‹ L'honneur d'une femme [microforme] (volume 2)Chapitre 9 sur 28 · RE ES · texte numérisé non relu

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Nogaret détourna la tête, puis, brusquement, par une de ces poussées de violence qui éclataient sans qu'on pût les prévoir dans son tempérament surexcité d’alcoolique, il abattit son poing sur une table.

— “ Le diable emporte les billevesées romanesques des femmes!... On ne sait jamais ce qui leur passe par la tête... illes vous feraient croire qu'on à l'esprit aussi tortillé qu’elles-mêmes, ma parole !... Veux-tu que je te dise ?... Eh bie-, tu as retiré le pain dé la bouche à tes enfants pour Dieu < ‘i quelle invention de coquetterie... Car l’excès de pruderie, c'est le comble de la vanité chez les sottes qui se croient irrésistibles. Baussaine est un brave garçon, immensément riche, qui ne nous aurait pas tourmentés pour cette affaire si nous avions fait appel à son amitié... Mais il n’est pas trop tard... Tu as besoin de mon autorisation pour verser l'argent... Tu ne l’auras pas. J'irai trouver Baussaine...

— Tu ne feras pas cela!” s'écria sa femme, en étendant les bras comme pour lui barrer le chemin sur le champ.

Ce cri, à tout autre moment, eût fait rentrer Nogaret en lui-même, Jl aurait eu peur de commettre une vilenie invojontaire, Car, d'y marcher consciemment, c'est ce dont il n’était pas capable. Et Daria n'avait pas eu tort en disant à d'Arthail que son mari, par une hérédité encc,e vivace, conservait le sens de l'honneur. Mais à l'instant où cette conversation avait lieu, c'est-à-dire presque aussitôt après la visite de Daria avenue du Bois-de-Boulogne, à l’issue d’une attente pleine de nervosité, et dans l’effroi du dépouillement total envisagé tout à coup, Michel venait de tomber dans un de ces états de demi-hallucination où le jetait l’influence de l'alcool, quand elle se compliquait d’une excessive émotion.

L'opposition matérielle de Daria, qu'il voyait devant lui les bras étendus, le mit en fureur. 11 la prit par le poignet et la fit rivoter brutalement, Puis il gesticula, cria, déclara qu'il était maître et que ce n’était pas pour les quatre sous qu'eue pouvait lui donner qu’il laisserait jamais sa femme

lui parler sur un ton de commandement.

Assise à l'écart, Daria se taisaif. Parfois, à quelque éclat

de voix, elle regardait vers les portes, calculant que les domestiques devaient être retenus assez loin par leurs occupations, et qu'à cette heure les enfants jouaient au fond du pare. Une horreur douloureuse Jui étreignait le cœur, Este que Michel allait devenir fou ? Chez cette femme douée d’un si solide équilibre nerveux, d'une si claire lucidité d'intelligence, tous les phénomènes morbides qui trahissent l'altéra tion du raisonnement ou de la volonté suscitaient une répulsive terreur. Ce n’était pas la première fois que la crainte de la folie la hantait pour cet être soumis à un détraquement progressif, systématique. Et quelle serait la forme pire? La démence caractérisée, qui marquerait les enfants de sa tare? Ou Fincohérence des actes réputés conscients, qui les jetterai tous dans un chaos de misère et peut-être de honte ?

Elle traversa un quart d'heure qui Jui parut sans fin, tandis que Michel dérivait au flot de ses propres paroles, sautait d’une idée à l’autre, oubliant Baussaine et la démarch: qu'il voulait faire auprès de lui, récapitulant mille tentatives por sauver la fabrique, énumérant ses sacrifices, développant des projets de réforme que Sa mauvaise chance avait fait échouer. La phase irritée de son excitation passa, L’attendrissement survint. Daria suffoquait d'un malaise inexprimable et d'une eoMmpassion aiguë, à voir la pleurarde détente de ce visage d'homme, tout à l'heure gonflé d’arrogance colérique, ses traits de beau garcon amollis de détresse, avec un air d'incompréhension en face du mallieur qui en faisait l’objet le plus pitoyable du monde.

— “Je te l'avais dit. Daria..,. J'aurais bien mieux fait de

me tuer tout de suite... A quoi est-ce que je Jeux vous serl Iue Je ]

vir maintenant ? Je vous aurais du moins débarrassés de moi.”

Elle n'avait pas le Courage de le raisonner, de lui répondre, Pouvait-elle lui dire qu'à trente-cinq ams il était assez jeune pour refaire sa vie ? N’eñt-c. pas semblé une dérision ? Car, dans la force de l'âge, il éprouvait l'usure des organes qui entraîne la sénilité du cerveau ?

Il ne reparla plus de Baussaine ni des cinq cent mille fränes. Les choses reprirent extérieurement leur Cours. Tous les ma-

iins, Nogaret partait pou ja fabrique. Le soir, il en revenait l'air assez gai, conduisant avec une maëstria qui était son unique talent le superbe at elage. Une fois il se moqua de: Daria qui proposait de réduire leur train de maison. “* On a toujours le temps. [1 faut tomber en bloc et non par mor

ux.” Lorsque, sans aucune nouvelle explication, elle lui demanda la signature nécessaire pour retirer de chez son gent de change un demi-million qu’elle venait de faire réaliser, Michel la lui donn

Mais. en posant la plume, il lui dit ceci — qui pouvait être le comble du cynisme, ou le dernier mot de l’abnégation, à

oins que ce ne fût une de ces manifestations d’inconscience qui perdent tout coefficient de moralité ou d'immoralité :

“ Avant d'employer cet argent, Daria, rappelle-toi que tu es libre... Tu entends... libre. Un jour, tu m'as éloigné de toi, sous prétexte que mon amour avait failli te coûter la vie. Ne viens pas me dire que mon honneur commercial te coûte le pain de tes enfants. Ta dureté d'alors rendrait invraisemblable ton sacrifice d'aujourd'hui. Aussi, fu entends, je ne l’accepte pas. J'ignore ce qui s’est passé entre toi et Baussaine. Mais je mettrais ma main au feu qu'il ne se doute pas que ces cinq cent mille francs sont à toi. Autrement, fûtil un monstre, il ne les prendrait pas. Fais ve que tu voudras, puisque cela te plaît ainsi, Mais ne m’en rends jamais responsabie.”

Elle répondit

__% Mon ami, ce n’est pas pour toi que je le fais. C’est pour moi et pour mes fils.”

Michel Nogaret haussa les épaules.

Daria se tenait accoudée à la balustrade en pierre qui, bordant une terrasse de son parc, à peu de distance de la maison, surplombait un chemin creux, en face de l’admirable panora-

ma.

Il était quatre heuxes de l'après-midi. Et la gloire du mois de juillet resplendissait encore sans nuages. La perspective des cnilines boisées, houleuse comme l'Océan, s'étendait dans une‘poussière d'azur. Un chaud silence régnait. Sur la vie surabondante et éphémère, partout fourmillante grâce à la ferveur du soleil, planait la mélancolie sereine de l'été.

Daria songeait à Olivier, qui ne savait rien encore. Par quel espoir ou quelle lâcheté tendre fût-elle incitée à reculer l'exvlication ? Elle ne cherchait pas à s'en rendre compte. Depuis l’inoubliable rencontre près de l'étang de Saint-Cucufa, elle ne l'avait pas revu. Quelques mots, journellement, dans le téléphone, où, sous l’insignifiance des syllabes, frémissait le magnétisme de deux cœurs tendus l’un vers l’autre à se briser; des prétextes d’occupations ou de santé pour ne pas s0rtir à cheval ces matins-là; quelques commissions transmises par Serge, qui chevauchaït son poney, suivi de Valentin, le domestique de confiance, — là s'étaient bornées les communi-

cations récentes.

D’Arthail, sans doute, patientait, croyant son amie absorbée par les démarches préliminaires du divorce. Comment eût-il imaginé sa méditation en ce moment même ?

Elle se sentait maintenant la force de lui apprendre le terrible changement de stuiton, Tandis qu’elle contemplait le paysage, sa jolie tête abritée du soleil par une capeline Marie-Antoinette en mousseline blanche, nulle épouvante de l'avenir n’oppressait Daria. Pour la première fois depuis l’éclat de la catastrophe, elle éprouvait un sentiment de con-

fiance, presque de joie. C'est qu'elle songeait à Olivier, qu'elle

apercevait leur alliance comme enrichie Le vague doute qui l’effleu-

par les profondes

émotions récemment traversées.

rait devant l'eau morte et le cygne immobile ne la contractaik plus. Puisqu'elle avait souffert, puisqu'elle souffrirait encore, elle était sûre de lui. Comment savait-elle, par quelle intuition, qu'il était de ces êtres — si rares ! — que la douleur par- {agée attache plus que les enivrantes communions ?... Elle ne s'interrogeait même pas Sur les raisons de sa sécurité. C’était ainsi. Les preuves existaient au fond d'elle-même, en réminiscences de regards et d’accent, en paroles oubliées, qui n'avaient plus d'articulation précise, mais dont l'écho vibrait dans sa mémoire impérissablement.

Par une telle pénétration, si indistinete et pourtant si précige, de ce caractère d'homme, Daria entrait dans le parfait mirade d'amour. 5e comprendre... Mot tant usé qu'il à perdu sa vivacité d'expression, Mais qui devient plus que jamais, un sujet d’émerveillement pour le penseur. Car la psychologie constate l'impuissance de l'analyse, et surtout la vanité insondable des discours. Ce n'est pas par les mots que $e livrent les âmes. Les attaches qui les unissent échappent à la science, lui apparaissent comme des fils de ténèbres, de mystère. Mais, pour l'amour, elles sont d’éclatantes traînées Jumineuses dont s’éblouissent mutuellement deux êtres.

Harmonie dont les lois nous déconcertent. Certaines natures y aspirent comme vers Un état normal, vers le seul genre de bonheur qu’elles soient susceptibles de goûter. Ce sont des natures de clarté, de tendresse, gonflées de trésors que ccelle la fatalité de l'incommunicable. Elles rêvent de se donner, de s'ouvrir. Mais elles ne s'ouvriront que sous la magie de certains yeux, sous le charme impérieux de certaine voix, dans l'ambiance d’une souveraine sollicitude. Et peut-être ne croisera-t-il jamais leur chemin, ou le croisera-t-il trop tard, celui qui détient le “ Sésame, ouvre-oi,” qu’elles attendent pour s'épanouir.

Daria Nogaret était une Ge ces âmes que séduit par-dessus iout le désir de se dilater à l'infini dans le rayonnement d'une

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