussi. Tiens.... J'ai pensé à mourir.”

Il se leva brusquement, ouvrit le tiroir de la table, et sortit un revolver qu'il lui montra.

Alors Daria eut cette notion très nette que la lâcheté de cet homme ne supporterait aucune des conséquences du mal qu'il avait fait. Non seulement il n’endurefait nuls reproches — et d'ailleurs combien les reproches seraient inutiles !.... — mais il ne tolèrerait pas la vue de sa souffrance, à elle. Si elle n'avait pas la force de se sontraindre, si elle ne s’appliquait pas à le consoler, lui, à le relever, lui, elle aurait à subir toute l'absurde exaltation de ses remords agressifs, de son théâtral désespoir, et peut-être l’extravagance de ses actes. Car, dans la surexcitation de l'alcool, auquel il ne manquerait pas de recourir, de quoi ne serait-il pas capable ? Le refuge du suicide pourrait en effet tenter la démence de son orgueil malade... Et cette flétrissure retomberait sur ses enfants.

I dut se féliciter de l'effet produit, car il constata le prodigieux effort par lequel sa femme se trouva tout à coup droite, calme, les traits empreints d’une vaillance presque souriante :

— “ Allons,” lui dit-elle, “cache bien vite cette arme... Y penses-tu ?... Ne serait-ce pas te déclarer coupable que de disparaître ?... Et tu ne l'es pas, puisque tu n'as agi que par un désintéressement insensé. La situation ne peut pas être aussi désespérée que tu le crois. Nous y trouverons un remède. Compte absolument sur moï, sur le peu que je possède

Seulement, comme je le disais tout à l’heure, je veux me rendre compte... Tu n’y vois pas d’objection, n'est-ce pas ?

— Certes, non,” Iui dit-il, tandis qu'il se hâtait de serrer le revolver, “Mais, pour le premier paiement, ma pauvre amie, le temps des investigations manque. J’ai soixante-quinze miiie francs à payer avant demain midi. Faute de quoi je me verrai forcé de déposer mon bilan.

— Quelles sont les formalités ?” demanda Daria.

tt

— “Ta signature, tout simplement.

— Tu l'auras. Prépare les papiers. Et permets-moi de rentrer, chez moi pour changer de costume.”

En quittant la bibliothèque, Mme Nogaret, dès le palier, rencontra la curiosité aux aguets de sa femme de chambre.

— “ Que faites-vous là, Rosa ?

— J’attendaïs... Je ne savais pas quelle robe il fallait sortir pour Madame.

Mon costume tailleur gris.

— Madame ne préférerait pas de la toile ?... De la serge blanche ? Madame ne réfléchit pas qu’il fait très chaud ? ”

Mais Madame, d’un geste nerveux, confirma son ordre. Instinctivement, elle avait demandé la plus simple de toutes ses toilettes. Quand elle l’eut endossée, elle passa dans son petit salon. Enfin !... Nuls regards ne se posaient plus sur sun visage pour y surprendre l’atroce affleurement de sa douleur. ... Ce fut un soulagement de laisser se détendre sa bouche convulsive et se voiler ses yeux que brâûlaient des pleurs non répandus. Pendant quelques secondes, une inertie bienfaisante lui ôta la sensation de son malheur. Puis ce fut une crise d'angoisse aiguë, qu'elle supporta, les paupières sèches, les mâchoires contractées, les mains étroitement jointes, dans une immobilité cataleptique.

Enfin, elle alla s'asseoir devant un petit bureau à cylindre Louis XV, un bijou d’ébénisterie. Tirant vers elle un des minuscules tiroirs, elle en sortit un carnet relié de soie ancienne, l’ouvrit et écrivit ces mots :

“Le malheur, la pauvreté, l’effort, sont le lot de l'humanité presque tout entière. Un très petit nombre de privilégiés y échappent. Pendant vingt-quatre années de ma vie, j'ai appartenu à cette minorité infime des heureux du monde, Aujourd'hui, je ne fais que rentrer dans la loi commune. Plus favorisée pendant longtemps que bien d’autres, je n’ai done

pas le droit de m’anitover eur mon sort Quant à mmos 8e 3

Î ñ H { à iitUS iii, RAA ne leur dois pas la richesse, maïs l'honneur. J'en fais le serment devant Dieu: je ne penserai pas un instant à moi-même jusqu'à ce que cet honneur soit sauf.”

Elle data, signa. Puis, ayant enfermé le petit cahier, elle se mit debout. Et elle resta un instant, la main au dossier de la chaise, comme pour écouter monter du fond d'elle-même des forces inconnues, tandis que sa tête se haussait lentement et que le sourire navrant de sa bouche se forcait à la sérénité.

Dans l’avenue du Bois-de-Boulogne, la victoria de Mme Nogaret s'arrêta devant la maison où demeurait M. Baussaine. Tandis que son valet de pied pénétrait sous la voûte pour demander au concierge si le constructeur était chez lui. Daria leva les yeux sur la gigantesque bâtisse neuve. Le soleil blanchissait la façade, qui s’étendait en hauteur et en largeur formidablement, Des multitudes de balustrades, de bow-windows, de demi-colonnes, se groupaient ou s'espaçaicut régulièrement suivant la symétrie des étages. On imaginait tous ces appartements de somptuosité pareille, regardant tous l’existence à travers les identiques fenêtres à petits carreaux Louis XVI, et se souciant moins de la laisser entrer, large, libre et émouvante, que de se murer contre elle dans cette énorme cage, derrière l’impersonnalité épaisse de ses architectures.

Au dehors, dans la riante avenue, c'était la solitude relative Ale l’avant-midi, la perspective de la longue chaussée dorée de lumière, entre le satin clair des verdures, les gazons lustrés par l'eau des arrosages, les beaux arbres aux formes harmonieuses.

Le valet de pied revint, et, soulevant son chapeau :

— “ Monsieur Baussaine est chez lui.”

Daria descendit de voiture, s’inquiétant peu de laisser derrière elle les commentaires intrigués de ses domestiques, Cette démarche, qu'elle jugeait inévitable, elle ne songeait pas à la dissimuler à son personnel — pas plus que. cinq on six jours auparavant, l’autre visite, si différente !.., au capitaine d’Arthail. Quoi qu’il pût advenir, elle ne mettrait pas un mensonge dans sa vie. Sa fierté ne l’anrait pas souffert,

D'ailleurs, qu'était-ce, auprès de ses préoccupations, que ces

rumeurs d'office, bien légères encore, mais qui naissent avec

une sûreté d'infaillibles présages à l'approche des catastrophes suspendues sur les maîtres ?... En ce moment, elle ne pensait qu'au supplice de cette entrevue avec Baussaine.

Son mari en avait eu l’idée, Mais, en y consentant, elle n’avait pas seulement cédé à la lugubre mise en scène dont Michel voulut masquer sa poltronnerie morale. N'osant aller ‘4. lui-même confesser à leur ami qu'il avait abusé de sa bonne

foi et qu'il lui avait remis des titres sans valeur réelle en échange des cinq à six cent mille francs dont il avait besoin, il crut persuader sa femme de se charger d’une te sion, en faisant ap]

Ile commis-

araître de nouveau l’opportun revolver.

| Il eut encore à s’applaudir d’une telle intervention, ne se

- doutant guère de la pensée secrète qui, brusquement, déterminait la résolution de Daria.

jeune femme, tandis qu'elle se laissait enlever par l’ascenseur

| Et cette même pensée secrète emplissait de vaillance la LE | jusqu'au second étage, où demeurait Baussaine.

Elle entrevit les élégances de stuc et de fer forgé de l’es-

| calier monumental, les miroitements de glaces et de panneaux laqués dans une galerie rappelant le palais de Versailles, et | elle fut introduite dans un salon très clair et très vaste. Sur | un tapis de soie persan, aux couleurs éteintes, posaient des fauteuils où elle reconnut, en tapisseries anciennes de Beauvais, les fables de La Fontaine d’après Boucher, Des tablesvitrines offraient de merveilleuses collections de boîtes à E à mouches, de carnets de bal et d'éventails.

Comme elle les regardait machinalement, une porte s’ouvrit en hâte, et Baus-

récente, comme une marionnette neuve sortie de sa boîte. Son teint rongeâtre avait un bri ses cheveux un brillant d cirage. M. Baussaïine passait pour un bel homme.

= de Mme Nogaret

saine se précipita Un peu essoufflé d'émotion, il était luisant de sa toilette ® ñ . n : Ilant de vernis, ses gros favoris et

T1 ne doutait pas que ce ne fût l'impression

— “ Madame, qui me vaut l'extrême honneur? Mais, je

néiiriiiatatenn: 0 26m

mél dpi | ta

vous en supplie, ne restez pas sur ce fauteuil... On y est très mal.

— Je vous demande pardon... Au contraire.”

Il insista. Et lorsque, par pur agacement, Daria eut changé de piace, elle ne put, malgré l'oppression de l'heure, contenir intérieurement la malice d’une remarque. Il l'avait amenée face à un chevalet sur lequel s’étalait le portrait de Fernand Baussaine par le célèbre Marius Joubert, devant qui posèrent toutes les têtes couronnées d'Europe. L'effigie était singulièrement affinée. Le modèle perdait à laisser faire de trop près la comparaison. Pourtant, il coula de côté vers son image un coup d'œil enchanté.

— “ Monsieur,” commença Mme Nogaret, “je viens dé la part de mon mari.”

La grande bouche, plate et amorphe, du constructeur, s'épauouit. Sans doute, il trouvait quelque satisfaction particulière à ce début. Cependant, il crut galant de dire:

— “ J'aimerais mieux tenir de vous-même le bonheur de votre visite.

—“ Monsieur,” reprit Daria avec une dignité simple, “cette visite n’est un bonheur ni pour vous ni pour moi. Puisque vous êtes notre ami, vous partagerez notre peine. La maison Nogaret est ruinée. (C’est pour que vous ne participiez pas à cette ruine, en la moindre mesure, que je viens chez vous ce matin.”

La lèvre inférieure de Baussaine tomba, d'une chute si décisive et si molle qu'elle semblait ne devoir jamais remonter au niveau normal. Il ne trouva pas une parole. Ce dont il était abasourdi, ce n'était pas l'effondrement de la verrerie, que sa finesse financière, aidée par mille indices, avait prévu, c'était le calme avec lequel Daria lui annonçait une telle nouvelle, puis surtout, c'était la phrase qui le représentait lui-même préservé d'une perte dont il comptait tirer tout autrement parti.

— “ Vous avez eu la vonté, n'est-ce pas, monsieur,” poursuivait la jeune femme, “ d'acheter à Michel un grand nombre

de ses actions ?... 11 n’a vu là qu'un prêt dézuisé de votre part...

— Non, ce n'était pas un prèt,” s'écrin Baussaine. “ C’était une affaire.

— Cela aurait pu être une affaire, monsieur, si, comme mon mari l'espérait alors, la prospérité de la fal ique avait repris. En ce cas vous aviez entre Les mains des valeurs dont vous eussiez touché l'intérêt — un intérût P u Inoins avantageux. Malheureusement il n’en est pas ainsi, Dans quelques mois, quelques semaines peut-être, une liquidation obligatoire de la Société fera tomber ces actions à rien. Voilà pourquoi monsieur Nogaret désire considérer les fonds que vous lui avez remis comme un prêt, dont les titres en question seraient seulement la garantie. Son intention est, en reprenant ces titres, de vous les rembourser au cours où vous les avez acceptés avec tant d’obligeance,

— Mais, madame,” fit le constructeur, qui, dans sa stupéfaction, ne trouva pas autre chose à dire, “ savez-vous qu'il s’agit d'un demi-million ?.,,”

Daria inclina la tête. Elle s'était informée du chiffre. Son silence n’apprit rien à son interlocuteur de plus qu’elle n'avait voulu lui dire. Comment se fût-il douté que la somm considérable qu'elle offrait là au nom de son mari représentait à peu près toute sa fortune à elle-même, et que Michel n'avait pas la moindre idée d’une telle transaction ?

Voici, en effet, ce qui déterminait l'étrange démarche de Daria. Elle voulait racheter à Baussaine ces actions avec lesquelles il détenait l'honneur de son mari. Alors même qu'il n'eût pas été capable d'un calcul abominable, elle ne pouvait consentir, ni à lui laisser entre les mains un tel pouvoir contre eux, ni à ce qu'il s'en dessaisit au nom de l'amour qu'il prétendait avoir pour elle. Or la négociation qu'elle espérait mener à bien n'aurait pu être conduite par Michel. D'abord parce que celuiei effravé

recours à d’ humiliantes pltitudes pour éviter la restitution. Ensuite parce que Baussaine, préférant peut-être le garder à

| £: aurait a tit aciinice, aurait sälis doute eu »

auquel l'aveuglement conjugal et la moralité émoussée de Nogaret auraient cédé sans scrupules,

Le constructeur hésitait à reprendre la parole, ne sachant pas du tout sur quel terrain on le faisait marcher, L'idée ne fui venait pas que Mme Nogaret mettait en cause un mari qu'elle n'avait même pas informé de ses véritables intentions. “Si le gaillard offre de me rembourser cinq cent mille franes,” pensait-il, “c'est que, d'une part, il n’est pas encore sur ses boulets, comme je l'aurais supposé, et que, d'autre part, cette jolie petite femme l'aura prévenu que mon plus vif désir est de le... mystifier, avee elle. Diable !... c'est toujours très ennuyeux qu'un mari soit au courant de ces projets-là... surtout quand il n'est pas d'humeur à en accepter le bénéfice, Et la subite honnêteté du Nogaret le montre en ceci plus chatouilleux que je ne l’eusse imaginé.”

— “ Voyons... voyons...” balbutia-t-il, tandis qu'il suivait ce raisonnement plutôt laborieux. Et soudain, trouvant une phrase :

— “Votre mari ne sait-il pas qu'il peut compter sur mon dévouement ? S'il prévoit des difficultés d'argent, ce n’est pas le moment pour lui de se dessaisir d'une somme considérable, que je ne lui réclame pas, et qui ne me fait nullement défaut.”

La bouche lippue avait grassement amplifié la complaisante affirmation des dernières syllabes.

Datia rassembla les minces ressources de sa diplomatie. Toute la difficulté était à: trouver des arguments pour décider Baussaine à échanger les actions contre la valeur qu’elles représentaient encore, Car, après tout, il était le maître de les garder à ses risques et périls. Et alors il faudrait subir par lui le déshonneur publie ou secret, soit qu'il poursuivit judiciairement le vendeur frauduleux, le directeur de mauvaise

foi, soit que son odieux amour se fît créditeur de sa généro-

— “ Mais, monsieur.” dit Daria, “veuillez comprendre la

pensée de Michel. S'il tient à vous racheter les actions tout

sa merci, l'aurait ébloui par un étalage de généreuse amitié,

de suite, c'est que bientôt elles ne vaudront plus rien, qu’il le

sait, et que vous ne pouvez pas lui refuser la satisfaction d’a-

gir en honnête homme.

— Madame, je suis dans le cas de tous ceux qui ont acheté des valeurs. Si elles baissent, ils ne s'en prennent pas à ceux qui les leur ont vendues. Tant pis pour l'acquéreur, s'il a manqué de flair.

— Vous n'avez pas manqué de flair, monsieur, puisqu'on vous a montré une situation brillante. Malheureusement, ce qu’on vous donnait pour des réalités n’était que des espéran- # ces.”

Sa voix défaillit, ses paupières s’abaissèrent vers ses joues devenues subitement pourpres. Son mari lui avait donné l’horrible mission de tout confesser, et, pour l'exécution de son plan à elle-même, cette confession était nécessaire.

Son trouble la préserva de constater la brutale lumière qui,

à ce moment, éclaira la figure de Baussaine. Depuis longtemps, il soupçonnait des manigances. L'avantage allait Jui revenir, à ce qu’il croyait, si on lui en donnait la conviction.

— “ Des espérances ?. ‘ répéta-t-il avec une naïveté vouiue. “Mais non, chère madame, on m'a montré des chiffres.

__ Ces chiffres...” murmura-t-elle. “ Ces chiffres...” Sa rougeur s’accentua. Elle cherchait les mots.

Le constructeur se rapprocha, se pencha vers elle. Une bienveillance pleine de sous-entendus, d’espoirs outrageants, mollit son accent tandis qu’il insinuait :

3 “]Ils étaient falsifiés?... Allons, n'ayez pas peur... Ne } pouvez-vous pas tout me dire ?... à moi... qui vous...”

Elle se dressa. Et il eut un recul devant la flamme de ses ‘ yeux.

— “Falsifiés !... Non, monsieur, les dividendes inscrits avaiont été versés jusqu’au moindre centime. Seulement ce n’était plus la fabrique qui pouvait les rapporter. Mon mari

a eu de grands torts, monsieur Baussaine. Mais il n'est pas

coupable de ce que vous imaginez. Il a cru, en sx rifiant sa Propre fortune, donner le temps à la verrerie de traverser une crise passagère... [la voulu empêcher la baisse des actions. maintenir la bonne renommée de l'entreprise. . ,”

Baussaine l'interrompit en mcanant, Il venait de comprenrétation des actes financiers de Nogaret qu'à l'approche de ga déclaration d'amour. Il voulut lui faire Payer un geste trop significatif de dégoût, et aussi une apologie de Michel qui achevait de le

blesser

dre qu'elle avait bondi moins devant son inter]

—" Votre mari est un héros.” pPrononça-t-il, tandis qu’ondulaient comme des sangsues ses lèvres plates. “ Mais ces héros-là trouvent généralement leur apothéose en police correctionnelle,

— Et vous vous dites son ami !

fit Daria d'un tel ton que le constructeur en resta interloqué,

Il retrouva son assurance pour énoncer une de ces ripostes flcurant le madrigal qu'il trouvait du dernier bon goût :

— “Je suis encore plus le vôtre, chère madame.

— Laissons l'amitié de côté” reprit-elle, “puisque nous parlons affaires, et Puisque mon mari refuse qu'aucun seniiment intervienne là où son honorabilité est en jeu.”

Elle pensait se mettre ainsi sous la sauvegarde d'une fierté masculine qu'elle inventait de toutes pièces. Baussaine comprendrait que Nogaret pourrait lui demander raison de ses entreprises amoureuses, Et le fait est que le prestige de l’hommi ne perd jamais toute son influence sur son semblable. Ce bourgeois peu belliqueux, qui ne se fût pas fait scrupule de manquer de respect à une femme. devenait tout de suite plus circonspect dans Ja vague atmosphère d> coups de canne et de coups d'épée que suscite la possibilité d'une jalousie mâle. Nogaret ne passait pas cependant pour un bretteur. Mais sait-on jamais comment la Passion peut transformer un homme ? Certains êtres se sentent si peu valeureux qu'ils imaginent difficilement lâcheté pareille à la leur. Et voilà pourquoi

nt sa r une tions,

pren- | des ition at if le le

l'onhé- ‘rec-

le plus piètre mari n’est jamais évoqué vainement devant le galant le plus fanfaron.

Baussaine prit un certain ton aigre pour observer:

— “Il est regrettable, dans l'inférôt même de Nogaret, que vous teniez tellement à le faire intervenir. Si vous aviez laissé l'arrangement des choses entre vous et moi, vous savez bien, n'est-ce pas, que tout se fût terminé absolument à votre gré. Qu'est-ce que je ne ferais pas pour vous ?

— Mais, monsieur, nous ne vous demandons aucun sacrirdre cinq cent mille

fice. Nous voulons vous empêcher de p francs.

— Ta, ta, ta!...” s'écria le constructeur, oubliant la courtoisie ampoulée de ses façons. “ Nogaret sait bien qu'il lui en cuira si je prouve qu’il m'a mis dedans.

__ Mais vous ne pourrez pas le prouver, monsieur, puisqu'il vous offre la réparation de tout dommage. Comment feriezvous condamner un homme pour des torts dont il vous aura vainement proposé la compensation ? s

L'évidence de l'argument cloua les lèvres houleuses de Baussaine.

—“ Je vous préviens, monsieur, que si vous refusez le remboursement des actions, monsieur Nogaret déposera la somme représentée par elles à ce jour chez un notaire, qu'il prendra à témoin de ses propositions. Il le chargera de vous restituer ce qu'il considère comme une dette, quand les papiers qui vous servent de garantie auront perdu toute valeur. Essayez donc alors, si votre prétendue amitié ne vous en empêche, de déposer une plainte contre lui.

__ Mais...” s’écria le constructeur — qui aurait donné les cinq cent mille franes pour entendre cette femme le supplier — “et si je veux conserver ces actions pour leur valeur mo-

rale !...

11 fut toisé d’un tel regard qu'il se hâta d'ajouter : —* Pour garder la haute main dans le conseil d'administration et rester maître de l'affaire.

— Si c'est pour rester maître du directeur, ou de qui que ce soit qui le toux he, vous aurez fait une Mauvaise action en Pure perte, monsieur Baussaine,

Elle ne sexpliqua pas davantage, mais ]a hauteur de son attitude semblait un Commentaire suffisant. Soudain, sa phy- Sionomie s’adoucit, et elle ajouta, dans un Sourire mélancolique :

— " D'ailleurs cela vous Coûterait cher, 1] Y a un passif qui semblerait Jourd. même à votre grande fortune.”

Il fut saisi par la détente douloureuse de son accent, Pour la première fois 4 depuis qu'il s'était épris de sa beauté, cet homme ne se senUt pas en face d'elle comme un chasseur à l'affût d'une Proie inaccessible et décevante. Quelque chose lui battit au cœur qui ressemblait à du sentiment, ]] s'émut. Et ce n fut plus avec une fatuité ridicule, mais avec une humilité —— tremblante, qu'il implora

Madame Nogaret… je vous en rie, .

» J ] moi Fa: vous rendre servie.”

+: premettez-

Elle n'as Pas eu le temps de Jni répondre que précipi-

tamment il se leva :

“ Attendez. … Veuillez m'exCuser une minute.”

Il s’élança hors de cet immense salon. que Daria parcourut des yeux avec une petite fièvre de triomphe, comme un champ de bataille où elle venait de remporter une difficile victoire. Aux six croisées, les stores extérieurs tamisaient le soleil, laissant monter en dessous des reflets de verdure. Par un des Panneaux de vitres on dis stinguait Jes larges feuilles et les thyrses rosées d’un Catalpa tout en fleurs.

Quand Baussaine rentra, il tenait une Ji: asse de papiers. Sur sa figure, le luisant rougeâtre s'était évanoui Son teint paraissait maintenant Presque terreux. Toute sa Personne était agitée de tressaillements, Il attachait évidemment une im- Portance énorme à ce qu’il allait faire,

Quand il fut près de Daria, il tendit les papiers d’un geste à la fois gauche et emphatique

nes.

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